‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 7 sur 38 · LES QUATRE FILS DE CLOVIS · texte numérisé non relu

LES QUATRE FILS DE CLOVIS

IjE royaume de Clovis fut divisé entre ses quatre fils : Thierry, roi de Metz, Clodomir d'Orléans, Childebert de Paris, Clotaire de Soissons [a]. Cette division étoit encore un effet de la barbarie des Francs et de Fignorance des vrais intérêts. On voyoit seulement que les femmes ne dévoient pas hériter , parcequ'elies ne font point la guerre, et qu^une nation toute guerrière ne pouvoit être conduite que par un guerrier; mais on ne concevoitpas que la monarchie ne souffre point de partage, que Fhéritier du trône doit être unique, qu'il doit être certain , et que ce doit être Faîne de la branche ainée, avec représentation à Finfini, tant en ligne collatérale qu'en ligne directe : voilà ce qui n'a été bien compris que par succession de temps; et la seconde race n'a sur ce point aucun avantage sur la première.

Une autre particularité qui tenoit encore aux mœurs du temps, c'est que Thierry, quoique né d'une concubine, hérita aussi -bien que les fils de Cîotiîde. Cet usage ne provenoit pas cependant, comme on pourroit le croire, de cette ignorance ou de ce mépris des lois sacrées du mariage, dont nous verrons dans la suite trop d'exemples. Une concubine alors n'étoit pas ce

[a] Greg. Tur. l. 3, c. i. Frédeg. c. 3o. Gest. Franc, c. lo.

qu'on entend aujourcriiui par ce mot : c'étoit une femme légitime, dont le mariage, quoiqu'il eût été moins solennel , à cause du défaut de dot ou à cause d'une disproportion marquée de rang et de fortune, n'en étoit pas moins indissoluble. Si cette femme ne jouissoit pas dans la maison de la même considération qu'une épouse de condition égale , elle tenoit en quelque sorte le milieu entre une femme et une maîtresse, et ses enfants étoient légitimes [a]. Des conciles ont paru approuver cette espèce d'union [6] : les lois romaines Favoient consacrée; mais il y avoit sur ce point, entre les Romains et les Francs, cette différence essentielle, que chez les Romains les enfants nés d'une telle union , quoiqu'ils fussent regardés comme légitimes, ne pouvoient succéder. L'incertitude et les abus qui naissoient du défaut de solennité dans ces mariages les ont fait réprouver dans la suite.

On retrouve sous les fils deClovis les mêmes horreurs que sous leur père, le même massacre de rois, et un plus grand encore , soit parmi les Francs, soit chez les peuples voisins [c]. Un prince ou capitaine danois? nommé Cochiliac, qui se prétendoit issu de Clodion, exerçoit des pirateries avec ce qu'on appeloit alors une flotte , et força les Francs d'avoir aussi quelques vaisseaux ; il fit une descente sur les terres de Thierry, qui envoya contre lui Théodebert son fils. Celui-ci surprit

[a] Lep^. 3. Digest. de concubin. Leg. stuprum, Digest. ad leg. Jul. de adulter. Cujac. de cohahit. cleric. et mulier.

[6] Premier concile de Tolède , canon 17. Concil. rom. sub Eugen, 2, can. 37.

[c] 517, SiBi

le Danois au moment où il alloit se rembarquer avec le butin qu'il avoit fait : il l'attaqua, le défit, et le tua de sa propre main, selon l'usage.

Hermenfroy , Balderic et Berthier , rois deTliuringe , étoient divisés comme Favoient été les rois de Bourgogne : Hermenfroy, après avoir fait périr Berthier, fit, avec Thierry, pour dépouiller Balderic, son autre frère, le même traité de partage, c'est-à-dire de brigandage, que Gondégisile avoit fait avec Clovis : Balderic fut tué dans une bataille, et Hermenfroy manqua de parole à Thierry, toujours suivant l'usage. Thieiiy emporte par force plus qu'on ne lui avoit promis par le traité, il soumet toute la Thuringe. Hermenfroy, réduit à demander grâce, vient le trouver à Tolbiac sur sa parole [a]. Un jour, pendant qu'il se promenoit avec Thierry sur les remparts de la ville, un homme de la suite de Thierry pousse Hermenfroy, le fiât tomber dans le fossé, où on le laisse mourir faute de secours , et la Thuringe reste à Thierry.

Berthier avoit laissé un fils, nommé Amalafroy, et une fille, nommée Radegonde ; Clotaire , roi de Soissons, épouse Radegonde, et fait assassiner Amalafroy. C'étoit son usage de faire périr les enfants ou les frères des femmes qu'il épousoit: nous le verrons égorger les fils de Clodomir son frère, en épousant sa veuve et leur mère.

Les Français et les Thuringiens étoient ennemis mortels, depuis qu'un roi de Thuringe, dans une incursion qu'il avoit faite en France, avoit exercé une de ces

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cruautés auxquelles les peuples, même barbares, ne sont point accoutumés. Environ deux cents jeunes filles et à-peu-près un pareil nombre de jeunes hommes étant tombés entre ses mains, il avoit fait égorger les filles et pendre les hommes. Les Français n'oublièrent jamais cette horreur, et s'en vengèrent par d'autres horreurs.

Gondebaud , roi de Bourgogne, avoit laissé deux fils, Sigismond et Gondemar. Sigismond avoit eu d'une première femme , nommée Ostrogothe , fille de Théodoric , roi des Ostrogoths en Italie, un fils, nommé Sigeric. Il épousa dans la suite une servante, qui, suivant Tusage des marâtres dans les siècles barbares , irrita tellement Sigismond contre Sigeric , par ses intrigues et ses calom* nies , qu'il le fit étrangler dans son lit; il alla ensuite le pleurer quelque temps dans un couvent [a], et crut avoir satisfait à la religion et à la nature par quelques largesses qu'il fit aux moines , et qui Font fait mettre au nombre des saints.

Les trois fils de Clotilde , sous le prétexte vrai ou faux que Sigismond retenoit injustement le bien de leur mère, attaquent Sigismond; il tombe avec sa femme et ses enfants entre les mains de Clodomir, roi d'Orléans , qui les fait égorger et jeter dans un puits : le royaume de Bourgogne fut pour lors conquis par les Francs.

Il fut reconquis le moment d'après par Gondemar, frère de Sigismond; les Francs, conduits par Clodomir, ne tardèrent pas à lui présenter la bataille ; ce fut à Veseronce auprès de Vienne [b], Clodomir , vain-

yo HISTOIRE

queur^ poursuivant les fuyards avec l'ardeur imprudente de ces temps-là, fut tué. Les Bourguignons lui coupèrent la tête, et la mirent au bout d'une lance pour insulter les Français. Des auteurs prétendent qu'il fut trahi et livré aux ennemis par Thierry son frère, et alors son allié. Quoi qu'il en soit, ses soldats victorieux vengèrent sa mort par une de ces horribles dévastations , qui paroissent toujours aux barbares le plus doux fruit de la victoire. Les rois francs, frères de Clodomir, complétèrent sa vengeance, et satisfirent son ambition , en soumettant entièrement les États de Gondemar, qui, ayant été fait prisonnier dans une bataille, fut mis dans une tour, où il mourut de désespoir. Ainsi finit le premier royaume de Bourgogne; il avoit duré

environ cent vingt ans.

Clotilde , fille de la célèbre reine de ce nom , et sœur des rois francs, avoit épousé Amalaric, roi des Visigoths , petit-fils du grand roi d'Italie Théodoric, et fils de cet Alaric tué par Clovis à la bataille de Youillé. Arien zélé, il la persécutoit pai cequ'elle étoit catholique; il la tenoit en prison , où elle éprouvoit des traitements si rigoureux, qu'enfin sa patience étant lassée, elle envoya aux rois ses frères un mouchoir teint de son sang, monument de ses outrages. Childebert fut le seul qui s'arma pour les intérêts de sa sœur; il gagna sur xAmalaric une grande bataille près de Narbonne. Amalaric fut tué dans sa fuite; Clotilde, que son frère ramenoit libre et vengée, mourut en route [a].

Cette victoire n'entraîna pas la conquête du royaume

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des Visigoths; mqis la capitale de ce royaume fut reculée de Narbonne à Tolède, les rois visigoths sentant la nécessité de s'éloigner des rois francs.

Childebert s'étoit porté avec d'autant plus d'ardeur à la vengeance de sa sœur, qu^il s'agissoit des intérêts de la foi. Son zélé sur cet article paroît être le caractère qui le distingue parmi ses frères; il le poussoit à un tel point, qu'ayant entendu dire que le pape Pelage étoit suspect d'hérésie , il lui envoya demander sa profession de foi. Le pape , dans une réponse très modérée, prie Childebert et les évêques de France de ne pas croire légèrement aux bruits injurieux qu'on peut répandre contre lui, et qu'il attribue aux Nestoriens [a]; il reavoie sur les hérésies du temps ( qui concernoient la divinité du Verbe , et qui étoient comme autant de branches de Tarianisme ) aux lettres du pape Léon , et à la décision du concile de Chalcédoine; il anathématise ceux qui pensent autrement sur la foi.

Les rois francs n'étoient ni plus unis, ni moins cruels entre eux , qu'avec leurs voisins. La mort de Clodomir parut à Childebert et à Clotaire une occasion favorable pour envahir ses États. Clodomir avoit laissé trois fils : Théodebert, Gontaire et Clodoald, qui étoient élevés avec beaucoup de tendresse parla reine Clotilde, leur aïeule. Childebert et Clotaire la prient de les leur envoyer, pour qu'ils les mettent en possession des États de leur père. Clotilde, consacrée dans la retraite à la vertu et à la piété, ne put soupçonner ses fils d'un

[a] Lettre du pape Pelage à Childebert; conciles de France du P. Sirmond , t. 15 p. 3o4.

crime , et leur livra leurs victimes. On ne sait s'ils voulurent insulter à sa crédulité, ou s'ils crurent lui montrer un reste d'égard, en lui donnant pour ses petits-fils le choix des ciseaux ou du poignard. Dans son indignation et dans sa douleur , elle s'écria , sans savoir ce qu'elle disoit, qu'elle aimoit mieux les voir morts que tondus et enfermés dans un cloître. Ce mot fut leur arrêt; Clotaire prend un poignard, et renverse l'aîné mort à ses pieds. Le second embrasse les genoux de Childebert, qu'il crut moins impitoyable, et lui demande la vie. Childebert se sentit ému, et voulut engager Clotaire à épargner cet enfant. Clotaire, transporté de fureur à cette proposition , menace son frère de le tuer lui-même, lui arrache Fenfant, et le poignarde à ses yeux [a]. Le troisième eut le bonheur d'échapper; il se consacra aux autels , et vécut seul en paix parmi tous ces monstres guerriers. On Finvoque sous le nom de saint Cloud, qu'il a donné à ce bourg, situé sur la Seine , à deux lieues de Paris, qui lui avoit servi d'asile. Clotaire se dédommagea de cette victime perdue en massacrant de sa main les domestiques des princes.

Thierry demande au même Clotaire un entretien secret, pour traiter de quelques affaires : Clotaire en entrant dans le lieu indiqué, aperçut des soldats dont les pieds passoient par-dessous une tapisserie, derrière laquelle ils avoient prétendu se cacher ; il retint son escorte, tout se passa tranquillement, et il ne fut parlé ni de l'escorte ni des soldats caches. Tels étoient les stratagèmes du temps.

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Un seigneur franc, nommé Munderic, qui se disoit du sang royal, et qu'on croit avoir été un fils naturel de Clovis, prétendoit avoir droit à la couronne aussi-bien que Thierry : Thierry le fit assassiner. Munderic mourut en roi, du moins en roi du sixième siècle. Investi dans le château de Vitry , on n'avoit pu Fen tirer qu'en lui promettant la vie. Quand il se fut rendu, on donna le signal pour le massacrer. Munderic s'en aperçut; il s'élança sur le capitaine qui le trahissoit ainsi, le tua , et , avec une poignée de monde qui le suivoit , vendit chèrement sa vie.

Ce Thierry, si injuste envers Munderic, passa pour justicier et pour populaire , parcequ'il fît trancher la tête à Sigivalde , un de ses parents , pour quelques exactions faites sur le peuple dans son gouvernement d'Auvergne. A la mort de Thierry, Childebert et Clotaire s'unirent pour envahir sa succession , comme ils avoient envahi celle de Clodomir [a] : mais Théodebert, fils de Thierry, étoit en état et dans Imtentionde se défendre; il les prévint , et sut les diviser au point que Childebert s'unit peu de temps après avec lui contre Clotaire; car ces sortes de parties de jeu se lioient ainsi en sens contraire , suivant les conjonctures ; et voilà ce que nous nous piquons d'imiter encore aujourd'hui. La plupart de nos guerres sont ainsi contradictoires les unes aux autres , de manière que l'une détruit Fouvrage de l'autre, et qu'en supposant deux guerres consécutives non avenues , on se retrouveroit au même point, au sang et à l'argent près. Un orage , qu'on voulut regarder comme

un miracle accordé parle ciel aux prières de sainte Clotilde, fit faire la paix, et quoique un historien philosophe ait tourné en ridicule , dans une autre occasion [a] , cette influence du tonnerre et de la pluie sur la paix et sur la guerre, faute, peut-être, d'avoir assez pensé dans cet endroit à la profonde superstition des peuples barbares et guerriers , il est certain que souvent il ne leur faut pas de meilleurs motifs pour se déterminer.

Childebert et Clotaire , toujours ennemis des Visigoths, les avoient poursuivis jusqu'au-delà des Pyrénées; ils avoient ravagé l'Aragon et assiégé Saragosse; il ne falhit , pour désarmer les Français , que porter en procession, autour des murs, la tunique de saint Vincent ; ils firent la paix , sans exiger autre chose que cette tunique, qui fut donnée à Childebert; il s'empressa de faire bâtir, pour la recevoir, l'église de Saint- Vincent, aujourd'hui Saint-Germain-des-Près à Paris.

Théodebert , après s'être agrandi du côté de la Germanie, alla s'engager dans de fâcheuses guerres en Italie [a] , où il étoit appelé à-la-fois et par l'empereur Justinien, et par les Ostrogoths , ennemis de l'Empire. Il écouta toutes leurs propositions , dans l'espérance de les perdre les uns par les autres, et de former de leurs débris un grand établissement. Il fit avec ces deux puissances des traités frauduleux, dont elles ne furent pas long- temps les dupes, et qui tournèrent enfin à sa

(i) M. de Voltaire, Essai sur VHistoire générale. C'est à roccasion de la paix de Bréli[»ny, à laquelle Edouard III fut déterminé par un orage qu'il essuya dans les plaines de Chartres, et qui lui parut un ordre du ciel de faire la paix.

honte. C'étoit pour le seconder dans cette expédition que ses oncles avoient entrepris celle d'Espagne; ils se promettoient bien de trahir à-la- fois et les Goths, et les Grecs, et leur propre neveu. Telle est la bonne foi des temps barbares, et si c^est encore celle de nos temps policés, c'est que nos temps policés sont encore infiniment barbares.

Théodebert , guerrier \iolent, mourut, non à la guerre, mais à la chasse, exercice qui a été funeste à plus d'un prince [a]. M. de Buffon fait de la chasse un éloge capable d'en inspirer le goût aux princes qui pourroient ne le pas avoir; un autre auteur moderne cite Platon , qui appelle la chasse un exercice divin , et l'école des vertus militaires. M. Hume, au contraire, observe qu'elle étoit le seul amusement, et à-peuprès la principale occupation des princes guerriers, dans un temps où les charmes de la société étoient peu connus, et où les beaux arts offroientpeu d'objets dignes d'attention [b]. On sait ce que disoit de la chasse le duc de Sully, cetinflexible ennemi detoutes les passions deson maître- Un taureau sauvage, que Théodebert attendoit un épieu à la main, et que ses veneurs poussoient de son côté, rompit une forte branche d'arbre qui vint frapper rudement Théodebert à la tête [e]; le prince mourut des suites de ce coup (i).

[a] Agath. 1. I. Greg. Tur. 1, 3, c. 36.

[h] M. Hume, Plantagen., t. i, c. 5. [c] 548.

(i) Agathias raconte ainsi sa mort; les antres auteurs le font mourir de maladie. Cette maladie, que quelques uns qualifient de maladie de langueur y peut avoir eu pour cause l'accident dont parle Agaihias. i

Les chroniqueurs Font beaucoup vanté, parcequ^il a beaucoup fait Ja guerre , et avec une sorte d'éclat. On lui a même donné le surnom de prince utile ^ titre glorieux , qui invite d'abord à chercher quel est le bien qu'il a fait aux hommes. On trouve alors qu'il a été nommé ainsi pour la victoire qu'il avoit remportée sur Cochiliac. Il étoit utile sans doute de chasser des États de son père des pirates qui les infestoient; mais ce titre de prince utile présentoit une idée plus étendue et plus favorable à l'humanité. Théodebert ne fut point utile à ses peuples; car il les accabla d'impôts, pour subvenir aux frais de ses guerres continuelles : les peuples s'en vengèrent sur Parthénius , ministre de ses exactions, qu'ils assommèrent à coups de pierres , après l'avoir rassasié d'outrages. « C'étoit, dit Mézeray, un homme horriblement « gourmand [a] , comme le sont presque tous les gens « de cette sorte , qui prenoit de l'aloès pour digérer les « viandes dont il se gorgeoit , et qui lâchoit son ventre « encore plus vilainement qu'il ne le remplissoit. » Ce trait prouve avec quelle facilité les mœurs corrompues s'allient avec les mœurs barbares.

On cite de Théodebert un mot remarquable. Il avoit prêté aux habitants de Verdun, à la prière de leur évêque, une somme dont ils avoient besoin : lorsqu'au bout d'un certain temps Févêque rapporta cette somme*, Théodebert refusa de la reprendre. " Nous sommes « trop heureux, dit-il à l'évêque, vous de m'avoir pro- « curé l'occasion de faire du bien, et moi de ne l'avoir « pas laissé échapper. » Le mot est beau; quant à Tac-

\jî\ Mczer. Abr. chronolog. , t. i , sous Cliildebert.

tîoîi, pour juger si elle mérite d'être louée, il faudroit en savoir mieux les circonstances. Si ce don fut pris sur les épargnes de Théodebert, on peut le louer; s'il ne fît que prendre sur son peuple pour donner à une partie de ce même peuple , comme en usent tant de princes à l'égard de leurs courtisans, cette action est loin de mériter aucune louange.

Théodebert s'étoit montré esclave de ses passions; il avoit répudié Wisigarde sa femme, fille de Wachon, roi des Lombards, pour épouser Deuterie, dame de Cabrières, qui avoit son mari. On raconte de celte femme, qu'étant devenue jalouse de sa fille du premier lit, pour qui Théodebert paroissoit prendre du goût, elle fit atteler au char de cette fille, au lieu de bœufs , deux taureaux indomptés, qui la précipitèrent de dessus le pont de Verdun dans la Meuse. Deuterie en fut punie par Findignation publique, qui força Théodebert de la répudier à son tour, et de reprendre Wisigarde : mais Théodebalde, né de Deuterie, et par conséquent bâtard adultérin, succéda sans difficulté à Théodebert; et ses grands-oncles, qui avoient essayé de dépouiller Théodebert, ne tentèrent pas la même chose à l'égard de Théo» debalde. Celui-ci mourut, sans avoir rien fait que d'envoyer ou de laisser aller deux armées françaises périr en Italie. Ses deux grands-oncles dévoient lui succéder également; mais Clotaire ayant cinq fils, et Childebert n'ayant que des filles, Clotaire envahit toute cette succession; bientôt il recueillit encore celle de Childebert lui-même, et réunit toute la monarchie française.

Fortunat donne à Childebert un éloge que ce prince n'a mérité que par comparaison ^ celui d'avoir haï la

guerre, d'avoir aimé la paix, les lettres et la justice- C'est le premier de nos rois qui ait suie latin. Clovis son père, et Childéric son aïeul, parloient la langue des Sicambres (i).

Chramne, fils deClotaire, avoit pris les armes contre lui, à l'instigation de Childebert, qui cherchoit à se venger de 1 injustice avec laquelle Clotaire Tavoit frustré de sa part dans la succession de Théodebalde, son petit-neveu. Chramne, privé de Tappui de Childebert, se retira auprès de Conober, roi ou prince de Bretagne. Clotaire Falla chercher dans cette province, lui livra bataille [a] : les Bretons furent défaits, Conober tué, Chramne pris. Clotaire fit enfermer le malheureux Chramne, avec sa femme et ses enfants, dans une chaumière [b] , y fit mettre le feu , et les y brûla tous impitoyablement. On a observé que Chramne étoit, de tous ses enfants, celui qu'il avoit le plus aimé. Il se comparoit à David, et Chramne à Absalon : mais David ne brûla point Absalon dans une grange, et pleura sa mort, qu'il avoit voulu prévenir.

Cette horrible action de Clotaire fut la dernière de sa vie. A peine avoit-il réuni cet empire qui lui avoit coûté tant de crimes , que la mort vint le lui arracher. On dit qu'il eut des remords; mais on avoit alors un moyen facile de s'en délivrer, et il usa de ce moven, c étoit de faire de grands dons aux églises.

Clotaire, en mourant, trouvoit le roi du ciel hienpuis^

(i) Cum bella odissety pacetn et litteras ac justitiam amahat : pri^ mus enim recjum nostrorum latine scivit y ciim parens atijue avus sicambricè locuti fuissent.

[a] 56o. [b] Fredeg. Epitom. c. 64. Gest. Franc, c. 28.

DE CHARLEMAGNE* ^(j

S tint de disposer ainsi de la vie des plus grands rois. Cet homme se faisoit une assez haute idée d'un roi de Soissons ou de Paris.

On a dit que Clotaire étoit mort au bout d'une année [a], au même jour et à la mêmeheure où il avoit brûlé Chramne et ses enfants. Nos vieux auteurs recherchent trop ces rapports singuliers , qui sont rarement vrais.

Jamais prince n'abusa autant que Clotaire du mariage, et n'en profana tant la sainteté. A la mort de Clodomir son frère, il épousa Gondioche sa veuve. Mère dénaturée, belle-sœur incestueuse, elle livra ses fils au fer de leur bourreau, et Fépousa sur leur cendre. Clotaire, à lamortdeThéodebalde, son petit-neveu, épousa de même sa veuve Waldrade , fille de Wachon , roi des Lombards (i). Cet homme se croyoit obligé d'épouser toutes les veuves de sa famille. Il eut jusqu'à trois femmes à-!a-fois, dont deux étoient sœurs ; c'étoient Ingonde et Aregonde. Voici comment la chose se passa, la manière ajoute encore à la peinture des mœurs. Ingonde étoit, de toutes ses femmes , celle qu'il avoit le plus aimée; elle faisoit venir en France Aregonde sa sœur, et elle pressoit Clotaire de la marier avec quelque seigneur de sa cour. Clotaire lui dit : « Il faudra voir votre sœur. >; Il la vit, la trouva belle, l'épousa sur-le-champ, et dit à Ingonde : « J'ai vu votre sœur, elle est très-bien; et « comme je ne connois point dans ma cour de plus

(i) Théodebert et Théodebaîde son fils étoient beaux-frères , ayâiït épousé les deux sœurs; savoir, Théodebert Wisigarde, et Théodebaîde Waldrade, toutes deux filles de Wachon, roi des Lombards.

8o HISTOIRE

« grand seigneur que moi, cest de moi que j'ai fait « choix pour son mari (i). »

Des quatre fils qu'il laissa, trois étoient de la première de ces deux sœurs , et le quatrième de la seconde : il ne paroît pas que l'inceste qui avoit présidé à leur naissance leur ait seulement été objecté.

Quant à la polygamie simple, les rois alors se la permettoient souvent; on ne sait pas jusqu'à quel point leurs sujets, à leur exemple, osoient violer toutes les bienséances dans leurs mariages. Un canon du second concile d'Orléans , qui défend d'épouser sa belle-mère ou la femme de son père, peut faire conjecturer que le désordre avoit été poussé fort loin.

Clotaire avoit eu en tout six femmes , soit à-la-fois , soit successivement. Ces mariages, dit M. de Montesquieu, « étoient moins un témoignage d'incontinence^ « qu'un attribut de dignité [a], w

(i) Je vous nommerois , madame, un autre nom,

Si j'en savois quelque autre au-dessus de Néron.

[a] Esprit des lois , liv. i8, cli. 24.

DE CHARLEMAGNE. 8l

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