‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 22 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Guerre d'Aquitaine, et autres événements arrivés depuis la mort de Pepin-le-Bref jusqu'à celle de Carloman, et jusqu'à la réunion de la France sous l'autorité de Charlemagne.

Charlemagne (i) 5 en qui Tépithéte de grande qu il a si bien méritée, tant au physique qu'au moral, est confondue avec son nom propre dans ce nom de Charlemagne ( Carolus Magnus ) ^naquit, suivant l'opinion la plus commune , au château dlngelheim , près de Mayence , le 26 février, quelques uns disent le 2 avril ,

(i) Nous lui donnerons par-tout ce titre distinctif , qui ne lui fu^ donné que lorsque plusieurs souverains du nom de Charles eurent régné, soit en France, soit dans l'Empire.

23o HISTOIRE

de Fan ']\2. Plusieurs autres villes de la Gerroanie, Charlebourg près Munich , Carlstat en Franconie , Liège, Aix, qui n'avoit point encore alors le surnom de la Chapelle, se sont disputé l'honneur de lui avoir donné la naissance, comme autrefois plusieurs villes grecques à Homère; car, après la mort, tous les titres de gloire sont égaux , et le souvenir des grands hommes en tout genre se perpétue également.

On ne sait rien de Fenfance de Charlemagne, ni de son éducation : il paroît, par la difficulté d'écrire qu'il eut toute sa vie , et qu'il s'efforça inutilement de vaincre, parcequ'il s'y prit trop tard, que cette éducation avoit été négligée, ou du moins qu'elle avoit eu pour objet les exercices du corps plus que l'instruction. Ce qui concerne cette difficulté d'écrire sera discuté dans une dissertation particulière.

L'histoire parle pour la première fois de ce prince dans le temps du voyage du pape Etienne III en France [a], Charles fut envoyé à sa rencontre; il fut sacré et couronné par ce pontife avec Pépin son père , Berthe sa mère, et Carloman son frère [è]; les autres fils qu'avoit eusPepin-le-Bref, ou étoient morts de son vivant, ou s'étoient faits religieux, ou sont inconnus.

Charles fit ses premières armes sous son père, contre Gaïffre, duc d'Aquitaine, en 761, étant alors âgé de dix-neuf ans.

A l'exemple de Pépin de Héristal et de Charles Martel, Pepin-le-Bref avoit fait, entre ses deux fils, le partage de ses Etats; mais il y a quelque difficulté à conci-

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lier sur ce partage , soit les récits des historiens contemporains comparés entre eux, soit ces divers récits avec les faits; c'est la matière d'un mémoire de M. de La Bruère, lu à l'académie des belles-lettres, le 9 avril 174^, et qu'on peut voir à la suite de son Histoire de Charlemagne. Il en résulte qu'Éginard et le continuateur de Frédégaire, tous deux auteurs contemporains, sont en contradiction formelle , Éginard donnant à Gharlemagne la Neustrie , et à Carloman FAustrasie; et le continuateur de Frédégaire, FAustrasie à Gharlemagne, et la Neustrie à Carloman. Il en résulte de plus que Fune et Fautre opinion est contredite par des faits et par des monuments. Nous ne nous engagerons pas davantage dans Fexamen de ces difficultés; le mémoire de M. de La Bruère , le peu de durée de la vie de Carloman, et la prompte réunion de toute la monarchie française sous l'autorité de Charlemagne, nous en dispensent.

Charles et Carlqman furent couronnés le même jour ( 9 octobre 768 ), Charles à Noyon, Carloman à Soissons.

Carloman parut mécontent de son partage; quel qu'il fût , ce mécontenteuient , fondé ou non , mit entre les deux frères une froideur qui n'alla point jusqu'à une rupture ouverte, mais dont on vit quelques effets dans l'expédition d'Aquitaine , la seule que Charlemagne ait eue à faire du vivant de son frère.

Nous avons vu que Pepin-le-Bref avoit réuni FAquitaine à la couronne, à la mort du malheureux Gaïffre [a], dont le père, nommé Hunaud, s'étoit fait moine. Ce

[a] Eginard. vit. Carol. et xinnal. Annal. Loisel. Metens. et al.

!l32 HISTOIRE

Hunaud étoit un esprit inconstant, qu'un léger dépit d'avoir été battu par les princes français, et un léger remords d'avoir fait crever les yeux à Hatton son frère, avoient jeté imprudemment dans le cloître. Le seul sentiment qui fût profond dans son ame, étoit l'ambition ; elle ne tarda pas à éclater par des regrets et des retours vers le siècle. A la mort de Pepin-le-Bref , il s'attendoit à voir renaître dans le royaume les mêmes divisions qui l'avoient décliiré à la mort de Charles Martel, et à celle de Pépin de Héristal. Dans cette espérance, il sort de sou cloître au bout de vingt-quatre ans, se montre aux peuples de l'Aquitaine; et, soit qu'il eût su s'en faire aimer dans le cours de son administration, soit que le désir qu'ont tous les peuples d'avoir un souverain particulier, et de former un État à part qui rassemble sur soi tous les soins du gouvernement, lui tînt lieu d'amour de leur part, ils parurent seconder ses viies; en peu de temps il eut une armée, et fut en état d'annoncer ses prétentions. L'Aquitaine étoit dans le partage de Charles; mais les deux princes avoient un intérêt égal de s'unir pour réprimer de telles entrieprises , qui pouvoient regarder tantôt Fun , tantôt l'autre. Carloman parut d'abord voir ainsi ses intérêts. Dans une entrevue qu'il eut à ce sujet avec son frère , il consentit de le suivre à l'expédition d'Aquitaine : en effet, ils partirent ensemble; mais dans la route, soit par quelque mauvais conseil , ou par une jalousie secrète qu'inspiroit à Carloman la supériorité manifeste de son frère, il le quitta brusquement , relira ses troupes , et regagna les provinces de son partage, laissant à Charles tout l'embarras de cette expédition; c'étoitlui en laisser toute la

gloire. Dès que Charlemagne parut, l'Aquitaine reconnut son maître [a]; la rapidité avec laquelle il s'étoit élancé sur cet État ( car l'activité qui avoit distingué Charles Martel et Pepin-le-Bref parmi tous les guerriers étoit, pour ainsi dire, exagérée en lui, et tenoit de la magie et du prodige ) ; l'assurance avec laquelle il marchoit au milieu de ce peuple ennemi , comme un roi parmi ses sujets , et un père parmi ses enfants; un mélange adroit de clémence et de fermeté, l'extérieur le plus avantageux, la figure et la taille des héros , des manières à-la-fois imposantes et aimables, la brillante affabilité de César , la majesté qu'eut dans la suite Louis XIV, avec une simplicité qui Peut embellie; des traits fiers et doux, pleins de feu et de grâce, un air d'audace, de force et de bonté [b]; enfin, les trois Pépins et Charles Martel renaissant en lui avec plus d'éclat et de grandeur, tout annonçoit un prince né pour commander aux hommes, pour conquérir les empires, et pour subjuguer les cœurs. Charles ne prit contre les Aquitains d'autres précautions que de faire bâtir sur la Dordogne un château fort, qui s'appela Franciac^ c'est-à-dire château des Français : on Fappelle aujourd'hui Fronsac^ nom dans lequel, à travers la corruption , il est aisé d'apercevoir la prononciation et la signification primitives.

Hunaud chercha en vain les asiles les plus secrets pour s'y cacher, il n'en trouva point qui pussent le dérober au vainqueur. Les menaces de Charlemagne avoient effrayé, ses bienfaits avoient séduit : Hunaud

[a] 770. [b] Freherus, cle staturâ Caroli Magniimperatoris.

lui fut livré. Il fut enfermé. Ce n'étoit peut-être pas user d'une justice trop rigoureuse envers un homme qui s'étoit lui-même enfermé volontairement dans un cloître pour toute sa vie, et qui n'en étoit sorti qu'en violant ses vœux, et que pour exciter des troubles.

Mais il faut avouer, i® que la confiscation faite par Pépin de l'Aquitaine sur le malheureux Gaïffre pouvoit n'être pas fort juste, et que Hunaud vengeoit son fils; 20 que pour avoir Hunaud en sa puissance, il en coûta au jeune Charles d'exiger un crime , et un crime honteux. Hunaud s'étoit réfugié chez Loup P% duc de Gascogne, son neveu, fils de Hatton; Loup avoit obligation de son duché à Charlemagne , et ne pouvoit le conserver sans son agrément. Charlemagne le lui avoit donné en bénéfice , c'est-à-dire à titre de fief mouvant de la couronne : Charlemagne se servit de l'ascendant que ces titres de bienfaiteur et de suzerain lui donnoient sur le duc, et sur-tout de la terreur qu'il étoit en état de lui inspirer, pour exiger qu'il lui livrât son oncle (i) : à la vérité , cet oncle avoit fait crever les yeux à Hatton, père de Loup F"^; mais cet ancien crime, et les divisions qui en avoient été la cause et l'effet , sembloient expiés par le repentir et par le temps ; et l'intérêt général de la maison d'Aquitaine en avoit réuni les différentes branches , puisque Loup V avoit donné Adèle, sa fille unique, en mariage à Gaïffre son cousin, €t puisqu'enfin c'étoit chez Loup V que Hunaud, dans

(i) Presque tous les auteurs modernes ont confondu ce Loup P**, fils de Hatton et neveu de Hunaud, avec Loup II, fils de Gaïffre et petit-fils de Hunaud ; ils ont cru que Hunaud avoit été livré par son petit-fils, ce qui seroit encore plus affreux.

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sa fuite, cherchoit un asile : cependant le -lue Loup eut la lâcheté d'obéir à un ordre qu'il étoit également affreux et de donner et d'exécuter. On voit par cet exemple , et on verra trop souvent dans la suite de cette histoire, ce que peu vent, même sur des âmes vertueuses, Fesprit de guerre et les maximes barbares qu'il introduit sous le nom de politique. Tel fut le triste tribut que Charlemagne paya aux erreurs de son siècle. Entraîné par les principes machiavellistes qu'il trouvoit établis , il n'osoit en croire son cœur qui les désavouoit.

Un autre événement dont Carloman fut témoin, et qui est de la plus grande importance pour les suites qu'il eut, est le mariage de Charlemagne avec Hermengarde, ou Désidérate, ou Berthe, selon quelques auteurs , fille de Didier roi des Lombards [a]. Didier étoit créature d'Etienne III et de Pépin, mais il n en étoit pas plus l'ami des papes; un roi des Lombards ne pouvoit Têtre. Les Lombards regrettoient trop la pentapole et l'exarchat qui leur avoit été si injustement et si violemment arrachés. Didier en avoit déjà recouvré quelques parties, à la faveur de divers troubles qui s'étoient élevés dans Rome, et qu'il y avoit ou fait naître ou fomentés. A la mort du pape Paul V% frère et successeur d'Etienne III, une faction, supposant apparemment que les papes étant devenus princes temporels, des laïcs étoient désormais susceptibles de cette dignité, avoient mis un laïc (i), nommé Constantin, sur la chaire de saint Pierre. Cette nouveauté profane blessa les yeux du

(i) Il se fit tonsurer et consacrer par force.

peuple de Rome , il se souleva , et Constantin eut les yeux crevés : une élection [)ius canonique mit en sà place le pape Etienne IV;c'étoitlui quioccupoitle saintsiége à Tavénement des princes Charles et Cailoman^ il avoit de fréquents démêlés avec Didier , qui avoit quelquefois sur lui un ascendant bien singulier. Etienne IV avoit envoyé en France Sergius, trésorier de Téglise romaine , fils de Christophe , primicier de la même église, pour demander à Pépin du secours contre les Lombards. Sergius, en arrivant en France, trouva que Charles et Carloman avoient succédé à Pépin; il les fit entrer aisément dans les dispositions de leur père à l'égard du saint-siége. Les deux princes envoyèrent chacun un commissaire avec quelques troupes, pour prendre connoissance de Fétat des affaires deFltalie, et secourir le pape, s'il en étoit besoin. Itliier, commissaire de Charlemagne, remplit sa mission en pacifiant quelques troubles , et en faisant rendre au pape quelques places; Dodon , commissaire de Carloman, resta auprès du pape, pour le servir selon les conjonctures. Le pape n'étoit que trop bien servi par ses deux amis, Christophe et Sergius, auxquels il étoit redevable de son exaltation , et qui , plus zélés encore que lui pour la grandeur temporelle du saint-siége , ne cessoient de presser Fentière exécution des promesses d'Astolphe et de Didier. Ce dernier prince, fatigué et irrité d'un zcle si incommode, entreprit de perdre ces deux ministres, et il y réussit. Il mit dans ses intérêts Paul xifiarte, camérier du peuple , jaloux du crédit de Christophe et de Sergius, et prêt à tout faire pour leur nuire. Cet homme, apparemment séducteur habile , parvint à les rendre

suspects au pape , et à lui faire craindre de leur part le sort de l'antipape Constantin. Etienne, par l'effet des suggestions d'Afiarte, poussa Faveuglement jusqu'à s'unir avec Didier , et accepter le secours de cet ennemi contre ses deux plus fidèles sujets. Christophe et Sergius n'ignoroient pas les intrigues d'Afîarte et de Didier, ils en instruisirent Dodon , et implorèrent son appui ; ils apprirent que, sous prétexte de faire un pèlerinage au tombeau de saint Pierre, Didier alloit paroître aux portes de Rome avec une armée : effrayés alors de leur danger, ils prennent toutes les précautions qu'exige leur sûreté. Dodon leur donne sa foible troupe, qu'ils grossissent comme ils peuvent de quelques soldats rassemblés à la hâte ; Didier arrive au tombeau de saint Pierre , et fait prier le pape de s'y rendre; Christophe et Sergius n'ayant pu détourner le pape de ce projet, profitent du temps où il confère avec Didier, pour tenter un coup de désespoir; ils entrent à main armée au palais de Latran avec Dodon , pour enlever leur ennemi Paul Afiarte. Dans ce moment même le pape rentroit dans ce palais, au retour de sa conférence avec Didier, qui avoit beaucoup augmenté sa prévention contre ses deux ministres : il voit son palais investi, il ne doute pas qu'on n'en veuille à sa vie, il croit voir l'exécution de tous les complots qu' Afiarte et Didier lui ont fait craindre; il retourne chercher un asile auprès de Didier, d'où, par le conseil de ce prince , il mande aux deux ministres, ou de venir le trouver, ou de se retirer dans un couvent. A cet ordre, qui annonçoit Christophe et Sergius comme rebelles, le peuple les abandonne; et la foible troupe de Dodon , qui lui-même n'étoit plus en

sûreté, ne pouvant plus les secourir, ils sont réduits à chercher leur salut dans la fuite : mais toutes les avenues étoient gardées ; ils sont pris , et conduits au pape, c'est-à-dire livrés à Didier et à Paul Afiarte. On creva les yeux au père, qui en mourut au bout de trois jours; le fils fut étranglé en prison : tel fut le prix de leurs services et de leur zélé.

Didier, pour mieux tromper le pape, n'avoit pas manqué de jurer de nouveau sur le corps de saint Pierre qu'il consommeroit incessamment l'exécution du traité de Pavie. Le pape doutoit si peu de sa bonne foi , que, regardant comme fait ce que Didier avoit promis, il s'empressa étourdiment de mander au roi Charles et à la reine Berthe sa mère que Didier ai^oit tout restitué; que le saint-siége n'avoit point d'ami plus précieux; que le pape lui devoit la vie, n'ayant échappé que par ses avertissements, ses conseils , et sa protection généreuse, à une conspiration tramée par Christophe, Sergius et Dodon (i). Lorsque les Lombards se retiroient , le pape fit rappeler amicalement à Didier sa promesse de restitue!^ promptement les biens appartenants au saint-siége. « Que parle-t-il, répondit Didier, de restitution et de « biens de saint Pierre? Ne lui suffit-il pas que je Taie délift vré de deux traîtres quimenaçoient sa vie Pet prétend- « il qu'un tel service soit compté pour rien? S'il est si « peu sensible aux bienfaits , qu'il songe au moins à « ses intérêts, et qu'il sache prévoir un avenir prochain. « Croit-il que Dodon traité en ennemi , que les droits « du patriciat violés en sa personne , n'attirent pas bien-

(i) God, Carol. Ep, 46.

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ii tôt sur Rome la haine et les armes de Carloman? Lui reste-t-il alors d'autre défenseur que moi, et ne sent-il « pas que, pour lui avoir été utile, je lui suis devenu né- « cessaire? » Etienne vit enfin l'abyme où il étoit tombé , il vit qu'il avoit lui-même égorgé ses amis, et armé ses ennemis ; il conçut la profonde malice de Didier. Il écrivit aux princes français, pour les engager, en qualité de patrices, à s'armer, comme leur père, en faveur du saint-siége , contre les Lombards , « et à n'en pas croire « les gens malintentionnés qui pourroient leur dire que « Didier avoit restitué les biens de l'église (i). » Ces gens malintentionnés, c' étoit lui-même; et cette petite réticence et ce petit détour, pour ne pas avouer qu'un pape s'étoit laissé tromper, n'avoit rien d'adroit.

Ce fut vers ce temps qu'Etienne apprit avec effroi le projet que la reine Berthe, mère des deux princes, avoit formé de marier son fils aîné avec la fille du roi lombard; Berthe avoit sur ses fils un empire absolu , qu'elle n'employoit qu'à entretenir la paix entre eux et avec leurs voisins; elle voyoit avec transport , dans ce mariage , la pacification générale qui alloit être son ouvrage. La France, devenue, sous Pépin, ennemie des Lombards en faveur du saint-siége, alloit prendre le rôle plus noble et plus utile de médiatrice. Didier, devenu beau-père de Charles , ne pourroit lui refuser de donner satisfaction au pape. Le roi de France , le patrice de Rome, devenant le gendre du roi des Lombards , étoit le gage et le garant d'une paix indissoluble entre la cour de Rome et celle de Pavie.

(i) Cod, Carol. Ep. 47.

^^O HISTOIllE

D'un autre côté, Carloman, déjà si jaloux de son frère, et entretenu dans cette jalousie par les intrigues de Didier ( intrigues très accueillies à la cour de Carloman ), seroit ramené aux sentiments de la nature par celui même qui l'en écartoit, et qui auroit intérêt au contraire à maintenir l'intelligence entre les deux frères, pour étendre son influence sur la France.

Enfin, Tassillon, duc de Bavière, cousin-germain des princes français et leur vassal, n'avoit pas pour eux tout l'attachement qu'il leur devoit : on connoissoit une des raisons de cette inimitié secrète, qui s'étoit déclarée dès le régne de Pépin, comme nous le verrons dans la suite ; Tassillon éioit gendre de Didier, dont la politique avoit été jusqu'alors de susciter des ennemis et des embarras aux rois de France , pour les détourner des affaires de l'Italie. Par le mariage projeté, Tassillon devenoit beau-frère d'un des rois ses cousins , et tenoit à tous les deux par un lien de plus, par ce même Didier, jusqu'alors principe de discorde entre eux.

Telle étoit la perspective qui s'offroit aux regards enchantés de Berthe. Pour étouffer ces haines, pour préparer ces nœuds, l'active et bienfaisante reine venoit de courir en Alsace, en Bavière, en Italie, négociant par-tout, et par-tout inspirant la paix. Le pape Etienne, dont les idées n'étoient ni si pacifiques, ni si étendues, ne voyoit que son protecteur s'unissant à son ennemi; il ne négligea rien pour traverser cette alliance; il avoit un prétexte qu'il fit bien valoir. Charlemagne avoit une espèce d'engagement , que la nation ne paroît pas avoir regardé comme un vrai mariage , avec une femme nommée Himiltrude , dont il avoit même un fils. Cet

DE CHARLEMAGNE. 2/^t

obstacle, qui d'après les usaf^es du temps , pouvoit être facilement levé par un divorce, ou par d'autres moyens (i) , n'arrêtoit ni la reine Berthe, ni le roi lombard, ni Charlemagne lui-môme, qui ne tenoit plus à

(i) Au sujet de ce mariage de Charlemagne avec la fille de Didier, fait au mépris d'un premier mariage, l'abbé Velly s'est plaint de la morale relâchée du concile de Verberies sur les mariages. « On y voit, « dit-il, des maximes et des décisions qui donnent de mortelles attein- « tes à l'indissolubilité de l'union la plus sacrée dans les idées de la « politique et de la religion. »

En effet, dans ce concile, tenu en 752, et où assistoit Pepjin-le- Bref, on trouve les décisions suivantes :

«Une femme dont le mari a eu commerce avec sa belle-fille peut «se remariera un autre, pourvu qu'elle n'ait point eu elle-même de «Commerce avec son mari, depuis qu'elle a été instruite de cet in- « ceste. »

Si aliquis cum filiastrâ sua manet, nec matrem , nec filiam ipsius potest ka^

bere attamen uxor ejus, si ita voluerit, si se continere non potest , si postea-

quàm cognovit <^ubd cum filiâ suâ vir ejus fiat in oduUerio , camale commercium cum eo non habet , nisi voluntate abstinet, potest alio nubere. Canon 2 du conc. de Verberies , tome I des Conciles des Gaules du P. Sirmond.

«De même, le mari d'une femme qui a eu commerce avec son beau- « fils peut se remarier à une autre, quoiqu'il soit mieux de s'abs- « tenir. »

Sifilius cum novercâ suâ, uxore patris sut, dormierit,.,.. ille vir, si vult, potest aliam uxorem babere , sed meliîts est abstinere. Can. 10.

«Un mari absent de sa femme par nécessité peut en épouser une « autre, moyennant une pénitence. »

Si quis necessitate inevitabili cogente in alium ducatum , seu provinciam fugerit;.... ille vir.... si se abstinere non potest, aliam uxorem cum pcerdtentiâ potest accipere. Can. 9.

«La femme qui, pouvant le suivre, cùm valet et potest , ne le suit «c pas, ne peut se remarier du vivant du mari; d'où il résulte que, « si quelque force majeure empêche en pareil cas la femme de suivre « son mari , elle peut se remarier. »

Toutes décisions qui peuvent aujourd'hui paroître assez étranges, I. 16

r>Ji2 MiSTôîr.r:

ce lien; le pape, dans nne lettre très curieuse [a], et qui existe, insiste fortement sur 1 indissolubilité des nœuds du mariage (i) ; et pour toucher par un endroit sensible les princes Charles et Carloman, à qui cette lettre est adressée en commun : « Souvenez- vous, leur «dit-il, que le pape Etienne 111, mon prédécesseur, « empêcha Pépin de répudier votre mère (2). » Il insiste bien davantage encore sur l'indignité prétendue de cette alliance ; il assure que toutes les Lombardes sont puantes, lépreuses, dégoûtantes; que le peuple lombard est ennemi de Dieu et des hommes ( il Fétoit des papes ) : il dit que ce peuple n'est pas compté parmi les nations (3)^ il éprouvoit alors le contraire ; er, comme s'il eût été question d'épouser une idolâtre , et non pas une catholique : « Quelle monstrueuse alliance, s'écrie « le pontife , entre la lumière et les ténèbres ! quelle sou ciété du fidèle avec Finfidèle (4)! Les Françaises, dit- « il, sont si aimables! aimez-les, c'est votre devoir (5). »

[a] Epist 4'>') i^ Co^- Gaiolin.

(i) Impiurn est alias accipere uxores super eas, quas primiius vos certum est act;e pisse.

(2) Mementote hoc prœcellentissimi Jilii , qnod sanctœ recordationis prcedeccssor noster dominus Stephanus papa , excellenlissimœ memoriœ , genitorem vestrum obtestatus est, ut nequaquam prœsumerct dimiltere dominam et c/enitricem vcstram, et ipse.... obtempcravit.

(3) Ilœc propriè diabolica immisso est.... quœ est talis dcsipientia , qubd vcslra prœctara Francorum gens.... perjidâ ac fietentissirnâ Langobardorum gente pollua^ tur, quœ in numéro gentium nequaquam computatur , de cujus natione et leproso^ rum genus oriri certum est.

(4) Quee enim socictas lacis ad tenebras , aut quœ pars fidcli ctim infidèle?

(5) Accipientcs sicut prœclari et nobilissimi reges de càdcm vcstrâ patriâ, sciUret ex ipsâ nobilissimâ Francorum gente pulclierrimas conjngcs , et earum vos oport^t (tmori esse adnexos.

ïl prétend qu'il n'est pas permis aux princes d'épouser des étrangères (i); il cite aux princes français l'exemple de leur père , de leur aïeul , de leur bisaïeul , qui tous avoient épousé des Françaises; il leur allègue sur ce point l'autorité du roi leur père, qui, pressé par l'empereur Constantin Copronyme (2) , de donner eu mariage à son fils la princesse Gisèle, sœur de Charles et de Carloman, avoit répondu qu'une alliance étrangère luiparoissoit illégitime, et sur-tout qu'il ne vouloit point faire une chose désagréable au saint-siége. Or cette même Gisèle, on vouloit alors la donner en mariage au prince Adalgise, fils de Didier.

Il finit par lancer tous les anathèmes et toutes les foudres de Téglise contre quiconque , après ce charitable avertissement , pourroit encore s'occuper d'un pareil projet , et il leur promet le paradis , s'ils se rendent à ses remontrances (3).

(i) Et certe non vobis licet.... extraneœ nationis consar\guhùtate immisceri. Etenim nullus ex vestris parentibus , scilicet neque avus vcster , necpte proavus , sed nec vcster g enitoVy ex alio regno, vel extrnneâ natione conjugem accepit....

Itaque et hoc peto ad vestri referre studere memoriam , cb qiibd dum Constantin nus imperator uitebatur persuaderp. sanctœ memoriœ miiissimo vestro (jenitori ad occipiendum conjugio fdii sui g er manant vestrarn nobiUssirnarn G>jjiU;m, ncquê vos ali(^ nationi licere copulari , sed nec contra voluntatera apostoiicœ Sedis pontificum quoquo modo vos audere peragere.

(2) On sait que cet empereur, dont il sera beaucoup parlé dans la suite, fut surnommé Copronyme ^ de Ko^foç ^ fuiiiier, ordure, et ovoyu^ nom , parcequ à son baptême il souilla les fonts baptismaux.

(3) Et si quis , quod non optamus , contra hujusmod. nostrœ adjuratiords atque exhortationis seriem agere prœsumpserit , sciât se auctoritate domini mei beati Petri apcstolorum principis , anathematis vinculo esse innodùtitm, et à regrto Dti cdienum , atque cum Diabolo et ejus atrocissimis pompis et < œteris irupiis , œternis incendiis concremandum. Al vero qui cbservator et custos istius nostr.:e exhortatiQ"

^44 inSTOIRE

Ce zèle parut excessif, et ne parut pas assez pur; on n'y eut point d'é(jard en France; on se contenta d'enfjager Didier, en faveur de cette alliance, à remettje au pape quelcpes unes des places qu'il retenoit de Fexarcliat et de la pentapole [a\ ; car on jugea que c'étoit ]à la lèpre dont la nation lombarde étoit frappée , et le mariage se fit ; mais le pape fut vengé par ce mariage même. Charlemagne n'aima point sa nouvelle épouse ; quelques infirmités secrètes qu'il lui trouva Ten dégoûtèrent d'abord ; il la répudia , quoique la reine Berthe l'eût fait jurer , sous la garantie de plusieurs seigneurs français , de ne la point répudier , et il épousa Hildegarde , qui étoit d'une famille noble de la nation des Suéves [b\ Adhelard , cousin-germain de Charlemagne , trouva sa conduite si injuste en cette occasion, qu'il quitta la cour, et se retira mécontent dans son abbaye de Corbie. Berthe vit avec douleur détruire son ouvrage , et dissiper ses espérances. C'est le seul chagrin , dit Éginard , que son fils lui ait donné dans sa vie. Gisèle n'épousa point Adalgise , elle se fit religieuse , et fut abbesse de Chelles.

Didier ne pardonna jamais à la France l'affront fait à sa fille. Carloman , qui entretenoit toujours avec lui d'étroites correspondances , mourut au château de Samancy ou Samoucy , près de Laon, le 4 décembre 771, âgé d'environ vingt ans [c]. Sa mort délivra la France de la crainte des orages dont sa jalousie contre son frère la

nis extiterit, cœlestibus benedictionibus , à Domino Deo nostro illustratiis , œternis prœmiorum gaudiis, cum omnibus sanctis et electis Dei, particeps effici mercatur.

[a] Ann. Petav. Chron. Mois.

\b] 771. [c] Pasch. RadJjert, Yil. S. Adelh. E^nn. Vit. C^ïqU

menaçoit ; il laissoit deux fils en bas âge , Pépin et Siagre; mais les Français, accoutumés à être conduits aux combats par les Pépins , les Charles Martel et les Charlemagne, ne vouloient plus être gouvernés par des enfants, ou , sous leur nom, par des femmes et des favoris : on vit alors un mémorable effet de ce grand art de plaire et d'imposer, dont la nature avoit doué Charlemagne, et de la réputation qu'il avoit déjà de gouverner avec grandeur, avec justice, et avec sagesse. Les grands des États qui avoient été du partage de Carloman , allèrent trouver Cliarlemagne à Carbonnac (i) , où il tenoit un parlement, et le reconnurent solennellement pour leur roi. Jusque-là, on peut encore peut-être { d'après le mélange de droit électif et de droit héréditaire qui paroit avoir eu lieu sous la seconde race) ne pas regarder Cliarlemagne comme un usurpateur : il obéit au vœu national , il reçoit avec reconnoissance une couronne, présent que lui font tous les cœurs; voyons quelle sera sa conduite envers les fils de Carloman.

Il fut dispensé d'en avoir une pour le moment ; Gerberge , leur mère , veuve de Carloman , effrayée de la conformité de leur situation avec celle des fils de cet autre Carloman leur oncle, fils de Charles Martel, et ne doutant pas que Charlemagne n'en usât à leur égard comme Pepin-le-Bref en avoit usé à l'égard des autres, se hâta de lui épargner ce crime, et s'enfuit avec eux hors de France ; elle se réfugia chez le roi de Lom-

(i) Ou Gorbeni, près de Laon. Ou dit <|ue nos rois y envoient à leur sacre une offrande pour obtenir, par l'intercession de saint Marconi, patron du lieu, le privilège de (guérir le? écrouelies.

bardie , asile indiqué à tous les ennemis de la France , par le ressentiment que conservoit ce prince de Taffront que sa fille y avoit reçu.

Dans le même temps , le duc d'Aquitaine , Hunaud , échappé de sa prison , se retira aussi à la cour de Didiei, ainsi que divers seigneurs des États de Carloman, qui n'avoient point approuvé la démarche que les autres avoient faite de se soumettre à Charlemagne.

Voilà donc contre Charlemagne , non seulement un grand orage , mais encore un grand intérêt ; une veuve abandonnée par les sujets de son mari , une mère désolée, des orphelins dépouillés, des grands proscrits pour leur fidèle attachement au sang de leur souverain , un père , un roi outragé dans une fille innocente ; un aventurier , que les vicissitudes mêmes de sa destinée ren~ doient intéressant , réclamant Théritage de son fils , le patrimoine de son père (i) ; tous ces infortunés unissant leurs haines , leurs efforts , et leurs ressources ; voilà ce qu'un juste ressentiment armoit alors contre la fortune de Charlemagne ; mais il réunissoit à vingt-neuf ans toute la monarchie française.

(i) Hunaud , fils du duc Eudes , et père du duc Gaïffre , Gaiffre eu

Vaifre.

DE CHAKLEMAGNE.

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