‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 6 sur 38 · CLOVIS · texte numérisé non relu

CLOVIS

Les guerres des peuples barbares , comme nous l'avons dit, sont moins déraisonnables que les nôtres, parcequ'elles ne sont pas tout-à-fait sans objet ; mais par cela même qu'elles ont un objet, elles sont plus atroces , plus continuelles, plus acbarnées; les rois ne sont alors C{ue des généraux d'armée, ou plutôt que des soldats, chefs de soldats, et plus exposés qu'eux à tous les hasards. Dans les batailles, hors des batailles , leur vie est sans cesse menacée; et c'est peut-être là le caractère le plus frappant qui distingue les guerres des peuples barbares (i).

Clovis monte sur le trône ; il a un rival dans Siagrius, fils de ce comte Gilles qui avoit été le rival de Childérie, père de Clovis [a]; ainsi il y avoit entre les deux

(i) Ad generum Cereris sine cœde et vulnere panci

Descendant reges et siccâ morte tyranni. I JuvÉNAL , satire lo.

« Que Ton voit peu d'usurpateurs et de tyrans mourir de leur mort « na(u relie ! »

\a\ Greg. Tur. lib. 2. Frede(;. Epitom. c. i5. Gest. Franc, c, 19, Roric. 1. 3.

chefs une rivalité déjà héréditaire , à laquelle se joignoit une rivalité nationale ; car Siagrius, ainsi que le comte Gilles , étoit gouverneur dans la Gaule pour les Romains, que les Français chassoient alors de la Gaule [a\. Clovis défait Siagrius près de Soissons ; le vaincu va chercher un asile auprès d'Alaric , roi des Visigoths; Clovis menace Alaric , se fait livrer Siagrius , se sert de Siagrius lui-même pour engager ses sujets à remettre toutes ses places comme le prix de sa liberté, lui fait ensuite trancher la tête, et, par ce mélange de fraude et de.violence, met fin dans la Gaule à la domination déjà bien ébranlée des Romains , qui duroit depuis Jules César.

On sait l'histoire du vase de Soissons, et la vengeance que prit Clovis de l'insolence du gendarme qui avoit donné un coup de hache sur ce vase ; Clovis, dans une autre occasion, l'ayant trouvé en faute sur des choses qui concernoient le service militaire, lui fendit la tête d'un coup de hache , en lui disant : « C'est ainsi que tu « frappas le vase de Soissons. » Ce fait , susceptible de diverses interprétations , a donné lieu à différentes opinions sur l'étendue et les bornes de l'autorité royale dans ces premiers temps : pour nous, nous ne considérons que ce qui concerne les mœurs ; un roi qui tue un de ses soldats , de sa main, sans jugement préalable, ne révolta personne alors, et inspira, dit Grégoire de Tours , plus de respect que d'horreur.

Dans cette bataille de Tolbiac [h] contre les Allemands , ou Clovis, près d^êire vaincu , invoqua le Dieu

de sa femme , et promit de le reconnoître sHl étoit vainqueur , le roi des Allemands resta sur la place , et Clovis victorieux se fit chrétien [a], « Ce vœu mercenaire , dit « l'abbé Le Gendre , sembloit plutôt un marché qu'une « prière qui méritât d'être exaucée. » Tout vœu est-il autre chose dans l'intention de celui qui le fait?

Les mœurs des autres peuples qui partageoient encore alors la Gaule avec les Francs , étoient à-peu-près les mêmes.

Ces peuples étoient les Bourguignons, qui, outre les provinces auxquelles le nom de Bourgogne est resté, possédoient le Lyonnais et les provinces voisines de l'Italie ; les Visigoths , qui joignoient à FEspagne le Languedoc et d'autres provinces méridionales de France; les Bretons, qui, chassés de la Bretagne, c'est-à-dire de l'Angleterre par les Anglo - Saxons , s'étoient établis dans cette province maritime de France, qui, de leur nom, s'est nommée Bretagne j, comme Pancienne Bretagne s'est nommée Angleterre , du nom des Anglo- Saxons.

Gondioche, roi des Bourguignons, avoit laissé quatre fils : Gondebaud, Gondégisile, Chilpéric , Gondemar ; ils avoient partagé le royaume de Bourgogne , comme les fils et les petits-fils de Clovis partagèrent depuis le royaume de France. Les deux aînés firent une ligue pour dépouiller les deux autres ; Gondebaud assiégea dans Vienne Chilpéric et Gondemar, brûla ce dernier dans une tour où il se défendoit [b] , fit massacrer Chilpéric et ses deux fils , qui étoient tombés entre ses

{a] Greg. Tur. Gest Franc, c. 37. Roric, 1. 2. [b] 477.

DE GHARLEMAGNE. Sq

mains, et jeter sa femme dans la rivière , une pierre au cou.

Chilpéric laissoit deux filles ; Gondebaud leur laissa la vie , et on peut s'en étonner. On peut cependant aussi concevoir cette espèce de politique ; une femme âgée n'étoit bonne à rien ; des fils étoient dangereux ; des filles n'étoient point à craindre, elles nliéritoient pas, et elles pouvoient servir à former des alliances utiles : en effet , une de ces filles épousa Clovis , ce fut la célèbre reine Clotilde ; Fautre se fit religieuse.

Gondebaud et Gondégisile, comme on peut le penser, se brouillèrent pour le partage des États qu'ils avoient enlevés à leurs frères. Gondégisile propose à Clovis un traité secret pour dépouiller Gondebaud et partager ses États; Clovis y consent, et, par une petite finesse de barbare, concertée avec Gondégisile, au lieu d'attaquer les terres de Gondebaud, c'est sur celles de Gondégisile qu'il se jette. Celui-ci appelle son frère à son secours; Gondebaud y vient ; mais dans une bataille qui se livre près de Dijon , sur les bords de la rivière d'Ouche , Gondégisile passe du côté de Clovis; Gondebaud, se voyant trahi, s'enfuit dans Avignon [a]; Clovis Ty poursuit, l'y assiège; on négocie [è] ; Gondebaud s'engage à payer tribut à Clovis, ne le paye point, lie une intrigue, choisit son temps , surprend Gondégisile dans Vienne , le fait tuer dans une église, malgré le respect des asiles, et réunit toute la monarchie des Bourguignons [c],

Clovis étoit occupé ailleurs, illaric, roi des Visigoths,

[a] Greg. Twr. 1. 2, c. 32. Gest. Franc, c. 16. Fredeg. Epit. c. 22,

[b] 5 00. [c] 5oi. ^-

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jeune, vaillant, ambitieux comme lui, possédant une grande partie de la Gaule, devoit naturellement être son rival et son ennemi. On savoit dès-lors assez de politique pour être faux et hypocrite ; Alaric étoit arien ; Clovis tira un grand parti de cette circonstance pour mettre le clergé dans ses intérêts ; il ne parloit que de défendre la divinité du Verbe et la consubstantialité du Père et du Fils ; il transforma cette querelle d'ambition en une guerre de religion.

Après diverses hostilités , les deux rivaux se rencontrèrent dans la plaine de Vouilié, près de Poitiers [a]. Comme cette expédition est la plus importante de celles de Clovis , elle est aussi chez les historiens la plus chargée de circonstances ou merveilleuses ou au moins singulières. Une biche indiqua aux Français un gué pour passer la Vienne ; cet endroit s'appelle encore le pas de la biche. On vit une aurore boréale qui paroissoit partir du clocher de Saint-Hilaire de Poitiers ; ce fut un signe céleste qui annonçoit aux Français la victoire. Elle fut encore prédite plus clairement. La superstition, toujours compagne de la barbarie, avoit trouvé un moyen de forcer Dieu de converser avec les hommes , et de leur dévoiler Favenir. On ouvroit au hasard Fécriture sainte, et le premier passage qu'on y trouvoit, ou le verset qu'on entendoit chanter en entrant dans Féglise , étoit la réponse qu'on demandoit. On se rappelle qu'Alexandre , voulant forcer la prêtresse de Delphes à lui rendre malgré elle un oracle, et Payant prise rudement par la nxaia pour la faire entrer dans son temple, elle s'écria : « Mou

DE GHARLEMAGNÈ. 6f

ti fils, rien ne peut vous résister [a] » ! et qu'Alexandre, s'en tenant à ce mot, ne voulut point d'autre oracle. Clovis , également heureux, tomba sur ces deux versets du psaume dix-septième :

« Vous m'avez revêtu de force pour la guerre, vous « avez supplanté ceux qui s'étoient élevés contre moi.

« Vous avez mis mes ennemis en fuite, et vous avez « exterminé ceux qui me haïssoient (i). »

Il ne fut plus possible de douter de la victoire; n'en pas douter est souvent un moyen sûr de l'obtenir. Les Français avoient juré de ne se point faire la barbe qu'ils n'eussent vaincu leurs ennemis [b] ; ces sortes de vœux aident encore à vaincre. Les Visigoths furent défaits ; Clovis renversa de cheval Alaric, et le ttia de sa main; tout ce qui est entre la Loire et les Pyrénées fut soumis ; chaque bataille alors entraînoit un régicide et une conquête. Théodoric, roi des Ostrogoths, c'est-à-dire des Goths d'Italie, vengea son gendre Alaric, en remportant sur Clovis, auprès d'Arles, une grande victoire, qui ne coûta la vie à aucun roi, mais qui priva Clovis d'une grande partie de ses conquêtes , qui réunit le royaume des Visigoths à celui des Ostrogoths , et qui conserva pour la suite le premier au jeune Amalaric, fils d' Alaric et petit-fiîs de Théodoric.

Le reste de la vie de Clovis, le plus grand roi, et pour

[rt] Plutarcli. in Alexandre.

[6] Greg. Tur. 1. 2, c. 37. Horic. 1. 4- Gest. Franc, c. 17. Aiinoin^ }. I.

(i) Et prœcinxisti me virtute ad bellum ^ et siipplantasti insurgentesin me subtùs me.

Et inimicQs meos dednii mihi dorsum^ et odientes me disperdidistL

Vers. 4^ et 44-

ainsi dire le Charlemagne de la première race, n'est plus qu'un tissu de crimes, et ces crimes sont autant de régicides. Il fait tuer Sigebert, roi de Cologne [a], par Clodoric , fils de Sigebert même , et , après avoir chargé Clodoric de ce parricide, il soulève contre lui ses propres domestiques , qui le massacrent à son tour.

Il force Gararic, roi des Morins , et son fils, d'entrer dans les ordres et de lui abandonner leurs États ; et sur quelques menaces échappées au fils de réclamer un jour ses droits , il envoie les égorger Fun et l'autre.

Il fendit lui-même la tête à coups de hache ù Ragnacaire , roi de Cambray , et à Riguier, son frère , qui lui furent livrés par leurs propres sujets, séduits par ses artifices; il joignit à Tégard de ces malheureux Finsuite à la cruauté : « Comment , dit-il à Ragnacaire , un « roi se laisse -t- il ainsi garrotter? Et toi, dit -il à Ri- « guier , comment ne Fas-tu pas empêché [b] ? '> Mais il donna une grande leçon aux traîtres qui lui avoient livré ces deux princes; il étoit convenu de leur donner pour récompense des bracelets et des baudriers d'or ; ceux-ci s'aperçurent que For étoit faux, et s'en plaignirent ; Clovis les renvoya , en leur disant qu'ils méritoient de mourir dans les supphces pour avoir trahi leur maître. Tout le monde avoit le droit de leur tenir ce discours , excepté Clovis.

Enfin il fit assassiner Renomer , roi du Mans , et son frère, dans leur propre ville; iFenvahit les États de tous ces princes [c],

[a] 5io.

[b] Gre{j. Tur. 1. 2, c. 40,4^) 4^' Fredeg. Epitom. c. 26, 27.

fc]5ii.

On ne sait pas bien quelle étoit Torigine et Tétendue de tous ces petits royaumes qui subsistoient alors dans la Gaule. Tout ce qu'on sait c'est que tous ces princes sont qualifiés rois dans Thistoire; qu'ils étoient tous parents de Clovis , et que quelques uns Favoient bien servi, entre autres Cararic, roi des Morins, et Ragnacaire, roi de Cambray 5 qui n'avoient pas peu contribué à le faire triompher de Siagrius; ils en reçurent cette récompense (i). Voilà bien l'esprit de guerre dans toute sa férocité.

Clovis craignoit, dit Grégoire de Tours, que les Francs ne choisissent un autre chef: de là tant de violences et de crimes.

Si, d'un autre côté, aux prodiges qui accompagnent la bataille de Vouillé nous joignons la sainte Ampoule , apportée du ciel par une colombe, l'écu semé de fleurs de lis, et l'étendard de Toriflamme, déposés par un ange entre les mains de l'ermite de Joyenval, le don de guérir des écrouelles , accordé à Clovis ( comme il le fut depuis en Angleterre à Édouard-le-Confesseur ), et ce même don , éprouvé avec succès par Clovis sur Lanicet son favori ; nous trouverons dans tout ce régne le mélange de violence et de superstition qui caractérise la barbarie, et nous ne verrons peut-être à louer dans Clovis que le bonheur qu'il eut d'être en France le premier roi chrétien, et dans la chrétienté le seul prince orthodoxe : avantage qui attira ou retint dans son obéis-

(i) Clovis prëtendoit cependant que la conduite de Gararic à la bataille de Soissons n'avoit pas été bien nette; qu'il s'ëtoit lon{i;-temps tenu à l'écart, et n'avoit montré de la valeur et du zèle, que quand il avoit vu la victoire décidée.

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sance lés Gaulois , auxquels la domination des Goths et des Bourguignons, princes ariens, étoit odieuse.

Au reste, Clovis n'étoit dévot que parceque tout 1^ monde Fétoit alors ; il faisoit de grands présents à Féglise de Saint-Martin de Tours, et croyoit devoir à la protection de ce saint une partie de ses victoires; il disoit de lui , quil servait assez bien ses amis , mais quil étoit un peu cher: mot qui sembleroit avoir été dit dans un de ces siècles qu'on appelle éclairés, et qui ne sont peut-être que frivoles, où Ion croit n'être pas superstitieux, parcequ en riant de tout on rit quelquefois de la superstition.

Un écrivain, non moins distingué par ses titres litté-^ raires que par son rang et ses dignités, a développé, dans un mémoire plein de vues et de sagacité [a], la politique de Clovis , quHl compare à celle de Ferdinandle-Catholique et de Charles-Quint; il compare aussi une entrevue de Clovis et d'Alaric à Amboise avec la fameuse conférence de Nice, entre Charles-Quint et François I"^"^, et sur-tout la conversion de Clovis avec Fabjuration de Henri IV • il justifie toutes ces comparaisons, par la ressemblance des objets, des vues, des motifs, des causes et des effets; il compare encore la rédaction de nos lois saliques sous Clovis avec la promulgation des lois romaines sous Justinien, et il trouve le code salique plus simple et plus uniforme. En parcourant toutes les expéditions militaires de Clovis , il fait voir comment elles se rapportent à un but unique, qui est de réunir la Gaule entière sous la domination de Clovis ,

(a) Mém. de Littérat. , tome 20, pa(j. 147 et suiv.

comme le but de Ferdinand-Ie-Catliolique fut de régner seul en Espagne, et celui de Charles-Quint de rendre sa puissance, sinon unique , au moins absolument prépondérante dans l'Europe; il relève les fautes quefitClovis en politique , et les démarches inconséquentes qui l'éloignèrent quelquefois de son objet; mais en détestant les violences et les perfidies de Clovis à Fégard de tous ces petits rois du nord de la Gaule, ses parents, il montre comment ces crimes rentroient dans le plan d'ambition et de conquête que Clovis s'étoit fait; il observe que Clovis, perdant Fespérance de s'agrandir du côté du midi , où Théodoric lui opposoit une puissance au moins égale et une habileté peut-être supérieure, il devoit naturellement tourner ses vues vers les objets sur lesquels son ambition pouvoit s'exercer.

Au reste, la politique de Clovis ( et M. le D. de N. ne le dissimule pas ) étoit purement machiavelliste, et n'avoit que la conquête pour objet : nous nous dispensons donc de la louer, et nous réservons notre estime pour la finesse avec laquelle M. le D. de N. a su démêler tous les ressorts , pénétrer tous les mystères, Qt dévoiler toutes les fautes de cette politique.

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