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une révélation formelle de la mort prochaine de 1 empereur; du moins le faux Turpin le lui fait dire dans la chronique qu'il a mise sous son nom.
Cependant Charlemagne, qui sentoit en lui des présages beaucoup plus forts, et une révélation beaucoup plus certaine, n'en poursuivoit pas moins le cours de ses paisibles études : iJ soccupoit du soin d'épurer le texte de rÉcriture-Sainte(i); il en revoyoit divers exemplaires avec des Juifs et des Syriens, gens instruits, lorsqu'il fut saisi dune fièvre qui l'emporta en sept jours; il demanda les sacrements, et mourut en prononçant cette prière, qui exprime la confiance dune ame chrétienne : In manus tuas , Domine, commendo spiritum meum. Il mourut le 28 janvier 8 1 4 , la soixante et douzième année de son âge , la quarante-huitième de son régne, la quatorzième de son empire.
Il est enterré à Aix-la-Chapelle dans la magnifique chapelle qu'il avoit bâtie.
Il portoit un cilice, genre de mortification alors très usité, et qui ne signifie pas tout ce qu'il peut annoncer à des siècles de relâchement et de mollesse.
Dom Mabillon, dans son discours sur les ancienne» sépultures de nos rois, fait de la pompe funèbre de Charlemagne, d'après Éginard et le moine d Angou-
(1) On conserve à Rome, dans la bibliothèque des oratoriens, un exemplaire delà bible, ainsi revue par Charlemagne. l».uonius prétend que cet exemplaire a beaucoup servi pour la dernière correction de la vulgate. Lambécius dit que de sou temps on conseivoit, dans la bibliothèque de l'empereur, une explication manuscrite de 1 épine aux Romains, corrigée de la main de Chai '«.ujagne. {Lumb. UiOli<*th. L a, c. S.)
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lème, une description qui peut plaire à ceux qui aiment ces sortes de détails, en leur retraçant des usn^es antiques, d'ailleurs indifférents [a].
« Son corps fut embaumé et mis sous une voûte , as- « sis sur un siège d'or, revêtu des habits impériaux , et « au-dessous (par dessous) d'un cilice qu'il portoit or- « dinairement : ayant à son côté une épée dont le pom- « meau et la garniture du fourreau étoient d'or, et une « bourse de pèlerin , qu'il avoit coutume de porter lors- « qu'il alloit à Rome. Il tenoit entre ses mains le livre « des évangiles écrit en lettres d'or. Sa tête étoit ornée « d'une chaîne d'or en forme de diadème , dans laquelle « étoit enchâssée une portion de la vraie croix, et son « visage étoit couvert d'un suaire. Son sceptre et son « bouclier, qui étoient tout d'or et avoient été bénis par «le pape Léon III, furent suspendus devant lui. On «ferma ensuite, on scella même son sépulcre, après «l'avoir rempli de beaucoup de richesses, thesauris « multis \, et de toutes sortes de parfums ; et l'on érigea «au-dessus une arcade dorée avec cette inscription, « rapportée par Eginard son secrétaire : »
Sub hoc conditorio sitwn est corpus Karoli Magni atque ortliodoxi imperatoris > qui regnum Francorum nobiliter ampliavit , etperannos 47 féliciter rexit. Decessit septuagenarius > anno ah incarnatione Domini 8 1 4 j indictione septimd, 5° kal. februarias.
Cette épitaphe, selon l'esprit du temps, qui subsiste encore, loue Charlemagne d'avoir agrandi l'empire français ; c'est louer les conquêtes. Elle le loue aussi de
[a] Mémoires de littérature , t. 2, p. 64 et 647.
lavoir gouverné heureusement pendant quarante-sept ans; ce dernier éloge suffisoit. «G est, continue dom « Manillon, la première épitaphe cpie nous trouvions « de nos rois » ; car l'inscription gravée après coup sur le tombeau de Pépin , Ci gît le père de Charlemagne , est bien plus l'éloge du fils que celui du père.
Charlemagne est le premier de nos rois qui, sur ses monnoies, ait employé ces mots : Gratin Dei Rex; Roi par la grâce de Dieu. Il est le dernier qui ait pris la qualité d homme illustre, Vir inluster. Il prenoit aussi la qualité de patrice des Romains ; il la prenoit avant qu'il fût empereur, après celle de roi des Français et des Lombards [a). Ii est le premier prince du monde qui ait été honoré du titre de majesté, et ce n'est que depuis le synode de Worms, tenu, à ce qu'on croît, vers 1 an 8o3, que ce titre a été donné aux rois.
Charlemagne, dans son édit pour la correction de la loi des Lombards, rapporté par Baluze sous l'année 80 1 , date des années de son consulat , consulatûs autem nostri primo ; il comptoit apparemment avoir pris le consulat avec 1 empire \b\ Louis-le-Débonnaire et l'empereur Lothaire son fils eurent aussi le même usage, et ce consulat étoit toujours de même date que 1 empire.
Dans plusieurs églises particulières Charlemagne est invoqué comme un saint. A Metz, et dans d autres villes, on fait tous les ans un service pour le repos de son ame.
L'empereur Frédéric Barberousse fit canoniser Charlemagnele 29 décembre 1 1 65, par l'antipape Paschal III,
[a] Borjon , dign. tempor. [b] Histoire de liicade'mie royale des inscriptions et belles-lettres, t. 3, p. a5;.
et le roi Louis XI ordonna, en 1475, d'en célébrer la fête le 28 de janvier. Si la sainteté de Charlemagne n'avoit pour garants qu'un antipape et qu'un mauvais roi , ce seroit un titre contre elle; mais les papes légitimes n'ayant point réclamé contre sa canonisation sont réputés l'avoir confirmée; et Charlemagne a mérité, à beaucoup d'égards, de servir de modèle aux meilleurs rois.
On a composé des traités : De sanctitate meritorum et glorid miraculonim beati Caroli Magni, ad honorem et laudem nomuiis Dei. De la sainteté des mérites , et de la gloire des miracles du bienheureux Charlemagne. Ses plus grands miracles ont été tout profanes. Ceux qui sont rapportés dans Bollandus ne sont ni avérés ni importants. Robert Gaguin, qui écrivoit dans un temps où on croyoit facilement aux miracles, doute de ceux de Charlemagne, et ne les juge pas confirmés par la critique [a]. Il mande en confidence à un ami qu'il a peine à concilier la vie du saint avec l'histoire du monarque, et qu'il ne peut se résoudre à envoyer une collecte qu'on lui avoit apparemment demandée pour être insérée dans l'office de ce saint roi ; il prévoit que cette fête , que Louis XI veut qu'on célèbre si solennellement ; sera peut-être un jour totalement abolie. On conçoit que Charlemagne devoit être le héros de François 1er; mais il ne devoit pas être le saint de Louis XI.
Les états de Tours, tenus en i384, disoient à Charles VIII son fils : « On loue saint Charlemaigne , qui édi- « fia autant d'églises qu'il y a de lettres en l'A BC ; mais
ta] Article Gaguin, dans le 43e vol. du P. Niceron, p. i|-
« il est trop plus loué et à louer de ce que bien il or- « donna les légendes, le chant et les dévotes cérimonies « des églises de France, et réforma la vie et les mœurs « des gens d'église. INon pas qu'il fist les décrets, les « canons, et les ordonnances de la réformation de l'é- « glise, mais ainsi que le grand Constantin présida au « concile de ISicéne, non pas pour faire les reigles et « les articles de la foy, mais pour les recevoir en toute « révérence des saincts Pères , qui là estoient , et les faire « observer en toute diligence, sans quelque enfrainte : « ainsi réforma l'église le glorieux Cliarlemaigne, en re- « cevant les saincts décrets, en les faisant observer et « ordonner comme il appert au livre que on appelle «le Martyrologe, parte prima; lequel on lit chaque «jour à prime par toutes les églises cathédrales de ce « royaume, »
Le hasard avoit fait naître , à-peu-près dans le même temps (pie Charïemagne, Aaron llachid, le seul homme peut être qui puisse lui être comparé, et il les avoit placés à une assez grande distance l'un de l'autre pour qu'ils ne pussent pas se nuire, pour que leurs talents pussent briller de tout leur éclat, et se développer dans toute leur étendue sans concurrence et sans rivalité.
La seule renommée, comme nous lavons observé, avoit établi entre ces deux princes une amitié plus tendre et plus constante que celle qu'un commerce assidu fait naître, et que l'habitude entretient entre des particuliers ; elle ne fut point troublée par la politique, qui éloigne et divise ceux que la situation rapproche ; ils ne se touchoient , pour ainsi dire, que dans un seul point politique, et ce point étoit un intérêt commun; ils
avoicnt l'un et l'autre l'empire grec pour ennemi ; Charlemagne, après avoir fait trembler cet empire, pensa le réunir au sien par un mariage ; Àaron Rachid le rendit tributaire du temps de l'impératrice Irène ; et INicéphore, successeur d'Irène, lui ayant écrit, à son avènement, une lettre très flère pour lui demander la restitution du tribut payé par Irène, Aaron ne lui répondit qu'en s'avançant jusqu'aux portes de Constantinople, et en soumettant Nicéphore à un tribut plus considérable; Nicéphore, pour l'apaiser, joignit au tribut de riches présents. Parmi ces présents il y avoit des épées ; le calife en fit l'essai en présence des ambassadeurs grecs, et les ayant toutes coupées avec son cimeterre, « Vous voyez, leur dit-il, si les armes de votre maître « peuvent résister aux miennes ; mais eût-il mon cime- « terre, il lui faudroit encore mon bras pour s'en ser- « vir. » C'est avec cette hauteur qu'Aaron traitoit tout ce qui n'étoit point Charlemagne.
Mais le plus intime lien de leur amitié fut la parfaite conformité de talents, de lumières, de vertus (i), qui se trouvoit entre ces deux grands princes ; tous deux furent plus célèbres encore par les arts de la paix que par les talents de la guerre , et par la science utile du gouvernement que par la gloire funeste des conquêtes; tous deux protégèrent le commerce autant qu'il pouvoit être connu alors : nous avons dit ce que Charlemagne avoit tenté dans ce genre; ce fut sous le régne d'Aaron que les Arabes commencèrent à aller commercer à la Chine;
(ï) Non aliam ob causant , 'riisi qnbd vu tus in ut'roque Summafuit. Hoiut.
tous deux cultivèrent les lettres et s'entourèrent de savants, qu'ils instruisoient eux-mêmes; tous deux eurent sur tous leurs sujets cette supériorité de mérite qui devroit distinguer tous les souverains, et qui semble être le véritable droit de régner, antérieur à toute loi, et indépendant de toute convention. Charleinagne , monté sur Je troue dix-huit ans avant Aaron , paroit avoir servi de modèle à ce prince, et c'est sa plus grande gloire.
A aron aimoit, comme Charlemngne, à répandre I instruction , même parmi le peuple; il étoit persuadé que la connoissance des devoirs en facilite la pratique; il avoit été frappé du discours d un sage, avec lequel il senfermoit un jour pour lire et expliquer un passage important d un auteur arabe, concernant les devoirs de 1 homme; Aaron ordonna de fermer la porte de sa chambre pour n'être pas interrompu dans sa lecture. « Faites plutôt ouvrir toutes les portes, lui dit le savant ■ qui Taccompagnoit , uue lecture utile est un bienfait « dont un prince ne doit point priver ses sujets. »
Aaron avoit sur-tout en recommendation, comme Charlemagne, la justice et la vérité; mais un conquérant peut-il toujours être juste? Une femme vint lui porter des plaintes sur quelques vexations que des soldats avoient commises en passant sur ses terres; Aaron, trop indulgent pour des soldats qui lui étoient trop nécessaires, dit à cette femme : « navez-vous pas lu dans • FAlcoran que les princes désolent tous les lieux par où. « passent leurs armées? Oui , mais j v ai lu aussi, répon- « dit cette femme, que les maisons des princes seront « détruites à cause de leurs injustices. » Le dommage fut réparé.
DE CHARLEMÂGNE. 1^3
On a dans l'Orient une vénération particulière pour les fous; le proverbe, que les fous elles enfants prophétisent, y est très accrédité; les Musulmans croient que Dieu parle dans ceux que la raison ne fait point parler; et que par conséquent ils ne peuvent rien dire que de vrai; Aaron vouloit bien que les fous conservassent leurs privilèges, mais il ne vouloit pas que ces privilèges fussent usurpés par des imposteurs. Il parut sous son régne un fou qui se disoit Dieu : le calife voulut lé" prouver, et se le fit amener. « Il a paru depuis peu, lui « dit-il, un homme qui se disoit envoyé de Dieu; je le « fis interroger , l'imposture fut avérée, et je l'envoyai « au supplice , qu'il eût pu éviter par un prompt aveu. » Aaron espéroit que la crainte d'un pareil sort engageroit celui-ci à tout avouer pendant qu'il le pouvoit encore impunément; mais sans s'émouvoir, il répondit au calife : « Tu fis bien , je n'avois point accordé le don de « prophétie à ce misérable , et il n'avoit aucune mission « de ma part. Cette réponse, dit-on, fil voir qu'il étoit fou, mais elle auroit pu être faite par un imposteur homme d esprit.
Charlemagne et Aaron aimoient les arts , et avoient des talents qu'ils exerçoient. Tous deux faisoient des vers. Aaron sur-tout étoit très sensible aux charmes de la poésie, et en entendant de beaux vers , il s'attendrissoit jusqu aux larmes; c'est ce qui doit arriver souvent à un homme de goût : mais ce qui mérite d'être remarqué dans un prince , et dans un prince du huitième siècle. Non moins sensible à la musique , il avoir composé plusieurs airs qu'on chante encore dans l'Orient. Les auteurs arabes disent de leurs musiciens de ce u-inps«
là, comme les anciens font dit des musiciens grecs, qu'ils excitoient et calmoient à leur gré toutes les passions.
Aaron Rachid faisoit, comme Cbarlemagne, d'abondantes aumônes; il étoit musulman zélé, et fidèle aux observances de la loi : on a remarqué qu'il faisoit par jour jusqu'à cent génuflexions, c est beaucoup pour un prince éclairé.
" Il mourut cinq ans avant Charlemagne , Tan 809 , après vingt-trois ans de régne ; le régne de Cbarlemagne fut de quarante-sept ans.
L'histoire ne nous a point assez conservé les dits mémorables de Cbarlemagne, et c'est un tort qu'elle a eu, puisqu'elle nous le représente comme aussi supérieur aux autres hommes par son éloquence dans les occasions d'éclat, et par le charme de la conversation dans le commerce privé, que par ses qualités héroïques et royales. Les anciens recueilloient avec soin les maximes et les dits mémorables des personnages dont ils écrivoient l'histoire; ces traits montrent l'ame ; l'auteur disparoît , et c est le personnage qui se peint. Pour bien connoitre un homme, il faut savoir ce qu'il a dit et ce qu'il a pensé, comme ce qu il a fait; si les principes sont quelquefois peu d'accord avec la conduite, cette contradiction même peut servir à donner la mesure du caractère. Plutarque ne néglige jamais cette manière de peindre , et la plus agréable et la plus fidèle ; mais jamais il ne cite pour citer; les citations ont toujours un motif, et sont toujours placées dans leur cadre.
Les historiens de Cbarlemagne, qui n'étoient pas des Plutarques , ont trop peu employé cette manière de
faire valoir leur héros, de mettre, pour ainsi-dire, son mérite à la portée de tout le monde, et de lever la barrière que les victoires et les grandes actions mettent entre un héros et ses lecteurs.
Les légendaires, dont le genre admet plus communément les petits faits, ont suppléé, à leur manière, au silence des historiens profanes sur les mots mémorables de Charlemagne.
Les légendaires se sont plu à nous raconter qu'un clerc de sa chapelle, qu'il venoit de nommera un évêché, ayant donné, en réjouissance de sa nomination, un grand repas qui l'empêcha de se trouver le lendemain à matines assez tôt pour chanter à son tour un répons , Charlemagne lui ôta l'évêché, et le donna surle-champ à un clerc fort pauvre qui avoit chanté le répons à la place de l'autre.
Charlemagne apprenant la mort dun évêque, demanda combien il avoit légué aux pauvres en mourant; on répondit : « Deux livres d'argent. » Un jeune clerc s'écria : « C'est un bien petit viatique pour un si grand « voyage. Charlemagne, très content de cette réflexion, dit au clerc : « Soyez son successeur, mais n'oubliez «jamais ce mot. »
Il paroît, pour l'observer en passant, par ces deux exemples et par beaucoup d'autres, que Charlemagne nommoit aux évêchés ; mais il paroît aussi, par plusieurs exemples du même temps , que l'élection avoit lieu. La contradiction n'est peut-être qu'apparente. L'influence d'un prince tel que Charlemagne sur les élections, devoit être si forte , qu'on a pu la regarder comme une nomination directe.
On retrouve d'ailleurs, dans ces deux petits faits, le même esprit de justice qui distingua toujours Charlemagne, quand l'esprit de guerre n'y mit point d'obstacle.
L'homme juste est mort , dit un historien de Louis-lc- Débonnaire , en annonçant la mort deCharlemagne. Ce prince avoit été juste au moins envers ses sujets, s'il ne 1 avoit pas toujours été envers ses ennemis. Aussi aimable qu'illustre , il étoit aussi aimé que respecté. Ces présages mêmes, dont nous avons vu les Français si agités, étoient un hommage que la douleur publique rendoit à un bon roi qu'on craignoit de perdre; cette superstition venoit moins de l'esprit que du cœur , qui s'alarmoit et s'affligeoit d'avance. La gloire et la grandeur seules, prêtes à tomber, n'inspirent guère un tel sentiment, leur chute étonne et n'afflige pas. Les Français regrettèrent long- temps Charlemagne, et ce sera toujours le plus grand nom dont s'honorera la France. Sa postérité n'a point joui du fruit de ses conquêtes; le fardeau du gouvernement d'un si vaste empire accabla la foiblesse de Louis-le-Débonnaire son fils; les révolutions politiques et les dissentions intestines enlevèrent à sa race d'abord l'empire, ensuite la couronne même de France. Ses lois subsistent, et l'Europe leur doit encore une partie de sa police. Le vainqueur des Sariwins pourroit ne paroître que redoutable; le convertisseur sanguinaire des Saxons , le destructeur du royaume des Lombards , l'oppresseur de la race de Didier son beaupère , de la rare de Carloman son frère, de la race du dnc Eudes d'Aquitaine, eût été odieux, si Charlemagne i\ oit pu létre; c'est Fauteur des capitulaires qui est
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grand , c'est le fondateur de l'université, des académies ou d'établissements correspondants, et qui en ont donné l'idée, c'est le créateur du peu de bien qui est resté. Si Charlemagne , au lieu de se laisser emporter par les préjugés , par la coutume, par la force de l'exemple, dans la route vulgaire des guerriers et des conquérants, s'étoit livré tout entier à son goût dominant pour les lois, pour les sciences, pour tout ce qui contribue au bonheur public et à la perfection de la raison humaine; si la guerre, indépendamment du mal qu'elle lui a fait faire, ne l'avoit pas continuellement détourné du bien qu'il projetoit; si les courses, les voyages, les fatigues, les dangers , les longs séjours dans le pays ennemi n'avoient pas sans cesse interrompu et retardé le cours de ses travaux utiles , il n'est rien qu'on n'eût dû attendre d'un génie tel que le sien. Ce n'est point une conjecture faite au hasard; parce qu'il a fait, quoiqu'en courant et sans pouvoir s'arrêter , on peut juger de ce qu'il eût fait avec du loisir et une application suivie; il nous eût laissé une législation complète. Ses capitulaires n'en sont pas une. Le savant Ansegise, auteur contemporain, en les recueillant, a sans doute fait une chose utile au monde; il a donné des idées nouvelles d'ordre et de justice; mais ces lois isolées, faites une à une, à mesure que le besoin de réformer tel ou tel abus s'est fait sentir, ne sont pas le corps de droit que nous demandons ; c'étoit beaucoup alors de s'apercevoir de ces abus , et beaucoup de vouloir les réformer ; mais si Charlemagne eût pu se livrer de suite et sans interruption à ce grand ouvrage , il lui eût donné l'ensemble dont il avoit besoin. Il paroît avoir eu l'idée de rassem-
hier quelques-unes de ces lois, lorsqu'il ordonne qu'elles soient ajoutées à la loi salique, pour n'en être jamais distinguées [a]; il falloit quelque chose de plus. Au lieu de se bornera faire rédiger les lois particulières de chacun des peuples dont la nation française fut originairement composée, il eût donné un code unique à la nation entière, il eût choisi parmi toutes les diverses institutions, celles qui étoient les plus voisines de la nature, les plus amies de l'humanité, les plus favorables à 1 égalité et à la liberté, telles que la monarchie peut les admettre. Le bonheur de vingt millions d'hommes ( car nous supposons qu'il n'eût pas fait de conquêtes ) en eût été le fruit, et les nations étrangères, témoins du bien que de bonnes lois peuvent faire, y eussent été doucement attirées par ce penchant naturel qui porte à rechercher la félicité. Charlemagne ne pouvoit pas être l'empereur de l'univers, il pouvoit en devenir le législateur; il eût aussi approfondi en tout genre les principes du gouvernement, qu'il n'a fait que deviner et qu'entrevoir par la force de son génie : et quant aux sciences , croit - on qu'en s'y appliquant sans distraction avec cette activité pénétrante , avec cette ardeur persévérante qui lui étoient propres, il les eût laissées au berceau? Croit-on qu'il n'eût pas marché de vérités en vérités , comme il marcha de conquêtes en conquêtes, et qu'il n'eût pas reculé les bornes des connoissances humaines, comme il recula celles de son empire? Voilà de quelle gloire la guerre, par les occu-
[a] Capital, Carol. Mégn. ann. 8or. Balu/e, t. a , p. 356, et Cap i , aon. 8o3.
pations qu'elle entraîne, ne lui a laissé goûter qu'une foible partie , tandis que par les principes sanguinaires qu'elle établit et qu'elle rend peut-être nécessaires, elle a souillé la gloire même de ses armes d'une tache de cruauté qui n'étoit pas faite pour lui.
Mais s'il n'eût pas fait la guerre, qu'il a faite sans doute avec plus d'éclat et moins de barbarie que les autres , s'il n'eût pas été un conquérant, il n'eût point vu le pape et le peuple romain à ses pieds, il n'eût point été le restaurateur de l'empire d'Occident, sa gloire n'eût pas volé jusqu'en Asie et en Afrique, Aaron Rachid ne lui eût point envoyé des hommages et des présents !
Il est vrai qu'il n'eût été que le bienfaiteur du monde. Cette gloire est peut-être assez rare pour frapper les esprits et pour attirerdes hommages. Saint Louis ne fit point de conquêtes, il rendit même celles de ses pères ; il refusa l'empire pour un de ses frères, il n'eût peutêtre pas mal fait de refuser aussi le royaume de Sicile pour un autre de ces mêmes frères. S'il alla perdre en Afrique la liberté, puis la vie, au lieu de rester dans ses États pour les gouverner, c'est la seule faute que l'histoire lui reproche , et d'ailleurs il étoit poussé à ces guerres lointaines par une dévotion du temps, et non par un esprit de conquête; il fut célèbre dans le monde par l'amour de la paix, par l'équité, par la bienfaisance, et il reçut, comme Charlemagne les hommages des nations; les cœurs des peuples voisins voloient au-devant de ses lois, et leurs souverains avoient bien de la peine aies retenir; ses rivaux mêmes le prenoient pour arbitre, et n'appeloient jamais de ses décisions. 2. 9
il i s t o 1 1 1:
il faut L'avouer, saint Louis eut beaucoup moins déclat que Charlemagne; mais puisqu'il fut plus juste et plus pacifique, il fut plus estimable.
L'inquiétude des Saxons n'auroit encore fourni à Charlemagne que trop d'occasions de signaler contre eux ses talents dans une guerre purement défensive. Ces peuples a voient sur la France les mêmes vues de conquêtes que Charlemagne avoit sur la Saxe; ils vouloient renverser nos églises , comme Charlemagne renversa les temples de leurs faux dieux. Il falloit repousser et réprimer leurs incursions continuelles. De même - iiut Louis, malgré toute sa modération, ne put pas d'abord éviter toute guerre; Isabelle d'Angoulême, en soulevant contre lui Hugues de Lusignan son mari, et le roi d'Angleterre Henri III son fils, le força de les vaincre à la célèbre bataille de Taillebourg, où il se comporta en béros. La défense de l'Etat contre les Saxons pouvoit être moins sanglante. Des murailles, des forts, et la paix , voilà tout ce qu'il falloit opposer à de tels ennemi>.
Cbarlemagne fit donc des fautes, de grandes fautes; mais ce qui le caractérise véritablement, c'est ce qui lui a lait donner ce nom de Charlemagne, c'est qu'en effet il lut grand en tout. Si on l'envisage du côté des qualités extérieures, nul ne lui fut comparable pour la ligure, pour la taille, pour la force , pour l'adresse, pour l'agilité. Si on considère de plus nobles avantages, il y a eu lui seul de quoi composer une foule de bons ou de grands rois, qui seroient tous vaincus par lui , bacun dans sa qualité dominante. Aucun autre, ni *\ mi lui. ni api es lui, ne l'a égalé comme guerrier,
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comme législateur, comme réformateur de son pays , comme prince instruit et éclairé : si quelques rois partagent avec lui la gloire d'avoir protégé les lettres, ils ont pu mettre, dans cette protection, une grandeur et une magnificence qui étoient plus de leur siècle; aucun n'a pu y mettre tant de zélé, de goût et de connoissances. Louis XI11, ou plutôt Richelieu, et Louis XIV, ont fondé des académies; Charlemagne, premier inventeur de ces nobles établissements, est le seul roi qui en ait placé une à la cour et qui en ait été un des membres les plus utiles. Enfin nous le trouvons encore supérieur à tous les rois, à tous les hommes, par une qualité qu'on regardera peut-être comme la vertu d'un particulier; mais pourla rendredigne d'un grand empereur, il ne faut qu'en changer le nom , et quel appeler munificence; c'est qu'il fut le plus aumônier et le plus charitable des hommes. Ilsejugeoit, il se sentoit chargé de soulager toute misère, non seulement dans retendue de ses vastes Etats , mais au-delà des mers, et dans les autres parties du monde, il envoyoit d'abondantes aumônes aux chrétiens de Syrie, de Jérusalem, d'Alexandrie , de Carthage , de l'Egypte. Il leur procuroit la protection et presque la faveur du mahométan Aaron son ami. C'étoit le génie tutélaire du christianisme, il veiîloit sans cesse au salut des chrétiens et à la propagation de la foi; mais il ne bornoit pas aux chrétiens ses secours charitables , il croyoit que tout homme y avoit droit à proportion de ses besoins , et les païens mêmes Tappeloient le père de Vunivers. Ce titre caractérise Charlemagne, et le distingue de tous les grands hommes et de tous les bons rois. Rome, libre par les soins
l3l HISTOIRE
de Cicéron , le nomma père de la patrie (i). Le même titre a été donné par l'amour , ou prostitué par la flatterie à beaucoup d'empereurs. Parmi nous, le bon, le tendre Louis XII a été proclamé père du peuple ; Charlemagne étoit le père de Vunivers.
Enfin Charlemagne, avec des défauts qui étoient de son siècle, des talents, des lumières et des vertus qui n'étoient que de lui , fut certainement le plus extraordinaire des hommes, le plus étonnant des monarques, et les Français furent sous lui le premier peuple du monde (2).
Si supérieur à son siècle en tant de choses, et à l'humanité entière en plusieurs, pardonnons-lui d'avoir payé le tribut en quelques unes aux erreurs de l'un et aux foiblesses de l'autre. Ne lui pardonnons pas pourtant ses cruautés envers les Saxons, envers le duc de Gascogne, etc., ou plutôt ne pardonnons jamais à la guerre d'avoir pu inspirer sa cruauté au cœur le plus humain et le plus vertueux.
C'est cependant pour ses exploits guerriers qu'il a été le plus vanté.
Sed inagis Pugnas, et exactos tyrannos
Densum humeris bibit ore vulgus[a].
«Le peuple aime les combats et le fracas des armes. » Pour nous, nous bornerions volontiers l'éloge de
( 1 ) Borna patrem patriœ Ciceronem libéra dixit.
(2) Caroli Magni atate pro magnifico accipiebatur Francum esse, et Francis utî legibus. Baluz. Prœf. Capitul. [j] Horat. od. lib. a, od. i3.
Oharlemagne (et il resteroit encore assez grand) à cette partie de l'éloge qu'Horace fait d'Auguste.
Janum Quirini ctausit, et ordinem Rectum et vaganti frœna licentiœ Injecit, emovitque culpas , Et veteres revocavit artes; Per quas Latinum nomen , et Italœ Crevere vires , J umcque , et imperi Porrecta majestas ad ortum Solis ab hesperio cubili [a],
« Il a fermé le temple de Janus , rétabli Tordre , mis « un frein à la licence, diminué la somme des fautes et « des erreurs; il a sur-tout ressuscité les arts, ces arts « qui avoient fait la gloire et la puissance de l'Italie, et « qui, de l'aurore au couchant, avoient étendu la majes- « té de l'empire. »
\a] Od. 1. 4, od. i5.