CLOTAIRE IL
Malgré tous les efforts que font les apologistes de Brunehaut, pour décrier Clotaire II, son ennemi, la notoriété des faits les force de rendre hommage à ses vertus, et d'avouer ses bienfaits envers la nation. Clotaire Il est le premier de nos rois qui ait pris en considération le bonheur du peuple, et qui ait fait entrevoir une foible aurore de cet esprit de paix, sans lequel il n'est point de gouvernement. Depuis la réunion de Tempire français sous son autorité, on le voit sans cesse occupé à réparer les désordres des régnes précédents; il diminue les impôts, source de toutes les guerres intestines, et prend rengagement de n'en jamais créer de nouveaux sans le consentement de la nation; il révoque les dons excessifs ; ressource fâcheuse , mais souvent nécessaire : il rentre dans ses domaines engagés ; ressource encore fâcheuse, et peut-être injuste, lorsque le temps a détruit toute proportion entre le prix originaire de rengagement et la valeur des domaines, mais juste quand ces proportions ne sont pas sensiblement altérées , et nécessaire dans un temps où les rois vivoient de leur domaine. Les dettes et les impôts, fruits de la guerre, marchent de front, non seulement parceque les dettes rendent les impôts nécessaires, mais encore
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pai cequ'un principe commun de dissipation et de désordre fait naître à-la-fois Tmi et Tautre. De même l'abolition des impôts et le paiement des dettes marchent ensemble ( quoique Tune de ces ressources paroisse nuire à l'autre), parcequ^un même principe les fournit Tune et Fautre. On a écrit, on écrira des volumes sur l'administration des finances; tout pourroit se réduire à ces deux mots : économie et justice ; mots dont l'efficacité est infinie, lorsqu'on ne se contente pas de les prononcer. Clotaire II, dans toute la grossièreté du septième siècle , en savoit plus sur ce point que Louis XIV dans toute la splendeur du dix-septième. Mais pour pouvoir être économe, il faut éviter la guerre, qui détruit toute économie. Les Lombards étoient tributaires de la France; Clotaire II leur remit le tribut, et acheta, si Ton veut, la paix, qu'on ne peut trop acheter. Pourquoi faut-il en effet qu'un peuple soit tributaire d'un autre? Eh ! qu'ils soient tous libres et heureux, qu'ils travaillent tous au bonheur les uns des autres, par les communications vivifiantes du commerce. Qu'importe un tribut stérile , bien moins profitable à celui qui le reçoit, qu'humiliant pour celui qui le paye; un tribut qui, rappelant sans cesse l'abus de la victoire, nourrissant le ressentiment de la défaite, et invitant à la vengeance par l'attrait de la liberté, n'est qu'une source féconde de discorde? Cependant , comme on aimoit alors à imposer des tributs , et qu'on ne savoit faire aucun sacrifice à la paix, on publia que les Lombards avoient gagné à prix d'argent les maires et les ministres de Clotaire , pour obtenir la remise de ce tribut.
Mais cet esprit de guerre que Clotaire II cherçhoit I. 8
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ainsi à éteindre, même au-dehors, fermentoit dans Fin* térieur du royaume; le peuple se soulevoit, quand on Faccabloit d'impôts, et c étoit les grands , quand on vouloit le soulager; car les grands, qui partageoient les dépouilles du peuple, avoient intérêt qu'il fût opprimé. Clotaire II avoit confié le gouvernement de la Bourgogne transjurane à Herpin, homme ami de Tordre et de la justice, et qui ne négligeoit rien pour remplir les vues bienfaisantes du roi sur son peuple; les grands, dont il réprimoit les vexations, excitèrent contre lui une sédition, dans laquelle il périt. Sa mort fut vengée par le supplice des plus coupables.
Le patrice Alétée , qui eut après lui le même gouvernement , avoit été lame de cette conspiration [a]; il s'étoit conduit avec tant d'adresse, que, loin d en avoir été soupçonné, il en avoit recueilli le fruit [b]. Animé par ce premier succès du crime , il forma de plus vastes entreprises; il se disoit issu des anciens rois de Bourgogne, et ce fut jusqu'au trône qu'il porta ses vues. Leudemonde , évêque de Sion , son complice, vint trouver la reine Bertrude, femme de Clotaire, et lui lit part d^une révélation qu il avoit eue du ciel , qvie leroimourroit dans l'année, et seroit remplacé par Alétée; en conséquence , il exhorta la reine à rassembler ses trésors, à les mettre en sûreté; il lui offrit pour cet usage sa ville de Sion, et Finvita sur-tout à épouser Alétée, pour conserver le trône. Bertrude aimoit tendrement Clotaire; la révélation Falarma : sans répondre àFévêque, elle se renferma pour pleurer; Févéque sen-
[a] Frede-j. Cliron. c. 42, 43 5 44- \J^] ^^4-
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tit le danger où il s'étoit mis, il s'enfuit, et parvint dans la suite à faire sa paix. La reine , comme il Tavoit prévu d'après son silence, redit tout à Clotaire, qui moins effrayé de la révélation, qu'inquiet des desseins d'Alétée, le fît arrêter, et lui fit faire son procès. Alétée eut la tète tranchée. Cette intrigue d'Alétée et de Leudemonde peint les mœurs du temps : on y voit quel parti les méchants cherchoient alors à tirer de la superstition, et combien il importe aux princes de la détruire; le patrice et Tévêque avoient espéré de séduire la reine. Il suffîsoit alors d'être prêtre, et d'alléguer une révélation, pour être cru ; la reine crut l'évêque, puisqu'elle pleura d'avance la mort de Clotaire. Pour peu que cette superstition l'eût emporté sur sa tendresse, elle devenoit coupable, elle suivoit les conseils de l'évêque, elle trahissoit son mari et son roi.
Elle mourut avant lui; Clotaire épousa une autre femme , nommée Sichilde , et fit épouser à Dagobert , son fils aîné , Gomatrude, sœur de cette Sichilde [a]. Le roi devint jaloux d'un seigneur, uomméBoson, qu'il crut amoureux de sa nouvelle femme, et, payant le tribut à la barbarie de son siècle (i), il le fit tuer.
L'histoire lai reproche encore la mort violente de Godin, fils de Garnier ou de Warnachaire, maire du palais de Bourgogne [è]. Godin , malgré les canons et des édits nouvellement publiés, avoit épousé Berthe^
[a] 620. [^] Fredeg. Chron. c. 54»
(i) Pauca tamen suberunt priscœ vestigia fraudis.
ViRG. Egl. 4.
« Cependant il restera quelques traces de Tancienne méchanceté « des hommes, »
I \b HISTOIRE
veuve de son père : on l'obligea de la quitter; il obéît, Berthe ne put le lui pardonner : dans son dépit, elle Faccusa d'une conspiration contre la vie du roi. Clotaire eut la foiblesse de la croire sans examen ; et quoique Godin, traîné d'église en église, eut protesté de son innocence sur toutes les reliques des saints , il n'en fut pas moins assassiné par ordre du roi ; tant les passions l'emportent encore sur la superstition, et méritent encore plus d'être combattues !
L'esprit de guerre , malgré les efforts de Clotaire , dominoit toujours en France, et même à sa cour. Tandis qu'il étoit à Clichy, un de ses favoris, nommé Egina, fit assassiner un des principaux officiers d'Aribert, second fils de Clotaire, nommé Eginaire (i). Aribert voulut tirer vengeance de ce crime, il trouva de la résistance; on se cantonna ; Egina et ses amis occupèrent les hauteurs de Montmartre ; les partisans d'Aribert tenoient la plaine. On alloit en venir aux mains, si le roi, en menaçant de fondre avec toutes ses forces sur les deux partis, ne les eût fait rentrer dans le devoir.
On commençoit à sentir un inconvénient qui deviendra beaucoup plus sensible sous Charlemagne, c'est celui de Fagrandissement de l'empire français , trop accru par les conquêtes de ses rois, sur-tout par celles que Théodebert et les autres avoieivt faites du
(i) Egina , E(»iiiaire, Easin , roi de Thiiringe , et Basine sa feiiniie ; Théodoric, beau-père d'Alaric, et ^orand-père d'Amalaric el d'AlLalaric, rois, l'un des Visigoths , l'autre des Ostrogolhs ; Ostrogothe, fille du roi des O^trogoths, etc. Ces rapports de noms , très communs dans notre histoire, donnent quelquefois un air de fables à des faitg d'ailleurs constatés.
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eôté de la Germanie; les douces influences du gouvernement de Clotaire II ne pouvoient s'étendre jusquà des frontières si reculées. Cette raison , et le désir d'instruire son successeur dans Tart de régner, engagèrent Clotaire à donner le premier exemple qu'on trouve dans notre histoire d'une association à la couronne, ou plutôt ce fut moins une association à la royauté qu'un véritable partage du royaume que Clotaire fit avec Dagobert, son fils aîné. La France étoit, depuis long-temps, divisée en Austrasie, ou partie orientale, et Neustrie, ou partie occidentale, Clotaire donna l'Austrasie à son fils av€C le titre de roi [a], et le mit sous la direction de deux ministres qui jouissoient de la plus haute réputation de sagesse et de vertu [b] : c'étoient saint Arnoul, évêque de Metz, gouverneur de Dagobert, et Pépin, dit le Vieux, ou de Landen. Que Ton compare cette confiance de Clotaire en son fils avec la défiance qu'une politique sombre et jalouse a depuis inspirée à regard de leurs enfants, à des rois réputés grands dans des siècles réputés éclairés ; que Ton compare ce choix des ministres qu'il lui donne, avec les principes qui président si souvent au choix des instituteurs auxquels on livre l'enfance des princes et la destinée des empires, et qu'on juge si la barbarie étoit du côté de Clotaire. Saint Arnoul, avant d'être engagé dans les ordres, avoit été marié, et avoit eu des enfants; c'est de lui que descend de mâle en mâle la seconde race de nos rois ; elle descend aussi de Pépin par les femmes , comme on l'expliquera dans la suite. Ainsi , de ces deux hommes ,
[a] 624. [fc'JFredeg, Chron. c. 47-
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que la tendresse éclairée de Clotaire II avoit donnés pour guides à la jeunesse de Dagobert , dévoient naître les princes destinés à enlever le trône à la race de Dagobert et de Clotaire II.
Clotaire , en cédant à son fils FAustrasie , s'étoit réservé quelques provinces et quelques places, qui lui paroissoient convenir à l'arrondissement des deux royaumes (i) qu'il gardoit; Dagobert osa se plaindre de ces démembrements et redemander tout ce qui avoit été du royaume d'Austrasie, comme s'il eût réclamé des droits. Tout autre que Clotaire eût retiré ses dons , puisqu'on n'en étoit pas content; mais la modération et la bonté étoient devenues le caractère du roi ; il consentit de prendre pour arbitres, entre son fils et lui, douze des principaux seigneurs, qui adjugèrent à Dagobert la meilleure partie de ses prétentions [a]; non qu'ils pussent lui supposer d'autres droits que la bonne volonté de son père; mais, parcequ'ils crurent sans doute cet arrangement plus convenable au bien des affaires, et plus propre à remplir l'objet même que Clotaire s'étoit proposé en cédant FAustrasie à son fils; cet objet étoit d'assurer la défense et la bonne administration du royaume. Clotaire consentit à tout.
Ce régne assez pacifique , et le sdul qui l'eût encore été, finit par une guerre bien cruelle, si Fon en croit Fauteur des Gestes des rois de France. La manie qu'on avoit de rendre ses voisins tributaires forcoit d'avoir toujours les armes à la main; le refus ou le délai de
(i) Celui de Neustrie et celui Je Bourgogne.
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payer le tribut étoit toujours une cause suffisante de guerre. De tous les peuples tributaires des Francs, les Saxons étoient le plus indocile et le plus redoutable. Dagobert, dans une bataille qu'il leur livra, et qui fut si peu décisive, qu'on ne sait pas même quel en fut Févénement, reçut à la tête un coup d'épée qui lui fendit son casque, et lui abattit quelques cheveux avec une partie de la peau; il s'empressa d'envoyer à son père ces dépouilles sanglantes , comme un témoignage et du danger qu'il avoit couru , et de la valeur qu'il avoit montrée. Clotaire accourut à son secours; Bertoald, duc des Saxons, croyoit Clotaire mort, ou l'a voit publié ainsi pour encourager ses soldats, en leur persuadant qu'ils n'auroient à combattre qu'un jeune roi sans expérience. Clotaire, instruit de ces bruits, paroit à la tête de son armée, à la vue de Bertoald, et, ôtant son casqvie , déploie sa chevelure blanchie avant le temps ; Bertoald le reconnut, et laissant percer malgré lui le dépit et l'effroi à travers le mépris brutal qu'il s'efforçoit de montrer : « Te revoilà donc , bête morte ! » s'écria-t-il. C'étoit sur les bords du Veser ; la rivière les séparoit; Clotaire la passe à la nage, et court droit à Bertoald, qui s'enfuit lâchement; Cîotaire l'atteint, le renverse et le tue de sa main , comme son bisaïeul Clo vis avoit tué Alaric au combat de Vouillé; mais Alaric nefuyoitpas.
La victoire du Veser ne fut pas moins complète que celle de Vouillé ; l'armée de Bertoald fut taillée en pièces, Clotaire porta la désolation dans tout le pays des Saxons, et, si l'on en croit Fauteur que j'ai cité, dont il faut avouer que le témoignage est suspect aux
critiques, à cause du silence des autres auteurs, il n'y laissa pas subsister un seul homme qui excédât la hauteur de son épée. Quoiqu'il en soit de cette histoire, dans laquelle on peut au moins soupçonner de Texagération, Clo taire II fut un des plus grands et des meilleurs rois de la première race; il eut, autant que son siècle le permêttoit , des mœurs douces et modérées , et il faut en savoir gré doublement au fils de Chilpéric et de Frédégonde.
Quelques auteurs lui ont même donné le titre de grand; d'autres , mais cène sont que dçs modernes, ont cherché à le décrier en faveur de Brunehaut ; ils ont aisément trouvé des reproches à lui faire; Clotaire n'avoit ni changé les mœurs de son siècle, ni échappé entièrement à leur empire. Clotaire n'étoit qu'un barbare plus doux et plus modéré que ses prédécesseurs : mais les barbares sont encore plus près de la nature que certains peuples qui se croient policés, et que des raffinements de politique rendent quelquefois méchants par système. Clotaire II fut certainement un meilleur père et un meilleur roi que ce Louis XI, dont on a voulu vanter la politique détestable, et même que d'autres rois modernes, moins odieux que Louis XI, mais que le machiavellisme avoit écartés de la nature.
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