‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 33 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Affaires d'Italie. Renouvellement de l'empire d'Occident.

Dans le livre précédent, chapitre III , nous avons laissé les affaires de l'Italie au moment où la fortune de Charlemagne triomphoit de la ligue formée contre lui en faveur du prince lombard Adalgise, par Arichise, duc de Bénévent, et ïassillon, duc de Bavière, secondés d'un côté par les Huns, de l'autre par les Grecs. Ari ^ chise étoit mort dans Pinstant où Adalgise et les Grecs descendoient en Italie; Tassillon avoit été accablé et détrôné; les Huns avoient été battus alors, et ensuite subjugués; les Grecs repoussés s'étoient estimés très heureux que Charlemagne, occupé ailleurs , et les réservant peut-être pour une autre occasion, ne leur eût pas fait éprouver, comme aux Huns, tout son ressentiment. Nous avons vu que Grimoald , fils d' Arichise , I. 28

touché de la confiance généreuse que Charlemagne lui avoit témoignée, en lui donnant ce même duché de Bénévent que la yë/ome d'Arichise mettoit dans le cas de la confiscation, n avoit pas peu contribué à repousser Adalgise et les Grecs, que son père avoit appelés. Mais la reconnoissance des princes a des bornes plus étroites que celle des particuliers ; chez les premiers , la raison d'État fournit à Toubli des bienfaits des prétextes raffinés qui ne sont point à Tusage du vulgaire. Gharlemagne , en donnant à Grimoald le duché de Bénévent, avoit attaché une condition à cette libéralité ; il avoit exigé que Grimoald fît démolir trois des plus fortes places de son duché , savoir , Salerne , place maritime dans laquelle consistoit la principale force de cet État, Acherontia et Consia ou Conza. Grimoald, fidèle d'ailleurs à la France, ne le fut pas de même à Texécution de cette condition, qui lui paroissoit trop dure. Gharlemagne, n'ayant eu pour objet que de lui rendre la félonie impossible , ou du moins plus difficile , eût peut-être dissimulé cette légère infidélité, qui n entraînoit point une défection formelle; mais le jeune Pépin , roi d'Italie, emporté par cette ardeur guerrière dont son père et tous les héros de sa race lui avoient donné l'exemple, voulut regarder les délais de Grimoald, relativement à l'exécution de cette clause , comme une infraction au traité , et comme un refus de l'exécuter ; il saisit cette occasion d'exercer son jeune courage. Grimoald et lui étoient de même âge , ils entroient l'un et Fautre dans la carrière de la gloire; la guerre qui s'alluma entre eux fut une affaire d'émulation, et plutôt une guerre personnelle qu'une guerre politique. La

força étoit du côté de Pépin , à qui même le roi d'Aquitaine, Louis, amena en personne un puissant secours [a]; il eut lavantage, mais il Tacheta cher. La famine, qui désoloit alors l'Italie, ainsi que plusieurs provinces de la France, fut sur-tout poussée aux dernières extrémités dans le camp français [b]; les historiens, pour représenter l'excès de misère où on fut réduit, en rapportent un effet assez bizarre, c'est que les soldats furent obligés de manger de la viande pendant le carême. Un effet plus funeste de cette disette , fut la ruine d'une grande partie de l'armée. Si quelque chose peut faire craindre que cette rage épidémique de guerre dont l'espèce humaine est possédée ne soit incurable, c'est de voir qu'elle subsiste à l'aspect des ravages causés par les fléaux, et que les hommes ne concluent pas qu'ils peuvent s'en rapporter à la nature pour leur destruction, et pour celle de leurs semblables. Tout l'effet de cette petite guerre imprudente , qui produisit d'ailleurs peu d'exploits et peu d'événements , fut d'affranchir Grimoald du joug de la reconnoissance , de le détacher des intérêts de la France , et de le jeter , comme son père , dans Talliance de l'empire grec, avec lequel la situation de ses États lui donnoit des relations presque nécessaires.

Rome étoit alors le théâtre de révolutions importantes; le pape Adrien V^ étoit mort après environ vingt-quatre ans de pontificat [c], ayant plus approché qu'aucun autre pape de ce terme qu'aucun pape ne doit voir (i). Charlemagne ne le regretta pas seulement

[a] Egiii. Ann. [b] 792. [c] 796.

(i) Non videbîs annos Pétri, Vingt -quatre ans, cinq mois et dix

comme un de ces alliés que donne la politique , et sur lesquels on ne peut compter qu'en proportion de l'intérêt, il le pleura comme un ami tendre, courageux, d'une constance éprouvée dans des temps difficiles [a] ; qui , assiégé dans Rome par Didier , et pressé de couronner les fils de Carloman, avoit sauvé Rome , et peutêtre la France, par son intrépide fidélité; un ami, dont le cœur ne s'étoit jamais démenti à son égard dans tout le cours de sa vie. Nous avons dit qu'Aaron Rachid et Charlemagne s'étoient aimés fidèlement sans s'être jamais vus; Charlemagne et Adrien s'airaoient d'autant plus qu'ils s'étoient vus , qu'ils s'étoient connus dans l'une et l'autre fortune, et que leurs relations étoient plus intimes. Adrien avoit fait en vers l'éloge de Charlemagne; Charlemagne fit aussi envers latins l'épitaphe d'Adrien, il y peint sa tendresse et sa douleur; c'est un monument bien précieux de l'amitié d'un grand prince. On voit encore cette épitaphe gravée sur une table de marbre auprès de la porte de Féglise du Vatican.

Charlemagne apprit la mort d'Adrien au moment où il lui envoyoit Angilbert, abbé de Saint-Riquier, son gendre, comme nous l'avons dit , et son ami particulier (car, on ne peut trop l'observer, Charlemagne eut beaucoup d'amis) ; Angilbert portoit à ce pontife ce qui, dans le butin fait sur les Huns, avoit paru être le plus précieux, ce que Charlemagne avoit jugé le plus digne d'enrichir le trésor de Saint-Pierre.

jours, pendant lesquels saint Pierre gouverna Tëglise de Rome. Adrien P^ fut, dit-on, le premier pape qui exi^jea qu'on ne parût jamais devant lui sans lui baiser les pieds. [a'j E(>in. in Vit. Garol. Magn.

DE GHARLEMAGNE. 4^7

Léon III , élu en la place d'Adrien, ne fut pas moins dévoué à Charlemagne. Itcommença par lui faire part de son exaltation avec toutes les marques possibles de soumission; il lui envoya les clefs du tombeau de saint Pierre , l'étendard de la ville de Rome, et le pria d'envoyer un commissaire, pour recevoir le serment de fidélité que les Romains dévoient lui renouveler à cause de cette mutation. Charlemagne chargea de cette commission Angilbert , qui porta en même temps à Léon III les présents originairement destinés pour Adrien. Charlemagne, dans les instructions qu'il donne à son envoyé , parle , sur ce qui concerne le pape , d'un ton de maître et de souverain, qui eût fort étonné les Innocent III et les Boniface VIII. Il lui trace tous ses devoirs de pape , il lui en recommande l'accomplissement, ainsi que l'observation des canons.

Après avoir ainsi parlé en maître , il eut occasion dans la suite d'agir en juge du pape, et il fut reconnu pour tel par le pape lui-même et par ses adversaires.

Pascal et Campule, parents du dernier pape, et revêtus en conséquence des premières dignités de Rome , après avoir fait inutilement, chacun de son côté, tout €6 qu'ils avoient pu pour lui succéder, avoient contribué malgré eux à élever Léon III sur le trône pontifical [a]. Quels que fussent leurs services, ils les mettoient, selon Fusage, à trop haut prix, et n'étoient jamais contents de la reconnoissance de Léon. Outrés de ce qu'ils appeloient l'ingratitude du pape, ils ne mirent point de bornes à leur ressentiment ; njais ils le dissi-

[«] Annal. Egiii.Theophane. Anastase.

roulèrent si bien, que le pape, qui avoit lieu de les croire fort contents de lui, les mettoit au rang de ses meilleurs amis, tandis qu'ils formoient le complot de l'assassiner. Il est difficile de dire pourquoi ils choisirent pour l'exécution de leur crime le moment d'une solennité où tous les yeux étoient fixés sur le pape ; ce fut au milieu d'une procession, le 24 avril 799, que Pascal et Campule étant aux côtés du pape, auquel ils n'avoient jamais fait leur cour avec plus d'empressement , on vit paroître une foule d'assassins armés , qui dissipèrent la procession, se jetèrent sur le pape , le renversèrent de cheval , le foulèrent aux pieds, et , craignant que le peuple ne s'émût en sa faveur , le portèrent dans un couvent voisin , pour Ty outrager plus à loisir. Pascal et Campule, restés seuls du clergé avec le pape, changèrent tout-à-coup de personnage, et se mirent à la tête des assassins. Leur intention étoit , diton, de crever les yeux au pape, et de lui arracher la langue, comme on avoit fait trente ans auparavant à l'antipape Constantin. Tout est fort étrange dans cette aventure; il est inconcevable qu'une troupe d'hommes armés , tenant entre ses mains un homme sans défense, et voulant lui arracher la langue et lui crever les yeux , n'ait pu y parvenir; et comme un pape attaqué avec cette violence au milieu de ses fonctions pontificales est un événement propre à exalter l'imagination, Anastase le bibliothécaire n'a pas balancé à dire que Léon eut réellement la langue arrachée et les yeux crevés , mais que la langue et les yeux lui furent à l'instant rendus miraculeusement ; ce miracle a même été inséré , en 16785 dans le Martyrologe romain. Laissons aux

miracles leur rareté , pour leur conserver le respect qui leur est dû, quand FÉtre suprême, par des raisons cachées dans le secret de sa sagesse , juge à propos de suspendre les immuables lois de Tordre qu'il a établi luimême , et qui sera toujours le plus grand des miracles. Les assassins furent sans doute très imprudents d'attaquer le pape, en plein jour, au milieu des rues, à la vue du peuple , dans une procession solennelle ; ils furent peut-être plus imprudents encore de laisser leur crime imparfait ; mais on auroit tort d'aimer mieux croire au merveilleux qu'à Timprudence humaine , qui n'a rien du tout de merveilleux.

Au reste, tout prétexte même de merveilleux disparoîtra, si Ton suppose que les assassins, au lieu de s'arrêter à mutiler le pape , vouloient le tuer, et le laissèrent pour mort ; mais que les blessures dont il étoit couvert ne se trouvèrent point mortelles.

Albin, camerlingue (i)du saint-siége, vint à main armée enlever le pape pendant la nuit [a] , et le duc de Spoléte Vinigise étant accouru avec de plus grandes forces sur le bruit de ce qui s'étoit passé, emmena le pape à Spoléte, pour l'enlever à ces complots ténébreux et mal éclaircis.

Le premier soin du pape , lorsqu'il se vit en sûreté , fut d'instruire le roi de son aventure, et de lui demander lapermision de l'aller trouver, pour conférer avec lui sur leurs affaires communes. Il vint en effet trouver le roi à Paderborn. Ce voyage donna lieu à beau-

(i) Maître de la chambre ou trésorier. Le cardinal camerlingue est aujourd'hui celui qui re'^it l'Etat de l'éj^lise et administre la justice. W 799-

4io HISTOIRE

coup de raisonnements et de conjectures, sur-tout quand on vit qu'il étoit suivi d'un autre voyage de Charlemagne à Rome. Avec quelque facilité que les princes se transportassent alors hors de leurs États , et entreprissent les plus longs voyages, on jugea que Charlemagne, à qui Fâge coraraençoit à rendre le mouvement moin? agréable et plus fatigant, et que tant d'affaires obligeoient à se placer au centre de ses États, pour avoir l'œil sur tout et donner la main à tout, ne s'engageoit pas dans le voyage de Rome sans quelque grand intérêt; c'en étoit un sans doute que d'aller remplir, dans cette capitale du monde chrétien, dans l'ancienne capitale de l'Empire, la fonction déjuge suprême, d'exercer cette juridiction sur le pape même, et de décider de sa déposition ou de son rétablissement; car les assassins du pape , ne pouvant se cacher , avoient pris le parti de se déclarer hautement ses accusateurs : ils entreprenoient de prouver la légitimité de leur attentat et 1 indignité du pape; mais on soupçonna qu'un naotif plus personnel à Charlemagne, plus important pour lui que la querelle du pape avec les neveux de gon prédécesseur, attiroit ce conquérant en Italie, et Févénement persuada qu'on ne s'étoit pas trompé. Cependant Charlemagne parut ne s'occuper que du procès du pape ; il affecta de donner le pi us grand éclat à cette affaire. Pascal, Campule et leurs complices, qui étoient les principaux chefs de la noblesse romaine, avoient pris le roi pour juge entre le pape et eux [a]; ils avoient envoyé à ce prince un mémoire contenant

contre Léon ÏII des accusations que la plupart des écrivains qualifient d'atroces et de calomnieuses, mais sans les spécifier. Il est difficile de concevoir quel succès les ennemis du pape avoient pu se promettre dans ime pareille affaire. Quand leurs accusations auroient été fondées , quand le pape auroit été coupable , ses assassins étoient-ils moins criminels? Quand un pape a eu des torts , quand le dernier même des hommes a commis des crimes , faut-il Fassassiner?

Comme, suivant les lois de toutes les nations, la provision est due au titre, Charlemagne, avant même de partir pour Rome, fit rétablir solennellement le pape dans son siège par deux archevêques, quatre évêques , et trois comtes, qu'il nomma ses commissaires, non seulement pour cette fonction, mais encore pour faire toutes les informations nécessaires , tant sur la violence commise à l'égard du pontife, que sur tous les faits allégués dans le mémoire de ses ennemis. Parmi les historiens les uns disent que le retour du pape à Rome y causa dans le peuple une joie universelle; les autres observent que Tindifférence que le peuple avoit témoignée pour le pape le jour deFassassinat, et le peu d^empressement qu'il avoit eu à le défendre, malgré Fhorreur du sacrilège jointe à Fhorreur du crime, n'annonçoient pas que Léon fût aimé.

Quoi qu'il en soit, Léon III avoit été reçu à Paderborn comme Etienne III Favoit été en France du temps de Pépin, ei Charlemagne fut reçu à Rome comme il Favoit été vingt -huit ans auparavant. Ce fût le même empressement de tous les corps à lui rendre les honneurs dus au soviverain, et la même ardeur du peuple à voir, à applaudir le héros du siècle.

«Le pape Léon III, dit le P. Ménétrier [a] , reçut « Cliarlemagne comme avoué deFéglise, faisant aller au « devant de lui toutes les bannières , et c'est pour cela « qu'il est représenté Fépée nue à la main; c'est aussi « pour cela que les empereurs sont vêtus d'une chape « aussitôt après leur élection. »

Les informations étant faites , et le résultat étant en faveur du pape et à la confusion de ses adversaires, le roi convoqua dans l'église de Saint-Pierre une assemblée solennelle, pour procéder au jugement; Anastase le bibliothécaire rapporte qu'au jour indiqué, le roi et même le pape, quoiqu'accusé , ayant pris séance, ils firent asseoir les archevêques, les évêques, et les abbés; que le reste du clergé et les seigneurs laïcs , tant les Français de la suite du roi que les Romains de la suite du pape, restèrent debout [è] : petite circonstance "de cérémonial , dont les lecteurs feront tel cas qu'ils voudront. Le roi prit les voix, elles furent toutes favorables au pape , il étoit sans contradicteurs ; ses accusateurs, convaincus de calomnie et d'assassinat , n'a voient pas osé paroître devant cette assemblée ; l'innocence de Léon fut reconnue d'une voix unanime , et comme par acclamation. Cependant on proposa que le pape se purgeât par serment des accusations intentées contre lui. Parmi ceux qui firent cette proposition , les uns regardoient seulement cette cérémonie comme un complément convenable de la justification du pape; les autres, et de ce nombre étoient principalement les évê-

[a] Chev. anc. et mod. p. 3o.

\b\ Annal. Moissiac. Anaslas. de Vit. Pontif.

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ques, avoient des vues ultérieures* ils vouloient épargner au pape la formalité humiliante, selon eux, d'un jugement, même d'absolution; ils disoient que le premier des évéxjues , et le juge de tous les autres, ne pouvoit avoir d'autre juge que lui-même : or, c'étoit se juger soi-même, que de déclarer s'il se sentoit innocent ou coupable; aussi les évêques insistoient-ils pour que le pape fît ce serment de son chef, volontairement, et sans aucun jugement qui l'ordonnât. Le pape prit le livre des évangiles , monta au jubé ; là , élevant la voix, il prit le juge éternel à témoin de son innocence : « Je « fais, dit il, ce serment sans y être obligé par aucune « loi et sans vouloir en faire une coutume ou une loi « pour mes successeurs, mais seulement pour dissiper « plus pleinement d'injustes soupçons. » L'église retentit à l'instant des acclamations du peuple, et des applaudissements du clergé ; on chanta le Te Deum , pour remercier Dieu d'avoir manifesté l'innocence du pape. Ce jour fut uniquement consacré à la joie; le jugement des ennemis du pape, le jour de la vengeance, fut remis à un autre temps. Cette assemblée se tint le i5 décembre de Tan 800.

Dix jours après , le même temple fut témoin d'une autre cérémonie encore plus pompeuse, qui avoit sans doute avec la première plus de rapports qu'on ne le disoit. Le jour de Noël de l'an 800 , à commencer Tannée comme aujourd'hui au premier janvier, mais de l'an 80 1 , en commençant l'année à Noël, comme font les auteurs français de ce temps-là , Charlemagne étant dans tout l'appareil de la souveraineté à la messe solennelle de ce jour, dans FégUse de Saint-Pierre , le pape choisit uq

moment où ce prince étoit à genoux au pied du grand autel ; il prit une couronne , et la lui posa sur la tête ; le peuple qui assistoit en foule à cette cérémonie s'écria d'une voix unanime : « Vive Charles, toujours auguste, « grand et paciflque ( i ) empereur des Romains ; c'est Dieu « qui le couronne par les mains de son vicaire; qu'il « soit à jamais victorieux! » Aussitôt Léon lui répandit riiuile sainte sur la tête , et se prosternant devant lui , fut le premier à Y adorer; c'est le terme dont se servent tous les annalistes contemporains , et les auteurs même ecclésiastiques. Dans la suite , les papes se sont fait adorer à leur tour. C'est ainsi que Charlemagne fut proclamé empereur, et c'est ainsi que s'opéra dans sa personne le renouvellement de cet empire d'Occident , qui avoit péri l'an 476, sous Augustule.

Le premier acte d'autorité que Charlemagne exerça en qualité d'empereur, fut de condamner à la mort Pascal, Campule, et leurs complices. Ils l'avoient bien mérité; mais le pape, par une générosité paternelle, digne de son caractère sacré, demanda grâce pour eux, et voulut que l'exil fût leur seul châtiment ; ils moururent en France dans Fopprobre et dans les remords.

Éginard dit que Charlemagne, en se voyant couronner, montra une surprise mêlée de colère, et déclara hautement que, s'il avoit pu prévoir ce qui devoit arriver, il se seroit dispensé d'aller à la messe ce jourlà, malgré la solennité de la fête. D'autres auteurs disent aussi que, quelques jours auparavant, le pape

(1) Ce titre de Pacifique e'toit de forme, et les formes expriment quelquefois ce qui devroit être.

avoit proposé au roi de recevoir ce ikre d'empereur, l'assurant qu'il pouvoit compter sur les suffrages du clergé, de la noblesse et du peuple, et que la réponse de Charlemagne avoit été un refus formel, accompagné de prières faites au pape de ne lui en plus parler.

Éginard et les autres auteurs tiennent sur ce point le propos qu'on étoir convenu alors à la cour détenir [«]; mais il est impossible de croire que Cbarlemagne ait été fait empereur malgré lui; que le voyage du pape à Paderborn , et sur-tout celui ce Cbarlemagne à Rome n'^aient pas eu pour objet ce grand dessein du renouvellement de l'empire d'Occident. Les empereurs grecs étoient toujours les ennemis nés des papes ; les ducs de Bénévent, alliés presque nécessaires de l'empire grec, et par leur position, et par les mauvais traitements qu'ils recevoient quelquefois de la France , serroient de près l'Etat de l'église. Indépendamment de ces ennemis que lui donnoit la politique extérieure, Léon avoit des ennemis domestiques, sous lesquels il avoit pensé succomber; on l'avoit assassiné dans sa capitale , on vouloit le déposer : à qui Léon pouvoit-il plus naturellement avoir recours qu'au prince généreux , protecteur de tous les princes foibles, qu'au bienfaiteur illustre du saint-siége, fils de ce premier bienfaiteur à qui les papes avoient dû leur puissance temporelle? Lorsque Etienne III étoit venu en France solliciter cet important service, il avoit tâché de le payer par les moyens que les conjonctures mettoient en son pouvoir; il avoit donné à l'élection des Français , en faveur de Pépin ^

[a] Egin. in Vit, Car. Magn,

une sanction alors respectable; et pour engager par honneur Pépin et ses fils à protéger et à défendre le saint-siége, il leuravoit donné, au nom du peuple romain , le titre de patrices de Rome, Léon III venoit demander àCharlemagne une nouvelle grâce, celle d'être délivré de ses persécuteurs et rétabli dans son siège : il falloit de nouveaux services pour ce nouveau bienfait; car éw politique les bienfaits ne sont qu'un commerce : les papes n'avoient que des titres à donner ; mais les titres font les droits aux yeux de la multitude; et la puissance même, sans les titres, semble avoir quelque chose d'illégitime. Quel titre plus noble pour celui qui Tobtenoit, plus utile pour celui qui le conféroit, et, à tout événement, plus sans conséquence pour le saintsiége, que ce titre d'empereur romain qu'offroit Léon III à son bienfaiteur !

Titre noble pour celui qui Tobtenoit.

On ne le lui donnoit que parce([u'il en avoit déjala puissance, et cette puissance, il ne la devoir qu'à lui; cette élection étoit un hommage rendu à sa gloire. Il étoit substitué à toute la grandeur des Césars, avec le mérite d'en être le restaurateur, et le mérite même d'en avoir été le vengeur : en effet , Charlemagne , par ses conquêtes sur les Saxons et sur les autres peuples germaniques, avoit vengé Tempire romain des nations barbares qui l'avoient détruit quatre siècles auparavant , et il est peut-être assez remarquable que ce second empire romain ait dans la suite établi son siège au milieu même des contrées habitées par les barbares , qui a voient détruit le premier empire romain.

Mézeray croit que le mécontentement de Charle-

înagne pouvoit être réel , parcequ'on lui faisoit , dit-il , tenir « de Félection des Romains ce qu'il ne tenoit que « de son épée. »

Il ne tenoit que de son épée la réalité du pouvoir, mais il étoit flatteur pour lui de tenir du choix libre du peuple romain un titre que n^avoient eu ni les rois lombards, ni les autres souverains vaincus par Charlemagne.

Titre utile pour celui qui le conféroit.

1® Il est toujours utile de conférer des titres, c'est s'en donner un à soi-même, c^est exercer une autorité qui ne peut être désavouée par celui sur qui on Fexerce, puisqu'il en profite , et c'est acquérir des droits à sa reconnoissance.

2^ Le pape , en donnant à Charlemagne ce titre d'empereur romain , espéroit le rendre irréconciliable ennemi de l'empire grec , qui se prétendoit le seul empire romain , quoiqu'il n'en fût en effet qu'un démenbrement, et comme une espèce de colonie. L'empire d'Occident étant rétabli , l'Italie entière , avec toutes les îles qui en dépendent et qui peuvent servir â sa sûreté, étoient incontestablement de son partage; ainsi le pape croyoit engager le nouvel empereur à chasser pour jamais les Grecs de l'Italie : alors le duc de Bénévent, nécessairement soumis, et privé de l'allié qui l'encourageoit à la révolte, eût cessé d'être inquiétant pour le pape. Il est vrai qu'alors Charlemagne, déjà souverain de Rome, enfermant l'État de l'église au sein de ses États, eût été pour le saint-siége une puissance Jbien formidable, et dont rien n'auroit pu la défendre; mais la politique ne porte pas ses vues bien loin danô

Favenir, le présent seul entraîne; on veut se délivrer de Fennerni qui gêne actuellement : ce sentiment trop vif du présent a souvent préparé de grands malheurs pour la suite ; l'avenir , pour peu qu'il soit éloigné , n'est rien pour les hommes.

Enfin ce titre , à tout événement , et dans tous les cas , étoit sans conséquence pour le saint-siége.

Cette proposition n'est vraie qu'en ne considérant , comme on fait toujours en politique , que le présent ou un avenir peu éloigné.

En effet , Charlemagne feroit ou ne feroit pas valoir son nouveau titre d'empereur.

Dans ce dernier cas , rien n'étoit changé.

Dans le premier cas , Charlemagne chassoit les Grecs de l'Italie et de la Sicile, et c'étoit ce que desiroit le pape, éclairé ou non sur ses vrais intérêts.

Il y a tout lieu de penser que ces grands intérêts du sacerdoce et de l'empire avoient été discutés et concertés entre le pape et le roi dès le temps de l'entrevue de Paderborn. Si Charlemagne, même depuis son arrivée en Italie , avoit refusé ce titre d'empereur lorsque Léon le lui avoit offert , son refus avoit si fort ressemblé à une acceptation , que le pontife s'y étoit mépris, et qu'il s'y méprit impunément; jamais, sans l'aveu du monarque, aveu ou formel ou fortement présumé, il n eût osé risquer la proclamation du jour de Noël. D'ailleurs tout étoit visiblement préparé de tous côtés. Charlemagne étoit accompagné de ses deux fils aînés, Charles et Pépin roi d'Italie, et des princesses ses filles , qu'il avoit mises du voyage, sans doute pour qu'elles fussent témoins de cette éclatante cérémonie : les Romains

DE CKARLEMAGNE. 4^n

ravoient fait prier de venir à la messe en habit de patrice ; et sans s'informer du motif de cette prière qui annonçoit quelque dessein, il y avoit consenti, quoiqu'il eût, dit-on, beaucoup de répugnance à quitter Fhabit français. Le pape présenta aus^^i au prince Charles la couronne royale , et lui donna aussi Fonction sacrée : de Jà vient peut-être ( car les usages établis par les grands princes, ou à leur occasion, sont ceux qui se conservent le plus long-temps ) , de là vient l'usage d'élire roi des Romains le fils de l'empereur régnant, pour lui assurer Fempire.

Si Fempereur ( nous l'appellerons ainsi désormais ) témoigna de la surprise , il témoigna aussi de la satisfaction, et même de la reconnoissance par les présents magnifiques dont il se plut à enrichir cette église de Saint-Pierre où il avoit été proclamé, présents dont Anastase le bibliothécaire s'est plu à faire Fénumération [a\ C'étoient quantité de vases d'or, une croix de ce même métal , enrichie d'hyacinthes , un livre d'évangiles tout brillant d'or et de pierreries, deux tables d'argent massif, Fune pour le service de la basilique, l'autre pour être mise devant le tombeau de saint Pierre. Les princesses , filles de Charlem.agne, pour montrer leur satisfaction particulière du spectacle flatteur dont elles avoient joui, firent aussi de magnifiques offrandes; c'étoient plusieurs vases de grand prix, etunecouronne d'or du poids de deux cents livres, ornée de pierres pré*^^ cieuses.

Ces présents , tant de Charlemagne que de ses filles ;,

[a] Anastase iri Vit. Léon. Ilf.

.45o HISTOlilE

outre qu'ils prouvent leur contentement, donnent d'ailleurs ridée d'une magnificence qu'on explique par la conquête faite sur les Huns de trésors immenses que ceux-ci avoient enlevés à Rome, et Rome à Funivers. Charlemagne les rendoit à Rome. Tous ces présents furent faits le jour même du couronnement après la messe ; on les tenoit donc tout prêts dans l'attente de cette cérémonie.

Enfin, si Charlemagne étoit sincèrement mécontent de la démarche du pape et du zélé du peuple romain, que ne les désavouoit-il? que ne refusoit-il ce titre d'empereur indiscrètement donné? Pourquoi, de ce moment, les actes sont-ils toujours datés à Rome de Tannée de son empire, comme autrefois de celui des empereurs romains? Pourquoi fait-il battre cette monnoie» où Ton voyoit d'un côté son nom avec son nouveau titre d'empereur, et de l'autre celui du pape?

Mais, dira-t-on, si tout avoit été concerté entre le pape et Charlemagne, pourquoi cet air de surprise et de mécontentement dont parlent tous les historiens? Pourquoi ce petit trait d'hypocrisie, si peu digne d'un si grand monarque?

C'est ( en supposant le récit des historiens bien fidèle sur cet article ) , c'est que le pape avoit son point de vue dans cette affaire , et que Charlemagne avoit le sien qui étoit tout différent. Le pape vouloit le brouiller avec l'empire grec ; Charlemagne vouloit éviter cette rupture : elle paroissoit inévitable par la concurrence des prétentions et des intérêts. Horace sembloit avoir prévu ces inconvénients , dans cette belle ode où il détournoit Auguste du projet que cet empereur sembloit

DE CÎIARLEMAGNE. /^ I

avoir forme de rétablir Troie, et d'y fixer le sié^n^ de Fempire (i). Constantin a voit fait àpeu-près ce qu'avoit projeté Auguste , ou plutôt il avoit fait beaucoup mieux, il avoit choisi une situation unique dans le monde, qui commande à la Propontide , au Pont- Euxin , au Bosphore de Thrace, qui tient à l'Europe et jette ses regards sur TAsie ; il y avoit bâti la ville qui porte encore son nom. Après la mort de Constantin, il arriva ce qui doit toujours arriver à tout empire trop vaste; et, ce qui prouve Tabus des grands empires l'empire romain fut divisé. IlPavoitdéja été avant Constantin, entre Dioclétien et Maximien, qui, trouvant encore leur portion du fardeau trop pesante, Favoient partagée de nouveau entre Galérius et Constance-Chlore père de Constantin. Sous les successeurs de Constantin, la division fut marquée par les deux capitales, Rome, de l'Occident ,Constantinople, de FOrient. Rome conserva son droit d'aînesse , et fut la capitale de Fempire romain proprement dit; l'autre fut Fempire grec. L'empire romain tomba le premier; Fempire grec alors voulut lui succéder, comme un frère puîné succède à son frère. Les victoires de Bélisaire et de Narsès , sous Justinien et Justin II, donnèrent du poids à cette prétention. L'empire grec soumit une partie de Fltaîie, et Rome même à qui ce titre d'empire et d'empire romain faisoit supporter plus patiemment le joug des Grecs, que celui des conquérants barbares qui Favoient successivement soumise; mais les vrais successeurs de Fempire d'Occi-

(i) Justuni et tenacem propositi virum , etc.

Ode 3 du liv. 3.

432 UîSTOinË

dent avoient été d'abord les Hérules , ensuite les Gotbs, puis les Lombards, et enfin les Français. On prétend que Rome a voit conservé, depuis les Tarquins , son ancienne aversion pour le titre de rois , et que celui d'empereurs lui pîaisoit davantage , quoique assurément elle eût beaucoup moins souffert de la tyrannie de Tarquin, que de celle de tant d'empereurs fiai n assoient conservé que la figure dlioinines : tant les préjugés nationaux sont difficiles à détruire! Ce fut, dit-on, une des raisons qu'employa le pape auprès de Charlemagne, pour Fengager à recevoir du peuple romain ce titre d'empereur : « Jusqu'à présent, lui dit-il, « vous n'avez succédé qu'à la puissance des Lombards, « des Gotbs et des Hérules, qui n'avoit point Taveu du «peuple romain; il s'agit de succéder, de l'aveu de ce « peuple, à la puissance des empereurs romains. Rome ft alors sera véritablement soumise; et se croira libre. » Mais si l'empire romain éioit rétabli, le premier devoir du nouvel empereur sembloit être de lui rendie ce quirestoit encore derilalie à conquérir; c'étoit ce qu'espéroit et desiroit le pape : mais Cbarlemagne, encore un coup , avoit des vues bien différentes , il jugeoit qu'il avoit assez d'ennemis , Fabus des conquêtes commençoit même à se faire sentir à son ame éclairée : nous avons vu, d'ailleurs, que la Germanie étoit Fobjet dont il s'occupoit toujours par préférence, et auquel il sacrifioit les affaires de Fltalie et de FEspagne. Il prévoyoit les alarmes que ce renouvellement de J'empire romain alloit répandre dans l'empire grec; il voyoit naître de ce titre d'empereur d'Occident des guerres sanglantes et des haines éternelles : d'un autre coté, ce titre flattoit

DE CIîAïlLEMAGNE. /p3

son orgueil, il sembloit lép^itimer et consacrer ses conquêtes, et Tautoriser à des conquêtes nouvelles; c'étoit un noble et cligne prix de ses travaux. Charlemagne étoit sans doute très combattu, et nous ne serions point surpris qu'à la première proposition que le pape lui fît de cette affaire son premier mouvement eût été un refus et un refus sincère; mais du moment où il se déter mine à passer en Italie, il est évident que son parti étoit pris d'accepter, non pas pourtant dans le même esprit où le pape lui faisoit cette offre : le pape, ministre de paix , vouloit et proposoit la guerre ; Charlemagne, guerrier et conquérant, désabusé enfin de la guerre et des conquêtes, ne respiroit plus que la paix : il n'accepta que parcequ'il sentit qu'il dépendroit toujours de lui seul de faire valoir ou de négliger les droits résultants de son nouveau titre, et qu'il entrevit des moyens d'entretenir la paix, en réglant à Famiable, et par la voie de la négociation, les droits des deux empires. Nous ne voyons pas en effet qu'il se soit livré un moment aux vastes idées, aux grandes entreprises que ce titre ds successeur des Césars et d'empereur romain, élu parles Romains mêmes, sembloit devoir lui inspirer. Les bienfaits de Charlemagne envers le saint-siége , et l'autorité qu'il exerçoit dans Rome avant même d'être empereur, ont donné lieu à des fables et à des prétentions contradictoires. Les papes ou leurs partisans indiscrets ont imaginé après coup une prétendue donation de Constantin , que Pépin et Charlemagne, selon eux , n'avoient fait que confirmer et qu'étendre; et au lieu que dans l'origine l'élection des papes étoit confirmée par les empereurs français , comme elle l'avoit été au-

4f)4 HISTOIRE

paravent par les empereurs romains, et même par les empereurs grecs, ce furent les papes qui, dans la suite, voulurent confirmer ou même concéder la dignité impériale, qui auroient voulu disposer même de la couronne de France, et en général asservir toutes les couronnes à la tiare. Les impérialistes ont eu aussi leurs fables et leurs prétentions exagérées. Ils ont conté qu'en 774? api^ès la réduction de la Lombardie, Charlemagne avoil fait tenir à Rome un concile de cent cinquantetrois évêques , où on lui avoit accordé le droit , non pas de confirmer, mais d'élire le pape. Il paroît que c'est une équivoque fondée sur la convention par laquelle les papes s'engagèrent à n'entrer en possession de leur temporel qu'après avoir obtenu Fagrément des empereurs , rois de France; il est cependant parlé de ce droit dans le décret de Gratien , et précédemment encore dans Sigebert et dans Walthram , évêque de Naumbourg, et postérieurement dans Sigonius. Cette tradition s'est long-temps conserv ée en France : on trouve dans les mémoires de Castelnau un discours du cliancelier de l'Hôpital à Cbarles IX, dans lequel il lui dit que les rois ses prédécesseurs ne seroient jamais excusés d'avoir laissé perdre un des plus beaux droits de leur couronne , celui de nommer à la papauté, si justement acquis à Pépin et à Cbarlemagne.

On conserve en original dans les archives de la ville de Beauvais un discours de Henri IV^, tenu le 2 août I ^94 ) ^^^^^ députés de cette ville. En voici les propres termes : « J'accuse mes prédécesseurs d'une grande là- (i cbeté d'avoir laissé perdre ce beau titre d'être le pilier

DE Cïï AELE MAGNE. 455

« du chef de l'église , et la première nomination qu'ils « avoient anciennement du saint père à Rome. »

Mézeray dit expressément que le pape Adrien et les évêques accordèrent à Charlemagne le pouvoir de donner Finvestiture « des évêchés , et même de nommer les «papes, pour ôter les cabales et les désordres qui se « faisoient dans Félection. »

Le Blanc ne s'éloigne point de cette opinion, dans la savante dissertation placée à la suite de son ti^aité des momioies. Nous ne pouvons mieux terminer le tableau de cette grande époque du renouvellement de l'empire d'Occident , et l'examen des droits qu'ont exercés à Rome les empereurs français, que par l'extrait d'une partie de cet ouvrage de Le Blanc. Il a pour titre: « Dissertation historique sur quelques monnoies de « Charlemagne, de Louis-le-Débonnaire, de Lothaire, « et de leurs successeurs , frappées dans Rome ; par « lesquelles on réfute Fopinion de ceux qui prétendent a que ces princes n'ont jamais eu aucune autorité dans « cette ville que du consentement des papes. »

La fausseté de la prétendue donation faite par Constantin au pape Silvestre est reconnue. Constantin et ses successeurs n'ont pas cessé d'être maîtres dans Rome. Constantin exila le pape Libère, puis le rappela , et chassa le pape ou antipape Félix, qui avoit pris la place du pape Libère pendant l'exil de ce pontife.

L'empereur Honorius termina en maître le schisme d'Eulalius et de Boniface.

Odoacre, roi des Hérules, fut maître de Rome, com* me étant substitué par la conquête aux empereurs romains. Il fit un édit pour régler Félection des papes;

et , dans cet édit , il défend d'élever qui que ce soit à la papauté sans son consentement : N on sine nosir a consultatione cujuslihet celebretur eleclio [a].

Théodoi ic termina le schisme de Laurent et de Symmaque, et les rois goths furent les maîtres dans Kome [h]^ ainsi que Favoient été les empereurs romains et Odoacre.

Athalaric fit, pour l'élection des papes, des règlements à-peu-près conformes à celui d'Odoacre [c\

Après Texpulsion des Goths, les empereurs de Constantinople, et en leur nom les exarques, confirmoient l'élection des papes. L'empereur Maurice, gendre de Tibère , confirma celle de Grégoire V^ , L'exarque Isaac, lieutenant deFempereur Héraclius, confirma celle du pape Sévérinus. L'abus même de vendre ces confirmations s'étoit établi; ce qui prouve combien il étoit impossible de s'en passer, et combien les empereurs étoient les maîtres. L'empereur Constantin Pogonat,à la prière du pape Agathon, réforma cet abus; c'est peut-être ce quiafait dire que ce prince s'étoit démis du droit de confirmer l'élection des papes : on cite cependant une constitution de l'an 684, qui porte cette renonciation ;mais quelques savants la regardent comme supposée; et le pape Conon ayant été nommé deux ans après ( en 686 ) , son élection fut confirmée, î^^7?^o^er^ï(i)^dit Anastasele bibliothécaire, par l'exarque Théodore, lieutenant de Justinien IL

La souveraineté des empereurs grecs à Rome étoit

[rt] Concil. t. lO, p. 307. [hi] Théophane, Ej^inard, et aVii passhn. \c\ Cassiod. Var. Hb. 8, Epist. i5, lib. 9, Epist. 16, ^i) Coiiimtî c'étoit la CQiUuuie,

DE CÏI An LE MAC NE. /py

universellement reconnue; les papes etoient leurs sujets, et furent quelquefois traités en sujets rebelles. L'empereur Justinien et Timpératrice Théodora , sa femme, traitèrent ainsi les papes Sylvère et Vigile, à tort ou avec raison, n'importe; la preuve de Tautorité est toujours la même. BonifacelV voulut faire du Panthéon une église; il fut obligé d'en demander la permission à Tempereur Phocas. Le pape Honorius n osa enlever les tuiles d'airain du temple deRomulus, pour en couvrir l'église de Saint-Pierre, qu'après en avoir de même obtenu la permission de l'empereur Héraclius.

Il n'est pas vrai que, comme l'ont dit plusieurs auteurs, lorsque l'empereur Léon l'isaurien voulut abolir à Rome le culte des images, le pape Grégoire II ait délié les Italiens du serment de fidélité envers l'empereur , et que les Romains alors se soient soumis au saint-siége ; mais il est vrai qu'ils commencèrent dès-lors insensiblement à se rendre indépendants de l'empire, et que les papes paroissent aussi avoir formé dès-lors le projet de devenir souverains.

Ce projet ne pouvant s'exécuter qu'avec le temps et qu'à la faveur des conjonctures, les papes parurent plus long-temps soumis aux empereurs grecs qu'ils ne le furent véritablement. L'autorité de Constantin Copronyme, fils de Léon, étoit toujours censée reconnue à Rome : lorsqu'Astolphe, roi des Lombards, s'étant emparé de l'exarchat de Ravenne et de la pentapole , voulut se rendre maître de Rome, le pape Etienne III s'étant adressé vainement à Tempereur Constantin Copronyme pour obtenir des secours, que ce prince hérétique et indolent n étoit ni en état ni dans Fintention

de lui accorder, s'adressa ensuite à Pépin; et lorsqu'àvaut de passer en France, il alla conférer avec Astolphe à Pavie. il étoit accompagné d'un ambassadeur de Fempei^eur , qui étoit venu à Rome porter des ordres au pape d[e la part de Constantin ; regiam jussionem ^ dît Anastase. Le Blanc paroît croire que le pape fit sincèrement tous ses efforts , de concert avec cet ambassadeur, et en conformité des ordres de Constantin, pour engager Astolphe à rendre à cet empereur Texarchat de Ravenne et la pentapole. D'après ce récit, ce seroit un problème, si Etienne, en passant en France, venoit seulement demander à Pépin du secours pour lui et pour Pempeieur, contre les Lombards, ou s'il avoit dès-lors le projet d'acquérir au saint-siége une souveraineté temporelle par les armes des Français.

Selon le récit du même Le Blanc, Pépin envoya deux fois des ambassadeurs au roi Astolphe, et lui fit offrir douze mille sous d'or, s'il vouloit rendre à Féglise et à fejnpire ce qii il leur avoit enlevé : jusque-là les droits de Fempire étoient toujours reconnus par le pape et par le roi de France : mais dans le même temps , Constantin Copronyme, emporté par un zélé aveugle d'iconoclaste, et abandonnant le soin de ses Etats pour faire la guerre aux images , ayant assemblé un concile hérétique, où il fit condamner le culte catholique, le pape Etienne, qui avoit eu occasion de connoître la bonne volonté, le zélé même des Français à Fégard du saintsiége, et leur indifférence pour Fempereur grec, n'eut pas de peine à persuader à Pépin que cet empereur, par son hérésie et par sa négligence sur les affaires d'Italie, méritoit peu qu'on lui fit rendre Fexarchat et

DE CHABLEMAGNE. 4%

la pentapoie; il fut donc convenu que ce seroit au pape même que Pépin feroit ce présent ; Le Blanc croit que le projet n'en fut formé qu'en France ; nous croyons seulement qu'il y fut concerté, mais qu'il avoit été le motif et l'objet du voyage du pape; question indifférente. Ce fut pour déterminer encore plus efficacement le roi en f^iveur de Rome que le pape conféra la dignité de patrice à Pépin et à ses deux fils.

La chronique du Mont-Cassin dit que Pépin ne fut fait patrice qu'après qu'il eut obligé Astolphe de céder au pape l'exarchat de Ravenne et la pentapole : le pape Adrien V^ dans une de ses lettres , ne fait commencer le patriciat de Charlemagne qu'à l'époque delà prise de Pavie et de la ruine du royaume des Lombards : il date ses lettres des années de ce patriciat , que quelques auteurs, nommément dom Mabillon et Le Blanc, distinguent de celui qui avoit été conféré à Pépin et à Charlemagne lui-même par Etienne lil, regardant le premier comme un simple titre d'honneur; et le second comme un titre de pouvoir et d'autorité : en effet , il est remarquable que Charlemagne n'ait jamais prisée titre de patrice avant la ruine du royaume des Lombards , et que depuis ce temps il n'ait jamais manqué de le j^rendre à la suite du titre de roi des Lombards. Il paroît que les Romains concoururent avec le pape à donner, soit à Pépin, soit à Charlemagne, le titre de patrice.

Telle est donc la succession des souverains de différentes nations, qui ont exercé ou prétendu dans Rome une autorité absolue.

D'abord les empereurs romains.

46o HISTOIiiE

Après la division de l'empire, les empereurs d'Occident.

Après la chute de l'empire d'Occident, Odoacre, roi des Hérides.

Théodoric, vainqueur d'Odoacre, et après lui, les rois goths, ses successeurs.

Les empereurs grecs, après la destruction du royaume des Goths.

Les Lombards, après avoir chassé les Grecs d'une grande partie de Tltalie, nommément de Fexarchat de Ra venue , qui étoit devenu le siège de Tempire des Grecs en Italie, et duquel Rome dépendoit.

Enfin , Charlemagne , après la destruction du royaume des Lombards.

C'est par l'effet de cette conquête, et en vertu de la dignité de patrice, conférée par le pape au nom du sénat et du peuple romain , que Charlemagne fut reconnu pour souverain dans Rome, et qu'il y exerça des actes d'autorité avant même qu'il fût empereur. Paul Diacre dit que Charlemagne ayant détruit le royaume des Lombards , unit la ville de Rome à sa couronne : Romii' leam urhem suis addidit sceptris [a\. Le même auteur, en dédiant à Charlemagne, toujours avant qu'il fût empereur, le livre de Pompeïus-Festus , lui dit: «Vous « trouverez dans ce livre les noms des rues , des portes , « des montagnes, et des tribus dea^fotre ville de Rome, »

En 795, le pape Léon III lui fit part de son élection, lui envoya Fétendard de la ville de Rome, et lui fît prêter serment de fidélité par les Romains. Charlemagne

[a] Lib. de Metens. Eccles. Episcop.

DE CHARLEMAGNE. 46l

lui dit dans sa réponse : « Nous avons une grande joie f de ce qu'on nous rend robéissance qui nous est due » . Des monnoies de Charîemagne et de ses successeurs , frappées dans Rome, attestent Fautorité qu'ils ont eue danscettecapitaledumondechrétien. Parmi celles deces monnoies qui portent le nom de Charlemagne, il y en a quelques unes dont l'inscription à demi effacée ne permet plus de connoître certainement la date, mais on a des raisons de croire qu'elles avoient été frappées avant que ce prince parvînt à l'empire. Le Blanc les rapporte dans sa dissertation.

C'est encore avant l'époque du rétablissement de l'empire d'Occident que Charlemagne déploie à Rome tout l'appareil de la souveraineté, en rétablissant le pape Léon II [, et en condamnant ses assassins Pascal et Campule. Cette autorité de Charlemagne s'étendoit à toute la partie de l'Italie, conquise par ses armes. En nommant duc de Bénévent , Grimoald , fils d'Aricbise , il exigea qu'en reconnoissance de sa souveraineté, son nom fût mis dans les actes et sur les monnoies. Le Blanc rapporte une de ces monnoies, où Charles est qualifié seigneur [a]. ^

Les ducs de Spoléte appellent, dans plusieurs titres, Charlemagne et Pépin son fils , leurs rois et leurs maîtres , ils datent toujours leurs actes des années du régne de ces princes.

Les habitants de Viterbe, dans un acte daté de la sixième année du régne de Charlemagne en Italie, rappellent rex noster ( i ) .

[a] Chronique d'Etchemp.

(i) Notre roi.

C'étoient des officiers de Charlemagne qui rendoient la justice, et à Rome, et dans tous les lieux voisins de c-ette ville. Charlemagne, dans ses lois, donne des ordres , fait des défenses aux papes comme à ses moindres sujets, et tout cela, encore un coup, avant d'être empereur.

Ainsi les Romains, en couronnant Charlemagne empereur, n'ajoutèrent rien à son autorité, qui avoit dès auparavant toute son étendue. On peut même dire qu'en le créant patrice, soit avec Pépin son père, soit sur-tout seul après la ruine du royaume des Lombards , ils ne firent que consacrer, par leur approbation, une autorité que Charlemagne devoit tout entière aux armes de son père et aux siennes.

Le patriciat avoit été conféré à Pépin et à Charlemagne au nom du peuple romain ; ce fut aux acclamations du même peuple que Charlemagne fut couronné empereur. « Il fut élu par tous les Romains , disent Anas- « tase et Luitprand. — Les Romains relevèrent sur le « trône impérial, dit le moine d'Angoulême. ^

Ce renouvellement de l'empire romain dans la personne de Charlemagne est consacré par un monument que Le Rlanc rapporte dans sa dissertation : c'est un sceau de plomb, offrant d'un côté la figure de Charlemagne, qui est quaVifié dominus jioster {[) ^ de l'autre la ville de Rome, avec cette inscription:

Renovatio Romani imperii (2).

11 résulte de quelques titres, aussi-bien que du récit

(1) Notre seigneur.

(2) ReaouvellcmeiU cIq J'empire romain.

de divers auteurs , que Charlemagne fit bâtir à Rome ^ près de Féglise de Saint-Pierre, un palais où il rendoit publiquement la justice, soit par lui-même, soit en son absence, par des juges qu'il choisissoit.

Le pape Léon lii respecta toujours Charlemagne comme son souverain et son bienfaiteur; il datoit ses lettres des années de Tempire de ce prince; il lui donnoit les titres de Seimeur et à'ylu^uste.

charlemagne , dans un capitulaire de Fan 8 1 3 , meÊ expressément les Romains au nombre de ses sujets.

Éginard, en faisant lenumération des villes métropolitaines des États de Charlemagne, auxquelles cet empereur fit des legs dans son testament , met Rome la première.

Enfin, tout ce qu'on peut reconnoitre d'autorité dans un souverain est reconnu dans Charlemagne par les Romains et les Italiens, le pape à leur tète, et dans Charlemagne, soit roi, soit empereur, sans aucune différence : il avoit succédé à toute la puissance des empereurs romains , des conquérants hérules et goths , des empereurs grecs, des Lombards; comme les empereurs romains et grecs, et comme les rois goths, il jouissoit du droit, non d'élire les papes, fonction ecclésiastique, mais de les confirmer, droit assez général de la souveraineté. Si le pape et les Romains lui firent une concession particulière de ce droit, ils ne lui donnèrent que ce qui étoit à lui, aussi-bien qu'en lui conférant les titres de patrice, d'exarque, de seigneur, d'empereur, tous compris dans celui de conquérant, qu'il ne devoit qu'à lui seul. Mais ce titre violent a besoin de se cacher sous des titres plus populaires , et la tyrannie

adroite feint de devoir quelque chose à la liberté. Au reste, Charlemagne avoit sur les Romains, sur-tout sur les papes, le titre de souveraineté le plus respectable ^ celui que donnent les bienfaits. Baronius, selon les principes ultramontains, a voulu tirer du couronnement de Charlemagne, par le pape Léon III, vm argument en faveur du droit qu'il attribue au pape de disposer des empires et des royaumes [a]; il a été pleinement réfuté par tous les bons critiques allemands et français , et cet extrait de la dissertation de Le Blanc le réfute suffisamment.

A son retour du voyage de Rome, oii il avoit été fait empereur, Charlemagne, étant à Spoléte, éprouva un violent tremblement de terre, qui renversa plusieurs villes en Italie , et dont la France et FAllemagne sentirent aussi quelques secousses plus foibles. Selon les observations du temps , cet accident fut accompagné de tempêtes, et suivi de maladies contagieuses. Ce fut à Toccasion de ce fléau que Léon II[ établit à Rome la cérémonie des rogations (r) , que saint Mamert avoit établie en France dès le cinquième siècle, à l'occasion aussi de quelques désastres arrivés à Vienne et dans la province du Dauphiné.

[a\ Annal, t. 9.

(1) On a remarqué que ce pape fort dévot avoit sur-tout une dévotion assez singulière. On prétend qu'il disoit quelquefois sept et ïîiême neuf messes par jour. Vo.lafr. Strab. de Heb. Eccles. c. 3i.

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