O HISTOIRE
«i Le rempart le plus sûr d'un État est la justice, la mo- « dération , la bonne foi, et l'assurance où sont vos voi- « sins que vous êtes incapable d'usurper leurs terres.... « Ld fortune est capricieuse et inconstante dans la « guerre; mais l'amour et la confiance de vos voisins, « quand ils ont senti votre modération, font que votre « État ne peut être vaincu et n'est presque jamais atta- « que. Quand même un voisin injuste Fattaqueroit , c< tous les autres, intéressés à sa conservation, prennent « aussitôt les armes pour le défendre. » Télém.j, liv, lo. L'horreur des conquêtes étoit si forte chez les Lacédémoniens, que , dans un pays presque environné de la mer, ils refusèrent long-temps d'avoir une marine, de peur que la cupidité ne naquît avec les moyens delà satisfaire. Un peuple guerrier qui n'attaque jamais est donc une chose possible, et c^est assurément une chose bien respectable : aussi Plutarque nous représente-t-il les Lacédémoniens comme des ministres de paix chez les nations étrangères, portant par-tout l'ordre avec la concorde, terminant les guerres, apaisant les séditions par leur seule présence. Les peuples soumis , dit-il, venoient se ranger autour d'un ambassadeur lacédémonieii, comme les abeilles autour de leur roi. Tel étoit l'ascendant que le désintéressement, la modération, la justice, donnoient à ce peuple vertueux sur tous les autres peuples, et qu'il conserva, selon Plutarque, pendant plus de sept cents ans, c'est-à-dire tant qu'il fut fidèle aux lois de Lycurgue (i).
(i)Nous parlons d'après Plutarque ; cependant, comme les actions démentent quelquefois les principes chez les peuples aussi-bien qua
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C'est ainsi que dans la suite on vit les rois et les peuples déposer au pied du tribunal de saint Louis leurs prétentions et leurs querelles, et que ce grand roi devint l'arbitre des Anglais mêmes , dont ses prédécesseurs n'a voient jamais su être que les rivaux. Il dut bien moins cet honneur à la victoire de Taillebourg, qu'au sacrifice généreux et pourtant politique qu'il leur fit de quelques provinces , justement , mais trop rigoureusement confisquées sur eux par ses pères. Trente-cinq ans de paix entre les deux nations ( chose sans exemple jusqu'alors, et qui Fa été depuis ) furent le fruit de ce sacrifice. Voilà la vraie politique. C'est toujours dans la paix qu'il faut chercher la considération ainsi que le bonheur.
Quant à cette autre petite politique, stupidement malfaisante, pour qui , tromper et nuire, ou même mentir sans pouvoir tromper, et brouiller sans pouvoir nuire, est ce qui s'appelle esprit et adresse; qui veut qu'on s'empresse à semer et à entretenir les troubles chez ses voisins, pour assurer, dit-on, la paix chez soi; qui veut qu'on profite contre eux des temps d'embarras , de minorité, de foiblesse, comme si on étoit sur de ne se trouver jamais dans le même état, d'être toujours seul
chez les individus, nous aurions peine à trouver les Lacedémoniens constamment fidèles à ce plan de modération et de désintéressement que Lycurgue leur avoit tracé; nous les trouvons même souvent fort tyranniques à l'égard de leurs voisins et fort injustes dans leurs guerres,' comme on peut le voir dans Thucydide; mais le principe de justice et de modération subsistoit, et l'on y revenoit après s'en étra écarté.
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puissant, sage et heureux (i), comme si enfin toutes ces petites scélératesses imbécilles ne se rendoient pas toujours au centuple; cette politique, qui tient registre de tous les torts des ennemis pour avoir à leur égard les mêmes torts dans la même occasion, comme si rendre toujours injure pour injure, et vengeance pour vengeance^ n'étoit pas le moyen de perpétuer Fétat de guerre; cette politique, enseignée par Machiavel, pratiquée par Louis XI et les Ferdinand, consacrée par Tusage vulgaire, n'est que le grand art de se ruiner en s'avilissant.
J'insiste sur cet article , et je voudrois pouvoir mettre dans tout son jour toute la stupidité de la mauvaise foicar on ne sauroit croire à quel point est encore générale cette erreur qui encense le machiavellisme , et qui le fait pratiquer à ceux-mêmes que leur caractère en éloigneroit le plus; c'est sur -tout dans la politique qu'on trouve de ces gens qui , selon l'expression de Montaigne, « tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent. ^) On raconte les traits de fourberie de Louis XI, de Ferdinand-le-Catholique , et de leurs imitateurs , rois , ministres, ou intrigants subalternes; on rit en les racontant, mais ce rire est d'admiration et d émulation peut-être; ce rire est un hommage. L'artifice séduit tous les esprits vulgaires par un faux air de finesse, comme le crime hardi les éblouit quelquefois par un faux air de gran-
(i) Uni nimirum tibi rccLè scmper crunt res?
O rnarfuiis posthac inimicis risus!
HoRAT. sat. 2, lib. 2.
*< Pour vous seul sans douto la fortune n'aura jamais de caprices! « O que Youi serez un jour un jjraud sujet de risée pour vos enucaiisi >»
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deur , mais réfléchissez , voyez si par la nature même des choses le criine et Fartifice peuvent ne pas révolter, s'ils peuvent ne pas entraîner tôt ou tard la perte de ceux qui les emploient; consultez Fhistoire, voyez quel a été dans tous les temps le fruit de cette politique ; voyez si elle ne s'est pas toujours tournée contre ceux qui Font suivie; voyez si le mal qu'on a fait a jamais produit autre chose que du mal; voyez s'il peut y avoir de Fesprit ou de la grandeur à travailler ainsi contre soi-même, et à préparer sa perte par les moyens qu'on prend pour affermir sa puissance.
Cette politique frauduleuse n'est toujours que Fesprit de guerre sous une autre forme; c'est la guerre de cabinet qui prépare la guerre ordinaire , et qui nuit par les négociations, en attendant le moment de nuire par les armes.
Une autre branche de Fesprit de guerre plus funeste encore, est cette même pohtique apphquée au gouvernement intérieur. De là la séparation des intérêts du peuple et de ceux du souverain; de là l'invisibilité du prince, Finaccessibilité du trône, et le despotisme des ministres : Claudentes principem suuni^et agentes anle oinnia ne quid sciât (i). De là toutes ces maximes inventées par des tyrans et répétées par des esclaves : Diviser pour régner. Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner. Ne jamais faire reculer l'autorité. De là toutes ces autres phrases tyranniques qui, pour être vides de sens, n'en sont que plus dangereuses : Raison d' État ^
(i)«Ils renferment leur souverain, et s'attachent avant tout à ce «qu'il ne puisse rien savoir. » Lamprid. in vità dlexandi Sever'i,
secrets d' État ^ mystères d'État; circonstances présentes qui exigent j, permettent ^ défendent ^ etc. C'est en s'enveloppant des ombres de cette politique mystérieuse et criminelle que Catherine de Médicis parvint par degrés de l'intrigue à la guerre civile, et de la guerre civile à la Saint-Barthélemi. Eh! pourquoi des mystères? Triste et funeste folie (i) ! Cachez vos crimes, vous y avez intérêt sans doute , et par conséquent vous avez intérêt de n'en point commettre. Mais rendez vos peuples heureux, et donnez votre secret à tous les rois. Le gouvernement ne doit être qu'un système de paix et d'amour qui lie les sujets au souverain, comme des enfants à leur père. La politique malfaisante est le grand art d'être détrôné.
Le même esprit de guerre, appliqué à la religion et à la théologie , nous a valu l'inquisition et le fléau des persécutions, toujours si fréquentes et si cruelles dans les pays mêmes qui croient rejeter l'inquisition.
Enfin l'esprit de guerre , appliqué aux connoissances humaines , a troublé la paisible littérature , a retardé les progrès de la raison , a corrompu ces pures et délicieuses jouissances de l'esprit qui dévoient être le produit des lumières et des talents, a dégradé la science et humilié le génie, a consolé les sots et les méchants de la supériorité des gens de lettres, en offrant à des yeux ennemis ou prévenus l'indécence de nos combats d'orgueil^ le scandale de nos querelles littéraires.
( I ) F/r bonus , inspice , ait , socles , 6 Fama ! cjuod antc
Pectus et à terqo mantica nostrn ^erit. Quin nostrœ iibi niilla (hfni volo dansa fencs Ira , Janua nuUa tibi, nulla sit arca tibi.
Telles sont les principales espèces d'ennemis que Tesprit de guerre soulève contre le bonheur du genre humain.
Dans la guerre, des conquérants, fléaux de l'univers.
Dans la poHtique extérieure , des fourbes malfaisants qui éternisent les guerres.
Dans la politique intérieure, des tyrans qui forcent les peuples à la révolte en les accablant.
Dans la religion , des persécuteurs qui la feroient haïr.
Dans les lettres, des disputeurs intolérants qui les profanent, et qui convertissent en poison ce que l'univers a de plus aimable et de plus utile.
Voilà en général les maladies dontCharlemagne avoit à guérir le genre humain.
Mais voyons plus particulièrement dans Fhistoire quelles mœurs l'esprit de guerre, toujours bien plus fort chez les peuples barbares que chez les peuples policés, avoit introduites dans la France et dans l'Europe.
Parcourons rapidement les temps de notre monarchie qui précèdent le règne de Charlemagne.