‹ Histoire de Charlemagne (volume 2)Chapitre 8 sur 44 · PREMIÈRE QUESTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE QUESTION

Est il vrai que ce prince si ami des lettres, qui les protégeoit avec tant d'éclat, qui les cultivoit avec tant de goût, ne sût pas écrire ?

Le lecteur, quand on lui propose une question, aime qu'on la décide; mais souvent la décider, c'est le tromper; on le servirait bien plus utilement, on l'instruiroit mieux en se contentant de fixer l'état de la question , et de rapporter toutes les raisons, tant pour l'affirmative que pour la négative, sans l'égarer par des décisions hasardées, et lui donner des opinions pour des connoissances.

Charlemagne savoit-il écrire? Yoici ce que rapporte Sur ce point Éginard son secrétaire.

Tentabat et scribere > tabulasque et codicillos ad hoc in lecticulo sub cervicalibus circumferre solebat ^ ut ^ ciun va' cuum tempus esset^manum effigiandis litteris assuefacerel ; sedparum prospère successif labor prœposterus ac serb inchoatus.

Voilà un texte bien précis, et qui, dans son sens naturel , nous représente clairement Charlemagne comme étant dans l'usage de mettre sous son chevet des tablettes pour essayer la nuit , quand il ne dormoit pas , à tracer des caractères , et comme réussissant peu dans cette fonction, parcequil s'y étoit exercé trop tard.

D'un autre côté, il résulte du récit du même Éginard et de plusieurs autres historiens, qu'il existe des ouvrages écrits ou corrigés de la main de Cbarlemagne.

Sur cela les savants se sont partagés, selon l'usage [a]. Les uns ont trouvé piquant et singulier qu'un prince si docte ne sût pas écrire : Tarn doctum principem scribere nescivisse , ce qu'Eginard ne dit pas.

Les autres ont cru seulement que Charlemagne n'avoit pas la facilité de former promptement une écriture courante, qu'il s'y exerçoit en vain , et qu'il ne put jamais y parvenir \b\ Ceux-là nous paroissent se rapprocher le plus du texte d'Ëginard.

D'autres ont préféré une opinion plus savante et plus conjecturale; ils ont dit que Charlemagne, ayant ressuscité l'ancienne écriture minuscule romaine, avoit

[a] Cave, Histoire littéraire.

[6] L'abbé Le Bœuf , Dissertât, couronnée en 17 34-

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voulu aussi faire revivre les lettres capitales ou majuscules, et que c'étoit à cela qu'il s'exerçoit pendant la nuit ; ils citent pour exemple son monogramme, qui étoit, disent-ils , un essai, un chef-d'œuvre même dans ce genre [a].

D'autres enfin, interprétant le plus rigoureusement les termes d'Éginard, en ont tiré la conclusion exagérée et forcée, que les auteurs qui avoient tant vanté la littérature de Charlemagne, avoient eux-mêmes exagéré les faits et altéré la vérité; qu'ils avoient été orateurs et panégyristes plutôt qu'historiens ; qu'Alcuin , le Colbert de ce Louis XIV , avoit été le seul auteur des établissements littéraires de ce régne, et que Charlemagne navoit eu , comme Louis XIV , que le mérite d'y consentir. Il est dur de renverser ainsi le témoignage unanime de l'histoire , le témoignage d'Éginard même, pour un passage de cet auteur, auquel on donne trop d'étendue , et dont on exagère encore les conséquences. Car, en général, pour acquérir des connoissances, il importe beaucoup plus de savoir lire que de savoir écrire. Bien des gens, qu'on ne sauroit accuser de ne pas savoir le grec, n'ont jamais pu s'accoutumer à l'écrire avec ses caractères propres, et l'écrivent toujours en caractères communs : on ponrroit même ne savoir ni lire ni écrire, et devenir très savant avec des lecteurs, des secrétaires, et ue la mémoire, et on a vu des ugles très instruits. Mais enfin le passage d'Éginard ne nous oblige point de recourir à toutes ces explications; il ne parle que d'une difficulté à écrire, que

|'/I P.er. desHist. de Fr. t. 5. Pi^loirc. p. 164. Gloss. Cang.

Charlemagne essayent de vaincre, et dont il ne put jamais entièrement triompher, difficulté qui n'empêchoit pas qu'il n'existât des ouvrages écrits ou corrigés de la main de ce prince, difficulté d'ailleurs à laquelle Éginard lui-même remédioit par son ministère, per cjuem confecit Karolus multa s atis opéra > selon les termes de l'épitaphe d'Éginard.

Divers interprètes se sont encore plus écartés du vrai sens d'Éginard; les uns ont inféré du passage en question, que Charlemagne s'exerçoit non pas à écrire, mais à peindre; les autres, qu'il composoit des livres ; d'autres enfin, qu'il faisoit des vers, et ces derniers proposent de lire : efjigiandis ou efjingendis metris , au lieu de litteris. Il nous semble que c'est s'égarer dans le champ des conjectures. Revenons au texte, il parle d'une difficulté à former des lettres.

On a opposé au passage d'Éginard un autre texte , par lequel on a prétendu le démentir ou le corriger, et par lequel il nous semble qu'on peut seulement l'expliquer.

Le concile de Fismes en Champagne, tenu en 88 1 , donnoit à Louis (non pas Louis-le-Bégue, comme l'ont dit quelques auteurs, car Louis-le-Bégue étoit mort dès l'an 879, mais Louis III son fils , qui régna conjointement avec Carloman son frère) le conseil de suivre l'exemple de Charlemagne son trisaïeul , qui mettoit des tablettes sous le chevet de son lit, pour pouvoir, lorsqu'il ne dormoit pas , jeter sur le papier les idées utiles à la discipline de l'église et à la police de son royaume, qui pouvoient s'offrir à son esprit dans le silence de la nuit, ou qu'il n'avoitpu recueillir et fixer pendant la dissipa»

tion du jour. Voici dans quels termes est conçue cette disposition du concile , dont le rédacteur étoit le célèbre Hincmar.

Sicut quidam nostriim ab Mis audivit qui interfuerunl ,

Carolus magnus , imperator , qui sapientid tam in sa-

cris scripturis j quam in logions ecclesiasticis et humants , reges Francorum prœcessit , ad capitiiun lecti sui tabulas cunt graphes habebatj et quœ , sivein die , swe noete de utilitate sanctœ ecclesiœ , et de prœfectu , et de soliditate regni meditabatur , in eisdem tabulis amiotabat .

Observons que c'est le concile qui , par la plume du plus savant de ses prélats, rend ici témoignage à la science de Cbarlemagne , sur-tout à ses connoissances, tant dans l'Écrit tire-Sain te que dans les lois ecclésiastiques et civiles; sapientid tam in sacris scripturis , quam in legibus ecclesiasticis et humanis. La tradition sur ce point étoit si récente, quTlincmar cite un des prélats de l'assemblée comme ayant été instruit par des témoins oculaires , sicut quidam nostrum ab Mis audivit qui inter. f uerunt. On a cru qullincmar, en cet endroit, se dé>ignoit lui-même. En effet, il avoit beaucoup vécu avec Louis-le-Débonnaire, il avoit eu part à sa confiance et à son intimité, il devoit avoir été instruit par lui de ce qui concernoit Cbarlemagne. Or, tout ce que nous alléguons ici, uniquement en preuve de la science deCharmagne, on l'oppose à Eginard sur l'article de l'écriture; on observe qu'Hincmar s'accorde avec cet auteur sur le fait des tablettes que Cbarlemagne mettoit la nuit =ous le cbevet de son lit : Tabulas et codicillos in lecticulo sub ren'iealibus circumfcrre solebat , dit Eginard: Ad capitium lecti sui tabulas cum graphis habebat , dit Hmc-

DE CHARLEMAGNE. 1 3o.

mar; mais ils diffèrent dans ce qu'ils disent de l'objet de cet usage et de l'emploi de ces tablettes : c'étoit, selon Éginard , pour tracer des caractères et se former la main: Lit manum effigiandis litteris assuefaceret • c'étoit , selon Hincmar, pour écrire sur ses tablettes les idées qui s'offroient à son esprit sur la discipline de l'église et la police du royaume , ut quœ de ulilitate sanctœ ecclesiœ j et de prœfectu j et de soliditate regni meditabatur ^ in eisdem tabulis annotaret.

Obligé de choisir entre ces deux témoignages, pour lequel se déterminera-ton? Hincmar avoit été instruit par des témoins oculaires; mais Eginard avoit été luimême témoin oculaire. Il étoit moralement impossible qu'aucun des deux se trompât sur le fait qu'il alléguoit. Or, comment cette impossibilité qu'ils se trompassent n'a-t-elle pas averti les critiques d'examiner, avant tout, S'il y a une opposition réelle entre ces deux récits? Quoi! Charlemagne ne pouvoit-il pas avoir deux objets dans la précaution qu'il prenoit de mettre des tablettes sous son chevet? Ne pouvoit-il pas tout à-la-fois et vouloir fixer sur le papier , par de courtes notes, les idées fugitives qui se présentoient à lui sur les moyens de perfectionner l'administration de son royaume , et vouloir se donner, par l'exercice et l'usage, une facilité à écrire, que la nature lui avoit refusée, ou qu'une éducation négligée, et le défaut d'habitude contractée dans l'enfance, ne lui avoit pas permis d'acquérir? Quelle opposition y a-t-il entre ces idées? qui oblige de rejeter l'une en adoptant l'autre?

Si cette opposition avoit été réelle, Hincmar, à qui le récit d'Éginard étoit sûrement très connu , n'auroit

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pas manqué de combattre ce récit; en indiquant le véritable objet des tablettes de Charlemagne, il nous auroit avertis qu'Éginard s'étoit trompé , ou qu'il en avoit imposé sur cet objet; il n'a point fait cette réfutation , parcequ'ii n'y avoit point lieu de la faire. Éginard et Hincmar avoient tous deux raison. Éginard avoit rapporté un trait qui avoit dû frapper sur-tout un secrétaire, en rendant son ministère plus utile; Hincmar, au nom d'un concile, proposoit à Louis III l'exemple de son trisaïeul sur un point important, et se bornoit à cet objet de sa mission.

Ajoutons qu'Éginard n'a point dit que Charlemagne ne sût point écrire, et que s'il l'avoit dit, il auroit été en contradiction avec lui-même d'une manière bien grossière , puisqu'il nous parle d'ouvrages écrits ou corrigés de la main de Charlemagne. Cette seule considération auroit dû empêcher les critiques de donner unetrop grande étendueaux termes d'Éginard, sur cette difficulté d'écrire qu'il attribue à Charlemagne.

A l'égard des connoissances de ce prince , c'est Éginard lui-même qui nous en donne la plus haute idée, et qui en rapporte le plus de détails.

Si donc il faut absolument avoir une opinion sur la question si Charlemagne savoit ou ne savoitpas écrire, nous adoptons l'avis de M. l'abbé Le Beuf, comme le plus conforme aux termes d'Éginard; nous trouvons, commelui, qu'il étoit fâcheux qu'un si grand prince n'eut pas la facilité de former promptement une écriture courante, qui eût été pour lui un moyen de plus, et un moyen toujours présent de fixer ses idées et de répandre l'instruction ; mais nous ne voyons rien dans les

termes d'Éginard qui conduise à tirer cette conséquence rigoureuseque Charlemagne nesavoitpasécrire, conséquence démentie en d'autres endroits parÉginard lui-même; nous n'y voyons rien sur-tout qui autorise à révoquer en doute le témoignage universel de l'histoire sur les connoissances et les lumières de Charlemagne.

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