‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 21 sur 38 · ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROI DE FRANCE

Ce fut Pepin-le-Bref qui introduisit l'usage du sacre. Sous la première race, Finauguration des rois avoit été une cérémonie militaire ; Pépin voulut en faire une institution religieuse. Fondateur d'une nouvelle race de rois, tandis que l'ancienne subsistoit , témoin de la fragilité de tous les liens humains, il voulut attacher les peuples à sa famille par ce lien indissoluble qui unit les hommes à la divinité. C'est dans le même esprit que, pour donner plus d'importance à cette institution, et plus de solennité à cette cérémonie , il voulut être sacré par un légat du saint siège : il reçut en effet l'onction des mains de saint Boniface ; la cérémonie se fît à Soissons, la prérogative de sacrer les rois n'ayant été attribuée au siège de Reims que dans le douzième siècle, par Louis-le-Jeune.

Ce ne fut pas encore sans un objet politique qu'il fît couronner avec lui la reine Berthe sa femme (i). Par-là il faisoit adopter à la nation les enfants qu'il avoit déjà de cette princesse [a]. Pépin n'étoit âgé alors que de

(i) Nommée Berthe au grand pied^ fille de Charibert, comte de Laon.

[a] Secund. continuât» Fredeg. g. 117.

^o6 Hl.STOlllE

trente-huit ans : outre ses enfants déjà nés, il pouvoit en avoir d'autres dans la suite , soit de cette princesse , soit d'une autre femme. Vu souvenir confus de Thistoire ancienne apprenoit qu'on avoit quelquefois élevé la question : «Si les enfants, nés depuis Favénement « du père au trône, ne dévoient pas être préférés à ceux «qui étoient nés avant cet avènement »; question bien frivole; car, du moment où le père est parvenu au trône, soit à titre héréditaire , soit par élection dans un cas extraordinaire , comme celui où se trouvoit Pépin , le fils est devenu l'héritier présomptif du trône (i) , comme des autres biens que le père pourroit laisser à sa mort ; et pour que les fils , nés depuis l'avènement, pussent l'emporter sur le fils né avant cette époque , il faudroit que les peuples qui ont appelé le père, eussent exclu formellement le fils déjà né, en faveur de ceux qui pourroient naître dans la suite; ce qui ne peut arriver que dans des cas particuliers, et que pour des raisons légitimes : par exemple, lorsque les peuples appellent au trône un homme qui n'y auroit point de droit , à condition d'épouser une princesse du sang royal ; alors , comme c'est la race delà femme qu'on a en vue , si le roi élu a des enfants d'un premier lit, on les exclut en faveur de ceux du second. Hors de ces cas extraordinaires, l'aîné est toujours le successeur désigné. Si la raison que l'un est né fils de roi , et l'autre fils d'un sujet, pouvoit avoir lieu , elle seroit applicable à tant de cas, que tout ordre de succession en seroit interver-

(i) On suppose qu'il s'agit d'un royaume naturellemenllieréditnire, où l'élection n'a eu lieu que dans un cas extraordinaire, et où elle ne^e renouvelle pas à chaque vacance, comme en Pologne*

DE CRARLEMAGNE. 207

îj ; le fils aîné du dauphin , devenu roi dans la suite , ne succéderoit point à son père, au préjudice des cadets, nés depuis Favénement. Charles IX, né en i55o, temps où Henri II son père étoit roi , auroit dû exclure François II, né du vivant de François V : tout cela seroit absurde. Cependant lliistoire des Perses nous offre la fameuse contestation élevée à la mort de Darius, fils d'Hystaspe, entre Artabazane , né lorsque Darius son père n'étoit encore cru'homme privé, et Xerxès , né depuis que Darius étoit roi ; la décision d'Artabane leur oncle , qu'ils prirent pour arbitre , fut favorable à Xerxès, c'est-à-dire au cadet. Tout ce qu'on peut dire de cette décision, c'est que, si elle étoit fondée sur le motif qui vient d'être énoncé , elle étoit aussi déraisonnable que l'avoit été la convention de donner le trône à celui dont le cheval auroit henni le premier, convention en vertu de laquelle Darius avoit régné, encore son écuyer avoit-il usé de supercherie pour lui procurer la couronne par ce moyen. Quant à la décision d'Artabane en faveur de Xerxès , observons cependant qu'elle avoit un fondement assez plausible, c'est que Xerxès, par Atosse sa mère, étoit petit-fils de Cyrus , fondateur de l'empire des Perses, et qu'Artabazane son frère étoit étranger à ce même Cyrus; mais Xerxès alléguoit aussi en sa faveur l'exemple des Lacédémoniens, qui n'appeloient à la succession du royaume, que les enfants nés depuis ravénement du pè^e [a].

A la mort de Darius Ochus , la même contestation s'éleva entre Artaxerxès Mnémon, et le jeune Cyrus

[«] Justin, lib. 2 , cap. 10. Plut, de frat. amore.

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son frère: on avoit apparemment reconnu alors Tabus de la première décision , et Artaxerxès , né avant Favénement de son père , fut préféré au cadet, né depuis Favénement.

Dans Fhistoire moderne , et dans des temps bien postérieurs à Pépin, nous voyons chez les Turcs le prince Zizim disputer FEmpire à Bajazet II son frère aîné, par les mêmes raisons que Xerxès et que le jeune Cyrus , et il ne réussit point.

Pépin vouloit ôter tout prétexte à de semblables contestations, il vouloit assurer sa succession à ses fils déjà nés , et voilà pourquoi il faisoit couronner leur mère.

L'aîné de ces fils est ce Charlemagne dont on va voir Fhistoire.

Pépin remplit encore bien mieux son objet, lorsque le pape Etienne III étant venu en France quelques années après, il fit renouveler, par ce pontife, dans Féglise de Saint-Denis , la cérémonie de son sacre et de son couronnement, et fit sacrer et couronner avec lui ses deux fils, Charles et Carloman. Le pape lança en même temps toutes les excommunications d'usage contre quiconque oseroit jamais songer à transporter la couronne dans une autre maison (i), et Hugues Capet enleva la couronne à Charles de Lorraine, comme Pépin à Chilpéric.

Pépin étoit d'une petite taille, ce qui lui fit donner le surnom de Bref^ la taille n'ajoute et n'ôte rien à la

(i) Uf nun(juam de alterius lumhis regem m œvo prœsumant eligere. Tome 5 des historiens de France, par les pères bénédictins.

DE GHARLEMAGNE. , 2og

valeur, et Pépin a voit fait ses jDreuves; mais dans ces temps encore barbares , où la force et l'adresse du corps décidoient de la supériorité dans tant de genres, on attachoit le plus grand prix aux avantages extérieurs, et Pépin croyoit s'apercevoir que plusieurs seigneurs français qui les possédoient plus que lui voyoient avec peine au-dessus d'eux un homme qui en étoit privé : il se plaisoit à combattre devant eux ce préjugé : « David , « leur disoit-il , étoit petit , et il tej rassa Goliath. »

Une autre fois , il leur montra, d'une manière bien plus imposante, sa supériorité personnelle. Les combats de bêtes féroces étoient alors les spectacles de la nation, et ils étoient assortis aux mœurs du temps. Le roi étant à Tabbaye de Ferrières, donna pour divertissement aux gens de sa cour un combat d'un lion contre un taureau sauvage [a], Danslemomentoù ces animaux étoient le plus acharnés Fun surTautre, et où le lion commençoit à renverser le taureau : « Il faudroit, dit le «• roi , aller séparer les combattants ; » soit qu'on crût qu'il plaisantoit, soit qu'on vît qu'il parîoit sérieusement, personne ne s'offrit; le roi s'élance par-dessus la barrière, et le voilà sur l'arène seul avec ces animaux ; personne ne le suit ; il court au lion et lui coupe la gorge , puis d'un revers il abat la tête au taureau, faisant preuve ainsi à-la-fois et de force et de courage. « Eh bien, dit-il en se tournant du côté des seigneurs « de sa cour , encore immobiles d'étonnement, et glacés « d'effroi, vous senlble-t-il que Pepin-le-Bref soit digne

[a] Moines de Saint* Gai. Duchesne, tome 2^ liv. 2,, chap, 33, pag. i3l.

2ï0 HISTOtîlK

«de vous commander?» Cette bravoure de capitail, qui pourroit paroître déplacée chez un roi héréditaire , dans une monarchie paisible, dut être d'un très grand effet dans un siècle barbare, chez une nation toute guerrière, de la part d'un roi nouveau, qui sembloit avoir encore à justifier son élection aux yeux mêmes de ceux qui Favoient faite.

Pépin , devenu roi , en fit la guerre avec plus d'ardeur contre tous ces peuples tributaires de la France qui enétoientles ennemis nés; les Saxons, contre lesquels tous nos rois ou chefs avoient perpétuellement à combattre; les Bretons, et sur-tout le duc d'Aquitaine, Gaïffre, dont nous avons déjà parlé; il n'avoit pas été moins remuant que Hunaud son père, et il fut encore plus cruellement puni, nous disons pujii^ pour nous conformer à la foule des historiens , dont nous aurons lieu d'examiner dans la suite le récit. Il avoit profité de tous les moments où Pépin étoit engagé dans des expéditions lointaines , pour faire des courses dans diverses provinces de France [a] ; quatre fois Pépin, avec la rapidité de son père , étoit accouru d'une extrémité du

oyaume pour le réprimer et le châtier , et chaque fois il lui avoit enlevé quelque partie de ses États. Rien ne corrigeoit le duc. Pépin ayant d'abord usé de quelque clémence , s'irrita enfin d'une perversité si opiniâtre , et passa jusqu'à une sévérité pour le moins excessive. Piémistain, oncle de Gaïffre, qui, après s'être soumis à Pépin , étoit retourné au parti de son neveu, étant tom-

[a] Corftin: Fredeg. c. 124 et iîS. Annal, de Metz, pag. 278. Ann. Ejjinard, pag. 236. Annal. Loisel, pag. 26.

bé entre les mains du roi, il le fit pendre [a]; violence qui fait horreur, fût-elle justifiée par toutes les lois de la féodalité; ce qui pouvoit n'être pas, comme on le verra dans la suite. Ayant pénétré pour la cinquième fois au fond de l'Aquitaine, il avoit gagné une grande bataille contre Gaïffre , qui , dépouillé de tous ses États, abandonné de tous ses soldats , errant , fugitif, cherchant par-tout un asile , et n'en trouvant point , fut tué par ses sujets mêmes , qui s'ennuyoient de tant de guerres, ou par ses domestiques , que Pépin avoit ga-gnés [h].

L'Aquitaine fut alors réunie à la couronne , quoique Gaïffre eût un fils : ce fils , manquant de moyens pour se rétablir dans les États de ses pères , s'en tint au duché de Gascogne , qui lui fut laissé dans la suite; mais il conserva contre les Français une haine éternelle, dont il leur donna , dans l'occasion , des marques éclatantes.

Pépin enleva aussi Narbonne et presque toute la Septimanie ou le Languedoc aux Sarrasins , dont le genre sembloit terrassé par celui de la maison de Pépin.

Mais il y a dans le régne de Pepin-le-Bref , comme dans l'administration de Charles Martel , une expédition qui efface toutes les autres, et qui est comme la grande et la principale époque dans leur vie. Pour Charles Martel, c'étoit l'expédition contre les Sarrasins; pour Pépin , c'est l'expédition contre les Lombards.

Cette guerre , ou plutôt cette suite de guerres contre

fa] 758.

[h] Chron. S. Gall. Chon. de S. Denis. Contin. Frede,-.

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les Lombards, est un gianclévéneraent,pluseiicoie(îans Thistoire de la politique et de la religion , que dans Thistoire des combats.

Les papes n'étoient pas encore une puissance temporelle, et brûloient d'en devenir une; ils avoient pour ennemis les deux grandes puissances qui se disputoient ritalie ; savoir , les empereurs Grecs et les Lombards ; ils avoient excommunié, à titre d'iconoclastes, les empereurs Léon risaurien et Constantin Copronyme , et comme, suivant les principes de Rome, la dépouille des hérétiques appartenoit au saint siège , les papes redemandoient aux Lombards la pentapole et Texarchat de Eavenne, que ceux-ci avoient conquis sur les empereurs grecs , en exécution , disoient les papes , et à la faveur de l'excommunication lancée contre ces empereurs. Les Lombards prétendoient avoir conquis ces pays pour leur propre compte et indépendamment de toute excommunication ; ils avoient même une autre prétention bien plus contraire à celle des papes. Rome avoit toujours dépendu de l'exarque de Ravenne, qui la gouvernoit au nom de l'empereur: les Lombards s'étant unis par la conquête aux droits de Tempereur , et étant alors exarques de Ravenne, réclamoient la souveraineté sur Rome. En conséquence, Astolphe, roi des Lombards, avoit fait aux Romains des sommations très fières et très pressantes de reconnoître son autorité, et de lui payer tribut. On voit quelle étoit la valeur de tous ces droits; on voit que la force les avoit seule établis, et que l'artifice demandoit à entrer en partage.

Les papes ne voyoient qu'une puissance qu'ils pus-

DE CïîARLEMAGNE. 2t i 3

sent opposer avec succès aux Lombards; c'étoit la France : les prétentions des papes ne pou voient paroître légitime^ qu'à une puissance qui fût dans la disposition actuelle de ne rien refuser aux papes ; et cette puissance, c'étoit encore la France. Nous avons vu que Pepin-le-Bref, dans le projet de consacrer , par la religion, le couronnement de sa race, et de la préserver, par ce moyen , du sort qu'il avoit fait éprouver lui même à la race mérovingienne , ne desiroit rien tant qu'une alliance intime avec les papes. Etienne III lui ayant porté ses plaintes sur la violence des Lombards , Pépin saisit cette occasion de l'inviter à passer en France, pour qu'ils pussent conférera loisir de leurs communs intérêts. Les Lombards, amis de la France sous Charles Martel , et qui ne vouloient pas en devenir ennemis sous Pepin-le-Bref, n'osèrent s'opposer au passage du pape, quoiqu'ils vissent trop bien l'objet de son voyage.

Les auteurs varient sur le cérémonial qui fut observé en France à la réception d'Etienne III. Dans la suite , lorsque la souveraineté temporelle eut été jointe chez les papes à la dignité spirituelle , et lorsque diverses conjonctures eurent concouru à augmenter ces deux pouvoirs l'un par l'autre , les rois parurent se plaire à rendre des honneurs presque divins à celui d'entre eux qui, le dernier par sa foiblesse, étoit le premier par ces titres de père commun et de médiateur universel. Anastase le bibliothécaire , qui vivoitdans un temps où cet usage étoit établi, jugeant peut-être des usages antiques par ceux dont il étoit témoin , représente Pépin prosterné devant Etienne, lui jurant obéissance, mar*

2i/\. HISTOIRE

chant à pied en tenant les rênes du cheval du pape [a]. Les annales de Metz, au contraire (i), disent que le pape parut en suppliant, sovis la cendre et le cilice ; qu'il se jeta aux pieds du roi, et ne voulut se relever qu'après que le roi lui eut accordé sa protection, et lui eut promis son secours [6]. Des auteurs contemporains n'entrent point dans tous ces détails, et disent seulement que le pape fit des présents , fut bien reçu , et qu'on l'assura d'un prompt secours.

Le prince Charles , fils aîné de Pepin-le-Bref , paroît pour la première fois dans cette occasion ; il avoit environ douze à treize ans : il alla au devant du pape à plus de trente lieues , et le conduisit à Pontyon , maison royale dans le Pertois , où Pépin Fattendoit.

Ce fut pendant son séjour en France qu'Etienne III sacra et couronna , comme nous l'avons dit , Pépin , Berthe , leurs deux fils Charles et Carloman , et donna l'absolution à Pépin pour son usurpation.

Pépin, de son côté j décidé à tout faire pour le pape, par intérêt et par reconnoissance , assembla un parlement à Crécy-sufTOise , pour faire résoudre la guerre contre les Lombards • car il faut observer que , quelle que pût être alors Tautorité des rois sur les peuples , et l'inclination des peuples pour les combats, la guerre ne

[û] Anastase , pag. 121 de Tédit. in-4°-

(1) L'abbé Le Gendre, qui rapporte les deux passages d'Anasta^e îe bibliothécaire et des Annales de Metz, ne remarque entre ces deux récils aucune contradiction, et peut-être, en effet, n'y en a-t-il point : il résulte de l'un que le roi honora le pape, et de Tautrc que le pape supplia le roi.

[^] Annal Metens. apud Duchesne , t. 5, pag. 276.

DE CHARLEMAGNE. ^ Kl

pouvoit être résolue que dans une assemblée nationale ; c'étoit du moins un usage qui tenoit lieu de loi , quoique Charles Martel s'en fût souvent écarté au grand mécontentement de la nation. En effet , une résolution si importante et d'un si grand intérêt, soit pour tout l'État , soit pour chaque particulier, dont elle compromet la fortune et la vie , est sans doute celle qui exige le plus de conseil , et qui doit le moins être abandonnée aux caprices particuliers. Pépin , attentif à se concilier les cœurs , est celui de nos rois qui a donné le plus de part aux grands dans l'administration des affaires et dans les délibérations concernant la guerre et la paix , sûr de se rendre le maître de ces délibérations par les égards mêmes qu'il témoignoit pour la liberté publique. Instruit par les fautes d'un père auquel il n'avoit manqué que d'être aimé, il cherchoit en tout à complaire aux grands , ainsi qu'au clergé ; mais il savoit aussi s'en faire obéir.

Etienne et Pépin virent paroitre dans cette assemblée de Crécy-sur-Oise un homme qu'ils n'attendoient pas , et qu'ils desiroient encore moins : cet homme étoit un moine ; mais ce moine étoit un prince , et le frère aîné de Pepin-le-Bref ; c'étoit ce Carloman retiré au Mont- Cassin. Le rôle qu'il venoit jouer pouvoit surprendre autant que son arrivée imprévue. Prince, il ne venoit point réclamer les grandeurs qu'il avoit quittées ; moine, il venoit combattre les injustices d'un pontife ainbitieux, il venoit défendre un prince laïc contre Home. Habitant du Mont-Cassin , et par-là sujet du roi des Lombards , iP venoit en remplir les devoirs , il venoit plaider la cause de son souverain, qui l'en avoit chargé : il la plaida noble-

2ï6 HISTOIRE

ment, avec sagesse, avec éloquence ; il fit impression [a]. Astolphe avoit très bien compris d'ailleurs l'effet que pourroient faire sur les esprits la vue inopinée de ce prince (i), le souvenir du rang qu'on l'avoit vu tenir en France , la comparaison de son état présent avec son état passé. Etienne III et Pépin avoient espéré que la guerre seroit résolue sur-le-champ et sans contradiction; les grands, entraînés par les raisons de Carloman, arrêtèrent qu'on enverroit des ambassadeurs à Astolphe, et qu'on lui offriroit douze mille sous d'or pour l'inviter à la paix. Pépin prit ombrage de Fascendant que son frère avoit paru avoir dans cette occasion , et il s'en vengea d'une iDanière indigne. De concert avec le pape, eta/în^ disoit-il , que ce sujet si zélé ne fût plus sujet que de son

[a] Anastase, pag. 122.

(1) L'abbé Le Gendre, au contraire, ne trouve que de la maladresse dans le choix de cet ambassadeur. «Il f^illoit, dit-il, qu'Astol- « phe ne se connût guère en gens.... L'arrivée de Carloman ne pouvoit, « selon lui, qu'être très désa{>réable à Pépin, dont elle réveilloit les

«soupçons et la jalousie Carloman, dit-il encore, homme tout

« d'une pièce y n'étoit pas assez fin pour s'apercevoir du péril où il se « jetoit en prenant cette commission. » Tout cela pouvoit être vu ainsi ; mais on pouvoit aussi penser, comme Astolphe, que personne n'étoit plus propre a faire impression sur Pépin qu'un frère, au désintéressement duquel il devoit la moitié de son royaume, et sur les grands, qu'un prince qui avoit été leur maître. L'événement fit voir qu'Astoi >he ne s'étoit pas trompé sur ce dernier point; et il ne s'étoit trompé sur le premier qu'en ne jugeant pas assez mal de Pépin. Au reste, il s'agissoit moins de faire impression sur Pépin , qui avoit pris son parti, que sur les grands qui balançoient encore, et Carloman prouva qu'il avoit été bien choisi pour cet objet. L'abbé Le Gendre ajoute qu'il fut puni de sa témérité. Comme prince et comme frère aîné de Pépin, il usoit de ses droits ; comme sujet d'Astolphe , il fai-» 6oit son devoir. Il n'y avoit point là de témérité.

DE CHARLEMAGNE. HfJ

frère ^i\ le fit enfermer dans un monastère à Vienne, et ce fut aussi aîors qu'il fit raser et disparoître les enfants deCarloman. Le père mourut cette même année dans sa prison. Pépin fut fortement soupçonné d'avoir hâté sa mort , et il avoit trop mérité ce soupçon.

Le corps de Carloman fut transféré au Mont-Cassin ; ses cendres y reposent sous le grand autel dans une urne d'onix , où on a mis, en 1628 , l'inscription suivante , dont l'auteur, en employant les mots de roi et de sceptre^ a eu plus d'égard à la réalité du pouvoir qu'au titre , Carloman n'ayant jamais eu le titre de roi.

Corpus sancti Caroloniani y Régis et monaclii Cassinensis ; Quem clariorern reddidlt cella, quàm regia; CucuUuSy quàm purpura; Pedum , quàm sceptrwn ; Obedieuticiy quàm imperiumy etc, '

Pour rendre complètement justice à Carloman, il faudroit entendre cette inscription dans un sens moins flatteur que celui que l'auteur avoit dans Tesprit , et dire qu'en effet Carloman étoit bien plus fait pour le cloître que pour la cour, pour le froc que pour la pourpre , pour Fobéissance que pour le commandement.

Les ambassadeurs français trouvèrent Astolplie très disposé à la paix ; il offroit d'y faire tous les sacrifices convenables : il se désistoit de son entreprise sur Rome; mais il refusoit , avec raison , de céder au pape la pentapole et l'exarchat de Ravenne , conquis par les armes et le sang de ses sujets. Et en effet , il n etoit pas plus obligé de remettre au pape ces dépouilles des héréti-

3l8 HISr^OIRB

ques grecs, que Pépin de remettre au pape les dépouilles des infidèles sarrasins dont son père et lui s'étoient enrichis.

Sur ce refus si naturel , la guerre fut résolue , après que Pépin eut envoyé , seulement pour la forme , une seconde ambassade au roi des Lombards , afin de montrer un faux zélé pour la paix , et parceque les grands paroissoient désirer cette démarche.

Ce fut alors que Pépin le-Bref et les deux princes ses enfants , créés patrices de Rome par le pape et par le peuple romain, firent , du consentement des grands du royaume, à l'église de Saint-Pierre, cette célèbre donation de l'exarchat et de la pentapole ( i) , qui a donné naissance à la puissance temporelle des papes ; car la prétendue donation faite au pape Silvestre , par l'empereur Constantin, de la ville de Rome et de quelques provinces d'Italie, est bien reconnue aujourd'hui pour une fable, quoique le saint-siège ait long-temps essayé de la faire valoir , quoique le pape Adrien l'allègue expressément dans une lettre à Charlemagne , et qu'Hincmar en parle dans ses œuvres comme d'un titre constant.

La donation de Pépin étoit faite avant la conquête [a]^ et l'événement pouvoit répandre un assez grand ridicule sur cette libéralité précoce : mais Pépin ne donnolt

(i) La pentnpole, ou les cinq villes, ctoient Rimini, Pesaro,Fano, Sinigaglia et Ancône.

Les principales villes de l'exarchat étoient Ravenne, Adria, ferrare, Iinola, Faënza, Forli. La donation contenoit en tout vingt-deux villes avec leurs dépendances.

[nj God. Carol. 1. 49- Hincmar, t. 2, p. 206.

que ce qu'il pouvoit livrer , et ne se vantoit que de ce qu'il pouvoit faire. Il passe les Alpes , force le pas de Suse , taille en pièces Farmée des Lombards , assiège Astolphe dans Pavie. La frayeur saisit Astolphe ; il promet tout pour se tirer de danger, et donne toutes les assurances qu'on exige ; il livre pour otages quarante des principaux seigneurs lombards; consent que le pape soit mis dès Finstant même en possession de Narni , en attendant que 1 évacuation entière de Fexarchat et de la pentapole pût s effectuer.

Sur la foi de ces serments , surtout de ces sûretés , et plus encore de la vengeance qu'il se sentoit en état de tirer d'Astolphe , si celui-ci osoit manquer à sa paj'ole, Pépin crut pouvoir reprendre la route de France, dans la crainte que les îavanches ne fermassent le passage des illpes ; il laissa seulement en Italie un abbé, nommé Fulrade, pour recevoir d'Astolphe les villes de Fexarchat et de la pentapole, et les remettre au pape. L'éloignement de Pépin ayant permis au roi lombard de respirer, il songea aux moyens d'éluder l'engagement où il avoit été forcé; il différa, sous divers prétextes , la restitution des places ; puis , s'enhardissant par degrés , et ne se bornant plus même au refus de l'évacuation promise, il alla jusqu'à faire des courses sur le territoire de Rome, et jusqu'à investir le pape dans cette place. Les cris douloureux du pape se firent entendre jusqu'en France (i). A cette nouvelle , Pépin ,

(i) La lettre du pape ëtoit écrite au nom de saint Pierre luimême. « C'est, dit un auteur moderne, une prosopopée qu'on a eu «tort de qualifier de supercherie. )) Nous sommes entièrement de cet avis. Dans cette lettre, dont on a fait tant de bruit, le pape ne prë«

avec cette célérité qui distingue les héros de sa maison^ repasse les Alpes, délivre Rome, détruit une seconde armée de Lombards , assiège de nouveau Astolphe dans Pavie, et le presse si vivement , qu'AstoIphe voyant à quel guerrier il avoit affaire , et cédant à sa destinée , prit le parti d'exécuter de bonne foi , quoiqu'un peu lentement , un nouveau traité signé à Pavie; traité plus onéreux encore que le premier , et par lequel , outre l'évacuation de Texarchat et de la pentapole, il se reconnut vassal et tributaire de la France. L'abbé Fulrade reçut une à une, et de loin en loin , les clefs des places promises , et les déposa sur le tombeau de saint Pierre, avec Pacte de la donation faite au pape par Pépin et par ses fils. Etienne III ne jouit pas long-temps de cette libéralité; il mourut dès Tannée suivante.

Astolphe survécut encore moins de temps à sa disgmce, et Pépin , tout-puissant en Lombardie , procura , de concert avec le pape Etienne III , qui vivoit encore , la couronne à Didier, qui avoit été général des armées d'Astolphe, et dont le pape lui avoit répondu, parceque Didier avoit promis de consommer la restitution com-

tendoit pas faire illusion à Pépin , au point de lui persuader que c*ëtoil saint Pierre en personne qui lui écrivoit ; c'étoit seulement une figure de mauviûse rhétorique et de mauvais goût que le pape avoit crue propre à toucher Pépin, et qui auroit du produire un effet tout contraire. Mais on ne peut s'empêcher de penser comme M. Fleury sur l'équivoque qui règne dans cette lettre : « Oti l'e'glise signifie, non Tas- » semblée des fidèles, mais les biens temporels consacres à Dieu ; où , «par le troupeau de Jésus-Christ, on entend les corps et non pas les «âmes; où les promesses temporelles de l'ancienne loi sont mêlées « avec les spirituelles de l'Évangile, et les motifs les plus saints de la «religion employés pour une affaire d'Etat, n

meiîcée par Astolphe. Les successeurs d'Etienne III sentirent aisément la nécessité de rester attachés à Pépin.

Il devoit être indifférent à Fempereur grec que l'exarchat et la pentapole fussent dans les mains des papes ou dans celles des Lombards , ou plutôt il devoit les aimer mieux entre les mains des papes ; c'étoit une barrière entre lui et les Lombards : mais Constantin Copronyme voulut essayer si ce Pépin , si libéral du bien d'autrui , ne pourroit pas être engagé , par des négociations et des présents , à restituer ce même bien à Fencien possesseur , ou à le partager du moins entre les empereurs et les papes ; il paroît que tel étoit l'objet d'une ambassade solennelle que l'empereur envoya vers ce temps à Pépin. Parmi les présents dont les ambassadeurs étoient chargés pour le roi, on remarqua sur-tout un orgue, la premier que l'on eut vu en France [a]. Le roi en fit présent à l'abbaye de Saint- Corneille de Compiégne.

De son côté , le pape Paul , frère et successeur d'Etienne III , connoissant le goût de Pépin pour tout ce qui concernoit le culte et la liturgie , goût qu'on appeloit alors amour des lettres j, lui envoya des chantres de l'église romaine , pour instruire ceux du palais [b]. Il lui envoya aussi quelques livres recherchés alors , et une horloge d'invention nouvelle , que les historiens appellent horloge nocturne. Jusque-la on ne connoissoit point de manière de mesurer le temps , qui ne dépendît du soleil ; on n'avoit point d'autres horloges que les cadrans solaires. Tout ce qu'on sait de cette nouvelle

[a] Annal. Metens, [h'\ Epist. Pauli ad Pipîn, Gôd. Gaf ol. 25,4^*

horloge, c'est qu'elle marquoit les heures la rluit comme le jour. La description qu'on nous en a laissée ne nous apprend point d'ailleurs si c'étoit une horloge de sable, ou d'eau , ou à roues. Pépin parut sensible à ces hommages que lui attiroient sa gloire et sa puissance. Les ambassadeurs grecs sur-tout furent très accueillis ; mais les empereurs n'obtinrent rien : le roi fut jaloux de faire jouir les papes du bienfait qu'ils tenoient de sa valeur et de sa générosité.

Ces héros impétueux se consumoient par le mouvement et la fatigue , et mouroient épuisés avant le temps; leur activité, qui accabloit leurs ennemis, les dévoroit eux-mêmes. Charles Martel mourut à cinquante ans; Pepin-le-Bref à cinquante-trois. Pépin de Héristal , plus modéré que son fils et que son petit-fils , et mêlant davantage le repos à Faction , paroit avoir rempli une plus longue carrière. Charlemagne , encore plus actif que son père et son aïeul , est , comme nous Pavons dit , le seul de nos rois , avant Louis XIV , qui ait passé soixante et dix ans : mais il fut donné à Charlemagne d'être extraordinaire en tout ; il avoit une force de corps qui tenoit du prodige , et qui le fait sortir de l'ordre commun.

Pépin est , à légard de Charlemagne , ce que Philippe, roi de Macédoine, avoit été à Pégard d'Alexandre. Quelque grands qu'aient été par eux-mêmes Philippe et Pépin , leur plus beau titre de gloire est d avoir été pères, Tun d'Alexandre, l'autre de Charlemagne; aussi mit-on pour tout éloge sur le tombeau de Pépin cette inscription :

Ci-{jît le père de Charlemagne,

inscription qui rappelle ce que Cicéron a dit du père de Caton , qu'il tire son nom de son fils , comme les autres tirent leur nom de leur père (i).

Pépin le-Bref , par son ardeur et ses talents pour la guerre , par son audace , par son activité , par le nombre , la qualité , le succès de ses expéditions , est si semblable à Charles Martel, qu'il est impossible de dire lequel des deux l'emporte comme guerrier : mais il étoit plus intéressant, plus juste, plus utile pour la religion et pour TÉtat d'arrêter , au sein de la France , le torrent des Sarrasins , prêt à inonder la chrétienté, que d'aller au-delà des Alpes écraser les Lombards, pour enrichir des pontifes , que cette puissance même rendit dans la suite trop ambitieux.

Convenons cependant que les réflexions de M. le président Hénault sur l'utilité de la puissance temporelle des papes méritent considération.

« Bien loin, dit cet estimable écrivain, d'être de l'avis « de ceux qui ont déclamé contre la grandeur de la cour «de Rome, et qui voudroient ramener les papes au « temps où les chefs de Féglise étoient réduits à la puis- « sance spirituelle, et à la seule autorité des clef s ^ je « pense qu'il étoit nécessaire, pour le repos général de « la chrétienté, que le saint-siége acquît une puissance

(i) M. Cato sententiam dixit ^ hujus nostri Catonis pater. Ut enim cœteri ex patribus ^ sic hic y qui lumen illud progenuit, ex filio est nominandus. De Offic. lib. 3, n. Ç>6,

«M. Galon ouvrit son avis. Je veux dire le père de notre Caton; car «de même que les autres hommes prennent leur nom de celui dont « ils ont reçu le jour, de même , on doit donner le nom de^on fils à « celui qui a produit une pareille lumière, n

« temporelle: tout doit changer en même temps dans « le monde, si Ton veut que la même harmonie et le « même ordre y subsistent. Le pape n'est plus, comme « dans les commencements, le sujet de Fempereur; de- « puis que Féglise s'est répandue dans Funivers , il a à « répondre à tous ceux qui y commandent , et par con- « séquent aucun ne doit lui commander ; la religion ne a suffit pas pour imposer à tant de souverains, et Dieu " ajustement permis que le père commun des fidèles «entretînt, par son indépendance, le respect qui lui est a dû : ainsi donc il est bon que le pape ait la propriété a d'une puissance temporelle , en même temps qu'il a « Fe\ercice delà spirituelle; mais pourvu qu'il neposséde a la première que chez lui , et qu'il n'exerce l'autre qu'a- « vec les limites qui lui sont prescrites. »

Nous ne prétendons rien opposer à ce morceau , pour le moins très ingénieux, et certainement très pensé, nous ne prétendons pas non plus l'adopter; nous disons seulement ( et ceci ne regarde plus l'opinion de M. le président Hénault), que, service pour; service et exploit pour exploit , le service rendu à toute la chrétienté pai' Charles Martel est préférable au service rendu aux papes seuls par Pepin-le-Bref.

C'est sous Pépin que l'asssemblée nationale et militaire, appelée autrefois le Champ-de-Mars , parcequ'elle se tenoit le premier mars à Fouverture de la campagne , fut remise au premier mai, parceque la cavalerie, devenue plus nombreuse dansles armées françaises , obligeoit d'attendre une saison plus favorable pour les fourrages.

Pépin sut éviter les fautes reprochées à son père, il daigna être plus habile , il ménagea plus les grands, et

sur-tout le clergé; il n'entreprenoit rien sans assembler des parlements; mais il fit périr Theudoalde, son cousin-germain , pour se dispenser de lui donner uu partage ; mais il est violemment soupçonné d'avoir fait périr Carloman et Griffon son frère ; il est convaincu d'avoir fait raser et disparoîtreles enfants de Carloman pour envahir leur héritage; il est convaincu d'avoir, par une violence odieuse , fait pendre l'oncle du malheureux Gaïffre, pour son attachement à son neveu. On ne trouvera rien de semblable dans la vie de Charles Martel ; il fit des fautes contre la politique ; Pépin le-Bref commit des crimes politiques.

Cependant Charles Martel est damné; un dragon noir, symbole de la noirceur de son ame, habite son tombeau, tandis que son corps est dans Fenfer, où le démon Ta transporté; et la mémoire de Pepin-le-Bref est en honneur dans l'église; c'est que Charles Martel dépouilloit le clergé, et que Pepin-le-Bref lenrichit.

Pépin voulut être enterré à la porte de Féglise de Saint-Denis, le visage contre terre, dans la situation d'un pénitent, pour expier, quoi? sans doute la mort de Theudoalde , de Carloman et de ses fils , de Griffon , de Rémistain, de Gaïffre? non, mais pour expier, dit l'abbé Suger , les usurpations de son père sur les ecclésiastiques [a\ C'étoit là le crime énorme qui épouvantoit encore , et plus que jamais, auboutde cinq siècles, et auprès duquel tous les attentats de la politique n'étoient rien ; c'étoit le crime de son père que Pépin expioit à l'heure de la mort ; il n'avoit rien à expier pour lui-^

[a] Suger, de administr, sua , c. 25 , ap. Duchesne, t. 4? p- 342. I. l5

même; la pentapole et Texarchat, domiés au pape, avoient tout purifié.

Telles étoient les mœurs et les idées que Charlemagne trouva établies à son avènement au trône, et elles avoient déjà fait du progrès en bien. On ne revoyoit plus, depuis un certain temps, ces violences monstrueuses des fils de Clovis , des fils de Clotaire I^*^, et de leurs femmes. L'horreur même qu'a voient causée ces violences , avoit ouvert, sous Clotaire II, un passage à des mœurs moins barbares.

Les ancêtres connus de Charlemagne étoient sûrement bien moins féroces que les rois guerriers de la race mérovingienne, et ce n'est pas la peine de dire qu'ils valoient mieux que les rois fainéants qu'ils détrônèrent. Charles Martel et les deux Pépins avoient même cette grandeur et cet éclat qui distinguent les héros ; les conquérants mérovingiens , au contraiie , n'étoient que des assassins terribles. Les crimes de pure férocité devenoient beaucoup plus rares ; mais on commettoit encore les crimes politiques ; on les commettoit même par système, c'est la plus ancienne comme la plus funeste des erreurs. On croit que le machiavellisme est la doctrine ou l'erreur des siècles éclairés , on se trompe, il appartient sur-tout aux siècles barbares ; c'est alors que le fort veut toujours opprimer, et le foible toujours tromper. Les peuples barbares possèdent dans un haut degré cette vile science de nuire , cette petite finesse stupide que l'empire de la routine , l'impuissance d'élever son esprit jusqu'à la raison, et son cœur jusqu'à la justice , font encore honorer du nom de politique. Quand il existera une politique, elle sera bien

simple, ce sera la justice, OU, encore mieux, la bie- faisance , qui est la justice suprême ; car il est souverainement juste de faire tout le bien dont on est capable. Ce bien ne sera peut-être pas rendu. Les partisans du système de paix pensent qu'il pourra Têtre , et que le bien doit avoir la vertu d'attirer le bien, puisque le mal a celle d'attirer le mal. Ils se flattent peut-être, ou plutôt ils flattent la nature humaine : mais supposons-la aussi ingrate qu'on voudra, du moins et à plus forte raison est-on bien sûr que ce mal , qu'on est toujours si empressé de faire , sera rendu au centuple. Pourquoi donc faire le mal? Quel intérêt, quelle politique peut prescrire le soin funeste d'assembler ainsi sur sa tête tous les fléaux de la haine et de la vengeance? Pourquoi saisir toutes les occasions de nuire à ses voisins , parcequ'ils ont saisi ou qu'on prévoit qu'ils saisiront toutes celles de nous nuire? Eh! consentons à donner l'exemple , commençons l'expérience du bien ; celle du mal est faite; nous savons ce qu'il a produit et ce qu'il produira : disons plus; Celle du bien même est faite. En effet, encore un coup, ouvrons nos annales; malgré notre système perpétuel de guerre, quiconque a voulu vivre en paix , y a vécu. Depuis la fondation de notre monarchie, on n'avoit pas encore compris que la paix pût jamais être un état permanent. Depuis Cuillaumele-Conquérant et Philippe T"^, on avoit encore moins compris que la France pût faire une paix solide avec les Anglais. Enfin saint Louis vint; il voulut la paix, et la paix avec l'Angleterre. Quel moyen employa-t-il ? la bienfaisance. Il remit aux Anglais tout ce que le droit rigoureux de confiscation avoit pu leur enlever sans

trop d'injustice 5 il conquit les cœurs en rendant des États. Le fruit de cette modération sans exemple fut une paix sans exemple aussi , une paix de trente-cinq ans entre les deux nations , une amitié sincère entre les deux rois, non pas seulement pendant son régne, mais encore pendant le régne entier de Philippe-le-Hardi son fils. Sous Edouard V et Philippe-le-Bel on reprit le système de guerre , et il subsiste encore , parceque Thumanité n'a pas encore achevé de payer le tribut qu'elle doit à l'erreur. Voilà ce qu'il faudra souvent redire aux hommes avant qu'ils le comprennent, plus souvent encore avant qu'ils le croient, et bien plus souvent encore avant qu'ils se conduisent en conséquence ; mais il ne faut pas leur épargner la répétition de ce qui est vrai et utile, il ne faut pas sur-tout craindre pour soi-même les inconvénients de cette répétition, ni mettre son amour-propre d'auteur en jeu, quand il s'agit des droits de la raison et des intérêts de l'humanité. Entrons dans l'histoire de Charlemagne.

FIN DE l'introduction.

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