CHAPITRE V
Mort de Charlemagne
Lorsque Charlemagne et Louis-le-Débonnaire s'étoient séparés après le couronnement de ce dernier, on avoit remarqué que leurs embrassements avoientété mêlés de beaucoup de larmes [a], comme si ces princes eussent
[a] Thégan, chap. 7.
prêt u qu'ils se disoient le dernier adieu : cet attendrissement si marqué a\ oit été mis au nombre des présages de la mort de Charlemagne.
Le peuple ne croit pas que les grands hommes et les grands rois puissent mourir sans que Tordre des éléments soit troublé, sans que des signes célestes annoncent cet événement. On renouvela , pour Charlemagne, l'histoire de tous les prétendus prodiges dont on veut que la mort de César ait été précédée, accompagnée, et suivie. « Ces prodiges, dit Mézerai en parlant de ceux « qui concernent Charlemagne, furent capables déton- » ner ceux mêmes qui n'y ajoutent point de foi.» On érigeoit tout en présage. Mais le présage le plus funeste étoit que ce corps si vigoureux connoissoit enfin les infirmités, fruit des fatigues et des guerres continuelles.
La durée de la vie tient à une si grande complication de causes cachées, qu'il est impossible de dire jusqu où Charlemagne auroit pu pousser sa carrière, si une vie tranquille et un exercice modéré eussent entretenu en lui cette vigueur qui sembloit lui promettre une longue et saine vieillesse ; mais nous avons vu quaucun de ses prédécesseurs n'avoit pu soutenir long-temps les fatigues d'une vie toute consacrée aux armes, et que presque aucun n'avoit même approché du terme où parvint Charlemagne. On le vovoit décliner, et le peuple qui croit le ciel sans cesse occupé à présager les malheurs de la terre, s en prenoit aux astres et sur-tout aux éclipses, dont il ne connoissoit pas les causes aussi bien que Charlemagne , et qui faisoient trembler même 1 astronome Louis-le-Débonnaire, son fils. On les trouvoit plus fréquentes depuis que Charlemagne n'étoit
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plus jeune, parcequon les remarquent davantage. On avoit vu distinctement une flamme descendre du ciel sur Charlemagne, en passant de sa droite à sa gauche, tuer son cheval et le renverser lui-même. Cette flamme étoit visiblement le feu du tonnerre, et bien loin que ce fût un présage sinistre, c'étoit un grand bonheur qu'en tuant le cheval il eût épargné le cavalier. Le tonnerre étoit tombé aussi sur la chapelle d'Aix, et avoit abattu un globe d'or dont le dôme étoit orné. La belle galerie qui faisoit la communication de la chapelle et du palais, étant apparemment d'une construction peu solide, s'étoit écroulée tout-à-coup. Depuis cet accident on croyoit toujours sentir dans l'appartement de l'empereur une espèce de tremblement , et entendre un bruit comme dun édifice qui menace ruine. Le feu prit au pont de Mayence, et consuma en trois jours ce monument de dix années de travail, ouvrage de Charlemagne, qui avoit , disent les historiens , cinq cents pas en longueur (i). Onlisoit, dans la chapelle d'Aix, une inscription qui portoit le nom du fondateur : Charles p rince \à\; ce dernier mot disparut quelques mois avant la mort de l'empereur, soit que le tonnerre, qui étoit tombé sur le dôme, l'eût effacé, soit que la poussière, provenue du renversement de la galerie, l'eût entièrement couvert. Ce présage parut le plus fort de tous, il annonçoit que la couronne alloit être transférée. L'archevêque de Reims , Turpin, prétendit avoir eu , en disant la messe,
(1) Est-ce le pas ordinaire, de deux pieds et demi ou trois pieds, ou bien le pas géométrique, ou le pas allemand? Les auteurs du temps de Charlemagne n'entrent point dans ces explications.
[a] Bollandus, au 28 janvier.