GERMANIE
Ces nations germaniques , pour avoir une origine commune avec les Francs qui avoient subjugué la Gaule , n'en étoient que plus leurs ennemis. Les Francs n'avoient pas tous passé dans la Gaule, une partie étoit restée en Germanie ; mais cette partie étant trop foible pour résister aux autres peuples barbares qui s'einpressoient de venir occuper les pays que le départ des Francs laissoit vacants , s'étoit incorporée avec eux ; car il faut concevoir qu'il y avoit une tendance conti-
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tiuelle , et comme un courant et un flux constant de la Scandinavie {la fabrique des nations j, comme Tappeloit Jornandès) vers la Germanie, et de la Germanie vers des climats plus doux, tels que la Gaule, Tltalie, et FEspagne , et que les nations barbares pesoient les unes sur les autres, et s'entre-poussoient , pour ainsi dire, toujours dans ce sens. Cependant, par un mouvement contraire, les rois ambitieux des Francs, qui avoient passé le Rhin et s'étoient établis dans la Gaule , voulurent conserver les établissements qu'ils avoient eus au-delà de ce fleuve; ils vouloient acquérir, et ne vouloient point perdre : mais tout empire qui s'étend se relâcbe et se divise; les nations trans- rhénanes voulurent être indépendantes. C'est à combattre cette indépendance et subjuguer ces nations, qu'ils regardoient comme rebelles ou comme usurpatrices , qu'on voyoit les premiers rois d'Austrasie , enfants de Clovis, perpétuellement occupés. Ces peuples ne se bornoient pas toujours à la défensive , ils faisoient de fréquentes incursions en France, et, suivant leurs différents succès , ils s'enrichissoient par le butin , ou ils étoient forcés de payer un tribut. Quand on leur avoit imposé ce tribut , ils le payoient Tannée où ils avoient été battus, et le refusoient Tannée suivante, ou prévenoient même par une nouvelle incursion la demande qu'on pouvoit leur en faire. On auroit beaucoup gagné à leur laisser cette indépendance , dont ils étoient avec raison si jaloux , et à se contenter de réprimer leurs courses par des barrières, par des forteresses , par tous les obstacles et toutes les ressources d'une guerre défensive. C'est une grande vérité qui échappa , même à (^harle-
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magne, et dont Tignorance , en ne lui laissant que la triste ressource de vaincre perpétuellement et toujours sans fruit , le jeta dans des violences et des cruautés qui sont une tache à sa mémoire»
A la tête de ces indomptables nations germaniques étoient les Saxons , dont nous avons déjà parlé plusieurs fois , grande puissance qui s'étendoit vers le nord, du Rhin jusqu'à TElbe , et même au-delà vers lOder , en s'avançant toujours plus ou moins vers le midi de ia Germanie, où ils rencontroient les possessions que les Francs avoient conservées , ou plutôt qu'ils avoient conquises, telles que la Franconie, la Thuringe , le Palatinat du Rhin, la Suéve ou pays de ces Allemands battus autrefois par Clovis à Tolbiac, puis par Charles Martel , Carloman et Pépin , et alors soumis aux Français.
Les Saxons, tributaires des Français sous Thierry et ses enfants, avoient toujours profité des divisions des princes mérovingiens pour attaquer la France. Soulevés en secret par Childebert contre Clotaire I, son frère lorsque celui-ci , fut devenu roi d'Austrasie par la mort de Théodebalde , ils s'étoient révoltés , tandis que Clotaire étoit occupé loin d'eux ; mais ce qui distingîie les guerriers de ce temps , et sur-tout les Français , c'est la célérité , c'est Fart de franchir en un instant des espaces immenses, et d'arriver où on ne les attend pas ; Clotaire les surprend et les taille en pièces , ils se soumettent; Clotaire s'éloigne, ils se soulèvent une seconde fois ; Clotaire revient écumant de colère , et jurant qu'il va exterminer cette nation turbulente; les Saxons intimidés font des soumissions si fortes et
des offres si avantageuses , que Clotaire consent de leur pardonner; son arinée n'y consent pas, et se révolte, parcequ'on veut rempêcher de combattre : Clotaire est insulté par ses propres soldats , et forcé de les mener au combat: cette ardeur indocile des Français et le désespoir des Saxons changent la fortune; ceux-ci remportent la victoire la plus complète ; les Français sont réduits à demander et à recevoir la paix , en subissant les mêmes conditions auxquelles les taxons s étoient soumis, et qui avoient été rejetées.
Les Saxons accompagnèrent les Lombards à la conquête de ritalie : à leur retour, ils firent une irruption en Provence , où ils furent battus par le patrice Mummol, général du roi Contran , et le plus grand lioinme de guerre de ce temps ; les Saxons alors redevinrent tributaires; Dagobert les affranchit de ce tribut, à condition qu'ils défendroient la frontière contre les autres nations germaniques ; condition qu'ils remplirent mal : loin qu'ils réprimassent les autres , il fallut les réprimer eux-mêmes; battus cinq fois par Charles Martel , et deux fois par Pépin , ils n etoient rien moins que domptés.
Les Saxons se divisoient en Ostphaliens, qui habitoient sur la rive orientale du Veser ; Westphaliens , placés plus près du Rhin ; Angrivariens , situés entre les deux premiers , vers les bords de la mer ; Nortelbins , placés au nord de l'Elbe du côté des Danois ou Normands ; Trans-Eîbins , nom sous lequel on cornprenoit indistinctement tous les Saxons placés au-delà de l'Elbe, en s'éloignant davantage du Danemarck et de la mer.
Mais ne confondons point avec les Saxons les Sora-
bes , leurs voisins du côté du levant , peuple slave on esclavon, par conséquent Sarmate d'origine, dont il sera parlé dans la suite, et qui habitoit entre l'Elbe et roder.
Aux Saxons étoient unis les Frisons, qui habitoient sur le bord de la mer , à-peu-près le mêuie pays auquel leur nom est resté , tandis que presque aucun des vastes domaines que possédoient autrefois les Saxons n'a retenu le nom de Saxe, excepté cette foible portion qui porte aujourd'hui le nom de Basse-Saxe, et qui, par une autre singularité , de tous les pays qui portent aujourd'hui ce nom, est le seul qui ait appartenu aux Saxons. Les Allemands au contraire, qui n'occupoient qu'une petite contrée de la Germanie , et qui n'égaloient pas , à beaucoup près , la puissance des Saxons, ont eu l'honneur de donner leur nom à la Germanie entière , que nous appellerons désormais indifféremment de son nom ancien , Germanie ^ ou de son nom moderne , Allemagne ( i ) .
Les Saxons, unis aux Frisons, formoient un État deux fois plus vaste que la France germanique , et ils eussent aisément repoussé les Français jusqu'au-delà du Rhin , s'ils eussent eu comme eux Tavantage d'être réunis sous un seul chef, au lieu d'être divisés en une multitude de cantons , tous indépendants , et difficiles à réunir pour la cause commune , qui élisoient pour la guerre un ou plusieurs généraux , mal obéis , parceque leur pouvoir devoit cesser à la paix :. ici l'avantage d'une
(i) Ce ne fut qu'au douzième siècle, sous le lèjjne de Tempereur Frédéric Barberousse , que les Germains prirent le nom M Allemands.
monarcliie sur une république est sensible ; mais les Saxons étoient mal constitués , même comme république ; c'en étoit moins une en effet, qu'un amas de républiques mal unies, et quelquefois ennemies les unes des autres : cette raison , jointe à Tascendant que la France avoit alors sur tous les peuples , et Charlemagne sur tous les bommes , explique les victoires continuelles que nous verrons les Français remporter sur les Saxons.
Au-delà des Saxons, vers le nord, étoient ces Danois ou Normands dont on n'avoit guère entendu parler qu''une fois en France, lorsque, du temps des fils de Clovis , Cochiliac avoit fait une descente sur les terres du partage de Thierry , près de Tembouchure du Rhin , et qu'il avoit été défait et tué par Tbéodebert fils de Thierry. Ces mêmes Danois ou Normands dévoient être le fléau de la France sous la seconde race de nos rois.
Nommons encore pour la suite les Vénédes ou Yinides, ou Wiltses, peuple sarmate, colonie de ces Esclavons dont Samon avoit été roi ; ils habitoient sur les bords de la mer Baltique, la Poméranie et le Brandebourg. Ils avoient donné leur nom au golfe Venidique ou Venadique , formé par Tembouchure de la Vistule , le long de laquelle ils habitoient anciennement. On retrouve encore le nom de ce fleuve dans celui de Wiltses.
Nommons aussi pour la suite les Abodrites , qui occupoient le pays nommé aujourd bui le Meckelbourg : ces derniers étoient aussi amis des Français qu'eunemis des Saxons et des Wiltses.
Les Bavarois^ formés des débris de l'ancienne ligue
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des Quades et des Marcoraans, occupoierit le pays auquel leur nom est resté ; ils étoieiit , depuis long-temps , vassaux de la France ; ils avoient leurs lois et leur duc particulier: c'étoit un graud fief relevant de la couronne de France, comme il relève aujourdliui de Fempire; mais ces vassaux étoient quelquefois rebelles. Le duc de Bavière, Garibald, en donnant Theudelinde sa fille à Autharis, roi des Lombards, avoit, de concert avec ce prince .tenté vainement de secouer le joug de TAustrasie sous Childebert fils de Sigebert; les Bavarois n'avoient été que trop soumis , lorsque Dagobert leur avoit ordonné dégorger les Bulgares. Sonnichilde, seconde femme de Charles Martel^ et mère de Griffon, étoit nièce d'Odilon duc de Bavière, et elle lui avoit fait épouser Hildetrude , fille du premier lit de Charles Martel : ce mariage, fait contre le gré de Carloman et de Pépin , avoit eu pour objet de procurer un partage plus considérable à Griffon; il fit naître une guerre entre la France et la Bavière : Odilon fut vaincu ^ et n'obtint la paix que sous la condition de Thoaimage. A la mort d Odilon, qui laissoit pour fils et pour héritier Tassillon, alors âgé de six: ans , Griffon, révolté contre Pépin, se fit duc de Bavière, en dépouillant Tassillon son neveu ; Pépin chassa Griffon de la Bavière , et la rendit à Tassillon: celui-ci épousa dans la suite Luitberge , fille de Didier roi des Lombards ; ayant suivi Pépin son oncle dans l'expédition contre Gaïiïre, duc d'Aquitaine, il quitta tout-à-coup l'armée française, moins |)ar connivence avec Gaïffre, comme il donna lieu de le soupçonner, que par légèreté, ou plutôt par amour de Tindépendance ; Pépin eut bien de la peine à lui par-
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donner cette démarche inconsidérée. Tassillon étoit Gousin-gernaain de Charlemagne , et il en sera beaucoup parlé sous son régne.
Plus loin , les Huns ou Abares ou Avares , venus des bords de la mer Caspienne ^ occupoient la Pannonie , c'est-à-dire ce qu'on appelle aujourd'hui la Hongrie et TAu triche. Ce peuple, dès les premiers temps de notre monarchie , s'étoît rendu redoutable sous son roi Attila , qui se faisoit nommer le/Zeaw de Dieu ^ et qui, après avoir ravagé toutes les provinces , tant de l'empire d'orient que de l'empire d'occident , vint échouer devant Orléans , deux fois Fécueil des conquérants de la France (i) , puis fut battu dans les campagnes de Châlonsou de la Sologne (2). La capacité d'Aëtius et la valeur de Mérouée sauvèrent en ce jour la Gaule du joug des Huns , comme Charles Martel la sauva depuis du joug des Sarrasins. Les Huns s'étoient établis, vers Tau 567 ou 568 , dans la Pannonie, que les Lombaids leur avoient abandonnée, lorsqu'ils s'étoient fixés en Itahe« Des bords du Danube , les Huns étoient venus plusieurs fois insulter les provinces germaniques de FAustrasie. Sigebert, fds de Clotaire T', les avoit combattus avec beaucoup de courage, et avoit remporté sur eux une grande victoire, qui a été célébrée par saint Fortunat évêque de Poitiers. Ces peuples étoient en possession d'effrayer leurs ennemis parleur taille gigantesque, parleurs visages féroces et leurs yeux ardents, qui sembloient respirer le carnage , sur-tout par un air de<
(i) Sous cet Attila, roi des Huns, en 4^^? et sous Henri VI, roi d'Angleterre, en 1429.
(2) In cai^ph Catalaunicis ^ ou Secalauniak.
furies que leur donnoient de longs cheveux tortillés en forme de serpents, c'est-à-dire peut-être simplement tressés, dans un temps où cet usage n'étoit pas commun. Cinq ans après ils revinrent au même lieu attaquer le même Sigebert , et cette fois ils effrayèrent tellement les Austrasiens par leur aspect farouche , que ceuxci s'enfuirent tout éperdus, abandonnant leur roi, qui cherchoit en vain à les rallier, et s écriant qu'ils ne pouvoient soutenir la vue des fantômes épouvantables que ces magiciens leur faisoient apparoître. Sigebert parvint, pardesnégociations adroites , à renvoyer les Huns dans leur pays. On verra si leurs fantômes et leur magie purent arrêter la fortune de Charlemagne.
Nous ne pousserons pas plus loin rénumération de ces peuples germaniques ou sarmates, qui doivent figurer dans riîistoire de Charlemagne. Les divisions et subdivisions qu'on pourroit en faire ne serviroient qu''à répandre delà confusion sur ce tableau. D'ailleurs, la difficulté de fixer précisément leur position et leurs limites respectives ne pourroit être vaincue qu'à force de recherches et de discussions, qui surchargeroient ' cette histoire d'une érudition aussi fastidieuse qu'inutile. Tout ce que les savants croient savoir au-delà de ce que savent \e?> ignorants instruits ^ ne vaut pas toujours la peine d'être su.
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