CHAPITRE III
Littérature.
L'histoire des lettres sous Charlemagne est , plus encore que celle de la législation , nécessairement liée avec l'histoire de l'église, et pareeque la plupart des études se rapportaient a la religion, et pareeque presque tous les gens de lettres étaient des ecclésiastiques. Cet état étoit même pour eux un moyen de fortune, et nous voyons les principaux d'entre eux pourvus des plus riches bénéfices par la faveur du roi; car quoique les anciens canons, renouvelés seulement dans la fameuse assemblée de la faculté de théologie, tenue en 1238 sous saint Louis, par Guillaume 111 , évêque de Taris, aient défendu l'accumulation des bénéfices et mis en danger le salut de ceux qui en possèdent plusieurs, il faut avouer que dans tous les siècles il s'est trouve de grands bénéficiera qui ont bien voulu en courir les risques. Théodulfe, sous Charlemagne, possédoit à-lafois Tévêché d'Orléans et l'abbaye de Fleury ou de Saint- Benoit-sur-Loire , et d'autres encore. Leidrade, que Charlemagne fit archevêque de Lyon , avoit encore d'autres bénéfices. Hilduin , un des savants de ce temps, avoitl'abbave de Saint-Denis, celle de Saint-Germain-des
Prés, et celle de Saint-Médard de Soissons. Alcuin réunissent les abbayes de Ferrières, de Saint-Loup deTroyes, de Saint- Josse-sur-mer, et de Saint-Martin de Tours : les terres de ces abbayes étoient peuplées de serfs , abus qu'il eût été digne de Gharlemagne de détruire. Alcuin , comme nous l'avons dit, ayant écrit par ordre de Gharlemagne contre l'hérésie d'Elipand de Tolède et de Félix d'Urgel, Elipand, clans sa réponse, lui reprocha d'avoir vingt mille serfs dans les terres de ses abbayes. Il y a bien loin de ce reproche à la question de savoir si le Christ, en tant qu'homme, est fils véritable ou seulement fils adoptif de Dieu; mais, dans toutes les disputes, la personne est toujours bien près des écrits , et dans les diverses accusations et récriminations , on passe toujours bien aisément d'un de ces objets à l'autre.
Au reste, le reproche ne pouvoit être plus mal adressé. Alcuin tenoit tous ces. dons de la pure amitié de Gharlemagne, qui avoit été bien au-delà de ses vœux; ces richesses lui étoient à charge par les soins qu'elles exigeoient, et qui le détournoient de l'étude, seule richesse dont il sût jouir; il se plaignoit de son opulence , comme on se plaint de sa pauvreté , il regarda comme une faveur la permission qu'il obtint enfin , à force d'importunités, de se démettre de quelques unes de ses abbayes.
Pour Eginard , après avoir été secrétaire (i) de Char-
(i) L'épitaphe d'Eginard porte ces propres termes : Per que m confteit Karolus multa salis opéra. * Avoit-il part à la composition de ces ouvrages, ou ne faisoit-il que les écrire sous la dictée de Charlemagne?
*«Par lequel Charles fit un assez bon nombre d'ouvrages.»
lemagne, il fut élevé, par lui, à la dignité de chancelier : il eut aussi une place qui répond à celle de surintendant des bâtiments; peut-être même, comme nous l'avons dit, Charlemagne en fit-il son gendre; mais c auroit été en cédant à la nécessité. Eginard fut dans la suite gouverneur de l'empereur Lothaire, fils aîné de Louis-le-Débonnaire.
Alcuin et Théodulfe furent les deux principaux coopérateurs de Charlemagne dans la restauration des lettres. Charlemagne avoit été frappé par lui-même de ce qui manquoit à son pays; idée qu'a eue de même pour le sien le czar Pierre Ier, et qui ne se présente guère qu'aux hommes de génie [a]. Ceci peuf demander quelque explication. Que Charles V, témoin des désordres causés par la prison de son père, ait conclu qu'il falloit qu'un roi renonçât pour toujours à la folie de faire la guerre par lui-même; que Charles VII, longtemps victime de la démence de son père, ait senti que tout étoit à refaire dans un État qu'il avoit fallu commencer par arracher aux étrangers et aux ennemis ; que Henri IV, qui avoit eu aussi son royaume à conquérir, Henri IV, échappé avec peine aux poignards de la Saint-Barthélémy, et destiné à tomber sous ceux de la ligue, ait travaillé sans cesse à éteindre les fureurs de cette ligue fatale, et à réparer les maux quelle avoit faits en tout genre au royaume; que Louis XIV, bravé et opprimé dans son enfance par les saillies insolentes de la fronde , ait senti le besoin et le désir d'affermir
[a] Mémoires de littérature , t. i5, p. 58.{. Chronique de Fontenelle , art. 16.
DE CHABLEMAGNE. 79
l'autorité; que tous les quatre enfin aient été réformateurs, et aient voulu corriger les abus dont ils avoient souffert: rien de plus naturel. Tous les quatre furent d'ailleurs de grands rois; ils avoient été formés à l'école du malheur; mais, par cette raison même, l'idée de réforme avoit dû être si forte et si dominante chez eux, qu'on ne peut pas leur en faire un mérite. Mais qu'un prince qui a reçu de ses pères un État à-peu-près tranquille, conçoive, par la seule force de son génie, et sans avoir été averti par le spectacle des révolutions, et par le sentiment des injures, ce qui manque à son pays et à son siècle, et travaille à le lui procurer : voilà, selon nous, ce qui distingue les génies créateurs, tels que Charlemagne et le czar Pierre Tr. Les esprits ordinaires ont pitié des siècles qui les précédent, applaudissent aux lumières du leur, et ne soupçonnent pas les progrès des siècles qui suivront.
Observons de plus, à l'avantage de Charlemagne, que toute l'Europe offroit au czar Pierre V* des objets de comparaison qui pouvoient l'avertir et l'instruire, au lieu que du temps de Charlemagne les Français, tout barbares qu'ils étoient, servoient eux-mêmes de modèle à toute l'Europe.
Cependant Charlemagne étendoit ses vues par ses courses et ses voyages continuels; il jugea que les divers pays étoient faits pour s'entrecommuniquer leurs richesses et leurs ressources; il ne fut point retenu par la petite idée qu'il seroit peu honorable pour la France d'être instruite et réformée par des étrangers; l'honneur est de s'instruire et de se réformer , n'importe par quels secours. Ce fut du Norique, c'est-à-dire de l'Autriche,
So HI8TOIRC
qu'il fit venir Leidrade, et il le fit archevêque de Lvon. Ce lut en Italie qu'il rencontra le docte Alcuin, x\nglais de naissance, qui avoit, comme lui, étendu son esprit par les voyages; ce fut aussi d'Italie qu'il attira en France L'Italien Théodulfe, qu'on croit avoir été Lombard de naissance, et qui lui avoit plu par son érudition et par ses lumières. C'est encore un trait qui distingue Charlemagne des autres rois , même protecteurs des lettres : ceux-ci, dans le choix qu'ils faisoient des écrivains sur lesquels ils répandoient leurs faveurs, et par lesquels ils croyoient la patrie honorée , écoutoient, comme ils pouvoient, la voix publique, qu'on n'est guère en état d'entendre quand on n'est pas en état de la juger; Charlemagne connoissoit et jugeoit, et formoit lui-même la voix publique. Il travailloit avec x\lcuin et Théodulfe, il en fit ses amis et non ses protégés; il étoit tour-à-tour leur instituteur et leur disciple. Agé de plus de trente ans, et déjà roi depuis long-temps, il avoit appris la grammaire de Pierre Pisan ou de Pise, maître célèbre qu il avoit fait venir de Pavie. Alcuin lui enseigna la rhétorique, sans le secours de laquelle Charlemagne étoit naturellement très éloquent [a] ; la dialectique , qu il est toujours bon d'apprendre , mais sans laquelle on raisonne très bien quand on a l'esprit juste, et avec laquelle on raisonne très mal quand on a l'esprit faux ; enfin l'astronomie, à laquelle il s'attacha beaucoup , et dans laquelle il surpassa son maitre.
Au reste, c'est bien moins parleurs ouvrages, qu'il
[a] Poëta Saxooic. de Gest. Carol. Magù. 1. 5. Eginanl. Vit. Car. Magn.
DE CHARLEMAGNE 8r
n'est plus question de lire aujourd'hui, que ces deux étrangers ont été utiles à la France, que par les écoles qu'ils fondèrent, par le plan d'études qu'ils tracèrent, et parle goût des lettres qu'ils répandirent. « Il ne tient « pas à vous et à moi , écrivoit Alcuin à Charlemagne , « que nous ne fassions de la France une Athènes « chrétienne »; car, encore un coup, les lettres ne se séparoient point alors de la religion. Mais le désir de rendre la France chrétienne prenoit un peu, chez Alcuin, sur le désir de la rendre semblable à Athènes; car il interdisoit à ses disciples la lecture des grands poètes de l'antiquité, craignant qu'ils ne fissent perdre du côté des mœurs plus qu'ils ne feroient gagner du côté du goût. Il reproche à Ricbode, archevêque de Trêves, d'aimer trop Virgile : « J'aimerois mieux, lui dit-il, «vous voir lesprit rempli des quatre évangiles, que « des douze livres de l'Enéide. »
«Oh! s'écrioit un jour Gharlemagne, dans le désir « qu'il avoit de former ses sujets aux lettres et à la reli- « gion, que n'ai-je douze hommes tels que saint Jérôme « et saint Augustin ! Dieu n'en a créé que deux , dit Al- « cuin , et vous en voulez douze [a]\ »
Toutes les études étoient principalement dirigées vers la religion [b]. Si on étudioit la grammaire, c'étoit pour mieux entendre l'Écriture sainte, et pouvoir la transcrire plus correctement. La musique, dont on s'occupoit beaucoup alors, étoit presque toute renfermée dans le chant ecclésiastique; c'étoit pour disputer avec avantage contre les hérétiques qu'on cherchoit à
fa] Le Moine de S. Gai, de cur. eccles^ [6] Eginard.
se rendre habile dans la rhétorique et dans la dialectique.
On voit que les sujets que traitoit Alcuin, ou de luimême, ou pour répoudre aux questions de Charlemagne, se rapportent presque toujours à la religion ou aux usages de 1 église ; par exemple, Charlemagne lui avoit demandé l'explication de la dénomination de Septuagésime, Sexagésime , Quinquagrsime et Quadragésime, donnée aux trois dimanches qui précédent immédiatement le carême, et au premier dimanche de carême. Cette dénomination en effet oifre deux difficultés : Fune, quelle suppose chaque semaine de dix jours au lieu de sept; l'autre, que la dénomination n est jamais juste. En effet, le nom de Septuagésime suppose 70 jours jusqu'à Pâques, et il n'y en a que 63; la Sexagésime en suppose 60, et il 11 'y en a que 56; la Ouinquagésime approche davantage du terme qu'elle 1 \prime, car il reste 49 jours, et en comptant le jour de Pâques , il y eu auroit cinquante; laQuadr , • n'en
annonce que quarante, et il y en a au moins quarantedeux. La véritable solution est peut-être qu'on s est contenté dune approximation assez vague, que, comme la dénomination ne pouvoit porter que sur \c< dimanches , on a été obligé de supposer les semaines de d jours, parccque la dénomination ne change que do dizaine en dizaine. Alcuin, suivant l'esprit du temps, trouve des raisons plus subtiles.
Charlemagne pressoit souvent Alenin de 1 pa-
gner dans ses fréquents voyages d Italie; il linvitoit à quitter les murs enfumés de l'abbaye de Saint-Martin de Tours, pour les palais dorés des Romains. Ces murs
enfumés, répondoit Alcuin , sont le séjour de la paix, et cette superbe Rome, par ses discordes éternelles, se ressent toujours du fratricide qui souilla ses foibles commencements ( i).
On grava sur le tombeau d'Alcuin, dans l'église de Saint-Martin de Tours, une épitaphe qu'il s'étoit faite à lui-même : l'éloge qu'il s'y donne est d'avoir été un voyageur célèbre :
Famosus in orbe viator.
Du reste , elle ne contient que les moralités communes du sujet.
Quod nunc es fueram
Et quod nunc ego sum, tuquefuturus eris, Delicias mundi casso sectdbar amore :
Nunc cinis et pulvis , vermlbus atque cibus.
« J'étois ce que vous êtes , vous serez ce que je suis, « Je recberchois avec une vaine ardeur les délices du « monde. Maintenant je suis cendre et poussière, et la «pâture des vers. »
Quelques martyrologes donnent à Alcuin Je titre de bienheureux j et la chronique de Tours l'appelle saint.
(f) Acerba fata Romanos agunt,
Sceluscjue fraternœ necis.
Ut immerentis fluxit in terram Rémi
Sacer nepotibus cruor. Horat.
«Le sang de Rémus, ce sang innocent versé par les mains d'un «frère, crie vengeance contre sa postérité, et attire sur les Romains * le courroux des dieux, »
Il eut pour successeur , dans l'école du palais qu'il avoit formée et long-temps gouvernée, un certain Clément, qu'on nommoit Scot, parcequ'il étoit Écossais , et dont Théodulfe disoit que le c étoit une faute d'orthographe dans ce nom de Scot.
Nous ne savons quel cas il faut faire d'un conte qui se trouve dans le moine de Saint-Gai, de deux savants hibernais ou écossais, qui ne trouvèrent pas d'autre moyen de se produire auprès de Charlemagne, que de crieràhaute voix, au milieu des rues : science à vendre. Présentés à ce prince , d'après cette singularité qui auroit pu les faire enfermer comme des fous , ils furent en effet trouvés très savants , et on les mit à la tête de l'école du palais. Clément étoit un de ces savants.
Les ouvrages de Théodulfe se rapportent à la religion comme ceux d'Alcuin. Un des plus considérables de ces ouvrages est une instruction pour son clergé. On voit qu'il se plaint, comme d'un abus déjà ancien , de l'usage d'enterrer les morts dans les églises, et de faire, dit-il, de celles-ci des cimetières. Il proscrit cet usage, et n'admet d'exception que pour les prêtres; à la bonne heure, cette exception est sans équivoque ; mais il ajoute, et les personnes distinguées parleur vertu, et dès-lors chacun peut y prétendre pour les personnes auxquelles il s'intéresse. Tant il importe de bien spécifier les exceptions, ou plutôt tant il importe d'en admettre peu !
Divers articles de cette instruction font foi de certains usages du temps. Nous y voyons, par exemple, qu'on ne faisoit alors, même dans les grandes villes, comme Orléans, qu'un seul office solennel le dimanche,
et que tous les curés et les fidèles de la ville et des faubourgs se réunissoient dans la cathédrale pour assister à cet office. Nous y voyons l'hospitalité recommandée de manière à faire croire qu'il n'y avoit point encore alors d'hôtelleries publiques. Il y est dit aussi que le jeudi , le vendredi, le samedi saints , et le jour de Pâques, sont des jours de communion générale. Cette loi mérite d'être remarquée , au moins par rapport au vendredi-saint , qui n'est plus à présent un jour de communion, même particulière. Enfin il est défendu aux femmes d'approcher de l'autel, même pour aller à l'offrande; elles resteront à leurs places , et le prêtre ira recevoir leurs offrandes.
Les poésies de Théodulfe passent pour les meilleures du temps , et ne sont pas bonnes. Il est l'auteur d'une hymne dont on chante encore le commencement à la procession du dimanche des Rameaux :
Gloria, laus et honor tibi sit, rex Christe Redemptor , Cui puérile decus prompsit hosanna pium.
Ce n'est pas ainsi que Santeuil , ni même Coffin , ont fait des vers pieux ; mais on peut dire :
Ouisquis scripta voles con/erre, et sœcula confer.
« Si vous comparez les vers , comparez les siècles. »
Ces savants , parmi lesquels nous comptons Charlemagne lui-même, sont justement célèbres encore par les élèves qu'ils ont formés. Le fameux Hincmar, archevêque de Reims, étoit disciple d'Hilduin; Agobard, archevêque de Lyon , qui a écrit contre les épreuves ou jugements de Dieu, qu'il condamne parla seule auto-
rite de récriture (heureux effet des lumières nue Charlemagne avoit répandues, mais qui néclairoient encore que quelques esprits privilégiés); Raban, archevêque de Mavence, auteur du J eni Creator, qu'on regardoit alors comme un titre littéraire, étoient disciples d'Alcuin. Éginard peut passer pour avoir été l'élève de Charlemagne, aussi bien que les deux Amalaires : lun, nommé Amalarius Fortunatus , archevêque de Trêves, prélat des plus illustres de ce temps, avoit dédié à Charlemagne un traité du baptême, qui a été imprimé sous le nom et parmi les œuvres d'Alcuin. Charlemagne , à l'exemple duquel François Ier, dans la suite, employa si souvent les gens de lettres dans les affaires, Charlemagne envova cet Ain daireenambassade auprès de Michel Curopalate, empereur d'Orient, successeur de ^Nicéphore.
L'autre Amalaire, prêtre de l'église de Metz , abbé , puis corévéque, composa un traité des office.* -as-
tiques , ouvrage encore précieux à ceux oui veulent s'instruire des antiquités de l'église. Agobard a écrit contre cet ouvrage. Nous avons encore du second" Amalaire des lettres qui roulent toutes sur des points de discipline ou des usages de dévotion : dans lune il expose la manière dont il faut écrire le nom de Jésus : dans une autre, il examine s'il est permis de cracher aussitôt après la communion. Telle étoit la théologie et ;ie la littérature du temps.
Les académies sont pour l'instruction de Tàge mûr ce que les universités sont pour l'instruction de la jeunesse.
Charlemagne fonda d'abord pour celle-ci , et fît fon-
der, par les évêques et les monastères, des écoles que l'université de Paris peut regarder comme son berceau, En France, les abbayes de Corbie, de Fontenelle, de Ferrières, de Saint-Denis, de Saint-Germain de Paris, de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Benoît-sur-Loire; en Germanie, celles de Prom, de Fulde, de Saint-Gai; en Italie, le Mont-Cassin , devinrent célèbres par leurs écoles. Charlemagne établit aussi une école pour le grec à Osnabruck. Dans la lettre circulaire qu'il écrit aux métropolitains et aux abbés, pour rétablissement de ces écoles, il dit expressément : « Il vaut mieux, sans «doute, faire le bien que de le connoître; mais on le
« fait plus sûrement, quand on le connoît Des sol-
« dats de l'église tels que vous, ajoute-t-il , doivent être « des hommes pieux et savants; nous souhaitons sur- « tout que vous viviez bien, mais nous souhaitons aussi « que vous parliez bien. »
Il veilloit attentivement sur les progrès des jeunes écoliers, et il prenoit plaisir à examiner, avec les maîtres, leurs compositions. Il trouva un jour que des enfants du peuple, qu'il faisoit instruire avec la jeune noblesse, avoient eu sur celle-ci un avantage très marqué, soit par hasard, soit que, comptant moins sur les grâces de la cour, ils sentissent la nécessité d'être quelque chose par eux-mêmes; il jura que les évêchés et les abbayes seroient pour eux ; et se tournant vers les enfants des nobles : « Pour vous, leur dit-il, vous «comptez, je le vois, sur le mérite de vos ancêtres ; « mais il faut que vous sachiez qu'ils ont reçu leur ré- « compense , et que l'État ne doit rien qu'à ceux qui se
« rendent capables de le servir et de lui faire honneur «par leurs talents. »
Pour i emplir l'autre objet (celui qui concerne l'instruction de l'âge mur) , Charlemagne établit , dans son palais même, une académie, qui, par la nature et la variété de ses occupations, par la réunion des grands du royaume et des gens de lettres ( réunion qui se trouvoit souvent dans les mêmes personnes), paroît être le modèle des trois grandes académies de Paris ; de l'académie française , par l'étude approfondie de la grammaire, par le rétablissement de l'orthographe, que la barbarie des siècles antérieurs avoit horriblement défigurée, par l'étude encore de la rhétorique et de la poésie; de l'académie des belles-lettres , par l'étude de l'histoire , et les recherches d'érudition ; de l'académie des sciences, par l'application à l'astronomie et aux mathématiques. Charlemagne avoit voulu être un membre ordinaire de cette académie, sans aucune distinction qui rappelât son rang ; il sa voit que la liberté et la vérité ne marchent qu'à la suite de légalité; il assistoit assidûment aux assemblées, et remplissoit avec zèle tous les devoirs d'académicien ; chacun des membres de cette compagnie prenoit, selon un usage qui s'est conservé dans quelques académies étrangères, un nom littéraire et académique, qui exprimoit ou leurs goûts ou leurs inclinations, ou le genre Je leurs études, ou enfin leur caractère. Angilbert , l'homme de la cour le plus aimable, qui le parut trop à la princesse Berthe, fille de Charlemagne, dont, comme nous l'avons dit, il eut Jeux enfants, ou avant ou après que Charlemagne les
eut, dit-on , mariés ensemble secrètement ; Angilbert se nomm oit 1J ombre , soit pan cqu'il faisoit ses délices delà lecture de ce princedes poètes, soit parcequ'il faisoit luimêmedesv^rs grecs; l'arche vê;piedeMayence,Riculphe, senommoit Dametas ; parceque apparemment l'églogue avoit pour lui des charmes particuliers; un autre étoit Candidus , nom qui sans doute peignoit son ame; Alcuin se noramoit Albinus; on ne voit pas trop la raison d'un si foible changement. Éginard prenoit le nom de Calîiopius ; tiré apparemment deCalliope, muse qui préside à la poésie héroïque, ou qui se distingue de ses sœurs par la douceur et la beauté de sa voix. Charlemagne , qui faisoit de Fécriture-sainte sa principale étude, qui savoit les psaumes par cœur, et dont l'ambition étoit d'être comme David , un roi selon le cœur de Dieu , reçut des académiciens ses confrères, le nom de David; Adélard ou Adalard, abbédeCorbie, parent du roi, et qu'on jugeoit le plus approchant , par ses études , d'un père de l'église, fut nommé Augustin; Théodulfe, qui apparemment faisoit des odes, et qui savoit du grec, étoit Pindare.
Dans une lettre adressée à l'archevêque de Mayence, Alcuin se plaignant de la dispersion de l'académie , occasionée par la guerre, laquelle laissoit à ceux mêmes qui n'y alloient pas un loisir que quelques uns d'entre eux employoient utilement à voyager, lui dit : « Je suis « demeuré seul à la maison : vous , Dametas,, vous voilà « en Saxe (sans doute à la suite du roi ) , Homère est en «Italie, Candidus en Angleterre... Dieu veuille nous « ramener bientôt David , et tous ceux qui suivent ce « prince victorieux ! »
Le même Alcuin chargeant Angilbert, qui étoit à Rouie, de lui en rapporter des reliques [a], cite gaiement ce vers de l'Art d'aimer d Ovide.
Sinikil attuleris, ibis, Homère , foras.
L'instruction dont Charlemagne charge Angilbert pour le pape Léon Iîl est adressée a Uomere auriculaire , c est-à-dire confiden t.
Charlemagne ne perdoit pas un moment ; il se faisoit lire à table, tantôt récriture-sainte, tantôt les œuvres de saint Augustin, sur-tout la Cité de Dieu /tantôt 1 histoire des rois ses prédécesseurs, où il apprenoit à ne les pas imiter (i). Il servit de modèle à ceux de ses successeurs qui, comme lui, ont été assez heureux pour aimer les lettres. C'est lui qui , le premier, leur a véritablement donné l'exemple de les cultiver et de les protéger. François Ier paroit s'être étudié à le suivre dans sa vie privée; il rassembloit de même autour de lui les hommes les plus spirituels et les plus savants de son royaume ; il traitoit toujours avec eux quelque question d'histoire, de littérature ou de morale, ou lisoit quelque bon livre, qui étoit pour eux une matière de réflexions utiles.
Nos rois prirent de Charlemagne cet usage de se faire lire pendant leurs repas; mais ils en firent une affaire d'étiquette, qui n'étoit que pour les repas de cérémo-
[o] Alcnin, Ep. 92.
1 Cœnanti lector récitons non défuit unqunm,
l '. /jue vices aliqnofl tmidtii atràsmak fies antiquorum rjrsias regumqne priorutn Jpse lecji sibimtt fècerat assidue.
Annal. Poét. Saxon, lil
DECHARLEMAGNE. 91
nie. Le président Fauchet dit avoir lu que le comte de Tancarville fit, dans une occasion, sous Charles V, la fonction de lecteur du roi.
Charlemagne, pour animer ses soldats et pour les instruire, fit ou fit faire un recueil de chansons militaires , qui composoient alors presque toute notre histoire ( 1 ) , et qui célébroient les plus belles actions guerrières de nos premiers rois. Les soldats, en marchant au combat, chantoient ces chansons, auxquelles succédèrent les chansons de Roland, d'Olivier, et des autres paladins morts à Roncevaux [a].
L'abbé Le Beuf prétend que les premières traductions en langue vulgaire remontent au temps de Charlemagne \b\.
Ce prince savoit les langues étrangères de son temps ; il passoit pour parler assez bien le latin et savoir même le grec. Il faut avouer pourtant que les solécismes ne sont pas rares dans ses lettres latines : nous en avons une de lui à Fastrade sa femme, dans laquelle il lui annonce qu'on a fait, pendant trois jours consécutifs ( lundi, mardi et mercredi ) des prières publiques dans l'armée: Litaniam fecimus , dit il, id est nonis septembris , quodfuit lunis die incipientes , et martis et mercoris . Les substantifs et les adjectifs ne s'accordent pas ici en genre, en nombre et en cas. Le style de la plupart des diplômes de Charlemagne est de la même incorrection.
(1) Nec non qitœ veterum depromunt prœ'in rerjum ,
Barbara mandavit carmina littérulis. Ibid.
(E(jin. Vit. Car. Mag. Mém. de Litt. t. i5 , p. 584- )
[a] Vace, dans le Roman de Rou. Mémoires de Littérature, t. 2, p, 589, 590, [b] Mémoires de Littérature, t. 17, p. 711.
$1 HISTOir.E
Grégoire de Tours [a] dit que, dès le sixième siècle ( vers Fan 58o ) , on ne s'astreignoit plus dans le latin aux régies de grammaire qui regardent les cas et les genres. Du temps de Chariemagne la corruption du latin étoit beaucoup plus grande, et alloit jusqu'au barbarisme par le mélange des idiomes. Dans des litanies écrites vers Tan 780, et publiées par dom Mabillon dans ses Analectes, on trouve par-tout la formule : Tu lojuuaj pour tu illum juva.
Le style d'Eginard est plus pur que celui de Charlemagne et des autres auteurs contemporains; ce qui a fait croire à quelques savants que son histoire avoit été retouchée après coup par les éditeurs.
M. Schminck, le meilleur de ces éditeurs, impute à Eginard d'avoir cherché avec affectation, non seulement à imiter Suétone dans le style, mais même à le copier dans les faits.
Le style de Charlemagne étoit plus correct en vers qu'en prose. Lépitapbe qu'il 6t du pape Adrien n'est pas sans quelque mérite ; elle a été insérée au tome II, concil. Gall., page 209, et dans le tome V du Recueil des historiens de France, page 412. En voici quelques vers : il y en a 38 en tout.
Post patrem lacrymans Carolus hœc carmina scripsi.
Tu mihi dulcis amor : te noclà plcuigo, pater
Nomina jungo simul titulis, clctrissirtie nostra :
Ad rianus , Carolus ; rexego, tuque pater
Tiun memor esto tui nati, pater opti me, posco ,
Cum pâtre die natus pergat et iste tuus.
[a] Greg. Turon. Mera. de Littéral. , t. 17, p. 711.
DE CHARLEMAGNE. q3
« C'est la douleur de la mort d'un père qui m'a dicté « ces vers. Vous étiez l'objet de ma tendresse, vous êtes «maintenant le sujet de mes larmes... Pour marquer « l'union de nos cœurs , je joins ensemble nos noms et « nos titres : Adrien, Charles, le père et le roi... O le « meilleur des pères, souvenez-vous de votre fils ! obte- « nez qu'il aille se réunir à son père ».
Charlemagne, en envoyant au même pape un psautier en lettres d'or, comme le pape lui avoit donné à Rome le Recueil des canons, l'avoit accompagné de vingt vers latins, aussi hexamètres et pentamètres, qui servent de dédicace , comme l'acrostiche d'Adrien en avoit servi au Recueil des canons.
On peut voir dans Fabricius deux épîtres en vers du même prince [a], adressées à Paul Diacre , et quelques vers sur la mort de Roland, ou, comme le conjecture Leibnitz (&], sur celle du prince Charles, mort en 8 1 i ; mais observons que cette conjecture de Leibnitz suppose qu'il n'étoit pas détrompé sur le compte du faux Turpin. Ces vers ne sont, en effet, ni de Charlemagne ni de l'archevêque Turpin, mais du faussaire, qui, dans des temps bien postérieurs, a pris ce dernier nom, et qui les fait attribuer à Charlemagne par Turpin.
L'une des deux épîtres adressées à Paul Diacre se trouve aussi dans le cinquième tome du Recueil des historiens de France, page 411. Elle commence par ces vers :
Parvula rex Carolus seniori carmina Paulo, Dilecto fratri, mittit honore pio,
[«] Bibliot. Med. et infitn. latiuit. 1. 3. [6] Epist t. 1 ,p. 427.
Noble hommage que la puissance rend au talent, du moins à ce qui étoit alors regardé comme talent. L'autre épitre exprime les mêmes sentiments de tendresse et de respect.
Aaron Raschid, rival en tout de Charlemagne, cultivoit comme lui les lettres, faisoit comme lui des vers, et aimoit Charlemagne autant qu il en étoit aimé. Nous ne saurions nous la .^er de répéter ce dernier point.
Charlemagne composa, pour la langue tudesque, une grammaire qui a depuis été retouchée et perfectionnée par un bénédictin de l'abbaye de Weissembourg, nommé Otfride, disciple de Uaban Maur. Par-là il éleva, en quelque sorte, ce jargon à la dignité de langue, et il tacha de la fixer; il donna, dans cette langue, aux mois et aux vents, les noms qu ils portent encore aujourd'hui, du moins avec très peu de changements [a]\ il espéroit perfectionner assez le tudesque ou Tailemand pour que les traités et les lois pussent être rédigés en cette langue, qui étoit alors la langue vulgaire; rien ne lui paroissoit plus absurde que de rédiger dans une langue savante des lois laites principalement pour le peuple; il trouvoit que cetoit imiter cet empereur cruellement insensé (i), qui faisoit écrire ses édits en caractères très fins, et les faisoit afficher très haut, afin que personne ne pût les lire, et que l'ignorance, multipliant les contraventions, fournit un pn 'texte aux >upplices. Les gens d'église, qui faisoient seuls leur étude du latin, dont on se servoit encore du temps de Charle-
[a] De l'origine de la Sphère, par l'abbé Renaudot. Mémoires de Littérature , t. i , p. 21.
(1) Caliçula.
magne dans les actes publics, craignirent de devenir inutiles si ces actes étoient désormais rédigés en langue vulgaire ; ils traversèrent de tout leur pouvoir le projet raisonnable de Charlemagne. On continua d'employer le latin dans les lois , les traités publics , et même les contrats particuliers, et cet usage subsista jusqu'au régne de François Ier, qui eut encore de la peine à l'abolir. Avant lui, LouisXlI, par une ordonnance de l'an 1 5 1 2 , a voit tenté Ja même cbose sans succès [a] ; et la nécessité où se trouva François Ier de renouveler, en î 535 , l'ordonnance qu'il avoit déjà donnée à ce sujet en i 629 , prouve que cette première n'a voit pas eu toute son exécution.
On sait quel étoit le goût de Charlemagne pour l'astronomie. Pendant les nuits sereines il se plaisoit à observer le ciel et à étudier le cours des astres. On trouve dans les annales de son régne, écrites par Éginard, des observations réputées curieuses pour le temps, concernant les éclipses , les conjonctions des astres , les aurores boréales, etc. Il avoit quelque connoissance des arts agréables; cette église d'Aix-la-Chapelle, si vantée par les auteurs du temps, fut , dit-on, bâtie d'après ses plans : « On sait, dit l'abbé Le Beuf, qu'il lisoitVitruve, « et qu'il sdrtendoit en bâtiments. »
Il favorisoit et facilitoit de tout son pouvoir les expériences de médecine et de physique. Un capitulaire, donné à Thionville en 8o5 , recommande expressément l'étude de la médecine, et veut qu'elle fasse partie de l'éducation. Il y avoit dans le palais un édi-
[o] Mémoires de Littérature, t. 17, p. 173.
fice consacré à cette science , sous le titre : Hlppocratica lecta. Charlemagne avoit à sa cour les plus habiles médecins de son temps ; mais on a observé qu'il en faisoit peu d'usage pour lui-même, et que son unique remède dans ses maladies , d'ailleurs peu fréquentes , étoit la diète.
Alcuin dit de Charlemagne « que cétoit un évêque « dans les choses de la religion, un philosophe dans les « sciences profanes (1). » Il mérita, comme Constantin, ce titre à? évêque extérieur , qui convient à tout prince chrétien, et qui, mettant à part les droits de la théologie, n'annonce qu'un zélé légitime pour le maintien de la discipline et pour les progrès de la morale.
Ce que dit de lui Théodulfe donne une assez juste idée de son amour pour l'ordre dans tous les genres : « Ce grand prince ne cessoit de porter les évêques à l'é- « tude de l'écriture-sainte, le clergé à 1 observation de «la discipline, les moines à la régularité, les grands « aux bons exemples et aux bons conseils , les juges à « la justice, les supérieurs à la raison, les inférieurs à « l'obéissance, tous à la vertu et à la concorde. »
Tels sont les fruits ordinaires de la culture des lettres; elles enseignent tous les devoirs, et montrent à tous les hommes l'intérêt qu'ils ont de les remplir.
Vers le même temps, les Arabes faisoient de grands progrès dans diverses sciences, sous leur calife Aaron, l'ami de Charlemagne, et son rival en tout genre de gloire. Ce fut, dit-on , sous son régne qu'ils inventèrent l'algèbre.
(i) Pontifex in prœdicfiùone.. .. Phiiosophus in liberulibHS studiis.
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