‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 13 sur 38 · HORAT · texte numérisé non relu

HORAT

«Il y a eu bien des braves avant Agamemnon; mais tous sont presses e les uns sur les autres, sans faire verser des larmes, et sont plongés «inconnus dans une nuit obscure, parcequ'ils manquent de poètes «pour être célèbres. »

(2) Atheniensium res (jestœ y siciiti ego existimo y satis amplœ magnificœgue fuerunt y verîun aliguanlb minores tameii , guam famâ feruntur. Sed quia provenere ihi scriptorum magna ingénia^ per terrarum orhem Atheniensium facta pro maximis celehrantur. Ita eoriim guœ fecere virtus tanta habetiir, quantum eam verbis potuere extollere prœclara ingénia. (Sallust. de belle Catilinar.)

pie esclave d'un autre peuple voisin ; il lui apprend à se mettre en liberté; il montre tant de talent, de valeur et de prudence dans l'exécution de ce projet, qu'il est élu roi par la reconnoissance publique; il gouverne pendant trente-six ans avec une sagesse digne d'un autre temps et d'un autre pays le peuple qull a fait libre; il le rend heureux au-dedans, redoutable au-dehors; il continue de Fenrichir par le commerce; il donne aux plus grands princes des leçons et des exemples qu'ils n'étoient pas alors en état de suivre; ce peuple, ce sont les Esclavons que les Huns, ou Avares ou Abares, avoient soumis; ce marchand couronné, ce roi libérateur, c'est l'aventurier Samon. Les chroniqueurs rapportent ces faits , sans en deviner Fimportance, et comme s'ils rapportoient qu'un barbare a tué un autre barbare.

On nous reproche quelquefois de Tindifférence pour BOtre histoire ; oii est-elle cette histoire? Si elle offre un fait digne de Fattention des hommes, il est presque toujours enseveli par la maladresse des chroniqueurs. Les circonstances dont se compose Fhistoire, ces détails qui lui donnent. Famé et la vie, ces couleurs dont Féloquence sait Fembellir, cet intérêt , que la sensibilité sait y répandre , ces réflexions qui en font la leçon du genre humain et le principe du bonheur public , enjBn tout ce qui grave les événements dans Fimagination, tout ce qui les fait vivre dans la mémoire, est presque inconnu dans notre histoire moderne en général : mais quant aux premiers temps , ce sont les matériaux mêmes de Fhistoire qui manquent chez nos chroniqueurs, et Fhistoire est, pour ainsi dire, coupée par

la racine. M. de Montesquieu dit que les faiseurs de chroniques savoient à-peu-près de Fhistoire de leur temps ce que les villageois savent aujourd'hui de celle du notre. Cela est un peu exagéré, car ces chroniqueurs étoient des moines , et les moines étoient alors des hommes d'État; mais à voir le peu qu'ils disent , i! semble qu'iJs aient seulement voulu faire des notes pour soulager leur mémoire. Ce n'est donc point par un respect superstitieux pour l'antiquité , c'est encore moins par une indifférence coupable pour notre pays, que nous préférons Fhistoire grecque et romaine; c'est par la raison que dit Salluste, et dont il est luimême un exemple à l'égard des Romains : Quia pro^ venere ibi scriptorum magna ingénia ] parceque des hommes de génie ont écrit leur histoire.

Dagobert eut le malheur d'avoir Samon pour ennemi. La fortune qu'avoit faite ce marchand attiroit vers l'Esclavonie beaucoup d'autres marchands français : il arriva que quelques uns d'entre eux furent volés dans les États de Samon \d\\ celui-ci leur devoit sa protection comme à des compatriotes et à des confrères, et il savoit combien le commerce a besoin de sûreté et de hberté [è]. Dagobert lui fit porter de justes plaintes : mais ou il choisit mal son ambassadeur, ou il lui donna de mauvaises instructions ; cet homme y dans l'audience qu'il eut de Samon, ne sut que s'emporter; il appela les Esclavons des Païens et des Chiens, et ne ménagea guère plus leur roi. « Ces chiens-là , lui « répondit Samon, mordent les insolents qui manquent

\a\ 63 f. [6] Fredeg. c. 68. Gest, Dagcb. c. 27,

« de respect à un peuple libre , et au roi que ce peuple «a élu librement;)^ et il chassa cet imprudent. La guerre s'ensuivit. Dagobert fit attaquer les Esclavons parles Allemands, alors ses sujets, et les Lombards ses alliés, qui firent chez les Esclavons des ravages que ceux-ci rendirent avec usure aux Fi ançais austrasiens. L'avantage fut si marqué du côté de Samon , que des peuples, sujets ou tributaires de la France, se soumirent aux Esclavons. Les Saxons firent à la France une offre qui fut acceptée; ils se chargèrent de réprimer les courses des Esclavons, pourvu qu'on leur remît ( à eux Saxons ) un tribut annuel de cinq cents bœufs ou vaches qui leur avoit été imposé; on leur remit le tribut , et ils ne réprimèrent point les courses des Esclavons , qui forcèrent enfin Dagobert à faire pour Sigebert son fils aîné ce que Ciotaire II son père avoit fait pour lui, c'est-à-dire à lui céder le royaume d'Austrasie. Un roi particulier étoit devenu nécessaire à cette partie de Fempire français, pour contenir toutes ces nations germaniques qu'on avoit mal-à-propos assujetties ou voulu assujettir , et qui étoient toujours prêtes à secouer le joug ou à se jeter sur la France. C'étoit l'effet de Tagrandissement , c'étoit le fruit des conquêtes; tout État qui s'agrandit renonce à la paix, et se dévoue à une agitation éternelle.

Samon, homme étonnant en tout, et chez qui la force du corps paroît avoir égalé la force de lame, eut, ou tout à-la-fois , ou successivement, jusqu'à douze femmes , il laissa vingt-deux fils et quinze filles , en tout trente-sept enfants, qui laissèrent à leur tour une nombreuse et vigoureuse postérité.

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Dagobert eut aussi un grand nombre de femmes ^ dont cinq tout à-la-fois portèrent également les titres de femmes et de reines ; c'étoit une liberté que prenoient assez souvent les rois de la première race. Le nombre de ses maîtresses fut si grand , que Fbistoire ne s'est pas même chargée de leurs noms. Ses débauches furent si excessives et devinrent si funestes à FEtat, par les dépenses qu'elles entraînoient , que les grands , sous prétexte d'intérêt pour sa santé , le prièrent de se modérer. En effet , dans la fleur de son âge, il étoit déjà dans un état d'épuisement déplorable : mais l'épuisement de l'Etat étoit bien plus déplorable encore.

Il avoit deux causes, l'incontinence du roi , vice trop ordinaire dans la jeunesse, et son avarice, défaut presque monstrueux à cet âge; il est vrai que cette avarice est plutôt alléguée que prouvée; il dépouilloit, diton , des églises , mais il en enrichissoit d'autres ; il fonda et dota Saint^Denis : de là vient que les moines chroniqueurs se sont partagés sur son compte; les uns l'exaltant, parcequ'il leur donnoit; les autres le décriant, parcequ'il leur ôtoit. L'abbé Le Gendre dit que DaQohevt7i' étoit pas une belle aine j, parcequ'il n'enrichit l'église de Saint-Denis que de la dépouille d'autres églises. Falloit-il donc prendre encore sur les peuples de quoi enrichir ces nouveaux moines? Dagobert n'étoit pas une belle ame , parcequ'il faisoit payer à ses sujets ses débauches et ses vices, parcequ'il priva son frère de ses droits , parcequ il fit assassiner, de sang-froid, Brunulfe et plusieurs autres, parcequ'il commit toutes les violences que nous avons rapportées, et d'autres

que nous rapporterons encore; mais qu'iniportoit que de belles portes de fonte fussent à Saint-Hilaire de Poitiers ou à Saint-Denis? Ce qui eût été important, c'est que les richesses de TÉtat , au lieu d'être enfouies dans des monastères , où personne ne doit ni ne peut jouir au-delà de ce qui est prescrit par la régie, eussent continué de circuler dans TÉtat , qui peut toujours augmenter et multiplier ses jouissances.

Comme les chroniqueurs n'expliquent rien , il est difficile de dire comment ces idées de Tépuisement de l'État et de Tavarice du roi se concilient avec ce qu'on raconte delà magnificence des Français dans ces tempslà, avec cette orfèvrerie si fameuse de saint Éloi, avec ce siège et ce trône d'or massif qu'il fabriqua, avec ces ceintures couvertes de pierreries qu'il portoit lorsqu'il vint à la cour de Dagobert, avec cette profusion des matières les plus précieuses, qui ne paroit pas avoir eu d'influence marquée sur la monnoie ni sur le prix des denrées.

On a principalement expliqué cette richesse par le commerce du Levant : en effet, les guerres encore trop fréquentes, mais devenues moins continuelles sous Clotaire II et sous Dagobert, avoient permis à l'esprit de paix d'amener à sa suite le commerce et les arts. L'aventure de Samon , et toute cette magnificence de saint Eloi , semblent annoncer des progrès à cet égard. Mais l'antiquité a divinisé les premiers inventeurs des arts encore bruts et grossiers. Un marchand devenu roi , un orfèvre devenu évêque et ministre, attestent de même le respect des peuples barbares pour les premiers hommes qui leur apportoient des commodités

inconnues et des avantafjes nouveaux. C'est dans leur berceau que les arts sont les plus honorés; Fignorance les exagère, l'admiration les divinise. Dans nos chroniques , cette magnificence brille un moment sous Dagobert, et ne reparoît plus sous la première race; c'est qu'elle avoit été inconnue jusqu'alors, et qu'on s'y accoutuma dans la suite.

Au reste, ces relations de commerce avec l'empire d'Orient firent peut-être plus de mal que de bien : nos rois, instruits du faste de la cour de Constantinople, voulurent l'imiter dans un pays où un commerce naissant ne fournissoit pas encore assez de ressources ; ils foulèrent leurs peuples , et c'est ainsi que la misère des sujets s'allie trop aisément avec le luxe des rois.

Voici un exemple des finesses des barbares : la France, en vertu d'un traité, avoit aidé Sisenand à monter sur le trône des Visigoths ; le traité portoit que Sisenand , devenu roi, donneroit àla France un grand bassin d'or enrichi de pierreries , et pesant cinq cents livres , qui venoit du célèbre Aëtius , et que la France desiroit par cette raison. Sisenand, qui vouloit garder le bassin, n'osa cependant le refuser aux ambassadeurs de Dagobert, lorsqu'ils le réclamèrent conformément au traité; mais il aposta sur leur route des voleurs qui le leur en. levèrent. Sur les plaintes , et encore plus sur les menaces de Dagobert, on négocia, et Dagobert voulut bien se contenter d'un assez foible dédommagement.

Le régne de Dagobert fut souillé par une faute énorme en politique, et un grand crime contre l'humanité. Une peuplade de Bulgares , nation dont les anciens chroniqueurs rapportent et beaucoup de merveilles, et beau.

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coup d'horreurs qui ne sont pas de notre sujet, étoit ^ enue s'établir en Pannonie avec les Huns ou Avares , et n'avoit fait qu'un peuple avec eux; ils se brouillèrent pour l'élection d'un roi , chacun voulant en avoir un de sa nation ; les Bulgares furent entièrement défaits : il n'en resta que neuf mille, qui vinrent, avec leurs femmes et leurs enfants, se réfugier sur les frontières de la France, offrant de les défendre, et demandant qu'on leur donnât un canton à cultiver. Dagobert envoya ordre aux Bavarois, qui étoient alors sous la domination delà France austrasienne, de les nourrir, par provision, pendant l'hiver , qui commençoit alors [<2]; puis, après avoir plus mûrement délibéré sur la demande des Bulgares , il suivit, dit l'auteur des gestes de Dagobert, un conseil bien sage, sapienti consilio j ce fut d'envoyer ordre aux mêmes Bavarois de massacrer tous les Bulgares , ce qui fut inhumainement exécuté : il n'en échappa que sept cents. L'abbé Le Gendre a raison; Dagobert n'étoit pas une belle ame [b\ Toute moralité à part , il étoit impossible de prendre un plus mauvais parti. Grimoald, usurpateur du trône des Lombards, mais grand roi , en usa bien différemment dans le même siècle. Une colonie de ces mêmes Bulgares étant venue s'établir dans ses États, il leur donna des terres à cultiver; en effet, quelle raison peut avoir un État pour refuser des habitants qui peuvent le défendre par les armes et l'enrichir par la culture? A la cruauté près nous avons renouvelé cette faute dans un temps plus éclairé, lorsqu'au lieu de profiter de celle que faisoit

[«] Fredeg. c. 72. \h] Gest. Dagob. I, reg, Francor. c. 20.

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FEspagne de chasser les Maures, qui n'étoient plus depuis long-temps que des sujets soumis , nous refusâmes à ces malheureux Fasile qu'ils demandoient dans les landes de Bordeaux , qu'ils offroient de défricher , et qui sont encore incultes. Recevons tous ceux qui nous offrent du service et du travail; mais en admettant ainsi des étrangers au nombre des citoyens , il y a peut-être une précaution à prendre, c'est de ne les pas laisser subsister en corps de nation, de les confondre et de les incorporer avec la nation dominante. Tendona toujours à unir, tâchons de faire disparoître, par des moyens doux, les différences trop marquées, qui deviendroient des signes de ralliement et des principes de discorde : il ne faut point d'État dans l'État ; les Bulgares et les Avares ne se brouillèrent que parcequ'ils n'étoient pas un, que parcequ'ils formoient deux peuples distincts; les Ilotes étoient un tort dans le gouvernement de Sparte, et pouvoient être un danger.

Au reste, plaignons le sort de l'humanité, contre laquelle se rassemblent tant de fléaux et tant de vices , et à la destruction de laquelle tant de causes différentes viennent également aboutir. Ce massacre des Bulgares, commis en Bavière, dans le septième siècle, par pure grossièreté d'ignorance et de barbarie, se reproduisit, à la fin du treizième siècle , en Italie , par fureur de vengeance , sous le nom de Vêpres Siciliennes ; dans le seizième en France, par raffinement de politique, par profondeur de machiavellisme,sous le nom de la Saint- Barthelemi; dans le dix-septième en Irlande, par fanatisme : tant l'esprit de guerre est fécond en principes de désolation et de ruine, sans compter leffasion conti-

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nuelle de sang qu^entraîne la guerre proprement dite ^ et qui en est toujours le seul fruit !

On rapporte de Dagobert des traits de violence singuliers. Saint Arnoul, son gouverneur, ne respiroit que la retraite, cétoit là son ambition; il en parla au roi, qui, soit habitude de le voir, soit connoissance et sentiment du besoin qu'il avoit de ses conseils, le pria de rester; Arnoul insista : le roi ne trouva pas de moyen plus doux de le retenir que de le menacer de faire périr son fils; et comme Arnoul ne se rendoit point encore, le roi, passant par affection aux plus violents transports de la haine, tira son épée, et voulut Fen percer lui-même.

Selon Fauteur des gestes de Dagobert , ce prince, du vivant de Clotaire II , par un mouvement de colère ou de jeunesse, outragea ce même gouverneur d'une manière si coupable, que, craignant le ressentiment de son père, il se retira dans une petite chapelle de Saint- ^enis, comme dans un asile. Il fit de là sa paix avec «:on père, et dans la suite, en mémoire de cet événei-aent, et en expiation de ce tort (i), il fit bâtir dans le même lieu Féglise et le monastère de Saint-Denis, qui fut long-temps, dans Fopinion publique , son plus beau titre de gloire.

La sagesse de Clotaire II, sa tendresse pour son fils, et son amour pour ses peuples, avoient paru dans le choix qu'il avoit fait de saint Arnoul et de Pépin de Landen , pour conduire la fougueusejeunesse de Dagobert,

(i) L'auteur des Gestes de Da.;jobert , selon son usage, charge ce récit de circonstances merveilleuses que nous épargnons à nos lecteurs.

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lorsqu'il lui avoit cédé le royaume d'Austrasie. Tant que Dagobert se régla par leurs avis et par ceux de Cunibert, évêque de Cologne, qui remplaça saint Arnoul , son gouvernement mérita des louanges [a]; lorsqu'il s'éloigna d'eux, ou lorsqu'il les força de s'éloigner de lui , les favoris et les femmes s'emparèrent aisément de cette ame vide et foible; cependant, comme au milieu de ses vices il conserva de la piété , il eut le mérite ou le bonlieur d'être toujours servipar des saints. Saint Arnoul, évêque de Metz, fut son précepteur, puis son ministre ; saint Éloi, évêque de îNoyon, son trésorier; saint Ouen ou Audoen, évêque de Rouen, son référendaire; saint Cunibert, évêque de Cologne, fut de son conseil; saint Amand, évêque de Tongres , eut aussi beaucoup de crédit sur son esprit. Si la vertu étoit rare alors, elle en étoit plus révérée; le respect qu'inspiroient ces saints personnages étoit utile aux affaires; on comptoit sur des engagements garantis par des saints. Judicaël, roi, ou duc, ou comte des Bretons, se soulève et ravage les frontières de la France; Dagobert lui envoie saint Éloi , qui Tamène lui-même à Saint-Denis , aux pieds du roi , auquel il demande pardon, et dont il reconnoît la souveraineté. Le trait suivant, quoique petit, peint les mœurs du temps. Dagobert veut retenir à dîner le prince breton; Judicaël le refuse; on s'étonne; son excuse fut qu'il étoit engagé chez le référendaire Audoen, et que c'étoit pour un saint qu'il manquoit à un roi. L'excuse fut admise.

[a] Fredeg. c. 7$, 85. Gest. Dagob. c. 3ï.

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Dagobert mourut de vieillesse à trente-six ans , ou tout au plus à trente-huit [a] , laissant deux fils , Sigebert, auquel il avoit cédé FAustrasie , et Clovis, auquel il assura la succession des deux royaumes de Neustrie et de Bourgogne, condamnant par-là hautement sa conduite à regard d'Aribert, dont il redoutoit le sort pour le second de ses fils , âgé de quatre ou cinq ans. Celui-ci resta sous la tutéle de Nantilde sa mère, et d'Éga maire du palais de Neustrie. Sigebert l'aîné, quoique déjà roi depuis six ans, n'en avoit que sept ou huit ^ et resta sous la puissance de Pépin de Landen.

Ici finit Fautoritédes rois, et commence la puissance royale des maires du palais.

Arrêtons-nous un moment à considérer quel a été , dans Fespace de temps qui vient d'être parcouru, le résultat de cet esprit de guerre , toujours dominant chez les peuples barbares, et qui n'avoit éprouvé qu'un foible ralentissement sous Clotaire II et sous Dagobert.

Examinons et les mœurs et le sort des rois , et j ugeons par-là des mœurs et du sort des peuples.

« Leur foi étoit pure , dit Fabbé Le Gendre, et leurs « mœurs païennes : leur cour ressembloit assez à celle « du grand-seigneur. Le maire ou grand-maître de leur «maison étoit ce qu'est aujourd'hui le grand-visir «parmi les Turcs. Le palais étoit un sérail; les rois « avoient publiquement autant de femmes qu'ils en « vouloient; ils en épousoient souvent plusieurs à-la- « fois , et leur donnoient le nom de reines^ lorsqu'elles

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« avoieiit eu des enfants ; ceux-ci avoient part à la suc- /< cession du père, sans distinguer Jes légitimes d'avec « ceux qui ne Pétoient pas. »

La France s''étoit agrandie ; elle avoit même passé les limites que la nature semble avoir fixées à cet empire. Quel étoit le fruit de cet agrandissement? La nécessité de partager le royaume. Et quel étoit le fruit de ces partages? Des guerres continuelles.

Le nombre des rois et des fils de rois morts de mort violente en France (i) ou sur les frontières, dans l'espace de temps que nous examinons , est effrayant ; il n^a peut-être pas été assez remarqué. C'est le tableau le plus capable de décrier à jamais l'état de guerre.

Clovis meurt dans son lit; mais je vois plus de dix rois ou fils de rois (i), tués ou de sa main , soit dans les combats , soit hors des combats , ou par ses intrigues.

Comptons-les. Siagrius, fils de cet OEgidius , roi des Français, en concurrence avec Childeric; Alaric-, roi des Visigoths, et le roi des Allemands, tués dans des batailles; Gondégisile, roi de Bourgogne, tué par Gondebaud son frère , mais par une suite de ses intrigues avec Clovis. Nous ne parlons point de Gondemar et de Chilpéric , frères de Gondebaud et de Gondégisile; le premier brûlé par Gondebaud, dans une tour où il se défendoit; le second, père de Clotilde, massacré avec ses deux fils par le même Gondebaud , et sa

(i) J'entends ici par la France le pays qui a depuis porté ce nom , et qui s'appeloit alors la Gaule. Il étoit d'abord partagé, comme nous l'avons dit, en différentes dominations.

(2) On donnoit alors le nom de rots aux enfants des ro's.

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femme jetée dans la livèie une pierre au cou. Ces événements ou précédent le régne de CloviSj ou paroissent lui être étrangers.

Mais en voici qui lui sont propres. Sigebert, roi de Cologne, et son fils Codoric; Cararic, roi des Morins, et son fds ; Ragnacaire, roi de Cambray , et Riguier son frère; Renomer, roi du Mans, et son frère, tous parents de Clovis, tous assassinés par lui ou par ses ordres; quelquefois les uns parles autres, quelquefois le fils par le père.

Sous les enfants de Clovis; Théodebert tué à la chasse; Clodoniir, roi d'Orléans, dans une bataille; deux de ses fils égorgés par leur oncle Clotaire, qui brûle vif Chramne, son propre fils, avec ses enfants, dont on ne sait pas le nombre.

Sigismond , roi de Bourgogne , fils de Gondebaud , fait étrangler Sigéric son fils dans son lit; Clodomir le fait massacrer lui-même avec sa femme et deux enfants; Goademar, frère de Sigismond, meurt en prison.

Mundéric, qu'on croit avoir été fils de Clovis, est assassiné par ordre de Thierry, son frère.

Badéric et Bertier , rois de Thuringe, sont tués par leur frère Hermenfroy, que Thierry, roi d'Austrasie, fait précipiter du haut des murs de Tolbiac; Amalafroy, fils de Bertier, est tué par Clotaire son beaufrère.

Sous les enfants de Clotaire r\ Sigebert, roi d'Anstrasie; Chilpéric, roi de Neustrie; trois fils de Chilpéric, Théodebert, Mcrouée et Clovis, sont assassines : on croit que Cluldebert, fils de Sigebert, fut empoisonné, et par Brunehaut sa mère. Théodebert, sou

Dt: CHARLEMAGNE. iBy

fils aîné, fut tué par Théodoric son frère, à Tinstigation de Brunehaut leur aïeule. Les deux fils de Théodebert, Clovis et Mérouée, sont tués ou par Théodoric leur oncle, ou par Brunehaut leur bisaïsule.

On croit que Théodoric lui-même, fut empoisonné par Brunehaut son aïeule. Quatre fils qu'il laisse sont égorgés ou engagés dans les ordres. On ignore le sort comme le nom de deux autres.

Aribert, second fils de Clotaire II, et Chilpéric, fils d'Aribert, furent, suivant Fopinion commune, empoisonnés par Dagobert V^ frère d'Aribert et oncle de Chilpéric. Dagobert, en dépouillant Aribert et ses enfants du partage qui leur étoit dû, mérita d'être soupçonné de leur mort.

Voilà, dans Tespace d'environ i5o ans, depuis Fan 481 jusqu'à l'an 63o, époque de la mort d'Aribert et de Chilpéric , plus de quarante rois ou fils de rois , ou tués dans les batailles, ou assassinés de sang-froid, ou empoisonnés , sans compter beaucoup d'çnfants de ces princes, tués au berceau , et dont on ne sait ni les noms ni le nombre.

Nous ne parlons pas encore de Childéric II, et d'un de ses fils, assassiné par Bodillon, ni de Dagobert II, fils de Sigebert II, assassiné par ses sujets; ces événements sont postérieurs à l'époque où nous nous arrêtons dans ce moment.

Par l'effet de cette férocité qu'entretient l'esprit de guerre chez les nations barbares, tel étoit le sort des rois chez les Français et chez leurs voisins, dans le temps que nous examinons.

Observons encore que la vie de ces rois, active jus-

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qu'à l'agitation et à la turbulence, ne remplissoit jamais le temps ordinaire de la durée de Thomme. La fatigue, poussée jusqu'à l'épuisement, consumoit avant le temps ceux dont le fer et le poison respectoient la vie.

Pour ne parler que de ces derniers , ce Clovis , dont le régne paroît avoir été long, parcequ'il fut plein , et que les époques en sont marquées par de grands événements et de grands crimes, Clovis mourut à quarante-cinq ans , Thierry à cinquante-cinq, Théodebalde avant vingt; Childebert et Clotaire ne passèrent pas soixante ans; Chérebert ne passa pas cinquante. Gontran fut le seul qui, ayant mené une vie plus paisible, la poussa jusqu'au-delà de soixante-huit ans. Clotaire II, dont le régne est réputé long, parcequ'il fut roi à quatre mois, mourut vieux à quarante-cinq ans, et Dagobert décrépit à trente-six.

Cette liste est courte, parcequ'ellene contient que les rois morts dans leur lit; le plus grand nombre est de ceux qui périrent d'une mort violente.

La brièveté de la vie des premiers est plus sensible encore dans le reste de la première race.

Des deux fils de Dagobert r\ Sigebert II, roi d'Austrasie , et Clovis II , roi de Neustrie , moururent à

vmgt-un ans.

Des trois fils de Clovis II , Clotaire III mourut avant dix-huit ans, et Thierry avant quarante. Encore un coup, nous ne parlons pas de Childéric, qui fut assassiné avec son fils, ni de Dagobert II, fils de Sigebert II, assassiné par ses sujets.

Des deux fils de Thierry, Clovis III mourut avant quinze ans, et Childebert à vingt-huit.

DE CHxiRLEMAGNE. ï3g

Da{jobert III', fils de ce dernier , mourut à seize ans.

Chilpéric H n'atteignit pas cinquante ans.

Thierry de Chelles, fils de Dagobert III, mourut à vingt-deux ou vingt-trois ans.

La durée de la vie des rois est à-peu-près la même sous la seconde race.

Sous la troisième, elle est plus longue et plus égale. Le plus grand nombre est de ceux qui meurent de cinquante àsoixanteans : mais il est peut-être à remarquer que, dans l'espace de près de quatorze siècles, dans trois races différentes, dans une liste de soixante-cinq rois (i) , en ne comptant que ceux qui ont régné à Paris ; de cent au moins , en comptant tous ceux qui ont régné dans les différentes parties de la France, liste qui peut encore être grossie parcelle des héritiers du trône non parvenus au trône , on ne trouve que deux rois septuagénaires, Charlemagne et Louis XIV (2); soit que cette brièveté générale de la vie des rois vienne des embarras et des chagrins du trône, ou de la facilité funeste qu'ont les rois et les princes de satisfaire toutes leurs passions (3).

(i) Peut-être n'en faut-il compter que soixante-un ; car il ne paroît pas que Pharamond ni les trois rois suivants , jusqu'à Clovis, aient étendu leur domination jusqu'à Paris; cette vilie du moins n'ëtoit pas leur capitale.

(2) Louis-le-Germanique , celui des princes de la seconde race qui , après Charlemagne, a ve'cu le plus long-temps, est mort dans sa soixante et dixième année.

(3) Ordéric Vital, en parlant de Philippe F% qui mourut dans sa cinquante-septième année, dit qu'il étoit accablé de vieillesse et d'infirmités,

Senio et infirmitate déciderai.

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