‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 32 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

État des affaires de la France et de la puissance de Charlemagne avant le rétablissement de l'empire d'Occident.

La guerre des Saxons n'étk)it pas encore terminée, mais elle touchoit à sa fin (i) ; ces peuples , découragés par tant de défaites , affoiblis par tant de massacres et par diverses transplantations , ne se défendoient encore que parcequ'ils préféroient la mort à la servitude. Les Huns étoient subjugués , Charlemagne étoit maître de presque toute la Germanie ; mais ses conquêtes , comme nous l'avons dit , aboutissoient à trouver audelà des ennemis vaincus , un nouvel ennemi qui pouvoit lui être plus funeste , et qui le fut à sa postérité. Cet ennemi , c'étoient les Danois ou Normands.

Godefroy , leur roi , avoit conservé les impressions qu'il avoit reçues de Vitikind , son ami , et Tami de Sigefroy son prédécesseur ; et quoique Vitikind se fût converti et soumis , quoiqu'il fût devenu le disciple et Fami de Charlemagne , Godefroy n'avoit pas changé

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comme lui de sentiments; d'ailleurs il n'avoit besoiri des suggestions de personne pour sentir combien cette puissance de Charlemagne, accrue par tant de conquêtes j devenoit redoutable pour lui ; elle Tétoit à tel point 5 depuis qu'il n'y avoit plus entre lui et Charlemagne la barrière des Saxons, qu'elle le forçoit à des ménagements politiques , et le réduisoit à prendre des voies détournées pour nuire à la France; il sentoit qu'il auroit dû s'attacher avec plus de soin à fortifier cette barrière , et que , depuis qu'elle étoit à-peu-près renversée , il étoit tard de vouloir s'opposer au vainqueur. Il se garda bien de l'attaquer du côté de la terre , il n'eût fait peut-être que lui fournir une occasion de joindre la Chersonèse cimbrique à ses autres conquêtes ; mais la mer étoit à lui ; Cbarlemagne qui suffisoit à tant de choses , mais qui ne pouvoit suffire à tout , avoit négligé jusqu'alors ce moyen de puissance. Les rois mérovingiens , comme on peut croire, ne lui avoient point laissé de marine , et Pépin son père , principalement occupé des affaires d'Italie , n'avoit point tourné ses vues du côté de la mer. Les vaisseaux de Godefroy infestoient tous les parages , et menaçoient toutes les côtes ; Cbarlemagne avoit à défendre contre eux plus de six cents lieues de côtes sur l'Océan seul , depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'au-delà de Fontarabie; de plus , il les retrouvoit même du côté de la Méditerranée , puisque ce fut d'un port du Languedoc qu'il les aperçut pour la première fois, ce qui lui arracha des larmes prophétiques sur les maux réservés à ses descendants.

Les navires des Danois étoient si légers, et prenoient

DE CHARLEMAGNE ^'^ï

si peu d'eau , que ces corsaires pouvoient remonter les fleuves , entrer dans Fintérieur des terres , et choisir les lieux qui fournissoient le plus à leurs ravages. Charlemagne , pour la défense des côtes , fît fortifier avec soin toutes ses places maritimes [a] , comme on savoit alors fortifier les places : pour préserver des courses des Normands les bords des rivières et Fintérieur des terres , il fit construire avec une diligence presque incroyable une multitude de navires, qu'il plaça aux embouchures des fleuves , et qui empêchoient les Normands de les remonter [è]. Quelles que fussent les difficultés , une volonté forte, de grands moyens, employés avec intelligence et avec activité , surent en triompher ; Charlemagne eut une marine purement défensive : il auroit été à souhaiter que ses forces de terre se fussent bornées de même à la défense ; mais enfin , grâce à ses soins prévoyants et actifs , il n'eut plus rien à craindre des Normands , ni par terre , ni par mer.

En Espagne , il étoit arrivé diverses révolutions ; presque tout ce que Charlemagne avoit canquis étoit retombé sous la domination des Sarrasins [c]. Nous avons dit que les Sarrasins ou Maures d'Espagne avoient secoué le joug du calife; ils s'étoient fait un calife ou roi particulier, dont la résidence étoit à Cordoue , et qui étoit la plus grande puissance de l'Espagne ; le reste de cette contrée étoit partagé entre divers petits souverains , que le roi de Cordoue cherchoit à soumettre ; il avoit de plus à combattre le roi de Ga-

[a] Equi. ia Ann. et in Vit. Car. Mag. [b] 800. [c] 79.7.

lice j Alphonse-le-Chaste , prince goth et chrétien , qui défendoit avec courage et avec succès les restes de la puissance des Goths en Espagne. Issem , roi de Cordoue 5 s'étoit fait encore d'autres ennemis , en voulant, selon l'usage barbare de quelques Orientaux , faire périr ses deux frères Zulema et Abdalla , lorsqu'il eut un fils pour lui succéder [a] ; manière de se procurer la sûreté, qui a si souvent et si justement coûté le trône et la vie aux despotes d'Asie qui Font voulu employer. Les deux frères , échappés à la cruauté d'Issem , s'étoient sauvés en Afrique. Abdalla reparut en Espagne après la mort d'Issem , s'y fit un parti , et donna beaucoup d'embarras au jeune Abulas son neveu , fils d'Issem. Ce désordre des affaires d'Espagne enhardit un aventurier, nommé Zatus , simple particulier parmi les Sarrasins selon les uns , émir ou prince selon les autres , à tenter fortune ; il s'empara de Barcelone , et quand il l'eut prise , il trouva le fardeau dont il s'étoit chargé trop pesant pour lui ; il ne songea plus qu'à en acheter la protection de quelque grande puissance qui pût faire prévaloir son parti. Ce fut à Charlemagne qu'il remit cette place , dont il ne se réserva que le gouvernement. Il vint lui rendre hommage à Aix-la- Chapelle , et Charlemagne envoya le roi d'Aquitaine son fils faire la guerre en Espagne pour les intérêts de ce Zatus. Louis fit d'abord le siège d'Ilerda ou Lérida [b] , place alors peu ^fortifiée , et qui , dans nos temps modernes (i) , a été Técueil du comte d'Harcourt

[a] E^in. Annal, [b] 80 1.

(i) En 1646 et en 1647.

DE CHARLEMAGNE. /pS

et du grand Condé. Louis prit Lérida, et leva le siège d'Osca, léger affront dont il se vengea cruellement par le ravage des campagnes voisines. On s'apercevoit cependant d'une grande différence entre la manière dont Charlemagne faisoit la guerre , et celle dont la faisoit Louis , dit le Débonnaire [a] ; ce n'étoit plus cette impétuosité foudroyante àlaquelle rien ne pouvoit résister , ce n'étoient plus ces trois armées qui fondoient à-la-fois sur un même pays par trois endroits différents ; c'étoit une irrésolution dans les conseils , et une lenteur dans l'exécution , dont il falloit bien que le succès se ressentît ; c'étoient des sièges témérairement entrepris , foiblement suivis, honteusement levés. Zatus , qui avoit compté sur un appui plus solide , abandonna les Français, fît sa paix avec Abulas, et lui remit Barcelone , dont il fallut faire le siège , qui fut sans succès ; car c'étoit toujours le roi d'Aquitaine qui commandoit , le roi d'Aquitaine, plus moine que roi et que général, aussi indifférent sur la gloire militaire et sur la grandeur royale, qu'exact et zélé sur les pratiques de dévotion.

La France ne fit que changer d'alliés en Espagne ; ceux qu'elle y acquit pouvoient la dédommager de la défection de Zatus , qui d'ailleurs s'étant remis imprudemment entre les mains du roi d'Aquitaine , qu'il vouloit tromper de nouveau , fut retenu prisonnier. Abdalla, hors d'état de résister à la puissance d' Abulas son neveu, vint à Aix-la-Chapelle implorer la protection de Charlemagne. D'un autre côté , Alphonse en-

[<i] Vit, Ludovic. Pii. AnaaI. Fuld.

voyoit au même Charlemagne des ambassadeurs et des présents , et Fappeloit aussi k son secours ; pour Texciter , il lui faisoit part de tous ses succès : il avoit pris et pillé Lisbonne ; il envoya au monarque français sa part du butin , comme si les Français avoient eu part à la victoire; il ne cessoit de Fexhorter à suivre le plan que nous avons tracé plus haut ( i ) ; il vouloit que Charlemagne prît plus de part aux affaires de FEspagne; il vouloit que ce grand prince entreprît d'y rétablir la monarchie chrétienne , d'en chasser entièrement les Maures, et de s'en faire le souverain; il offroit de lui faire hommage de son royaume de Galice ; il se nommoit déjà d'avance son homme et son vassal [a]. Charlemagne ne fît pas peut-être à cette proposition autant d'attention qu'elle en méiitoit : entraîné par les affaires de la Germanie , auxquelles il s'obstinoit à donner la préférence, il se contenta de faire entretenir foiblement la guerre en Espagne parle foible roi d'Aquitaine, qui n'y eut point de succès , et il continua d'opprimer la Saxe. C'étoit préférer à la plus riche contrée de l'Europe un désert mille fois dévasté :il faut Favouer , Charlemagne ne mit pas même de politique dans le choix de ses conquêtes; il sembloii que Féchec de Roncevaux Veut dégoûté pour jamais des conquêtes d'Espagne; cétoit donner à cet échec trop d'importance, et justifier celle qu'affectoient d'y mettre les Espagnols.

On fut plus heureux dans les îles que dans le continent de FEspagne : les Sarrasins étoient alors, comme

(i) Voir ci-dessus , dans le chapitre IV. [a] 802.

les Danois, une puissance maritime; ils étoient le fléau de la Méditerranée, comme ks Danois de TOcéan; des pirates maures s'étoient emparés des îles Baléares , ou îles Majorque et Minorque, d'où ils pouvoient infester les provinces méridionales de la France, la partie de l'Espagne qui appartenoit encore aux Français , et toutes les côtes de l'Italie; les insulaires, maltraités par ces pirates , implorèrent la protection de Charlemagne , et l'obtinrent; les Maures furent chassés de Baléares [a], et ces îles furent ajoutées à l'empire français.

Tous les foibles, tous les opprimés, tous les malheureux avoient recours à la puissance bienfaisante de Charlemagne. S'il étoit la terreur du monde par ses exploits, il en étoit Fespérance par ses vertus, et l'amour par ses bienfaits.

Il faut publier à la gloire des souverains , qu'on vit alors régner vme amitié sincère et personnelle entre les deux plus illustres monarques, entre les deux héros, Fun de l'Orient, l'autre de l'Occident. Charlemagne et le calife Aaron Rachid (i) étoient bien plus unis par Fheureuse conformité de leurs grandes âmes , et par le respect qu'ils avoient pour le caractère Fun de l'autre , que par les intérêts politiques. Aaron Rachid qu'on appeloit en France le Charlemagne de la Perse, et Charlemagne qu'on appeloit en Perse le Rachid de la France, étoient à la vérité placés aux deux extrémités opposées de l'empire grec; et ils auroient pu le presser, chacun de leur côté, s'ils avoient voulu s'aCTandir à ses dé-

[al 79g.

(i) Ou Haroun Rashid ou Al Rashid,

pens : il est difficile de croire qu'ils aient été absolument sans vues et sans projets à cet égard ; mais ces projets en sont toujours restés à la simple spéculation , sans passer jusqu'à l'exécution. Ces deux princes, qui ne se virent jamais, avoient conçu l'un pour l'autre, sur leur réputation, une inclination naturelle, bien supérieure aux liaisons intéressées de la politique ; ils cherchoient à se complaire , à se prévenir dans les moindres choses [a]; les présents qu'ils se faisoient l'un à l'autre étoient toujours , par le choix , par le moment, par les circonstances , une marque d'estime et un témoignage d'amitié. Aaron sut que Charlemagne desiroit d'avoir un éléphant, cet animal étoit alors un grand objet de curiosité en France , Aaron s'empressa de lui envoyer le seul qu^il eût pour le moment. On croit que c'est le premier éléphant qui ait paru en France. Par le soin que les historiens ont pris de nous conserver son nom { Abulabaz), et de marquer l'année de son arrivée en France ( 80 1 ) , et celle de sa mort ( 8 1 o ) , on voit que cet animal fut fort considéré en Europe.

Eginard et les auteurs des annales de Metz et de celles de Moissac , ont pris plaisir à décrire quelques uns des présents d'Aaron; et il ne sera peut-être pas hors de propos de les décrire d'après eux, pour donner une idée de l'état où étoient alors les arts en Perse et même en France où on admiroit ces présents. On vante surtout une tente du lin le plus fin , et d'une grande variété de couleurs, élevée à tel point, qu'un trait lancé par le bras le plus vigoureux n'en pouvoit atteindre le

sommet. On peut juger en effet de cette élévation par l'étendue intérieure de latente, qui contenoit autant d'appartements que le plus vaste palais.

On admiroit encore une horloge d eau, dont Tartifice a tant été imité depuis sous toutes les formes , qu'il ne paroîtroit plus aujourd'hui qu'une puériHté. Douze portes représentoient les douze heures ; quand l'heure sonnoit , une des portes s'ouvroit , et il en sortoit un nombre réglé de petites boules, qui, tombant dans des temps pareillement réglés sur un bassin d'airain , marquoient l'heure par le bruit qu'elles faisoient en tombant. Ainsi l'œil jugeoit de l'heure par le nombre des portes ouvertes , et l'oreille par le nombre des boules tombantes. A la douzième heure, douze petits cavaliers, sortant chacun par une porte , les refermoient toutes , en faisant le tour du cadran [a].

AChâteaudun , dans l'abbaye de la Madeleine, dont on attribue le rétablissement à Charlemagne, on conserve un verre, de neuf pouces de haut, et de cinq de diamètre, à compartiments d'émail, séparés par des filets d'or; on voit autour de ce verre d'anciens caractères arabes , que les uns ont rendus par ces mots : Maj estas perpétua,, wta loiigœ^aac sana^fortuna ascendenSj tempus adjuyans ^ imperium perfectiim ( i ) ; et d'autres par ceux-ci, qui expriment de même des vœux pour le bonheur et pour la gloire d'un prince ( apparemment de celui à qui le verre avoit été envoyé ) bona

\a\ Histoire de racadémie royale des inscriptions et belles-lettres, t. 9, p. 190, 191. Poèt. Saxon. 1. 4-

(i) « Majesté perpétuelle, vie longue et bonne santé ^ fortune crois * santé ; temps favorable j empire parfait. »

4^8 lîlSTOÏIlE

mla^felix regminij ceterna maj estas ^ siimma glorïa (i). Ce verre, depuis un temps immémorial, porte le nom de verre de CJiarlemagne, C'est, dit-on, un des présents envoyés à ce prince par Aaron Rachid.

Nous allons parler d'un présent beaucoup plus considérable, que le même Rachid fit à Charlemagne , si Ton en croit les historiens ; mais nous avouons que leur récit sur ce point nous paroît sujet à interprétation et à restriction. Jérusalem et les lieux saints étoient sous la puissance d'Aaron. Le patriarche de Jérusalem , connoissant les sentiments de ce calife pour Charlemagne, envoya en France un de ses moines implorer la protection de ce grand prince pour les églises d'Orient, nommément pour les chrétiens de la Palestine : le moine présenta au roi un morceau de la vraie croix ; le roi montra, par des présents magnifiques, le prix qu'il attachoit au monument sacré qu'on lui apportoit. Les historiens ne disent pas plus positivement quel étoit l'objet de cette ambassade, qui attestoit la gloire deCharlemagne autant qu'elle flattoit sa piété ; un prêtre , nommé Zacharie, accompagna au retour le député du patriarche jusqu'à Jérusalem, pour voir par ses propres yeux ce qu'il seroit possible de faire en faveur des chrétiens de ce pays : aussitôt que le calife fut instruit de 1 intérêt que Charlemagne y prenoit. Il n'attendit pas que ce prince lui demandât formellement ce qu'il desiroit ; il se fit un plaisir délicat, disent les historiens , de prévenir ses prières et de surpasser ses espérances. Il

(i) «Bonne vie, règne heureux, majesté éternelle, le comble de « la gloire. «

DE CHARLÈMAGNE. ^2g

tînt les surpasser en effet , et il surpassa certainement l'attente des nations, s'il est vrai qu'il alla jusqu'à céder au roi en toute souveraineté Jérusalem et les lieux saints 5 ne s'y réservant que le titre de son lieutenant (i). Tel est le récit des historiens , il nous paroit susceptible de modification. Des souverains ne cèdent point ainsi leurs États à d'autres souverains sans intérêt et sans motif. Nous ne voyons d'ailleurs , ni dans Thistoire de Charlemagne , ni dans celle de ses successeurs , aucun exercice, aucune trace de cette propriété. Nous concevons donc que ce n'étoit qu^une propriété honorifique, et qui n'avoit rien de réel. Nous concevons qu'Aaron Rachid aura dit à Charlemagne : « La religion « vous fait attacher à cette portion de mes Etats un <( prix qui ne peut être le même pour moi. Regardez- « vous donc comme le souverain de Jérusalem en tout « ce qui concerne les monuments de votre foi. Ordon- « nez de tout ce qui intéresse les chrétiens ; ne me court sidérez à cet égard que comme votre lieutenant et «l'exécuteur de vos ordres.» En conséquence, Zacharie , à son retour , accompagné d'ambassadeurs persans , apporta au roi les clefs du saint sépulcre et du calvaire, avec l'étendard de la ville de Jérusalem , et de magnifiques présents. Aaron Rachid, outre qu'il aimoit Charlemagne sur la foi de la renommée , n'estimoit que lui parmi tous les souverains de la terre, qu'il traitoit tous avec beaucoup de hauteur. Illustre comme Charlemagne par la gloire des conquêtes ( on parloit ainsi alors) ^

(i) De pareils lieutenants n'ont des chefs qu'en idée.

Corneille.

43o HISTOIRE

il avoit gagné en personne huit grandes batailles contre ses divers ennemis; il avoit étendu son empire dans les trois parties du monde, depuis l'Espagne et FAfrique jusqu'aux Indes ; il avoit forcé l'empire grec à lui payer tribut.

Les rois n'entretenoient point alors, comme aujourd'hui, des ambassadeurs ordinaires dans les cours étrangères; toutes leurs ambassades étoient extraordinaires , et envoyées pour le besoin du moment , lorsqu'il s'agissoit de quelque négociation et de quelque objet particulier de politique. Par un effet ou de la politique ou du hasard, il y avoit auprès de Charlemagne, dans le temps dont il s'agit, un ministre de l'empire grec (c'étoit un des plus grands seigneurs de la cour d'Irène ) , qui eut le désagrément de voir quelle différence Aaron mettoit entre Charlemagne et sa souveraine , entre l'em* pire français et l'empire grec.

Cette cession vraie ou fausse de laTerre-Sainte , faite à Charlemagne par Aaron Rachid , jointe aux divers voyages de Charlemagne à Rome, et à l'éclat que ces voyages av oient eu, est ce qui a fait imaginer dans la suite que non seulement Charlemagne avoit fait le voyage de la Terre-Sainte , mais encore qu'il en avoit fait la conquête sur les Sarrasins; fable qui pourroit bien ellemême n'avoir été bâtie que sur une autre fable ( la cession des lieux saints ) , mais qui n'en a pas moins été long-temps accréditée, et qui, même dans le seizième siècle , a encore été consacrée par lepoëme de TArioste.

Ainsi les grands souverains recherchoient l'amitié de Charlemagne, et les petits sa protection; le roi d'Ecosse et d'Irlande aimoit à se dire son vassal, aussi-bien que

DE CHARLEMAGNE. 43î

le roi de Galice. Tous les petits rois de Theptarchie imploroient son secours les uns contre les autres. Alred , roi de Northumberland , Tappeloit son seigneur (i), et faisoit intercéder pour lui auprès de Charlemagne l'archevêque de Mayence LuUe. Il rétablit sur le trône Eadulfe, autre roi du Northumberland. Un des plus grands rois de FAngleterre , et qui devoit un jour en être le seul roi, Egbert, chassé pour un temps de son pays par la persécution , trouva un asile dans sa cour, et apprenant de lui à réunir des États , y médita et y mûrit le grand projet de Fextinction de Theptarchie; il accompagna Charlemagne au voyage de Rome, dont l'objet et les effets vont être la matière du livre suivant. Lorsqu'il partit pour réunir l'Angleterre sous ses lois , Charlemagne, en Fembrassant, lui fit présent de son épée : « Elle a vaincu mes ennemis, dit-il , j'espère qu'elle « aura la même vertu contre les vôtres. Elle n'est plus « dans la même main , répondit Egbert , mais votre dis- « ciple tâchera de suivre les leçons et les exemples d'un <i tel maître [a]. »

La rivale d'Egbert , la reine Edburge , que les Anglais occidentaux abandonnèrent pour se donner à lui [6] , et qui avoit mérité ce sort par ses vices et par ses crimes , trouva aussi un asile à la cour de Charlemagne. Cette femme, qui avoit empoisonné son mari en voulant empoisonner un de ses amants qu'elle craignoit , ou dont elle avoit à se plaindre , disoit un jour à Charte* magne que le plus grand objet de son ambition seroit

(i) Ad dominujn nostrum gloriosissimum regem Carolum.

[a] Vita Alfridi régis Saxonum, Le Père Daniel à lannéç 8û2.

[6] Inter Epist, S. Bonif. n, 90.

d'être reine de France. «Eh bien! dit Charlemagne , «tournant la chose en plaisanterie, je suis veuf, et « mon fils aîné n'est pas marié , qui vouiez-vo^i s épouser « de nous deux? Le plus jeune, dit Edburge. Ah! répli- « qua Charlemagne, si vous m'aviez choisi, je vous au- «rois donné mon fils; mais puisque vous me l'avez « préféré , vous n'aurez ni lui ni moi. »; il lui donna une abbaye, qu'elle quitta pour s'enfuir avec un nouvel amant; elle finit par aller mourir à Pavie, dans la misère.

Les historiens parlent d'une alliance indissoluble , conclue entre la France et l'Ecosse en 790 , et renouvelée en 809 [a]; et d'un secours de quatre mille hommes, envoyé par Charlemagne au roi Achaïe ou Archaïe ( Achdius ) , que les Écossais comptent pour le soixantetroisième dans la liste fabuleuse de leurs rois.

Ils parlent aussi des soins que se donna Charlemagne, et des missionnaires qu'il envoya pour établir la foi en Suéde , de concert avec Biorn roi de cette contrée {b\

[a] Buclianan, Hist. Scot. Jean Leslé, Histoire d'Ecosse. Polyd. Virgile, Hist. Angl. , 1. 4.

[h\ Eginard. Baronius, Mézeray.

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