‹ Histoire de Charlemagne (volume 2)Chapitre 36 sur 44 · LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

LE DAUPHIN

Louis de Bourbon, évêque de Liège, oncle de la princesse, témoignoit autant d'ardeur pour l'alliance du dauphin, que Louis XI témoignoit d'indifférence. Il obligeoit au moins des insensibles , peut-être même des ingrats, s'il est vrai, comme l'insinuent des anecdotes assez suspectes, que la cour de France, pour payer

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les services de ce zélateur imprudent, appuya la conspiration de La Mark , son traître favori , qui dans la suite lui fendit la tête à coups de hache, et jeta son corps dans la Meuse [a].

La princesse avoit sincèrement recherché l'alliance des Français, tant quelle avoit cru pouvoir compter sur leur bonne foi; mais le sang de Hugonet et dlmbercourt lui crioit vengeance. Le roi avoit causé leur mort, en remettant aux Gantois la lettre de créance qu'elle lui avoit écrite. Ce coup violent avoit rompu tous les nœuds qui attachoient la princesse à la France , en manifestant la haine que le roi conservoit pour la maison de Bourgogne, et qu'il signaloit tous les jours par de nouveaux traits. Pouvoit-on attendre de lui une paix solide, et une amitié véritable , après tout ce qui s etoit passé?

L'écrivain très ingénieux et très éclairé, qui a su emploverenphilosophelesmatériaux immenses que M. l'abbé Le Grand avoit recueillis en savant , croit , contre l'opinion de Philippe de Comines, que Louis XI avoit toujours souhaité pour son fils la main de la princesse ; qu'il se trompa seulement dans le choix des moyens par lesquels il crut pouvoir assurer ce mariage; mais qu'on n'a point de raisons suffisantes de soupçonner la sincérité des démarches qu'il fit publiquement pour arrivera ce but.

Ce seroit sans doute mal détruire ce système nou-

veau et brillant que d'opposer à M. Duclos la seule autorité de Philippe de Comines. Quoique la part que ce

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seigneur a eue aux affaires, la familiarité dans laquelle il a vécu avec Louis XI , l'étude particulière qu'il a faite du caractère de ce prince, rendent cette autorité très puissante ; ce n'est toujours qu'une autorité. Mais c'est à la conduite du roi à expliquer ces projets. Eh ! comment croire qu'il désirât sincèrement pour bru celle qu'il traitoit impitoyablement en ennemie? Comment présumer qu'il recherchât une main qu'on ne cessoit de lui offrir, et qu'il ne cessoit de refuser? On lui demandoit la paix, on le laissoit maître des conditions : pourquoi donc tant de violences, tant d'artifices, tant de conquêtes, tant de villes forcées ou surprises, tant de sujets corrompus , tant de traits de vengeance et de cruauté prodigués, tant de gibets etd'échafauds dressés, tant de révoltes suscitées ou fomentées? Pourquoi renvoyer sans rien conclure les ambassadeurs , les favoris de la princesse , dépositaires de tous ses secrets , honorés de toute sa confiance, revêtus de toute son autorité? Pourquoi préparer leur mort en armant contre eux la barbare insolence de leurs persécuteurs? Pourquoi irriter les députés gantois contre la princesse , et la princesse contre la France, par l'abus de confiance le plus criminel? Ce roi si clairvoyant , si habile, qui connoissoit si bien la liaison des effets avec leurs causes , ne faisoit-il que se tromper, en employant des moyens si directement contraires au projet qu'on lui suppose? Ne reconnoît-on pas plutôt, à tant de caractères , cette haine que tous les historiens lui ont reprochée, cette haine implacable, quelquefois dissimulée, jamais étouffée , retenue par prudence pendant les dernières années de la vie de Charles, et qui à sa mort se déchaîne avea

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fureur sur les restes malheureux de la branche ducale de Bourgogne.

Si le roi prit les armes après la mort du duc, il le devoit, dit-on, pour réunir à sa couronne les provinces auxquelles il prétendoit avoir droit.

Mais ces droits qu'il prétendoit exercer, réels ou chimériques, n'étoient-ils pas combattus par des droits contraires; et la meilleure preuve de léloignement du roi pour l'alliance de Bourgogne ne se tire-t-elle pas du parti même qu'il prit d'appuyer par les armes des droits trop incertains, qui ne pouvoient acquérir une légitimité entière qu'en se confondant avec les droits plus évidemment justes de la princesse?

On est bien éloigné de vouloir disputer à un roi qui eut si peu de vertu les talents qui pouvoient lui en tenir lieu; mais il faut convenir que toute cette politique, si admirée et si vantée, n'étoit le plus souvent qu'une finesse artificieuse , qui excelloit dans les détails , et qui manquoit presque toujours par sa faute les grands objets. Si Louis XI avoit employé, pour réunir la France et la Bourgogne par le mariage du dauphin avec la princesse , et pour s'assurer en tout événement , par des traités solides, les provinces prétendues réversibles, tout l'art qu'il prodigua pour gagner Comines , Descordes, Vergy, Bische, le prince d'Orange, etc. pour tromper Hugonet et d'Imbercourt, pour soulever les Gantois, pour surprendre les places de la Somme; pour s'introduire dans les deux Bourgognes , il eût épargné à sa postérité, il se fût épargné à lui-même les troubles éternels , fruits de sa vengeance imprudente et odieuse : sa mémoire seroit aujourd'hui respectée et

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bénie de tous les Français , comme celle de ce Charlesle-Sage, qui sans finesse, sans violence , sans injustice, avoit su fermer les plaies que les Anglais avoient faites à la France sous les régnes malheureux de Philippe-de- Valois et de Jean.

On loue avec raison l'adresse avec laquelle Louis XI divisa, écarta cette ligue terrible, formée sous le nom du bien public; mais on oublie d'observer que si sa prudence dissipa cet orage , son imprudence l'avoit formé; on oublie que Louis XI, à peine monté sur le trône, avoit signalé son ressentiment contre les ministres de son père par la destitution et l'emprisonnement ; qu'il avoit irrité par toute sorte d'outrages des vassaux orgueilleux et puissants qu'il falloit ménager; qu'enfin, par une conduite trop haute et trop dure, il avoit, 'pour ainsi dire, poussé à la révolte des sujets peu dociles et peu façonnés au joug. Combien est plus grand un roi sage , qui par une modération constante et ferme , inspirant à ses voisins une terreur salutaire , à ses sujets un respect filial , maintient les uns et les autres dans la paix , qui peut seule faire la félicité des États, et n'a rien à combattre ni à punir, parcequil a tout prévenu!

Une réflexion bien naturelle sur deux événements célèbres fait voir combien la franchise et la simplicité sont souvent préférables à tous ces détours, à tous ces raffinements que l'erreur honore du nom de politique. Louis XI , cet artisan subtil de fraude et de séduction , cette ame profonde et dissimulée, dont l'œil le plus perçant pouvoit à peine sonder les replis , manque l'alliance de Bourgogne, le plus grand coup d'État et le

plus aisé; tandisque Charles VIII , si naïf, si bon « qu'il « n'ctoit possible , dit Philippe de Comines , de voir « une meilleure créature, » rejoint par un hymen utile la Bretagne à la France; et que Louis XII , dont toute la politique consistoit dans la vérité, dans la vertu, affermit, en satisfaisant son cœur, cette réunion (i) si désirée, que Louis XI avoit encore manquée, et qui étoit la plus importante après celle de la Bourgogne.

Par tout ce qu'on a dit plus haut, il est évident que Louis XI ne voulut pas faire le bonheur de ses peuples, en faisant celui de Marie, et qu'il écouta trop la haine et la vengeance.

Mais, dira-t-on, Philippe de Comines convient luimême que, quelque temps avant la mort de Charles, Louis XI , paraissant prévoir cette mort, se proposoit en ce cas de marier le dauphin avec la princesse.

Je réponds i° que l'impénétrable Louis XI, raisonnant avec ses courtisans sur la supposition d'un événement incertain, pouvoit cacher ses sentiments, pour être plus sûr des leurs.

2° Qu'il pouvoit ignorer lui-même les dispositions que cet événement ferait naître dans son ame lorsqu'il serait arrivé, que peut-être il croyoit alors pouvoir étouffer une haine qui fut dans la suite plus puissante que ses réflexions.

3° On peut supposer encore avec Philippe de Co-

(i) Ce terme de réunion, pris à la rigueur, pourroit paroitre impropre en cet endroit, les lettres de reunion n'ayant élé données que par François Ier, en i532. M.ùs le principe de cette re'union étoit le Rtarnge d'Anne de Bretagne avec Charles VIII, et sur-tout avec Louis XII.

mines , que Louis XI , après la mort de Charles , n'entra (1 abord en Bourgogne et en Picardie que pourprévevenir les intrigues de ses compétiteurs; mais que la facilité avec laquelle il conquit ces provinces lui persuada qu'il pourroit envahir ainsi toute la succession de Bourgogne, sans s'allier avec un sang ennemi.

4° Enfin , au défaut de toute autre raison, il en resteroit une toujours suffisante pour expliquer les phénomènes historiques les plus surprenants : c'est l'inconstance naturelle de l'homme, la promptitude avec laquelle il passe d'une résolution à une autre; sur-tout la foi blesse avec laquelle il cède presque toujours au penchant secret de son cœur, malgré tous les motifs de le combattre.

Quoi qu'il en soit au reste de la sincérité des vues de Louis XI pour le mariage du dauphin, il est certain qu'après l'aventure de la lettre livrée aux Gantois , Marie eut cette alliance en horreur, et que dans un conseil où l'on en discutoit les propositions, la dame d'Halluïn , dame d'honneur de la princesse , sûre d'être avouée par elle, dit hautement: «Nous n'avons pas « besoin d'un enfant , mais d'un mari qui en fasse. » Cette naïveté sans réplique entraîna tous les suffrages.

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