JO HISTOIRE
blie, il veut aller en personne à la guerre, la gloire des armes lui paroît donc assez belle pour qu'il veuille en courir les risques. Ces risques sont la mort et la captivité. Si le roi meurt à la guerre, TÉtat peut être perdu : si le roi est pris, FËtat est en combustion , et, après une longue anarchie , la rançon du roi est le sacrifice d'autant de provinces qu'il plaît au vainqueur d'en exiger. Si on établit , comme on a voulu le faire , la maxime machiavelliste : « Que les traités faits en prison n'obligent rc point )? ; on ne fera que rendre les guerres plus cruelles et les rois plus malheureux : tout roi qui tombera entre les mains de l'ennemi doit s'attendre à la mort ou bien à une captivité éternelle. C'est donc une folie aux rois de faire la guerre par eux-mêmes. Mais sans cette folie, les rois barbares ne croyoient pas pouvoir décemmentordonnerauxautres delafaire; ilsne cjoyoient . pas pouvoir, pour leurs querelles personnelles , ou pour des intérêts imaginaires de TÉtat , envoyer leurs sujets à la boucherie, sans les y conduire eux-mêmes. II9 aimoient la guerre, il la faisoient en personne, ils la faisoient véritablement , en soldats , au péril de la vie et de la liberté : tels étoient, non seulement la foule des rois guerriers et barbares , mais les Clovis , les Charlemagne; tels furent, dans des temps postérieurs, les Jean, les François I^^V ^^s Henri IV, les Gustave, le^ Charles XII. Les bons rois sont ceux qui n'aiment ni à faire la guerre ni à la faire faire aux autres, et qui ne croient jamais avoir des sujets de trop. Dans tout ce qui vient d'être dit, nous exceptons le cas unique d'une guerre légitime, nécessaire, c'est-à-dire d'une guerre puremment défi^usive ; alors tout citoyen doit aubesoiin
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devenir soldat, et personne ne peut être dispensé dô défendre la patrie attaquée et son roi insulté.
Des personnes éclairées pensent que Tinfluence des arts sur Fart de la guerre, que les progrès de Tartillerie, par exemple, pourroient amener naturellement la pacification générale, en démontrant la certitude ou Finipossibilité du succès, et en soumettant les événements au calcul par Févaluation des forces : diverses raisons m'empêchent de le croire.
1° Le jeu de la politique fera varier sans cesse, par les négociations et les intrigues, la somme des forces respectives.
2^ Les découvertes de détail, les ressources imprévues des talents particuliers, les divers degrés d'industrie, dans la manière d'employer les mêmes arts, se refuseront au calcul, comme les divers degrés de valeui'â'y refusoient autrefois.
3^ Le génie des généraux, Factivité, la vigilance, les intelligences, les surprises peuvent encore procurer des avantages difficiles à évaluer. N'y eùt-il que les caprices de la fortune, ils peuvent démentir tous les calculs.
Déplus, les mœurs peuvent mettre entre deux natians, d'ailleurs égales, une différence infinie, qui ait sur le produit même des arts une influence générale. Supposons en effet une de ces deux nations aimant encore Fhonneur et la patrie, et Fautre entièrement corrompue par le luxe et par l'intérêt personnel. Chez celle-ci, Favidité des subalternes, la néghgence ou la connivence des supérieurs , Fhabitude et le principe de tout faire à grands frais et avec perte, multiplieront les
dépenses , et Tobjet ne sera point rempli ; les provisions ne seront point faites ou le seront mal, les armes se^ ront mal forgées, les canons mal fondus, la poudre mauvaise , tout sera d'une qualité défectueuse, rien ne servira au besoin ; l'autre nation aura pourvu à tout, et usé de toutes ses ressources. Ainsi l'égalité apparente du calcul laissera subsister entre elles , même dans les objets soumis au calcul, des différences inappréciables, sur lesquelles l'ambitieux qui voudra faire la guerre se fera toujours illusion, et qui nourriront toujours en lui les erreurs de l'espérance. Ce n'est donc point , à ce qu'il nous semble , de ce côté-là qu'il faut attendre la paix durable que nous cherchons; elle ne peut être que le fruit de la réunion de toutes les puissances contre celle qui voudra faire la guerre et troubler Tordre établi.
Quant aux découvertes particulières qu'on peut faire dans les arts relatifs à la guerre, elles ne sont ici d'aucune considération; l'avantage qu'elles peuvent procurer à la nation inventrice est tellement momentané , qu'il peut être regardé comme nul : un secret important n'en est pas long-temps un pour les ennemis , pour les rivaux, pour les voisins; l'intérêt, qui l'a fait trouver, le fait bientôt publier; et, s'il en étoit autrement , bien loin que la paix y gagnât quelque chose , la supériorité qu'une découverte donneroit à la nation inventrice sur toutes les autres ne serviroit qu à perpétuer la guerre, par l'abus que cette nation voudroit toujours faire de son avantage exclusif. Les Espagnols, dans leur fureur d'exterminer, laissèrent-ils aux Américains le temps de se soumettre volontairement à une
puissance que Fart de traverser les mers, de dompter les chevaux et de donner la mort à une distance im^ niense, leur annonçoient comme hors de toute proportion, avec leurs foibles moyens de défense? Leurs cruautés ne réduisirent-elles pas ces malheureux à faire l'essai de leur foiblesse et de leur désespoir contre la force de leurs oppresseurs? Mais voici une observation qui ne paroît point avoir été faite. S'il y eut jamais une découverte qui dût rompre tout équilibre entre la nation inventrice et les autres, c'est celle de la poudre à canon; or, cette découverte a eu des commencements si obscurs , qu'on ne sait précisément ni quel fut l'inventeur, ni quelle est l'époque de l'invention , et qu'on ne trouve dans Fhistoire presque aucune trace de l'effet prodigieux qu'elle a dû produire. On nous parle de canons qui ont contribué à faire gagner aux Anglois la bataille de Crécy ; mais on ne trouve ce fait dans aucun auteur ni anglais ni français de ce temps-là : il est rapporté par le seul Villani , auteur italien , que cette qualité d'étranger peut faire soupçonner d'avoir été mal instruit d'un fait sur lequel les deux nations intéressées ont gardé le silence. Il paroît que, dans le temps de cette découverte , on fut bien éloigné d'en sentir et les avantages et les inconvénients; que, long-temps encore après cette même découverte, on préféroit l'ancienne artillerie à la nouvelle, et que celle-ci n'a prévalu qu'à la longue, et qu'après avoir reçu de grands accroissements.
Quoi qu'il en soit , personne aujourd'hui n'a véritablement intérêt à la guerre; les peuples savent qu'ils n'en doivent attendre que des impôts et de l'oppression;
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les rois pourroient apprendre de l'histoire que Texcès des impôts, suite nécessaire des guerres, est la source la plus féconde des révoltes et des séditions : ils peuvent d'ailleurs se rendre le témoignage que Faccroissement de leur Empire, en le supposant possible, n'ajoutera rien à leur bonheur, et pourra nuire au bonheur des peuples, en divisant les soins du gouvernement; que l'acquisition d'une province, en supposant qu'on pût la conquérir et la conserver, ne vaut jamais ce qu'elle a coûté. Avant de songer à conquérir, ne faudroit-il pas s'assurer d'avoir tiré de son pays tout le parti possible en tout genre? Les conquérants ressemblent trop à un riche, mauvais économe, qui achéteroit ou envaliiroit toutes les terres de ses voisins, pour les laisser sans culture ainsi que les siennes. Les ministres, s'il leur étoit donné de connoître leurs vrais intérêts, verroient qu'il leur importe toujours de ne point faire la guerre, parceque si, en temps de paix , ils ont contre eux leurs propres fautes et les^ intrigues de leurs ennemis, en temps de guerre ils ont de plus contre eux les événements. Richelieu menoit Louis XIII à la guerre, pour l'enlever aux cabales de la cour, et du camp même de Louis Xlfl partoient des intrigues continuelles pour perdre Richelieu; et les mécontents qui, sans la guerre, n'auroient point trouvé d'appui hors du royaume, signoient des traités avec l'Espagne. Les vicissitudes de la guerre , la perte de la Catalogne et du Portugal firent chasser ce fameux comte, duc d'Olivarès, le Richelieu de Madrid : au contraire, don Louis de Haro rendit son crédit inébranlable, en le fondant sur la paix, et en çaéritant que s^on maître le distinguât des autres mniis-
DE CïiARLEMAGNE. 35
très, par ce surnom de la Paix (î), dont il lui fit vm titre d'honneur. L'Europe s'unit pour demander le renvoi du cardinal Alberoni, parceque les intrigues d'Alberoni troubloient FEurope : la paix importe à tous.
Qui pourroit, encore un coup, avoir intérêt h la guerre? Les peuples? la guerre les opprime ; les rois? la guerre trouble leur repos et ruine leur État; les ministres? la guerre creuse un abyme de plus sous leurs pas. La guerre ne profite et ne plaît qu'à quelques généraux, qui veulent s'illustrer ou s'enrichir, et à quelques subalternes, qui veulent s'avancer, c'est-à-dire qui espèrent voir périr leurs concitoyens et leurs amis, et rester seuls pour en hériter. C'est à ce vœu secret et coupable qu'on sacrifie le bonheur public et la paix des nations.
J'ai dit que la guerre, dans son principe, tient aux passions. C'est encore ce qui est plus vrai chez les peuples barbares que chez les peuples policés : la cupidité, le désir du butin anime les premiers, et l'esprit de guerre, si puissant chez eux, fait naître une foule de rivalités de nation à nation, de souverain à souverain , de général à général , et même d'homme à homme. Sous notre première race, les rois d'Austrasie et ceux de Neustrie et leurs maires du palais étoient tous rivaux. En Angleterre, l'heptarchie ne fut qu'une anarchie universelle, qu'un chaos de guerres et de fureurs : ce^ rois, entassés les uns sur les autres, se détestoient et se
(i) Philippe V, roi d'Espagne, donna le même titre de marquis de la Paz à don Juan Bautista Orondain , pour avoir négocie' le traité de Vienne, du 3o avrd 1726 , qui parut alors avoir réconcilié la branche de Bourbon d'Espagne avec la maison d'Autriche.
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déchiroient tous; il en étoit de même de l'Espagne, divisée en une multitude de petits royaumes barbares , tous voisins et ennemis : il n'est pas bon aux rois de se voir si souvent, et de se serrer de si près. Dans l'état actuel de l'Europe, les cours des rois, placées a une distance convenable, n'agissent les unes sur les autres que par les intérêts généraux de la politique, non par les intrigues particulières, ni par les passions personnelles : il est bien rare que la guerre naisse aujourd'hui des passions; on n'a pas même ce motif ni ce prétexte pour la faire. Le dirai-je? On la fait par routine, par préjugé, parcequ'on la faisoit autrefois, parcequ'il est d'usage, après quelques années de paix., de rentrer en guerre, même sans objet, parcequ'on n''ose ni se croire ni se montrer plus raisonnable que ses prédécesseurs; parceque la guerre a fait long-temps Fadmiration des |)euples stupides, comme l'occupation des peuples barbares : on la fait enfin, comme Catilina et ses complices commettoient des meurtres et des assassinats, pour s^ exercer, povir n'en pas perdre l'habitude, Jie per otiiun torpescerent inanus.
Lorsque l'abbé de Saint-Pierre envoya au cardinal de Fleury son projet de paix perpétuelle et de diète européenne, avec cinq articles préliminaires, le cardinal lui répondit : « Vous avez oublié un article essen- « tiel, c'est d'envoyer une troupe de missionnaires pour a disposer à cette paix et à cette diète le cœur des prinii ces contractants [a] : Rien n'est beau que le vrai ,
[rt] Éloges 1ns dans les séonces publiques de racadémie française. K!o«e de l'abbé de Sainl-Piene.
DE CHAnLEMAG:SE» 3"
a ajoute un philosophe très éclairé; le malheur de ces «projets métaphysiques, pour le bien des peuples, « c'est de supposer tous les princes équitables et mo- «dérés, c'est-à-dire de supposer à des hommes toul- « puissants , pleins du sentiment de leur force , souvent «peu éclairés, et toujours assiégés par Fadulation et «par le mensonge, des dispositions que la contrainte « des lois et la crainte de la censure inspirent même si «rarement à de simples particuliers. Quiconque, en « formant des entreprises pour le bonheur de Fhu- « manité , ne fait pas entrer dans ses calculs les pas- « sions et les vices des hommes, n'a imaginé qu'une « très louable chimère. »
Voilà certainement ce qu'on a pu dire de plus raisonnable contre le système de Fabbé de Saint-Pierre. Sans doute tout législateur qui, dans le grand problème de la meilleure manière possible de gouverner les hommes, ne fera point entrer le jeu des passions , eût-il calculé tout le reste avec une précision mathématique, n'aura fait que de faux calculs; mais en vérité c''est faire trop d'honneur à ceux qui entreprennent la guerre, que de leur supposer les motifs injustes, mais toujours pressants, que fournissent les passions : ils font la guene , comme nous lavons dit, par routine, en cédant aux importunités de ceux qui veulent s'avancer, et aux magnifiques promesses des donneurs de projets. Les rois et les ministres ne se soucient le plus souvent ni de la guerre, ni de ce qui en est l'objet; ils n'ont pas la moindre colère, pas même la moindre humeur contre les rois et les peuples qu'ils vont tâcher d'exterminer. Nos guerres sont des combinaisons fi oides et toujours
fausses, des calculs, des spéculations tranquillement atroces, des systèmes^ des rêves, et ce ne sont pas les rêves de gens de bien. Quant au peuple, comme souvent il ne sait ni le vrai motif ni Tobjet de la guerre , il est absolument sans passion : il est vrai qu'on cherche à lui en inspirer; on l'échauffé par des manifestes; on réveille en lui la vanité nationale; on lui exagère les torts et la foiblesse de rennemi, les forces et les ressources de la nation ; on lui montre la possibilité, Futilité des conquêtes, l'infaillibilité des succès; on Fétourdit, on l'enivre, pour quMl sente moins le poids des impôts dont on va Faccabler (i), l'amertume des pertes et des sacrifices de toute espèce que la guerre entraîne ; on tache de le rendre complice des fureurs dont il va être la victime, et on y réussit. Toute nation qui commence la guerre ( nous parlons des nations policées) semble saisie d'un esprit de vertige; la folie dure autant que la guerre , et s'augmente par les événements mêmes de la guerre. L'alternative perpétuelle et nécessaire de revers et de succès, la réciprocité de ravages et de ruines, l'accumulation d'impôts et de charges de toute espèce, fruit ordinaire de la guerre; elle oublie tout , elle ne voit plus qu'une suite infaillible de triomphes : comment pourroit-elle ne pas toujours vaincre? Comment l'ennemi pourroit-il résister? Elle répète sans cesse :
C'est à nos ennemis de craindre les combats, A nous de les cliciclier (-i).
(i) On ne savoit pas, avant 1777, qu'une guerre sans impols pendant cinq ans liit une cliose posbiljîe. ('^) Lu Fontaine, liv. 7, fable 18.
DE CHARLEMAGNE. 3(j
Ce délire de présomption (jagne jusqu'aux esprits les plus éclairés. Louis XIV, en se rendant juge suprême dans sa propre cause, par l'érection des chambres de réunion , en poursuivant ses hostilités et ses conquêtes en pleine paix, soulève de nouveau contre lui toute l'Europe; la ligue d'Ausbourg se forme, et Racine dit :
Des mêmes ennemis je reconnois Torgueil, Ils viennent se briser contre le même écueil.
En 1692 Louis XIV, ou le maréchal de Luxembourg, prend Namur, à la vue d'une armée de cent mille hommes, qui ne peut l'en empêcher. Boileau fait sur cet événement une mauvaise ode, dans laquelle il insulte, comme Français, au roi d'Angleterre, à l'électeur de Bavière; et, joignant sa guerre particulière à la guerre générale, il n'oublie pas d'insulter, comme poète, aux Perrault et aux Fontenelle. En 1696 le roi Guillaume reprend Namur, à la vue d'une armée de cent mille hommes , et l'ode retombe sur son auteur. Voilà nos guerres, même dans toute leur gloire, et voilà les flatteries insensées par lesquelles nous les entretenons. Bien partager la folie nationale, c'est ce qu'on appelle être citoyen. Ah! le vrai citoyen, c'est celui qui avertit ses frères dé leurs folies et de leurs erreurs : c'étoit Horace, lorsqu'il crioit aux Romains :
Qubp quo , sœlesdy ruitls? Aut cur dexteris
Apiantur enses conditi ?
Parumne campis atque Neptano super
Fusum est latini sanguinis {\)?
(i) « Où conrez-vous, coupables insensés? Pourquoi ces ariucs? Les « cainpajjues et les mers ont-elles vu couler trop peu de san^^ iouiain? »
Ode ^ du livre 5.
4o HISTOIRE
Quant aux prétextes, ils sont toujours les plus b^aux et les plus nobles du monde : rien de si édifiant qu'un manifeste. Point d'agresseur : on ne fait jamais que se défendre, on ne fait la guerre que pour n'avoir point h la faire; on n'a en vue que la gloire et le bonheur du peuple en l'opprimant.
Si par ces passions, qui doivent, dit-on, perpétuer la guerre, on entend l'erreur de quelques ministres, qui croient avoir intérêt de la faire: je répondrai, en citant sans cesse à ces ministres, d'un côté Fexemple de don Louis de Haro ; de l'autre celui du duc d'Olivarès, du cardinal Alberoni, celui même du cardinal Mazarin; j'observerai que les troubles de la Fronde, qui chassèrent deux fois de la France ce dernier ministre , eurent pour origine et pour cause quelques impôts, qu'une loDgue guerre avoit rendus nécessaires,
Il est vrai que les ministres ne voient jamais leur destinée écrite dans celle de leurs semblables; il leur est toujours révélé qu'ils resteront toujours en place, et qu'ils n'ont rien à craindre ni des rois ni des peuples; ils sont tous, plus ou moins , comme Anne d'Autriche, qui, après tous, les mouvements de la Fronde, rioit quand on paroissoit redouter ({uelques mouvements dans le peuple. Les ministres , au lieu de voir pour eux dans la guerre une source de disgrâce, y voient plus d'importance pour eux, et plus de promotions à faire. Sans doute, et c'est là, comrae nous Favons dit, le seul motif de gîierre qui nous reste. Plus de promotions à faire, plus de places à donner, c est-à-dire plus d'occasians de faire cent mécontents et un ingrat. Mais cet intérêt n'est pas le même pour tous les ministres. Si un minis-
DE CHARLEMAGNE. 4l
tre de la guerre , par exemple, croit avoir intérêt de faire la guerre, la gloire du ministre des affaires étrangères , et l'intérêt du ministre des finances, sont certainement d'entretenir la paix. Colbert, pour s'opposer aux projets bellicpieux de Louvois, faisoit célébrer la paix par Boileau. Mais si le ministre, qui a le crédit prépondérant , veut la guerre , quel remède à cet inconvénient? Aucun, sinon d'avertir les rois d'avoir pour suspect quiconque propose la guerre, parceque l'intérêt général, étant évidemment de vivre en paix, l'intérêt contraire ne peut être qu'un intérêt particulier, toujours mal entendu.
Nous le répétons , le ministre veut faire une promotion, et tous les militaires veulent y être compris. Voilà les motifs de nos guerres , voilà les passions qui les font naître. C'est du duel et des querelles particulières que tout ce qu'on dit de la guerre est malheureusement vrai. Ce sont réellement des passions presque invincibles qui les entretiennent. Quand toutes les raisons contre le duel sont dites ( et elles sont toutes sans réplique ) , quand on a bien lu le traité de la tranquillité de l'ame, ou quelque éloquent sermon sur le pardon et le mépris des injures; d'un côté le préjugé du point d'iionueur, foiblesse éternelle des hommes braves; de l'antre, l'impatience et la colère qu'excite la violence d'un brutal ou la perversité d'un ennemi, peuvent emporter au-delà des bornes: Fidée seule de Finsuite est insupportable, et fait tout oublier. Mais la guerre des peuples policés n'est presque jamais, encore un coup, qu'un froid et faux calcul, qu'une vieille diqierie, qu'une routine barbare Les termes qui la ca-
/p HISTOIRE
lactériseroient mieux ne sont pas du siyle de Tliistoire.
Deux causes contribuent principalement à entretenir Terreur que la guerre est le produit des passions. L'une est Fabsurdité même de la guerre, et 1 évidence des raisons qui la combattent: on est persuadé qu^un usage si horrible et si absurde n'existeioit plus depuis long-temps, s'il ne tenoit essentiellement aux foiblesses de Thumanité; et, dans cette supposition, on le laisse subsister : mais qu'on s'examine bien lorsqu'on entre en guerre, qu'on se demande si on sent un besoin ou même un désir bien pressant de la faire, oji verra qu'on ne fait que suivre la routine. L'autre cause est qu'en effet les guerres des peuples barbares et, parmi nous, les guerres civiles et les guerres de religion, ont réellement quelques passions pour principe. On part de là , et, sans examen, on étend ce principe aux guerres ordinaires; et cependant, s'il y a une espèce de guerre qu'on croie éteinte pour toujours parmi nous , ce sont les guerres de religion ( en quoi on se trompe peut-être ) , et on regarde les guerres sans objet comme devant être éternelles. Avouons que les nations policées , convaincues de l'inutilité et de l'absurdité de la guerre, ne sont, en continuant de la faire, que les imitatrices superstitieuses des nations barbares, qui ne sentent point cette absurdité, et pour qui la guerre n'a pas toujours la même inutilité.
Mais , dit-on, si nous cessons de faire la guerre, l'esprit militaire s'affoiblira et se perdra; et si un voisin ambitieux et aguerri vient nous attaquer, comment nous défendrons-nous?
Je réponds : i^ que quand on propose de substituer la raison à la violence , la paix à la guerre , et les communications du commerce aux pirateries et à la destruction , on ne propose pas à une nation de se consacrer seule à la paix, parmi tant de nations guerrières , et de devenir une colombe au milieu des vautours : ce sont toutes les nations qu'on invite à ouvrir les yeux sur l'intérêt commun, et à réunir toutes leurs forces militaires contre l'ambitieux qui voudroit toubler la paix.
2^ A tout événement , au milieu même de la paix , on peut et on doit exercer ses guerriers dans les arts de la guerre, comme Xénophon, dans la Cyropédie, le recommande par l'exemple de son héros.
Metuensq ue futuri y In pacCy ut sapiens j aptârit idonea bello(i). HoR. sat. 2. lib. 2.
« Soyez guerrier, dit Isocrate à Nicoclès, par Tha- « bileté dans le métier des armes, et par un appareil de «guerre capable d'intimider vos ennemis; mais paci- « fîque par inclination, et par une rigide exactitude à « ne rien prétendre, et à ne rien entreprendre d'injuste. » On pourroit disputer ici contre Isocrate sur cet appareil de guerre qu'il demande, et qui n'auroit d'autre effet que d'obliger les ennemis à en étaler un pareil; ce qui entretiendroit l'état de guerre au milieu de la paix, et forceroit toutes les nations de se ruiner à l'envi. « Si-
(i) «Se prëcautionnant contre l'avenir, eu homme sage il profite de « la paix pour se préparer à la guerre. «
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« tôt qu'un État augmente ses troupes, dit M. de Mon-' « tesquieu , les autres soudain augmentent les leurs ; de « façon qu'on ne gagne rien par-là que la ruine com- « mune. Chaque monarque tient sur pied toutes les « armées qu'il pourroit avoir, si les peuples étoient en « danger d'être exterminés : et on nomme paix cet état << d effort de tous contre tous. Aussi l'Europe est-elle si « ruinée, que les particuliers qui seroient dans la situa- « tion où sont les trois puissances de cette partie du « monde les plus opulentes, n'auroient pas de quoi vi- « vre.... Bientôt à force d'avoir des soldats, nous n'au- « rons plus que des soldats , et nous serons comme des « Tartares ( i ) . »
^Au reste , qu'on fasse tout ce qu'exige Isocrate ; qu'on ne prétende, qu'on n'entreprenne jamais rien d'injuste, et on verra que tout cet appareil de guerre deviendra inutile; mais il est toujours utile d'exercer les guerriers. 3o Rien n'empêcheroit même les nations pacifiques d'envoyer leurs guerriers s'exercer et s'instruire chez les nations qui persisteroient à faire la guerre, comme Turenne s'étoit formé dans les Pays-Bas sous le prince Maurice, en Allemagne sous le duc de Saxe-Weimar, et d'imiter la sage |)olitique des Suisses, qui font la guerre pour tous ceux de leurs alliés qui veulent la faire, mais qui ne la font jamais pour leur propre compte.
« Il faut, dit M. de Fénelon, avoir soin, pendant la « paix, de multiplier le peuple. Mais de peur que toute « la nation ne s'amollisse et ne tombe dans l'ignorance
(i) Esprit des Igis, liv. i3, chap. 17.
ft de la guerre, il faut envoyer dans les guerres étran- « gères la jeune noblesse. Ceux-là suffisent pour entre- « tenir toute la nation dans une émulation de gloire, (^ dans Famour des armes, dans le mépris des fatigues « et de la mort même, enfin dans Fexpérience de Fart <j militaire. » Télémaque j, Iw, 12.
« Voici , dit encore M. de Fénelon , le moyen d'exer- « cer le courage d'une nation en temps de paix.... les *< exercices du corps.... les prix qui exciteront Fémula- « tion , les maximes de gloire et de vertu , dont on remt' plira les âmes des enfants presque dès le berceau, par c< le chant des grandes actions des héros. Ajoutez à ces <i secours celui d'une vie sobre et laborieuse. Mais ce « n'est pas tout. Aussitôt qu'un peuple allié de votre « nation aura une guerre , il faut y envoyer la fleur de « votre jeunesse, sur-tout ceux en qui on remarquera « le génie de la guerre , et qui seront les plus propres à « profiter de Fexpérience. Par-là vous conserverez une « haute réputation chez vos alliés. A^otre alliance sera «recherchée; on craindra de la perdre. Sans avoir la « guerre chez vous et à vos dépens, vous aurez toujours «une jeunesse aguerrie et intrépide. Quoique vous « ayez la paix chez vous , vous ne laisserez pas de trai- « ter avec de grands honneurs ceux qui auront le talent « de la guerre. Car le vrai moyen d'éloigner la guerre et ^< de conserver une longue paix, c'est de cultiver les « armes, c'est d'honorer les hommes qui excellent dans « cette profession , c'est d'en avoir toujours qui s'y soient « exercés dans les pays étrangers , qui connoissent « les forces, la discipline et les manières de faire la « guerre des peuples voisins; c'est d'être également in-
« capable, et de faire la guerre par ambition et de la « craindre par mollesse. Alors étant toujours prêt à la « faire pour la nécessité , on parvient à ne l'avoir pres- #t que jamais.
«Pour les alliés, quand ils sont prêts à se faire la a guerre les uns aux autres, c'est à vous à vous rendre « médiateur. Par-là vous acquérez une gloire plus soft lide et plus sûre que celle des conquérants. Vous « gagnez Famour et Testime des étrangers. Ils ont tous « besoin de vous. Vous régnez sur eux par la confiance, « comme vous régnez sur vos sujets par Fautorité. Vous « demeurez le dépositaire des secrets, Farbiti^e des trai- « tés, le maître des cœurs.... En cet état, qu'un peuple « voisin vous attaque contre les régies de la justice, il « vous trouve aguerri, préparé, mais, ce qui est bien plus « fort, il vous trouve aimé et secouru. Tous vos voisins «s'alarment pour vous, et sont persuadés que votre « conservation fait la sûreté publique. »
Avant de parler ainsi, M. de Fénelon a étalé tous les maux qu'entraîne la guerre : l'incertitude, le malheur même de la victoire , par laquelle on se détruit soi-même en détruisant ses ennemis, FEtat épuisé, dépeuplé, les terres incultes, le commerce troublé, les lois affoiblies. les mœurs corrompues, les lettres négligées, la justice et la police succombant sous la licence. Il conclut qu'un roi, « qui verse le sang de tant d'hommes , et qui cause « tant de malheurs pour acquérir un peu de gloire , ou « pour étendre les bornes de son royaume , est indigne « de la gloire qu'il cherche , et mérite de perdre ce qu'il « possède, pour avoir voulu usurper ce qui ne lui appar^ « tient pas. » Télémaquejliy. 14.
DE CHAKLEMAGNE. ^^
Les militaires seront toujours au premier rang dans TÉtat . ils en font le repos et la sûreté. Défenseurs de la patrie, quelle reconnoissance, cpels honneurs ne leur doit-on pas? Mais plus leur sang est précieux, pi us il doit être ménagé; si c'est pour eux une gloire d'en être prodigues, c'est pour l'État lui devoir d'en être avare.
Le Télémaqiie est véritablement le code de la paix dont tous nos livres pacificpies ne peuvent plus être que le commentaire. Il ne s'agit plus que de prouver et de confirmer par l'histoire ce qui est mis en maxime dans ce poëme politique, le plus utile de tous les livres, et le plus grand bienfiiit envers 1 humanité (i).
Résumons toute cette doctrine. L'esprit militaire doit être entretenu pour la défense des nations; mais l'esprit de guerre doit être réprimé ou même éteint pour le bonheur du monde. Souvenons-nous de cette belle définition que les stoïciens faisoient de la valeur : « C'est, disoient-ils , la vertu combattant pour la justice (2). »
C'est ce que Lycurgue avoit bien compris; c'est sur ce plan qu'étoit conçue cette législation qui fît , dit-on,
(1) Pretiosissimum humani animi opus. Plin. lib. 7. cap. 29. « Ou- « vra^je le plus préx:ieux du cœur humain. »
On en trouvera dans peu, à la même adresse, une édilion classique, en 3 vol. in-S'^, exactement rétablie par M. Bertrand de Cernay, sur le manuscrit autographe, avec les variantes, les passages imités des anciens, un commentaire grammatical et des notes philologiques dans le genre des varioriim, (Note de VÉdileur.J
(i) Virtutem propugnantem pro œquhate. Cic. de Offic. lib. i, cap. 19. Fortes igitur et magnanimi sunt hahendi^ non cjui fnciunt , scd qui propulsant injuriam. Id. ibid. « Le courage et la magnanimité « consistent donc à se défendre et non pas à opprimer. »
pendant plus de sept cents ans , le bonheur d'une nation vertueuse. Je n'examine point s'il est vrai que les mêmes principes de gouvernement ne puissent convenir à un petit État et à un grand ; si Ton ne peut pas faire faire à vingt millions d'hommes , ce qu'on fait faire à cent mille, et si l'enthousiasme de la vertu ne se communique point comme la contagion du vice; cette question méneroit trop loin. Je ne veux qu'observer combien l'esprit mihtaire et Fesprit de guerre peuvent être aisément séparés. C'est dans cette république où une mère recommandoit à son fils , partant pour l'armée, de revenii" « avec son bouclier ou sur son bouclier (i) ; » c'est dans cette république où une autre mère^ apprenant la mort de son fils, tué dans une bataille, répondoit : « Je ne l'avois mis au monde que pour cela; » où la mère de Pausanias coupable portoit des pierres pour murer la porte de l'asile dans lequel il s'étoit réfugié; c'est dans cette ville qui chassoit de ses murs le poëte Archiloque pour quelques maximes trop indulgentes à l'égard de la lâcheté; dans cette république, oili nul opprobre n'égaloit celui d'avoir fuit à la guerre , où les femmes et les mères de ceux qui étoient revenus de la défaite de Leuctres envioient les mères et les veuves de ceux qui avoient péri, et n'osoient paroitre devant elles; où les soldats qui avoient fui, dépouillés des droits du citoyen et de l'homme, étoient obligés de souffrir toutes sortes d'outrages, et de porter sur leur visage et dans leurs vêtements des monuments publics de
(i) C'étoit de cette manière qu'on rapportoit ceux qui avoient ct*i tués.
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leur honte (i); c'est dans cette répuJjlique, où trois cents hommes arrêtoient, au pas des Thermopyles, Tinnombrable armée des Perses , et périssoient -pour obéir aux saintes lois de Sparte ; c'est là qu'on évitoit le crime des conquêtes comme la honte de la fuite ; c'est là qu'également éloigné de l'esprit d'avidité qui préside aux guerres des peuples barbares, de l'esprit d'orgueil et de domination qui porte les grands rois à la guerre (2) , du petit esprit de vengeance qui perpétue nos funestes et inutiles guerres, un peuple tout guerrier ne combattoit jamais que pour la défense de l'Etat; voilà pourquoi il ne fuyoit jamais. L'amour de la patrie augmentoit en intensité à proportion du peu d'étendue de la patrie. Eh! quel citoyen ne deviendroit soldat , quel soldat ne deviendroit invincible , quand il s'agit de ces intérêts puissants de la nature et de l'amour! le peuple le plus redoutable sera toujours celui qui, fondant, comme les Spartiates, son bonheur sur la vertu , sa sûreté sur la justice et la modération ^ bornera toujours la guerre à la défense. Heureuse la nation qui peut mériter l'éloge qu'Homère fait des Scythes en les appelant la nation très juste! « Les gens « qui par modération aiment la paix, dit encore M* de « Fénelon, sont les plus redoutables dans la guerre
(i) Ils étoient exclus des chars^es et des etnplois; toute alliance avec eux ëtoit infâme. Quiconque les renconlroit pou\oit les frapper, et ils étoient obligés de le souffrir. Ils ne pouvoient porter que des robes sales, déchirées, pleines de pièces de diverses couleurs. Il falloit qu'ils se fissent raser la moitié de la barbe ^ et qu'ils laissassent cro^f tre l'autre moitié.
(2) Id in sunuaâ fortunâ cequlus cjuod validius. Et sua retinere :, privatœ domûsyde alicniscertarc ^ recjiam laudem e$se.T^xc'\\.. AuA. i5, c. i.