‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 3 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Observations sur l'esprit de guerre, et parallèle des guerres des peuples barbares, et de celles des peuples policés.

Deux principes gouvernent le monde : la violence qui produit la guerre , et la raison qui conseille la paix. De ces deux principes , le premier est le plus actif, il tient aux passions; voilà pourquoi la guerre l'emporte partout sur la paix. Toute nation est long-temps barbare avant d'être civilisée, et long -temps civilisée avant d'hêtre raisonnable : voilà pourquoi la guerre est partout et dans tous les temps; et cette antiquité, cette universalité même , semblent former des titres en sa faveur. Le temps, l'exemple, Fadmiratioii stupide des peuples,, qui a si souvent entraîné celle des orateurs, des poètes et des historiens même, sembloient avoir consacré ce fléau; on n'osoit plus lui donner ce nom, tant l'idée qu'il présente paioissoit inconciliable avec le respect que l'univers avoit conçu pour ces grandes ca-

laraités qu'on appelle victoires et triomphes. Les idées défavorables à la guerre appartiennent à la philosophie moderne et sont encore combattues. Les écrivains qui, dans ces derniers temps , ont proposé de chercher les moyens d'étendre et d'éterniser la paix , ont été traités de rês^eurs. On a cru rendre à leurs idées tout Thommage qu'elles méritoient , en les appelant des reines de bons citoyens j, et Ion n'a pas senti que les rêves d'un bon citoyen méritent qu'on cherche tous les moyens de les réaliser.

Cependant , tout en faisant et tout en respectant la guerre, en croyant qu'elle est nécessaire , on a cherché à la rendre moins malfaisante , moins destructive , moins fréquente ; on est parvenu à former un droit des gens, dont l'objet, toujours mal rempli, est de faire dans la guerre le moins de mal , dans la paix le plus de bien qu'il est possible. On a cherché même à prévenir les guerres; c'est le but de tant de traités, d'actes de partage , de pragmatiques sanctions , de pactes de famille, de systèmes d'équilibre, et autres; cependant toute cette conduite est contradictoire : si la guerre est un bien, laissons -lui toute son étendue et toute son énergie; si c'est un mal , pourquoi se contenter de l'affoiblir et ne pas chercher à l'anéantir? On a senti que la guerre , si elle avoit toute son action , si on lui laissoit tous ses moyens de nuire, dévoreroit la terre avec ses habitants et détruiroit le genre humain. Mais pourquoi veut-on bien lui laisser faire une partie de ce funeste ouvrage? et comment, si c'est un mal qu'un incendie ravage ma maison, sera-ce un bien qu'il eu consume au moins une aile?

S:a HISTOIRE

Quand on a dit que la guerre appartient en propre aux lions, aux tigres, aux ours ( i ), ce n'est point une déclamation qu'on a faite, c'est une vérité qu'on a dite, et une vérité prise dans la nature. La subsistance de ces animaux n'est fondée que sur la guerre, ils n'existent que par le carnage. La guerre , au contraire , prive les homjnes des objets de leurs jouissances, elle détruit lesmonuments des arts, ruine ou suspend le commerce, arrête la communication des lumières et la circulation des biens, éloigne, isole, et oppose les uns aux autres des êtres pour lesquels il n'est point de bonheur solitaire, et dont l'intérêt est toujours de se réunir.

Qu'on y fasse attention, et Ton verra que ce malheureux besoin de faire la guerre se mesure assez naturellement sur la distance où Ton est, soit de la barbarie ou de l'état de bête féroce , soit de l'état policé , qui est l'état de l'homme. Dans l'état de barbarie , la guerre est continuelle, elle est l'unique affaire, elle forme seule l'esprit général; dans l'état qu'où appelle policé, la guerre n'est qu'interraitteute. Si ovi éroit tout-à-fait policé , la guerre cesseroit entièrement. Toute police tient à la paix et a besoin dp la paix ; la férocité seule croit avoir besoin de la guerre; mais chez les peuples même policés, on fait encore le mal par routine ou par de faux

(i) Quœ alla vitu esset ^ si leones ursique recjnarent? Senec. fie Clément, lib. I , cap. 26 *. Lx acie versarl ^ et manu ciirn hoste coiifUgere ^ immane rjuiddam et belluariun simile est. Cic. de Offic. Iib. i, cap. 23**.

« Notre vie seroit-elle autre, si cétoicnt des lions on des ours qui ré- « fjnassent? »

**« C'est être inhumain et ressembler aux animaux féroces, que d'tîre habi- « ^aeUelnent sur un ehamp de bataille et aux prises avec rcnnemi. «

principes, quand on ne le fait plus par goût ni par besoin. Si jamais la guerre peut paroître moins étrangère aux hommes , c'est dans cet état sauvage et barbare qui les rapproche des bêtes féroces, lorsque leurs différentes hordes sont forcées de chercher, ou aux dépens les unes des autres , ou aux dépens des peuples policés, lui établissement exclusif et nécessaire. Il faut Tavouer, les guerres des peuples barbares sont beaucoup moins déraisonnables que les nôtres. Chassés par leur multitude d'un sol ingrat et sans culture qui ne peut plus les nourrir, ils se répandent dans des climats plus heureux, et vont opprimer des peuples que la jouissance même des arts rend moins propres à la guerre; l'agresseur alors a du moins un intérêt pressant, un objet sensible et qu'il peut remplir; il a communément sur les peuples qu'il attaque l'avantage de la force et de la férocité que donne la barbarie; c'est à lui qu'il appartient de combattre, il n'est point encore un homme. Mais des peuples dont l'établissement est formé depuis longtemps; des peuples policés, entourés de toute part de nations également policées; des peuples à qui le commerce peut fournir toutes les jouissances que la nature du sol leur a refusées; qui savent échanger tous les avantages respectifs , faire disparoître et l'éloignement des lieux et la différence d^s climats; des peuples pour qui les mers, loin d'être des barrières qui les séparent, deviennent de nouveaux liens et de nouvelles sources de richesses et de bonheur, quel intérêt peuvent -ils avoir de faire la guerre , ou plutôt quel intérêt n'ofitils point de ne la pas faire? La perte est sûre, même en cas de succès ; ce succès est toujours incertain et tou-

jours infructueux ; en un mot , tout à perdre , rien à gagner, c'est à quoi se réduisent presque toutes nos guerres. Il ne peut être question de conquêtes sûres ni durables entre des États policés ; l'œil vigilant de la politique est toujours ouvert sur les démarches de chaque État, et sur les chanj^ements qui peuvent en résulter; les projets d'un seul deviennent l'affaire de tous; les petits États, qui pourroient aisément être engloutis par les grands, sont sous leur protection et se maintiennent par le système de l'équilibre, par Tintérêt qu'ont tous les grands États d'empêcher l'agrandissement de chacun d'eux , et de prévenir tout accroissement de puissance capable d'alarmer la liberté générale , et de rompre l'équilibre. Si les intrigues du cabinet et les négociations particulières parviennent à déranger pour un temps cette influence, à endormir, à égarer sur ce point la politique extérieure ; c'est un moment de distraction ou d'erreur qui ne peut durer , la politique reprend bientôt son cours , et la balance finit toujours par se tourner contre toute puissance qui veut s'agrandir.

Mais ce système de la balance, suffisant pour empêcher les conquêtes , ne Test pas pour maintenir la paix. Comme chaque État reste le maître d'interpréter l'intérêt général , suivant l'intérêt propre du moment et les vues particulières , il arrive qu'au lieu de se réunir contre l'État qui veut troubler la paix, et de lui en ôter les moyens par cette réunion, ce qui devroit être le but de la politique, on se partage, on cherche de l'un et de l'autre côté à lier sa partie de la manière la plus avantageuse , on parvient à l'égalité des forces par les efforts mêmes qu'on fait pour se procurer la supériorité :

ainsi le système de la balance n'est qu^un système de contention et de guerre qui rend à la vérité les guerres inutiles, mais qui les fait renaître sans cesse. C'est beaucoup cependant qu'il rende les guerres inutiles et les conquêtes impossibles ; car par cela seul Fabsurdité de la guerre est démontrée, il ne s'agit plus que d'ouvrir les yeux et de faire usage de la raison.

Voilà donc d'abord plusieurs différences essentielles entre les peuples barbares et les peuples policés , relativement à la guerre.

1° Les peuples barbares, par leur qualité même de barbares , sont plus propres à la guerre , non pas qu'ils sachent mieux la faire, car ils ignorent les arts, et l'art de la guerre comme les autres ; mais ils aiment mieux la faire , et ils ne savent pas faire autre chose.

2^ Les peuples barbares n'ont rien à perdre du côté du commerce et des arts , qu'ils ne connoissent point.

3"^ La politique extérieure n'existant pas pour les barbares, ou n'ayant à leur égard qu'une très foible influence, ne met point d'obstacles à leurs conquêtes, comme à celles des peuples policés.

4^' Il est encore d'autres différences qui rendent les peuples barbares plus propres à la guerre que les peuples policés. On a remarqué que chaque homme en particulier a un sentiment de sa foiblesse , qui l'avertit du besoin qu'il a des autres , et qui le porte à la paix et à la bienfaisance; qu'au contraire, les nations, les corps, tout ce qui agit collectivement et par des forces communes, a un sentiment faux et exagéré de ces forces, qui le trompe, et qui lui fait adopter plus aisément des principes de guerre et de violence. Or, ce sentiment

excessif de ses forces est bien plus graîid chez un peuple barbare que chez un peuple policé. Un peuple barbare qui a les armes à la main croit pouvoir soumettre tout l'univers , et ne voit ni terme ni obstacle à ses conquêtes. Ce sentiment naît de Tignorance. Chez les corps, chez les nations en général, il vient de ce que chaque homme en particulier ne sait pas bien précisément ce qu'il hasarde, ni quelle sera sa contribution à la mise commune; il ne le voit pas du moins aussi distinctement que dans les entreprises qui lui sont personnelles, et qui roulent sur lui seul dans toutes leurâ conséquences. Ce même sentiment chez les peuples barbares tient à l'ignorance de Fétat des forces respectives , et de la proportion des moyens aux entrej3rises. Chez les peuples policés , l'état des forces respectives est connu, tout est comparé, tout est calculé; on sait à-peu-près ce qu'on peut, et ce que peuvent les autres; ou, s'il est dans la comparaison des forces respectives quelques détails qui se refusent au calcul, l'opinion à cet égard tient lieu de certitude, et on sait au moins qu'en dernière analyse, la puissance qui , par un agrandissement sensible , changeroit l'état actuel des forces connues , et romproit l'équilibre, verroit s'élever contre elle, par l'action continuelle et toujours variée de la politique, de nouvelles combinaisons de forces auxquelles elle seroit obligée de céder. 5^ Enfin les changements arrivés dans l'art militaire, par le progrès même des connoissances, ont substitué par-tout les procédés des arts à l'action de Thomme et aux facultés personnelles. Parmi nous, le plus brave soldat est une machine obéissante, obligée de suivre

les mouvements imprimés à tout le coi ps , et ne pouvant rien par elle-même; la valeur aujourd'hui est la résolution ferme, froide et inébranlable de mourir sans défense et sans vengeance dans notre poste , si la mort vient nous y chercher. Chez les barbares, au contraire, chez les héros qui leur succèdent immédiatement, et chez les chevaliers qui ont remplacé les héros , la valeur étoit la confiance qu'un homme avoit dans sa force et dans son adresse, qualités alors fort exercées : en un mot , autrefois c'étoit les hommes qui faisoient la guerre, aujourd'hui c'est l'artillerie (i). Et de là résultent de nouvelles raisons d'éviter la guerre . i"^ Elle est plus aisée à réduire eu calcul , elle s'y réduit même presque nécessairement ; au lieu que les qualités personnelles sont susceptibles de combinaisons et de modifications qui se refusent au calcul : un homme et un homme sont quelquefois des grandeurs incommensurables; Achille chez les Grecs, Bayard chez les François , valoient presque seuls une armée ; mais le produit des arts et les frais qu'ils entraînent sont connus. Quand deux nations entrent en guerre, si on les suppose isolées, si on suppose que la politique extérieure ne prenne aucune part à leur querelle, le calcul est tout fait, toutes deux seront ruinées, et la plus pauvre sera écrasée.

2^ Mais comme la politique vient toujours au secours

(i) Pline, en parlant de rnsa(î^e des iléches, se plaignoit que nous eussions donné des ailes an fer pour que la mort parvînt plus promptendent jusqu'à l'homme : Ut ocyus mors perveniret ad hominem , ali-^ tem illam fecimus pennasque ferro dedimus, (Plin. lib. 34, cap. i/j.) Qu'eût-il dit de notre artilleHe ?

du plus foible, et lui fournit l'argent et les autres moyens de guerre ( toujours évaluables en argent ) qui lui manquent, Féquilibre se rétablit , la guerre se prolonge, les deux nations ennemies sont également ruinées , aussi-bien que celles qui sont venues se mêler de la querelle. Tout cela n'est-il pas fort sensé?

3^ Voilà pour ce qui concerne les nations en général. Si Ton considère les guerriers en particulier , ceux qui ont leurs ressources en eux-mêmes , ceux qui ont un sentiment de leur supériorité , qui les trompe peut-être, mais qui les anime et les rassure , doivent avoir plus d'ardeur pour la guerre que ceux qui se sentent entièrement abandonnés au hasard, et qui sont obligés d'attendre dans leur poste, sans passion et sans mouvement, une mort peut - être inévitable. C'étoient les hommes qu'on craignoit autrefois ; aujourd'hui ce sont les boulets et les bombes que l'on craint, d'autant plus qu'on ne peut ni les éviter ni les prévenir, et qu'encore un coup il faut les attendre. Les Hercule, les Achille n'auroient aujourd'hui aucun avantage ; il ne faut plus qu'être résigné à la mort dans un champ de bataille, comme Socrate l'étoit dans sa prison, dont il ne voulut pas sortir : autrefois on combattoit pour la vie et pour la gloire aujourd'hui on meurt pour Fhonneur; on agissoit, et on comptoit sur son action, aujourd'hui on est purement passif; on étoit guerrier, on est victime; on avoit plus de valeur, on a aujourd'hui plus de fermeté. Mais il résulte de là que les nations doivent trouver dans la guerre plus de désavantage , et les guerriers moins de plaisir; que ceux-ci par conséquent doivent s'y porter avec moins d'ardeur.

De plus , la guerre , pour les barbares , est d'une facilité qui semble inviter à la faire. Rien ne les arrête, partout un pays ouvert, point de places fortes, peu de villes murées; un siège n'est qu'une escalade, une^ guerre, qu'une incursion; une bataille décide d'une conquête, et quand l'agresseur est vaincu, s'il est parti d'un pays pauvre, il ne craint point de représailles. Chez les nations policées, la guerre est un art, et le résultat d'une multitude d'arts. Par-tout des barrières et des obstacles; tout exige du temps, des efforts, des dépenses, du talent; une bataille ne décide rien ; il en coûte davantage au plus habile général pour gagner une lieue de terrain , qu'à un barbare pour conquérir un vaste empire.

La guerre des peuples barbares a encore un autre avantage sur la guerre des peuples policés, ou plutôt celle-ci a un autre désavantage, relativement à la personne des rois. Chez les barbares, le roi n'est qu'un chef, la nation n'est qu'une armée ; le roi fait toujours la guerre en personne , et s'il est tué ou pris, un autre lui succède , et la nation ne reste point sans chef. Chez les peuples policés, le roi est une personne sacrée, pour laquelle il faut mourir, et qui, pour le bien de l'État, doit n'être point exposée aux hasards de la guerre. Pour un roi barbare, combattre c'est gouverner. Un vrai roi a bien d'autres devoirs qui lui interdisent cette fonction (i). Si, malgré ses devoirs et malgré le vœupu-

(i) Cùm plerique arbitrentur res bellicas majores esse quant urhanas^ minuenda est hœc opinio. (Gic. de Offic. lib. i, oap. 22.) On peut voir, dans tout ce chapitre 22, les raisons pour lesquelles Ciceron donne l^ préférence aux législateurs sur les héros guerriers.

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