CHAPITRE IV
Contenant tout ce qui s'est passe' dans les Pays-Bas et dans les Bourgognes depuis la mort de Charles-le-Téméraire jusqu'au mariage de Marie de Bourgogne.
Il restoit un moven facile de confondre tous les droits, d'étouffer toutes les haines, d'enrichir la maison de France , sans dépouiller celle de Bourgogne , de rendre à la couronne toute retendue de son ancien domaine, de rélever à un degré de puissance formidable aux Anglais, supérieur au reste de i'Lurope, enfin d affermir la paix sur des fondements durables. Le mariage du dauphin avec Marie eut produit ces heureux effets. Louis XI le sentoit bien, il s'en étoit expliqué avec Philippe de Co*
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mines pendant la vie de Charles. On examinera dans un autre endroit ce qui put le faire changer de principes. On observera seulement ici qu'ayant pris, aussitôt après la nouvelle de la mort de Charles, les résolutions les plus violentes, il sut profiter avec beaucoup d'adresse de la persuasion où étoit toute l'Europe , qu'il ne laisseroit point échapper l'occasion d'une alliance si utile. Il ne négligea rien pour entretenir cette idée : il ne parla que de paix , que d'amitié. Il plaignit publiquement son alliée, sa parente, sa filleule, abandonnée à elle-même dans les circonstances les plus affreuses, sans guide, sans appui, sans expérience, accablée de malheurs, entourée de périls, pressée par les ennemis de Charles, incapable de régir ses Etats épuisés. Cette situation, disoit-il, Fattendrissojt, il aimoit Marie, il vouloit lui tenir lieu de père, il la regardoit déjà comme sa fille; mais l'âge trop tendre et la complexion trop foible du dauphin l'alarmoient : ilfalloit attendre qu'il se formât, qu'il se fortifiât. Il ne pouvoit sitôt être propre au mariage, à peine avoit-il sept ans. La princesse, depuis long-temps nubile, auroit-elle la patience nécessaire? Elle étoit dans l'âge des passions et de Jimprudence. Mille amants briguoient sa conquête. Résisteroit-elle éternellement à leur poursuite? D'ailleurs elle avoit treize ans de plus que le dauphin : cette énorme disproportion d'âge ne la dégoûteroit-elle pas de l'alliance proposée? Mais supposons que déterminée par des vues plus dignes d'elle, qu'éclairée sur ses véritables intérêts , elle voulût se réserver pour le prince qui pouvoit seul la rendre solidement heureuse, par qui ses États seroient-ils gouvernés pendant un si long inter-
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valle? Les abandonnerai t-on à son inexpérience, ou aux mauvais conseils de ceux qui s'empareraient de son esprit? Le roi exposerait-il des provinces sur lesquelles il avoit des droits certains à devenir la proie des ennemis de la Bourgogne, ou à lui éebapper par quelque autre moyeu? ^'étoit-il pas plus naturel et plus juste qu'un seigneur suzerain, qu'un protecteur né, qu'un parent, qu'un beau -père futur, les prît sous sa garde; qu'il prévînt par ces sages mesures les égarements et les foi- Messes de Marie ; qu'il la mît enfin hors d'état de s'opposer un jour à son propre bonheur?
Les couleurs spécieuses, répandues à propos sur l'usurpation la plus injuste, firent illusion à bien des esprits. On crut aisément que Louis ne vouloit qu'assurera son fils la main de Marie. On ne concevoit pas qu il pût avoir d'autres projets. Cette erreur facilita beaucoup les conquêtes de Louis : mais rien ne les facilita tant que son extrême diligence. On ignorait encore la mort de Charles, et déjà les troupes de France inondoient la Picardie. Déjà l'amiral de Bourbon et Philippe de Comines étoient sur les bords de la Somme, où ils annoncoieut la mort du duc, et réclamoient les droits du roi. Comines, si célèbre par le bon sens naïf qui brille dans ses Mémoires, avoit été attaché dès l'enfance au dernier duc de Bourgogne, qui l'avoit honoré de sa
îfiance la plus intime. Il l'avoit quitté dans la suite pour son rival [a]. On ignore s'il avoit eu d'autre motif de cette défection que l'espérance d'une plus grande fortune. Meyer, historien flamand estimé, lui repro-
die amèrement sa conduite ; et Variilas la justifie mal. Louis XI combla Comines de bienfaits, lui donna là terre d'Argenton et la principauté de Talmont. Les lettres de concession de cette principauté rappellent avec éloge les services de Comines. Mais cet éloge même tourne à sa honte; car ces services si vantés étoient autant d'abus qu'avoit laits Comines de la confiancedeson maître, dontilvendoit les secretsàLouis^I. Il combloit alors la mesure en travaillant à l'oppression de sa souveraine.
Le roi, qui joignoit toujours la finesse à la force, et l'Intrigue aux hostilités, avoit chargé Bourbon et Comines de traiter avec les gouverneurs des places, avec les généraux et les ministres de Marie ; de mettre un prix à leur fidélité, de leur assurer des pensions et des grâces, de ne rien épargner pour corrompre et pour séduire. Ils secondèrent avec adresse les intentions du roi , ils promirent, ils menacèrent, ils répandirent l'argent avec une économe et utile profusion. Les portes d'Abbeville s'ouvrirent à leur arrivée. Guillaume Bische, homme de néant, quijdevoit sa fortune au duc Charles , s'empressa de rendre Péronne aux Français. Ilam , Bohaim, Saint-Quentin, Roye, Montdidier, etc. imitèrent cet exemple. Le roi vint lui-même jouir de ces succès et du trouble de toutes ces provinces. Les villes de Picardie, de Hainaut et d'Artois se rendoient à la première sommation. Marie étoit foible et malheureuse, tout Tabandonnoit. Arras cependant résista. Descordes, qui commandoit dans cette place, répondit avec fermeté à la sommation, et fit valoir les droits de sa souveraine.
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C'étoit de la part de Descordes le dernier soupir dune fidélité expirante. La fortune de Comines , son compagnon d'armes, l'avoit tenté : il voyoit tout à perdre dans le parti de la princesse , et tout à gagner dans celui du roi. Il alloit bientôt suivre le torrent, et vendre, comme les autres, ses talents à Louis XI. Ces lâches désertions paroissoient alors légitimes. Onpouvoit, diton, quitter la vassale pour le seigneur : cétoit dire en d'autres termes qu on pouvoit quitter le plus foible pour le plus fort.
Marie apprend à-la-fois la mort de son père, la perte de ses places , les succès de son ennemi. Elle voit Forage s'avancer en grondant jusqu'à elle. On ne lui laissoit pas le temps de pleurer un père dont les froideurs superbes n'avoient pu affoiblir sa tendresse, un père que ses malheurs lui rendoient plus cher et plus respectable. Loin de songer à le venger , il falloit songer à se défendre. Tout sarmoit contre Marie, tout contribuoit à l'opprimer et à la désespérer. La douleur et l'effroi partageoient son ame. Une consternation affreuse glaçoit toute sa cour. Quel conseil prendre? Comment arrêter ce vainqueur rapide, à qui rien ne pouvoit résister^ Dans ce grand accablement Marie ne fit pas une démarche qui ne fût un hommage à la mémoire de son père. Elle s'abandonna aux avis de sa belle-mère et de Ravestein son proche parent. Les ministres de Charles furent les siens. Le fidèle Hugonet, le brave d'Imbercourt , honorés de la confiance du duc , obtinrent toute la sienne. Mais l'horreur de la situation présente déconcertoit leur prudence, et ne leur laissoit que du zèle. Ils crurent devoir s'éloigner de la princesse pour la mieux ser-
vir. Ils allèrent, avec une suite nombreuse, trouver Louis de sa part, se flattant de le désarmer par les offres qu'ils avoient à lui faire.
Tandis que ces cœurs droits et sincères alloient se faire tromper par le plus artificieux de tous les polititiques, ils laissoient leur jeune souveraine sans conseil, sans secours, exposée à des malheurs et à des périls nouveaux, dont tous les précédents n'étoient encore qu'un foible essai.
Le roi étoit alors dans Péronne. L'aspect de ce séjour redoubloit sa haine contre la maison de Bourgogne. Il goûtoit avec plus d'ardeur le plaisir de la vengeance dans le même lieu où il avoit essuyé le plus cruel outrage. Les ambassadeurs de Marie arrivèrent, et lui présentèrent leur lettre de créance. Elle étoit écrite de trois mains différentes, de celle de Marie, de celle de la duchesse douairière sa belle-mère, et de celle du seigneur de Ravestein. On avoit voulu par-là lui donner plus d'autorité. Marie, par cette lettre, indiquoit au roi les ambassadeurs qui en étoient chargés , principalement le chancelier Hugonet et le seigneur d'Imbercourt, comme les seuls en qui elle eût confiance. Elle le prioit de ne faire qu'à eux les propositions qui la concernoient : elle 1 assuroit de son obéissance et de sa docilité.
Les ambassadeurs offrirent sans détour la main de la princesse pour le dauphin. Louis, en protestant qu'il nedesiroitrien autre chose, opposa cependant l'enfance du dauphin, sa mauvaise santé, la disproportion d'âge, toutes ces défaites dont on a parlé plus haut. Lorsqu'on le pressoit , il se renfermoit dans ces deux points , qu'il
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faisoit marcher de front, i° la nécessité d'attendre la majorité de la princesse et la virilité du dauphin ; a° la nécessité non moins absolue de mettre dès-à-présent sous sa main les provinces auxquelles il avoit droit, afin de prévenir 1 inconstance de la princesse. Les ambassadeurs insistèrent. Ils firent voir que l'enfance du dauphin n'étoit point un obstacle; que le mariage pouvoit toujours être fait, selon l'usage asssz commun alors de marier les enfants au berceau, et qu'on sauroit bien prendre pour le reste tous les délais et toutes les précautions nécessaires; mais qu il importoit sur-tout de ne point abandonner au temps et au hasard l'union politique d'où dépendoit le bonheur des deux États. La disproportion d'âge étoit encore un obstacle plus chimérique. Si elledevoit alarmer quelqu'un, c'étoit Marie; et cette princesse sacrifioit, sans balancer, de si foibles inquiétudes au plaisir de prouver à Louis son obéissance, à la France son amour, à ses peuples le désir qu'elle avoit de les rendre heureux et Français.
Ces raisons étoient sans réplique : mais le roi, au lieu de s'y rendre, on de les combattre, embarrassa de mille détours cette négociation si simple, fit naître mille incidents, gagna du temps, sonda les esprits, tenta la foi des ambassadeurs par des promesses, par des présents, éloigna la conclusion de tout son pouvoir, sans cependant laisser pénétrer ses vues. Les ambassadeurs, pour convaincre le roi de la ferme résolution que la princesse avoit prise de s'unir à la France, proposer eut le comte d'Angoulême au défaut du dauphin, dont le roi persistoit à opposer 1 enfance comme un obstacle qu'il étoit au désespoir de trouver invincible. Cette nou-
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velle proposition fut absolument rejetée. Le roi ne craignoit rien tant que l'élévation et la puissance des princes de son sang. C'étoit par ce principe qu'il avoit plutôt traversé que secondé les prétentions de la maison d'Anjou au royaume de Naples , et celles de la maison d'Orléans au Milanez. Les troubles que les princes bourguignons avoient excités dans l'Etat étoient toujours présents à sa mémoire. Il ne vouloit pas que cette maison, si souvent funeste à la France, renaquît de ses cendres pour la troubler encore. On ne peut que louer sa prudence sur ce point, mais comment la justifier sur le premier!
Les ambassadeurs ne pouvoient comprendre pourquoi le roi vouloit et ne vouloit point l'alliance de la princesse, pourquoi il la desiroit si ardemment et la différoit avec tant d'opiniâtreté. Enfin, ils crurent avoir démêlé la vraie cause de cette conduite si bizarre. Ils s'imaginèrent que le roi , plus sensible à l'honneur du trône qu'à ses intérêts, ne vouloit point paroître devoir à l'hymen de la princesse ce qu'il prétendoit pouvoir exiger d'ailleurs ; que peut-être même étendant ses vues dans l'avenir, et prévoyant que la princesse pourroit n'avoir point d'enfants du dauphin, il vouloit, avant tout, fixer irrévocablement ses droits , soit par les armes , soit par des traités. Frappés de cette idée, et ne présumant pas que le roi pût ne pas mettre de bornes à ses prétentions, et qu'il osât les appliquer à toute la succession de Bourgogne, ils crurent que quelques soumissions satisferoient ce point d'honneur délicat, dont ils le supposoient touché. Descordes , qui avoit secrètement conclu son traité avec le roi, lui rendit compte de ces dis-
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positions , et lui conseilla d'exiger qu'on remît Arras entre ses mains. Les ambassadeurs y consentirent, et en donnèrent Tordre à Descordes , qui se bâta de l'exécuter. Les ambassadeurs avoient-ils ce droit , et Descordes de voit-il le reconnoitre? Non, sans doute; mais les premiers cro voient servir utilement Marie, et le dernier la trabissoit. A peine eut-il introduit du Lude dans la cité, qu'il leva le masque, et se déclara hautement pour le roi.
Philippe de Crevecœur, seigneur des Cordes ou des Querdes, étoit un des plus illustres capitaines de son temps. Moins habile négociateur, moins homme d'Etat que Comines, mais plus soldat et plus général, Louis avoit senti qu'il lui seroit aussi nécessaire. Il n'avoit rien épargné pour le séduire, et il fallut Tacheter cher; car la maison de Bourgogne Tavoit déjà comblé de faveurs. Sa mère avoit nourri la princesse. Cette première source de grâces, jointe aux services et à la capacité de Descordes, lui avoit acquis la confiance de Charles, qui lui avoit donné le gouvernement général de la Picardie bourguignone. Brave, intelligent, expérimenté, Descordes pourroit être regardé comme un grand homme, s il eût été fidèle.
Malgré tout son crédit dans ces provinres, il ne put d'abord engager les habitants de la ville d Arras à reconnoitre la domination française. Arras étoit divisé en ville et en cité. La ville étoit fortifiée, la cité ne l'ctoit pas. Ces deux portions d'une même place vi\ oient dans la plus grande mésintelligence, et se piquoient d'agir toujours par des principes opposés. La cité s étant rendue, la ville devoit se défendre, et n\ manqua p
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Quelques exactions imprudentes, faites par du Lude dans la cité, furent un nouveau motif pour la ville d'éviter le joug français. Le chancelier, le cardinal de Bourbon, le bailli de Vermandois, et divers autres seigneurs envoyés par le roi pour recevoir le serment des habitants, étoient à dîner dans l'abbaye de Saint-Waast , lorsque tout-à-coup des cris affreux de guerre et de révolte vinrent les troubler. Ils virent une multitude furieuse qui s'excitoit au carnage, et qui sembloit vouloir investir l'abbaye. C étoit un détachement envoyé de la ville pour faire main-basse sur tout ce qu'il rencontreroit de Français. Le danger étoit inévitable, si quelque ordre n'eût rappelé, à l'instant même, ce détachement dans la ville.
Descordes, qui trois jours auparavant en étoit gouverneur, crut pouvoir sans honte commander l'armée qui travailloit à la détruire. Tandis qu'il faisoit agir les intelligences qu'il avoir, dans la place, une artillerie puissante et bien servie foudroyoit les murailles. Elle fit d'abord une brèche considérable qui détermina le commandant à capituler. Mais les habitants ne l'en avouèrent point. Effrayés du grand nombre de troupes françaises qu'ils voyoient introduire dans la cité (que les Français avoient fortifiée), ils crurent que le roi les trompoit, et que, loin d'observer la capitulation il anéantiroit leurs privilèges et leur liberté : ils se préparèrent à une défense désespérée. Ils envoyèrent demander du secours à toutes les villes voisines , sur-tout à Douai , où le jeune et brave Vergy avoit ramené cinq cents chevaux échappés avec peine de la bataille de Nancy. Les garnisons voisines fournirent encore environ mille hom-
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mes d'infanterie. Vergy s offrit avec beaucoup d'ardeur à conduire ce secours dans Arras ; mais , joignant la prudence au zèle et au courage, il proposa d attendre la nuit pour y entrer avec plus de sûreté. La bourgeoisie de Douai , impétueuse dans son zèle , ignorant la guerre, et bravant de loin des dangers quelle ne devoit point partager, l'obligea de partir à l'instant même, à midi. Vergy fut forcé d'obéir; et cette imprudence eut L'effet qu'il avoit prévu. Du Lude, averti de sa marche, vint à sa rencontre avec des forces supérieures, tailla en pièces son détachement, et le fit lui-même prisonnier.
Le roi, toujours sensible au mérite, toujours ardent à recueillir le double avantage d'en priver ses ennemis et de l'acquérir pour lui-même, essaya d'entraîner Verçy sur les traces des Comines et des Crevecœurs. Mais Vergy joignoit à ses autres qualités héroïques une qualité plus héroïque encore, et le germe de tout héroïsme, un attachement inviolable à ses devoirs. Il refusa tout. Louis admira et punit sa probité. Voyant que l'intrigue étoit inutile, il employa la tyrannie. Vergy fut resserré dans une étroite prison : on poussa même lindignité jusqu à lui mettre les fers aux pieds. On ne réussit pas mieux. Vergy avoit été incorruptible; il fut inébranlable. Un an d'outrages et de tourments n'avoit fait qu'affermir sa constance. Enfin on essaya un artifice plus puissant. Sa mère eut la liberté de le voir, de pleurer à ses yeux , de l'attendrir sur son sort, de lui peindre les malheurs de sa maison, dont il étoit la seule espérance, le seul appui. Vergy avoit soutenu les fers, bravé la mort , rejeté les séduisantes faveurs de la fortune ; il ne put ré-
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sister aux larmes de sa mère, il se rendit, et il fut le seul en qui la défection devint une vertu. Vaincu par la nature, comme Coriolan, il fut plus grand que le héros romain, en ce qu'il ne fallut pas moins que les larmes d'une mère pour faire rentrer Coriolan dans son devoir, et qu'il ne fallut pas moins pour en faire sortir Vergy.
Le roi trou voit par-tout des conquêtes faciles. Comines et Descordes , aimés et respectés dans tout ce pays, le soumettoient moins par les armes que par la séduction. Leur exemple prouvoit, autant que leurs discours, combien le roi tenoit exactement parole à ceux qu'il avoit gagnés. Hesdin, Montreuil, Boulogne, Cambray et beaucoup d'autres places , venoient de se rendre; Arras osoit l'arrêter encore. Le roi voulut l'effrayer par un exemple de sévérité. Il avoit pris pour lui tous les prisonniers faits par du Lude , contre l'usage , qui laissoit les prisonniers à ceux qui les avoient faits. Il en fit pendre un grand nombre pour les punir du crime d'avoir été fidèles à leur souveraine. Violence horrible et barbare , qui révoltoit les cœurs sans les effrayer! Eh! qu'importe à des citoyens généreux, résolus de périr pour leur patrie, que la force les écrase dans les combats, ou que l'injustice leur arrache la vie dans les supplices? tout devient théâtre de gloire à qui suit son devoir. Les défenseurs d'Arras n'en devinrent que plus ardents, que plus furieux. Leur nombre, leur valeur, leur haine contre les Français , la force de leur place, tout les encourageoit. Ils ne pouvoient user de représailles sur les assiégeants, ils exprimèrent du moins leur indignation par des outrages. Us couvrirent
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leurs remparts de potences, où ils attachèrent des croix blanches (signal du parti français), et les assiégeants avoient en perspective le sort qui les attendoit, s ils étoient pris dans quelque sortie.
Le continuateur de Monstrelet reproche encore aux habitants d'Arras d'autres insolences moins atroces , mais plus indécentes, qu'il exprime avec la plus grande naïveté.
Ce siège devint une affaire de passion. La fureur présidoit à 1 attaque et a la défense ; des deux côtés l'acharnement étoit égal. L'artillerie renversoit les murailles, un travail assidu les réparoit. Enfin les brèches devinrent si larges, qu'on commençoit à désespérer du salut de la ville. Elle envoya au roi, qui étoit pour lors à Hesdin, une députation pour le prier de trouver bon qu'on avertît Marie de l'état de la place, et de l'impossibilité de la défendre plus long-temps. Le roi lui répondit : Vous êtes prudents et sages „ faites comme ïyous l'entendiez. Les députés s'en alloient contents; mais sur la route on les arrête, on les ramène à Hesdin, on fait trancher la tête à douze d'entre eux , dont le chef étoit Oudard de Bussv, qui, ayant été conseiller au parlement, fournit au roi le prétexte de le traiter lui et les siens comme des traîtres. Il sembloit que le roi eût juré de faire abhorrer le nom français dans ces provinces. De quel œil pouvoit-on voir cette violation scandaleuse du droit deâ <;ens, cet abus cruel d'une confiance inspirée par une basse équivoque?
Si on en croit le récit de l'annaliste Cilles, sécrétai i v. de Louis XII, le roi étoit encore bien plus coupable. Oudard n'avoit jamais été son sujet. Louis XI, pour
l'attirer à son service, lui avoit offert une charge de conseiller au parlement , et une charge de maître des comptes. Oudard , inviolablement attaché à Marie, avoit rejeté ces offres; et c'étoit ce refus si estimable que Louis XI punissoit en lui. Au reste, Gilles, qui rapporte ces faits , taxe Oudard d'opiniâtreté, et ne paroît point sentir ce que le procédé de Louis XI avoit d'odieux.
Quoi qu'il en soit , Louis XF , pour faire voir que c'étoit le conseiller au parlement et le sujet infidèle qu'il punissoit clans Oudard de Bussy , lui fit mettre sur la tète un chaperon d'écarlate , et voulut que, couverte de cet ornement ignominieux, elle restât exposée pour servir d'exemple.
Si le roi ternissoit sa gloire par ces violences , il en relevoit l'éclat par son courage. Irrité de la longue résistance d'Arras , il vint en personne pour le réduire, Il fit donner plusieurs assauts, où il monta lui-même à la tête de ses troupes , et où il fut blessé. Il démentoit bien dans les occasions le reproche injuste que lui faisoit le duc de Bretagne, en l'appelant le roi Couard. Mais il ne cherchoit point ces occasions, et dans un siècle guerrier où tous les souverains se piquoient d'être soldats , il étoit aisé de donner du ridicule à la prudence.
Arras se rendit enfin; et le roi, qui, dans sa colère, avoit juré de le piller et de le raser , se laissa fléchir par les prières de Descordes, qui vouloit bien opprimer sa patrie en guerrier, mais non pas en bourreau. Il ne put cependant empêcher quelques rigueurs, qu'on croyoit fort politiques et qui étoient fort dangereuses. On peu-
dit plusieurs habitants aux potences dressées par euxmêmes sur les remparts , et en la place des croix blanches qu'ils y avoient mises et qu'on les obligeoit de détacher. Lorsqu'ils étoient près de recevoir la mort, on leur offroit leur grâce à condition de crier : vive le roi! Mais ces malheureux avoient tant d'attachement pour Marie et d'aversion pour son persécuteur, qu'ds aimoient mieux mourir que de racheter leur vie par ce désaveu de leurs sentiments. Le roi, désespérant de changer des cœurs si indomptables, voulut, en quelque sorte, dénaturer la ville, en reléguant ses habitants dans les diverses provinces du royaume, et en la peuplant de Français. Il lui donna même le nom de Francie , et crut faire oublier le nom sous lequel elle avoit bravé sa puissance; mais les rois ne peuvent pas tout. Le nom d Arras subsiste encore aujourd'hui, et celui de Franc de est ignoré.
Le roi poussoit ses conquêtes dans le Hainaut, l'Artois et le Boulonnais. Il emportoit Bouchaiii d assaut, forçoit le Quesnoi à se rendre au bout de deux jours. Avesnes vouloit résister. Louis attire les chefs de la garnison à une conférence, et, tandis qu'ils sont à ta les bourgeois séduits ont déjà introduit les Franc dans la ville. Mais Saint-Omer suivit l'exemple d' Arras. Philippe, fils d'Antoine, bâtard de Bourgogne, y cornmandoit. Son père étoit entre les mains du roi, qui menaça le gouverneur de le massacrer à ses yeux , s'il osoit se défendre : « Vous n'en ferez rien, répondit ce « citoyen courageux, vous ne vous déshonorerez point « par une action si barbare. Si pourtant vous en étiez
capable , apprenez que mon père m'est plus cher que
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«ma vie; mais que mon devoir m'est plus cher que « mon père. » Il fallut lever le siège et aller brûler Cassel. Tout ce malheureux pays étoit livré aux plus horribles ravages. Les garnisons de Douay, d'Aire et de Saint-Omer pour Marie, celles d'Arras, de Réthune et de Thérouenne pour le roi , y portoient, à l'envi , le fer et le feu dans les courses continuelles qu'elles faisoient les unes sur les autres.
Avant toutes ces hostilités , les ambassadeurs de Marie étoient retournés auprès d'elle. Toujours persuadés que quelques sacrifices faits de bonne grâce désarmeroient le roi, ils croyoient d'autant moins devoir lui refuser cette satisfaction , que le mariage de la princesse avec le dauphin devoit tout réunir Us alloient porter ce conseil à leur souveraine; mais l'esclavage où ils la trouvèrent réduite leur fit sentir la faute qu'ils avoient faite de l'abandonner. Peut-être s'ils eussent suivi de l'oeil sa fortune, leur expérience leur eûtelle suggéré les moyens de prévenir sa disgrâce et la leur. Marie, à leur départ, étoit restée dans la ville de Gand, centre toujours redoutable de la sédition et de la révolte. Cette ville, une des plus puissantes et des plus peuplées de l'Europe, faisoit alors tout le commerce de l'Angleterre et de l'Allemagne. Les bourgeois, presque tous riches marchands, joignoient à cette grossièreté bassement orgueilleuse qu'inspire l'opulence, la férocité turbulente que donnent la licence et l'habitude de la rébellion. Ils n'avoient jamais pu souffrir leurs maîtres, Philippe-le-Bon , qui les connoissoit bien , apprenant qu'ils témoignoient de l'attachement pour Charles , son fils , alors enfant , disoit : « Ils aiment toujours
« leurs maîtres à venir, et détestent leurs maîtres pré- « sents. » A quelles humiliations les deux célèbres aventuriers d'Artevelle, chefs des Gantois révoltés, n'avoient-ils pas réduit les derniers comtes de Flandre ! Les princes de la maison de Bourgogne, tous guerriers, tous absolus, tous exercés dans Fart de régner, avoient su réprimer les saillies brutales de ce peuple indocile , et lui enlever des privilèges dont il abusoit. Chaque révolte avoit été sévèrement punie; mais le germe n'en étoit point étouffé. Les Gantois seinbloient attendre un moment de foiblesse dans le gouvernement bourguignon , pour se livrer à leurs emportements ordinaires.
La mort de Charles et la consternation de sa fille firent naître ce moment , et ils en profitèrent. Ils se rendirent maîtres des Etats de Flandre tumultueusement assemblés dans leur ville, et les ayant remplis de leur fureur , ils massacrèrent les magistrats établis par le dernier duc; ils s'assurèrent de la personne de Marie, ils voulurent être ses tuteurs, ils lui composèrent un conseil de bourgeois insolents, sans l'avis duquel ils lui défendirent de rien entreprendre : ils la retinrent prisonnière dans son palais.
Le roi, qui savoit tout, sut ces troubles, et envoya les fomenter. Il fit choix pour cette commission dmi de ses misérables sans nom et sans caractère, qu il emplovoit d autant plus volontiers, qu'en cas de mauvais succès il en étoit quitte pour les désavouer. Cet homme, nommé Olivier-le-Daim ou le Diable, étoit originairenu a: un barbier de village, né à Thielt entre Gand et Courtiai. Ou ignore comment il parvint à être barbier Louis XI. Il avoit quelque agrément dans l'esprit J et
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le talent d'amuser son maître porta fort loin son crédit et sa hardiesse. Comme il étoit souple, et qu'il connoissoit le pays, Louis XI le crut propre à diviser et corrompre les Gantois. Le Daim voulut connoître et n'être point connu. Il crut qu'une longue absence avoit fait oublier ses traits, et que l'éclat de sa fortune empêcheroit de reconnoître en lui cet homme vil , caché autrefois dans la foule la plus obscure. Il affecta dans ses équipages, dans ses habits, tout le faste d'un grand seigneur, dans ses discours toute la hauteur du favori d'un grand roi. Il se faisoit nommer le comte de Meulan, il se paroit de tous les titres glorieux dont Louis XI avoit eu la foiblesse de le revêtir. Arrivé à Gand, il ne s'adressa d'abord ni à la princesse ni aux états. Il passa plusieurs jours à négocier sourdement avec les bourgeois les plus séditieux. Cependant, comme sa magnificence attiroit tous les regards , et comme tout à la fin se découvre, quelque ancien ami, quelque parent méconnu aperçut ce qu'on lui cachoit, et bientôt le nom d'Olivierle-Diable retentit dans toute la ville. Le conseil apprit qu'un barbier déguisé en homme d'Etat se prétendoit chargé d'une commission importante : il le manda pour en rendre compte. Le Daim parut dans rassemblée , plus fastueux, plus magnifique, plus comte de Meulan que jamais. Mais les orgueilleux Gantois, qui donnoient des fers à leur souveraine, ne se laissoient point éblouir par un habit. Ils prodiguèrent à Olivier tous les mépris dus à sa première profession. On lui ordonna de parler : il répondit que ses ordres portoient de ne s'adresser qu'à la princesse, et voulut nbsolumentlui parler en particulier.
On lui dit que la bienséance ne le permettoit point. Il insista. On parla de le jeter dans la rivière. La peur le prit, il s'enfuit, bien reconnu pour Olivier, et, comme tel, accablé de railleries et d'opprobres. La princesse Jisoit : Que nie Tcut ce chirurgien- barbier ? Je ri ai ni barbe a faire , ni maladie à traiter.
Mais Le Daim sut se venger avec éclat pour lui, avec utilité pour son maître. Il s'étoit sauvé à Tournay, ville forte, riche, avantageusement située, et propre à faciliter les courses dans la Flandre et le Hainaut. Cette ville étoit libre et observoit une exacte neutralité entre la France et la maison de Bourgogne , quoiqu'elle fût tributaire de la France. Le Daim s'aperçut que, comptant trop sur les avantages de cette neutralité, elle veilloit mal à sa sûreté, et que la garde s'y faisoit négligemment. Il forma le projet de s'en emparer pour le roi. Il en fit part à Colard de Mouv, qui avoit le titre de bailli de Tournav, mais qui résidoit à Saint-Quentin , dont il étoit gouverneur. Il lui manda que s'il vouloit s'approeber des portes avec quelques troupes, il prenoit sur lui de l'introduire dans la place. Mouy ne manqua pas de s'y rendre; et Olivier, avec le secours de quelques bourgeois qu'il avoit gagnés, fit ouvrir les portes, moitié de gré, moitié de force. Le peuple, bien traité, sapplaudit de ce changement. On n'usa de violence qu'à Tégard des commandants et des magistrats. qui furent arrêtés et envoyés prisonniers à Paris. Olivier revint glorieux et triomphant raser son maître, et recevoir de nouvelles grâces. Le^ gouvernements de Loches et de Péronne récompensèrent alors ses ser-
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vices ; et , sous le régne suivant , le gibet expia ses crimes et son insolence [a].
Cependant la situation de la princesse devenoit tous les jours plus horrible. Tout concouroit à aggraver son joug : elle ne voyoit autour d'elle que des tyrans et des oppresseurs. Ses prétendus amis, ses parents mêmes , qui accouroient auprès d'elle sous prétexte de la secourir, n'y étoient attirés que par des vues intéressées. Le duc de Cléves, son cousin, vouloit la forcer d'épouser son fils, pour lequel elle avoit peu d'inclination, parcequ'elle le connoissoit trop. L'évêque de Liège, son oncîe maternel, exigeoit qu'elle le déchargeât de trente mille florins qu'il sétoit obligé de payer par un traité fait avec lui en 1468. Il vouloit aussi qu'on donnât une gratification de quinze mille florins à La Mark, son ministre. L'un demandoit des bénéfices, l'autre des gouvernements, les autres de l'argent : tous abusoient de la fbiblesse de Marie, tous lui vendoient bien cher des services qu'ils ne lui rendoient point, tous se réunissoient contre Hugonet et d'imbercourt, dont la fidélité désintéressée faisoit la satire de leur avidité. Ils soulevoient, contre ces deux excellents ministres, des peuples déjà trop furieux, qui n'avoient pas oublié que le chancelier Hugonet avoit déchiré de sa main la pancarte originale de leurs privilèges, et que d'imbercourt avoit prêté son bras au duc Charles pour les soumettre. Le comte de Saint-Pol, qui s'étoit attaché à Marie, leur reprochoit d'avoir causé la mort honteuse du connétable son père, en conseillant au duc de le livrer au roi. il ne dissimu-
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loit point la haine qu'il leur portoit, et du moins cette haine avoit un principe estimable.
Les Gantois d'ailleurs, insensibles au démembrement des États de la princesse, voyoient avec inquiétude les conquêtes du roi l'approcher de leur ville. Ils crurent nécessaire de lui envoyer une députation pour lui rappeler la trêve jurée avec le duc, et lui demander la paix : ils arrachèrent à la princesse toutes les instructions qu'ils voulurent. Elle consentit à tout, persuadée que le roi nauroit égard qu'à la lettre de créance qu'elle avoit donnée à Hugonet et à dlmbercourt, et que ceuxci avoient remise au roi, ne prévovant pas i indigne usage qu'il devoit en faire. Les Gantois composèrent leur députation de quelques membres du conseil, à la tête desquels ils mirent le pensionnaire de leur ville. Le roi vit arriver ces bourgeois pleins d'orgueil et de sottise, et se promit bien de se jouer de leur ignorante et grossière simplicité.
Le premier mot qu'ils lui dirent lui fournit une occasion de brouiller. Ils l'assurèrent que la princesse avoit pris la résolution la plus constante de se gouverner par le conseil des Ltats.
Le roi les interrompit : « Vous me trompez, dit-il, ou « l'on vous trompe vous-mêmes : la princesse vous désce avoueroit. Ilugonet et dlmbercourt ont seuls sa con- « fiance : je ne dois traiter qu'avec eux. » Les députés voulurent prouver qu'ils étoient autorisés, et montrèrent leurs instructions. Alors le roi, foui ut aux pieds toiites les lois de l'honneur et de la probité, la foi due au secret, les égards que les souverains se doivent les uns aux autres, montra aux députés la lettre écrite par Marie,
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par la duchesse douairière et par Ravestein. Il fit plus : les députés la lui demandèrent ; et il la leur donna. Ceuxci ne pouvant plus contenir leur fureur prirent cotisé du roi et volèrent à la vengeance. Telle ctoit l'insolente ivresse de ces rebelles, qu'ils s'indignoient que leur souveraine eût osé faire usage de la liberté que la nature accorde au dernier des hommes , de placer sa confiance où il lui plaît.
Le roi les vit partir avec une joie criminelle , et s'applaudit des horreurs qu'ils alloient commettre. Cette bassesse, la plus odieuse qui ait flétri son régne et dégradé son caractère, lui paroissoit le chef-d'œuvre de la politique la plus déliée. Les députés arrivent à G and. On s'étonne de ce prompt retour. Ils assemblent le conseil, ils y répandent leurs fureurs. «On nous trahit, « s'écrient-ils, on nous imuse par de fausses instruc- « tions. Hugonet et d'Imbercourt traitent secrètement « avec les ennemis de l'Etat, ils abusent de la confiance « de la princesse, comme ils abusoient de celle de son « père; ils lui extorquent des lettres de créance exclu- « sives. » La princesse voulut ouvrir la bouche pour défendre ses ministres et elle-même; et ne pouvant croire l'étonnante nouvelle que ce discours lui annonçoit, elle alloit peut-être nier l'existence de la lettre. Le pensionnaire s'avance jusquà elle les yeux étincelants de colère, et d'un ton insolent et terrible : Voyez , lui dit-il, madame j reconnaissez-vous ces trois écritures? Marie ne répondit que par un silence d'accablement et d'indignation. Un mépris plein d'horreur pour Louis XI fut le seul sentiment qu'elle éprouva.
Cependant on murmure, on délibère, on prépare la
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perte des deux ministres; tout s'élève contre eux sans pudeur; le peuple, qui hait toujours les ministres, et qui haïssoit plus particulièrement ces deux -là; les grands qui les craignent , et qui espèrent de les remplacer; le duc de Cléves, qui comptoit sur eux pour ménager le mariage de son fils avec la princesse, et qui apprend qu'ils travailloienl pour le dauphin; le comte de Saint- Pol, qui saisit cette occasion de venger son père; lévêque de Liège, qui n'a pu oublier que d'Imhercourt, gouverneur de cette place pour le duc de Bourgogne , avoit souvent soutenu les droits de son maître contre l'évéque et ses partisans.
Hugonet et d ïmbercourt auroient pu se sauver, ils furent libres la nuit entière; mais ils comptèrent sur leur innocence, comme si un peuple effréné savoit la respecter, et sur la protection de la princesse, comme si elle-même n'eût pas été esclave. Le lendemain on les arrêta, et on nomma des juges chargés de les trouver coupables.
Ue quoi ne les accusa-t-on pas ! quelles fautes ( ils en avoient fait safis doute, puisqu'ils rtoient hommes et ministres) n'érigea-t-on pas en crimes irrémissibles! Cétoic/U eux qiri avoient engagé le duc dans tant de guéri < \ injustes et ruineuses : comme si l'ardeur guerrière de ce princeavoit jamais eu besoin d'être animée. (. étaient eux (jui avoient mis le connétable entre les mains du. roi. Ils avoient eu raison : le connétable ctoit un traître qui méritoitson sort. Ils avoient rendu la justice, llienn étoit moins prouvé : seulement ils avoient reçu un présent des Gantois, long-temps après le jugement d'un grand procès que ceux-ci avoient gagné. Ils avoient anéanti
les privilèges de Gand. Mais ils n'avoient fait qu'exécuter les ordres du duc : c'étaient les séditions éternelles des Gantois qui leuravoient attiré ce châtiment: eux-mêmes s'y étoient soumis après avoir été vaincus. Ils avoient abusé de la confiance de la princesse , c'est-à-dire qu'ils avoient accepté cet honneur qu'ils méritoient par leurs services passés, et dont ils avoient tâché de se rendre encore plus dignes par de nouveaux services.
Ce qui fait peut-être mieux connoître que tout le reste l'esprit dont étoient animés les commissaires iniques qui osèrent les juger, c'est qu'ils n'insistèrent point du tout sur la seule faute un peu grave qu'on pût reprocher à ces ministres, je veux dire, sur l'ordre donné à Descordes de remettre la cité d'Arras entre les mains du roi. Leurs intentions avoient été très pures, ils avoient cru servir Marie et désarmer le roi ; mais l'action étoit au moins imprudente , et méritait une autorisation particulière. Voilà ce que des juges citoyens eussent pu peser dans la balance exacte et terrible delà justice. Mais qu'importait à des rebelles que leur souveraine fût dépouillée? Aussi ne daignèrent-ils pas seulement s'arrêter à ce chef d'accusation. Ils déclarèrent Hugonet et d'Imbercourt coupables de concussion , et sur-tout d'attentat à leurs privilèges , et les condamnèrent à perdre la tête.
i Ces deux infortunés tentèrent en vain d'échapper à ces brigands, par un appel au parlement de Paris. Ils espéroient que Louis XI , quoiqu'il fût l'auteur de leur disgrâce , rougiroit de faire consommer sous son nom , et par son autorité, une injustice aussi exécrable; que peut-être même, s'il continuoit de les opprimer, le
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parlement , plus équitable , ne se prêtcroit point à sa passion. Ils espéroient du moins qu'en gagnant du temps la princesse et leurs amis trouveroient le moyen de les délivrer. Mais ils n'a voient d'amis que la princesse, et la princesse étoit captive.
On n'eut point d'égard à leur appel : leur mort étoit jurée. On leur avoit déjà donné, sans objet et sans prétexte , une question plus cruelle que la mort même : on ne leur laissa que trois heures pour se préparer ; et déjà l'échafaud étoit dressé dans la place de l'Hôtel-dc- Ville.
Marie l'apprend avec désespoir , et ce désespoir anime son courage : elle oublie et la dignité de son rang, et les bienséances rigoureuses de son sexe; elle se souvient seulement que ses amis vont périr, et qu'elle en est la cause; elle écarte avec horreur les tyrans qui l'obsèdent; elle court à l'Hôtel-de-Ville , elle ne dédaigne point de se jeter aux pieds de ces juges infâmes qui méritoient seuls la mort qu'ils alloient donner à l'innocence ; elle leur demande en tremblant une grâce qu'elle avoit droit d'accorder , mais qu'elle accordoit en vain. Ces tigres furent inflexibles. Marie ne se rebute point. Elle court sur la place, elle voit les deux malheureux objets de ses larmes couchés et renversés sur léchafaud. Brisés par la question, ils ne pouvoient ni se tenir debout ni se mettre à genoux pour recevoir le coup mortel. Les bourreaux a voient déjà le bras levé ; un peuple effréné fixoit sur eux ses yeux avides de sang. Marie perce la foule, et s'élance vers l'échafaud. «Arrêtez, s'écrie-t-elle , ou arracbez-moi la vie; ne « m'enlevez pas mes amis, mes seniteurs fidèles. Ils
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« n'ont rien fait que par mes ordres , c'est moi qu'on « opprime en les opprimant. » Ces cris douloureux , ces accents du desespoir, les larmes dont ses yeux étoient inondés , les longs habits de deuil dont elle étoit revêtue, ses cheveux épars, ses bras tendus vers le peuple , la bonté qu'elle signaloit alors avec tant d'éclat , tout ce spectacle intéressant suspendit l'action des bourreaux , fit renaître un rayon d'espérance dans le cœur des deux victimes , et excita de grands mouvements dans le peuple. Cet étrange abaissement de sa souveraine, de la fille de tant de rois et de tant de héros, sembla le toucher, la pitié commençoit à entrer dans ces âmes farouches. L'assemblée se divisoit en deux partis ; les uns crioient grâce , les autres vengeance , les piques étoient. baissées, les épées tirées , on se menacoit , on combattoit. Le crime et l'insolence triomphèrent. Des clameurs barbares étouffèrent les tendres prières de Marie, et firent consommer le sacrifice à ses yeux. Le sang de ses fidèles sujets rejaillit presque sur elle. Elle poussa un cri perçant qui glaça tous les cœurs . et tomba sans connoissance. On la reporta demi-morte dans son palais.
Les rebelles ne la trouvoient pas encore assez malheureuse , ni assez outragée : ils furent industrieux à lui enlever toute consolation. Ils éloignèrent d'elle la duchesse douairière et Ravestein. Ils chassèrent du conseil tous ceux qui témoignoient quelque sensibilité pour ses maux ; et l'humanité même devint un crime.
Ils étendirent leur fatale prévoyance jusque sur les domestiques de la princesse , qu'ils chassèrent tous, et auxquels ils substituèrent des Gantois. Marie ne put ni
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parler à personne en secret , ni écrire ou recevoir aucune lettre qui ne fût lue dans le conseil: tous ses pas étoient suivis : toutes ses démarches étoient éclairées ; on lisoit jusque dans son ame.
D'un autre côté , on persécutoit tous ses amis en mille manières , on pilloit leurs terres , on confisquoit leurs biens, on les forçoit de se jeter entre les bras du roi. Il sembloit que les Gantois fussent d intelligence avec lui.
Il leur restoit un dernier outrage à faire à leur souveraine, celui de disposer de sa main malgré elle, et de tyranniser jusqu'à son cœur. Leur choix devoit être abominable comme eux. Il tomba sur un fameux criminel, l'objet de l'exécration publique : c'étoit Adolphe, duc titulaire de Gueldres. Un seul trait suffira pour le peindre. Ennuyé de la longue vie do son père, qui gouvernoit depuis quarante-quatre ans, il avoit conspiré contre lui, Tavoit dépouillé de ses États, et enfermé dans un cachot , dont il nétoit sorti qu'au bout de six mois par l'entremise du pape et de l'empereur, qui nommèrent le duc de Bourgogne (Charles) juge entre le père et le fils. Les parties avant comparu devant le duc, le vieux père désepéré offrit le combat a son fils , qui l'alloit accepter, sans le duc de Bourgogne. Celui-ci ne fut que trop favorable à ce fils dénaturé , dont il étoit allié. Il fit consentir le père à se démettre de ses Etats, moyennant une pension de six mille florins. Quand Comines porta cette proposition au fils : « J'ai- « incrois mieux , répondit ce barbare, lavoir jeté dans « un puits. Il y a quarante-quatre ans qu il régne, n'est? «il pas temps que je régne à mon tour?'» Une rage
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aussi forcenée révolta le duc de Bourgogne , qui Payant fait arrêter et enfermer dans le château de Namur, profita de la donation que le vieux duc de Gueldres lui fit à lui-même de ses États.
Ce fut ce monstre que les Gantois allèrent tirer de sa prison pour lui faire épouser Marie , quoiqu'il fût veuf de sa tante. Par cette union monstrueuse de la vertu avec le crime, ils inventoient pour elle un supplice plus cruel que celui dont Virgile attribue l'invention au tyran Mézence , et qui consistoit à lier ensemble un corps vivant et un cadavre. Marie, réduite à ne plus craindre la mort , à la désirer même, eût sans doute persévéré dans son refus, quand le ciel ne seroit pas venu, comme il fit, à son secours.
Les Gantois voulurent que le duc de Gueldres méritât, par quelque service important , l'honneur qu'ils prétendoient lui procurer. Ils voyoient le roi s'avancer vers eux à pas de géant. La prise de Tournay leur fit sur-tout sentir la nécessité d'arrêter ce vainqueur rapide. La garnison de cette place les incommodoit fort par ses courses hardies et continuelles : il étoit également difficile et nécessaire de les réprimer. Ils rassemblèrent des troupes irrégulières de Gând , de Bruges \ et d'Ypres. Le duc de Gueldres, à leur tête , alla tenter de reprendre Tournay. Tout sembla d'abord lui réussir: il attaqua les faubourgs , les prit , et les brûla. Mais la garnison , commandée par ce Colard de Mouy, que Le Daim avoit introduit dans Tournay, fit , au nombre de quatre cents hommes d'armes au plus, une sortie si brusque et si vigoureuse, que l'armée du duc de Gueldres, qui étoit de douze ou quinze mille hommes, fut
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mise en déroute. Le duc de Gueldres (le crime n'exclut pas toujours la valeur) couvroit la retraite, et s'arrétoit pour combattre. Il faisoit observer à ses soldats la faiblesse de l'ennemi. Il vouloit les faire rougir de leur fuite , et les ramener à une victoire certaine. On ne l'écoutoit pas : la crainte avoit produit son effet ordinaire, d'aveugler et d étourdir. Ces bourgeois indisciplinables , aussi effrénés dans leur lâcheté que dans leur insolence, se dispersoient çà et là, comme des troupeaux effarouchés. Adolphe, qui résistoit presque seul , et aux ennemis qui le pressoient, et à ses troupes qui l'entrainoient , termina une vie criminelle par une mort glorieuse.
Il étoit affreux pour Marie d'avoir à se réjouir de ses pertes. Il sembloit que ses ennemis eussent vaincu par pitié pour elle. Son malheur étoit sans ressource, si Adolphe eût triomphé. La joie déjà si empoisonnée que lui causoit cet événement fut encore troublée par la nouvelle qu'elle reçut en même temps de la perte des deux Bourgognes.
Louis XI avoit fait jouer dans ces deux provinces les ressorts ordinaires de sa politique. Il avoit de bonne heure répandu dans tous les esprits le principe de la réversion , faute d'héritiers mâles ; de sorte que les peuples de Bourgogne se trou voient naturellement disposés à croire que par la mort du duc Charles ils étoient devenus sujets de la France. Il étoit difficile d'inspirer la même erreur aux Francs-Comtois : on en substitua une autre. On leur persuada, comme aux peuples de Picardie , de Ilainaut , et d'Artois , que le roi vouloit seulement forcer Marie à se jeter entre ses bras , et à vaincre
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les répugnances qu'on supposoit gratuitement à cette princesse pour son mariage avec le dauphin.
Pour donner plus de force à ces raisons , George de La Trimouille, seigneur de Craon, étoit entré en Bourgogne avec une armée que le roi , toujours attentif aux démarches du duc Charles, tenoit depuis long-temps toute prête à l'accabler, lorsqu'il auroit été vaincu par les Suisses. L'intrigue , plus puissante encore que les armes , avoit attiré dans le parti de Louis XI Jean de Chalon, prince d'Orange, guerrier bouiilant, impétueux, orateur éloquent, négociateur habile , puissant dans Tune et l'autre Bourgogne par les grands biens qu'il y possédoit , plus puissant encore par l'estime des peuplesque ses talents et ses exploits lui avoient acquise. Ce seigneur, sous le gouvernement de Charles, avoit eu un grand procès pour des terres considérables que le seigneur de Chàteau-Guyon , son oncle, lui disputoit. Le conseil du duc de Bourgogne, après le plus profond examen, avoit cru devoir prononcer en faveur de Château-Guyon. Le prince d'Orange, outré de cette prétendue injustice, contint pendant toute la vie du duc un ressentiment qui s'aigrissoit par l'impuissance même de le faire éclater. Le duc mort, le roi se hâta d'offrir au prince d'Orange, non seulement la restitution des terres adjugées à Chàteau-Guyon , mais encore ie commandement de son armée, et le gouvernement des deux Bourgognes , s'il pouvoit y introduire ses troupes.
Les États du duché étoient alors assemblés à Dijon. La cause du roi y fut si éloquemment plaidée par le prince d'Orange, que toutes les places, excepté Aussonne, reçurent garnison française. Le roi créa un par-
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lement à Dijon le 18 mars i4;6 ou 1 4/7 , selon qu'on voudra suivre l'ancien ou le nouveau style.
Les États de Franche-Comté, assemblés à Dole, furent moins aisés à séduire. Le prince d'Orange eut beau exagérer les périls qui menaçoient cette province, il eut beau représenter le duc de Lorraine vainqueur, prêt à l'envahir. On comprit que le duc de Lorraine, content d'avoir écarté la guerre de ses Etats , ne chercheroit point à la porter chez des voisins plus forts que lui ; qu'il n'imiterait pas l'imprudence du conquérant que sa valeur avoit vaincu , et qu'il n'y avoit point pour la Franche-Comté d'autre ennemi à craindre que le roi. Le clergé, le tiers-état pénétrèrent ses artifices , et refusèrent d'être trompés. Mais la noblesse, qui attendoit plus de faveurs dune cour plus puissante, appuya les propositions du prince d'Orange , et fit recevoir les troupes du roi à Dole , à Salins, à Gray , les plus fortes places de la province.
Tant de révolutions funestes ouvrirent enfin les yeux aux Gantois : ils virent toute la profondeur de FaLvine qu'ils avoient eux-mêmes creusé : ils virent qu'ils navoient fait par leurs factions que prêter des armes à l'ennemi commun: ils virent que Louis ne cessoit de conquérir, de diviser, de tromper, et qu'il ne parloit plus de mariage ni de paix. Ils craignirent, s'il étendoit jusqu'à eux ses conquêtes, qu il ne les punit des crimes qu'il leur avoit fait commettre, et que l'indulgente bonté de Marie leur avoit peut-être déjà pardonnes. Ils sentirent des remords d'avoir tant outragé une princesse si généreuse. L'échec de Tournay avoit humilie leur orgueil : ce fut encore un avantage que la princesse
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tira de ce malheur. Ses vils tyrans laissèrent échapper le gouvernail qu'ils avoient si mal conduit. La princesse fut libre de se choisir un mari , et ce grand choix ne fut sollicité que par des brigues. Nouvelle espèce de persécution, moins violente que l'autre, mais plus épineuse, plus fatigante, et presque aussi insupportable.