LE COMTE DE RIVIERE
L'alliance du comte de Rivière n étoit point à dédaigner. Ce seigneur aimable, brillant, fait pour plaire, étoit frère de la reine d'Angleterre ; et cette reine gouvernoit entièrement Edouard IV son mari , qui 1 avoit épousée par une inclination plus forte que la raison ri Etat. Les Anglais depuis long-temps influoient fort peu sur les révolutions de la France. Des affaires trop importantes les occupoient , trop de sang couloit chez eux et dans les batailles et sur les échafauds. Les fureurs de la rose rouge et de la rose blanche , l'imbécillité de Henri VI , le courage de Marguerite d'Anjou, la puissance et les victoires du comte de Warwick, les divers succès d'Edouard IV, remplissoient leur île de scènes trop frappantes et trop variées , pour que leur inquiétude pût s'exercer au-dehors. Ils avoient presque oublié de haïr les Français. La princesse de Bourgogne , suivant la route que ses pères lui avoient tracée , essaya de réveiller cette haine, plutôt assoupie qu'étouffée; et la duchesse douairière de Bourgogne , sœur d'Edouard , appuya vivement ses sollicitations.
Le duc de Bretagne, qui craignoit toujours pour ses Etats , et qui avoit intérêt de ne pas laisser envahir ceux de Bourgogne, négocioit aussi , mais sourdement, avec la cour de Londres. Cependant il envoyoit à
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Louis XI des ambassadeurs pour renouveler les traités. Louis , qu'on ne trompoit pas aisément, les traita comme des espions , les fit mettre en prison , les en tira ensuite pour leur montrer les preuves de l'infidélité de leur prince , et après les avoir fait trembler pour leur vie , les renvoya, en leur accordant le renouvellement des trêves , qui fut acheté par la rupture apparente des négociations avec l'Angleterre.
Le roi avoit toujours les yeux ouverts sur toutes les démarches de cette nation , autrefois si fatale à la France. Des intelligences sûres , et beaucoup d'argent répandu à propos pour les rendre plus sûres encore , lui dévoiloient tous les secrets du conseil d'Angleterre. Presque tous les ministres anglais étoient pensionnaires de Louis XI, et s'en cachoient si peu, qu'ils donnoient des quittances qui étoient produites à la chambre des comptes. Le lord Hastings , grand chambellan , fut le seul qui jugea ce négoce assez honteux pour n'en vouloir que le profit , et pour sauver du moins les apparences , en ne donnant aucun reçu. Edouard, endormi sur le trône, ignoroit ou approuvoit tout. Ce prince , éprouvé autrefois par l'adversité , avoit su vaincre Warwick , et conquérir plusieurs fois son royaume ; mais la mollesse, plus redoutable que Warwick, l'avoit vaincu à son tour, et avoit dégradé en lui tous les traits de l'héroïsme. Un embonpoint démesuré l'avoit appesanti, l'expérience lui avoit montré le néant de la gloire. Une pension de cinquante mille écus exactement payée à chaque terme , lui paroissoit plus réelle. D'ailleurs , le mariage de sa fille avec le dauphin avoit été arrêté à Péquigny. Il est vrai que Louis ne se pressoit pas de le conclure ,
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mais il donnoit des espérances et de Tardent ; et on s'en contentoit.
Cependant le parlement s'assembloit , délibéroit , et murmuroit. Excité par les ambassadeurs de Bourgogne , qui , mal accueillis à la cour, sétoient tournés du côté du peuple , il crioit qu il étoit également honteux et dangereux de laisser dépouiller l'héritière de cette maison par qui les Anglais sétoient vus maîtres de la France; que l'ambition de Louis croissoit tous les jours avec sa puissance; que si ses vassaux opprimés et détruits n'avoient plus aucune barrière a lui opposer, les Anglais perdroient sans ressource les semences précieuses de ces divisions qui leuravoient ouvert 1 entrée de la France, et qui pouvoient la leur ouvrir encore. Louis XI , ajoutoit-on, brave la nation anglaise par ses entreprises , 1 éblouit par ses artifices , l'aveugle par ses présents. Envovoit-il chercher la princesse d'Angleterre ? Satisfaisoit-il à cet article important du traité de Péquignv ? Il trompoit à la-fois et la princesse d'Angleterre , qu'il falloit établir ailleurs, et la princesse de Bourgogne , qu il falloit défendre contre ses violences.
Ces plaintes devinrent si publiques et si éclatantes , que le roi d'Angleterre se crut obligé d'y avoir quelque égard. Il envova en France des ambassadeurs demander la paix ou une trêve en faveur de Marie. Louis XI démêla tout ce que cette démarche cachoit de foible sous les nobles apparences de médiation et de protection accordée aux souverains, il vit qu'Edouard étoit fidèle à son nouveau caractère d'indolence et de lenteur: il fut fidèle aussi à son ancienne politique. Des fêtes , des plaisirs de toute espèce amusèrent les ambassadeurs.
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Les longueurs étudiées d'une négociation stérile les retinrent long-temps sans aucun fruit. Des présents les rendirent favorables aux vues du roi. On les renvoya enfin, mais très tard, en les assurant qu'on alloit faire partir des ambassadeurs qui satisferoient pleinement le roi d'Angleterre.
Cependant la reine n'avoit qu'à dire un mot , Edouard pouvoit encore reprendre les armes, et redevenir un héros par foiblesse, comme il Fa voit été autrefois par nécessité. La reine trouvoit une très belle occasion d'établir avantageusement son frère: elle la saisit. On offrit aux ambassadeurs de la princesse d'armer en faveur de ce mariage toutes les forces de l'Angleterre. Louis XI, effrayé de cette nouvelle, fit partir en diligence pour Londres les ambassadeurs qu'il a voit promis d'envoyer, et qui, sans cet incident, ne fussent peutêtre jamais partis. Ils offrirent au roi d'Angleterre de partager avec la France les dépouilles de Marie, et d'acquérir le comté de Flandre , en fournissant dix mille Anglais, qui seroient à la solde des Français. Ces offres de partager une conquête à faire furent rejetées avec la même finesse qu'elles étoient proposées. On affecta de les croire sincères , on parut seulement douter du succès d'une expédition que tant de places fortes dévoient rendre si longue et si difficile. Mais , ajoutat-on , puisque le roi de France veut bien nous associer et à la gloire et à l'avantage de ses conquêtes , nous sommes prêts à lui fournir les troupes qu'il demande, pourvu que le prix soit moins incertain , moins éloigné, pourvu qu'on nous donne dès à-présent Boulogne, et les autres places de la Picardie maritime qui
sont à notre bienséance. Le roi se voyant pénétré ne répliqua rien , et chercha d'autres moyens d'enlever à Marie l'appui de l'Angleterre.
Mais toute sa politique eût sans doute échoué contre le pouvoir de la reine sur son mari, et contre le crédit de la duchesse douairière de Bourgogne auprès de son frère, si Marie elle-même n'eût tiré son ennemi d'embarras , par le refus quelle fit de la main du comte de Rivière. Ce seigneur n'étant pas souverain , ne lui parut pas digne d'elle. La reine d'Angleterre, qui ne lui vendoit qu'à ce prix le secours d'Edouard , rendit ce prince à son indolence naturelle. Mais la duchesse douairière, amie sincère de Marie , lui resta : elle continua de négocier en Angleterre, et cependant appuya de tout son pouvoir la poursuite de Maximilien.
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