C)0 HISTOIRE
OÙ il fit bâtir un monastère en l'honneur du pape saint Silvestre [a] ^ qui s'étoit, dit-on, autrefois caché sur cette montagne pour échapper à la persécution. Dans la suite, Carloman jugea qu'un grand prince, devenu moine , excitoit une curiosité qui lui attiroit trop de visites. Pour se dérober à ces distractions et à ces foibles retours vers le siècle, il alla s'enfermer au Mont-Cassin. Là, on dit qu^il aimoit à remplir, par humilité, les emplois réputés les plus vils, qu'il servoit à la cuisine, qu'il travailloit au jardin, qu^il gardoit les troupeaux de l'abbaye dans les champs. Il y fut suivi, trois ans après , par le roi des Lombards , Rachis , qui vint aussi s'enfermer dans cette retraite, où, tant qu'il vécut, il cultiva de ses mains une vigne long-temps connue sous le nom de vigne de Rachis,
On peut croire que Pépin, malgré l'union qui avoit toujours régné entre les deux frères, ne fit pas de bien fortes instances à Carloman , pour le détourner de son projet; il y gagnoit l'Austrasie : Carloman , soit indifférence pour ses fils, soit confiance extrême en son frère, lui remit entièrement leur sort. « C'étoit, dit un histo- « rien, donner les brebis à garder au loup. » En effet, Pépin répondit mal à la confiance de son frère; il fit raser ses enfants, et depuis ce temps leur sort est
Ignore.
La retraite de Carloman dans un cloître , et la mort de Griffon, laissoient toute l'autorité entre les mains de Pepin-le-Bref, comme elle avoit été entre les mains de son père et de son aïeul, c'est-à-dire toujours avec cette
[fl] Annal. Melens. ad ann, 747.
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condition importune et inquiétante de donner le vain titre de roi à un descendant de Clovis; mais l'autorité des maires alloit toujours en croissant, et pouvoit impunément devenir toujours plus entreprenante. Pépin de Héristal s'étoit contenté d'interdire aux rois toute connoissance des affaires , et tout exercice de l'autorité. Charles Martel s'étoit permis de ne pas nommer de roi, et n'avoit pas osé aller plus loin; Pepin-le-Bref osa détrôner celui qu'on l'avoit forcé de nommer.
Pépin s'étoit rendu , comme son père et son aïeul, redoutable parles armes; il avoit ajouté à la gloire de sa maison, c'étoit avoir ajouté à sa puissance; il avoit fait respecter la souveraineté de la France par tous les peuples vassaux ou tributaires ; il avoit dompté les Allemands, les Bavarois, les Saxons, les Aquitains; il étoit victorieux , il étoit maître ; il n'avoit point, comme Charles Martel, encouru l'indignation du clergé, par une dispensation profane des biens ecclésiastiques; il avoit beaucoup plus ménagé l'orgueil des grands; il n'avoit rien à craindre des obstacles qui naissent des mauvaises dispositions; il n'avoit rien à craindre non plus des idées établies ; le vieux respect pour le sang de Clovis étoit détruit par le long avilissement de cette race malheureuse ; les temps étoient arrivés , le siècle étoit mûr pour le grand changement qu'on vouloit faire.
Pépin convoque à Soissons, pour le i mars 7^2 , l'assemblée générale des grands et des prélats. Ses partisans y proposent sans détour de déposer Childéric, et de donner la couronne à Pépin. La proposition est unanimement agréée.
C'est un problème historique de savoir s'il est vrai que le pape Zacharie ait été consulté sur cette affaire, et que sa décision ait déterminé les suffrages des Français.
La plupart des anciennes chroniques disent expressément que Burchard évêque de Wurtsbourg , et Fuirad abbé de Saint-Denis, furent envoyés à Rome pour proposer au pape cette question : « Lequel devoit être n roi , ou celui qui en avoit le nom sans en faire les « fonctions, ou celui qui en remplissoit les fonctions « sans en avoir le nom^a].>^Proposer une semblable question , dit un auteur, c'est la résoudre; le pape décida que lé nom devoit suivre la chose. Sur cette décision, Pépin fut élu , et reçut Fonction sacrée des mains d'un légat du saint siège; c'étoit Vinfride, prêtre anglais, bien plus connu sous le nom de saint Boniface , archevêque de Mayence, et apôtre de la Germanie.
Des critiques observent que plusieurs de nos anciennes annales gardent le silence sur le fait de la question proposée au pape Zacharie; qu'il n'en est parlé, ni dans la vie de ce pape, écrite par Anastase le bibliothécaire, ni dans celle de saint Boniface, par Villibade son dis. ciple, évêque d'Aischstat ; que le pape Zacharie n'en dit rien, ni dans ses lettres à Pépin, ni dans ses lettres à saint Boniface; qu^enfin il seroit bien étrange que, sur un fait de cette importance, le pape n'eût fait qu'une réponse verbale, et qu'on s^en fût contenté.
On pourroit répondre à cette dernière objection, que
[a] Ghron. Centiiî. ad ann. 754. Anonym. ad ann. 732. EjjhiaiJ Anna!. Loisel. ann. 7/J9. Annal. Fuld. ann. yfii.
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la démarclie faite auprès du pape n'étant qu\in hommage dont on ne croyoit pas alors pouvoir se dispenser à son égard , et la réponse étant toute dictée par la question, on pou volt s'être contenté de la réponse qu'il avoit voulu faire , sans exiger de lui ime réponse par écrit sur une matière si délicate; que d'ailleurs il avoit peut-être fait une réponse par écrit qui ne subsiste plus.
Quant au silence de quelques auteurs, on peut observer qu'il ne sauroit avoir la vertu de détruire des témoignages positifs , qu'on n'a aucune autre raison de récuser.
Il y a une troisième opinion, c'est ceîje de ceux qui regardent la consultation et l'ambassade comme chimériques , mais qui disent que, quand le pape Etienne II [ , successeur de Zacharie ( après Etienne II ) (i), vint dans la suite en France , Pépin lui fit part des scrupules qu'il avoit d'avoir détrôné son souverain légitime, auquel il avoit lui-même prêté serment de fidélité, et que le pape , pour calmer sa conscience, le releva de ce sermen [a]. Ce dernier fait paroit constant, mais il ne détruit pas le premier. Etienne lîl peut n'avoir fait qu'aichever et confirmer l'ouvrage de Zacharie
Enfin il y a une quatrième opinion qui absout Pépin d'usurpation, le pape de connivence avec un usurpa-
(i) Le pape, que nous nommons ici Etienne II, mourut trois jours après son élection, et sans avoir été sacre; ce qui fait que beaucoup d'auteurs, et M. Fleury nommément, ne le mettent pas au nombre des papes, et appellent Etienne II celui que nous nommons ici Etienne III.
[a] Mémoires de l'académie des inscriptions et belles-lettres, t. 6, p. 726, Theopli. Chron. p. 337.
teur , et les Français d'infidélité envers la race de Clovis [a]; c'est que Childéric, à l'imitation de Hunaut et de Carloman, abdiqua volontairement , pour se retirer dans un cloître; ce qui ayant fait rentrer les Français dans le droit d'élire un roi, ils firent certainement le choix le plus convenable.
Cette opinion nous paroit susceptible de trois difficultés.
L'une est que Childéric avoit un fils.
L'autre , qu'il restoit d'autres princes de la race de Clovis.
La troisième, que l'abdication de Childéric, d'après les circonstances , pouvoit difficilement paroître volontaire.
Il n'est pas nécessaire que ces diverses questions soient résolues, il suffit qu'on sache qu'elles ne le sont pas , et qu'on peut choisir entre les quatre opinions , ou prendre le parti de n'en adopter aucune , et de rester dans le doute.
Childéric fut rasé et enfermé au monastère de Sithieu; c'est la célèbre abbaye de Saint-Bertin à Saint- Omer; son fils, nommé Thierry, vécut et mourut de même, presque ignoré à l'abbaye de Fontenelle, aujourd'hui Saint-Vandrille.
[a] Le Cointe, Annal, ecclésiast. sur l'ann. 752
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