VIE DE W1TIKIWD LE GRAND
prenoit la troisième partie de la Saxe , et tenoit à la France du côté du midi ; du côté du nord , à l'Océan , entre FOstphalie et la Westplialie , dans le comté de Ravensberg, ou étoit la capitale de l'Angrie. Minden étoit encore une autre place de sa domination, ainsi que Erfort, Suzat, et quelques autres. Avant Charlemagne, plusieurs de nos rois avoient déjà porté leurs armes dans la Saxe ; dès l'an 63o, Dagobert vainquit les Saxons. Il usa même bien cruellement de sa victoire ; s'il faut en croire Aymoin et Sigebert (0, il fit couper la tête à tous ceux qui excédoient la longueur de son épée. Douze ans après, les Saxons furent encore battus, et le même Dagobert les assujettit à un tribut de bestiaux. Pépin le Bref, père de Charlemagne, les obligea depuis à lui payer un nouveau tribut de trois cents chevaux par an; en un mot, ils étoient souvent malheureux, presque toujours battus , et jamais domptés. Charlemagne entreprit ce grand ouvrage, et ne l'auroit pas achevé après trente-trois années de travaux presque continuels, si Witikind soumis n'eût donné l'exemple et contenu la nation ; aussi Eginhard, qui a fait l'histoire de cette longue guerre avec assez d'exactitude, en parle-t-il W dans
armes et le nom d'Angrie. Le village d'Eugcrn, lieu oii Witikind faisoit sa résidence ordinaire, subsiste encore dans le comté de Ravensberg. Il paroît qu'il étoit comme le chef-lieu de l'Angrie , et qu'il a donné le nom à la province. Bertius, dans sa Notice de l'ancienne Germanie, dit que les Angariens, ou Angrivarien* prirent ce nom de la rivière danger, qui va se joindre au Rhin, après avoir passé dans le comté de Berg, et avoir donné son nom à Angermunde, Angerhusea et Zum Angeren.
(0 Aymoin, Ub. 4 , et Sigebert dans sa
(») Eginhard, "Vie de Charlemagne, cap. 7.
les termes que fait Tite-Live de celle des Romains avec les Carthaginois. Jamais , dit-il, les Français navoient eu à soutenir une guerre plus cruelle, plus longue et plus difficile à terminer. Les vrais motifs furent d'abord les excursions et les brigandages des Saxons sur nos frontières ; les contestations sur le sujet des limites se renouveloient à chaque campagne. Charles trouvoit toujours matière à étendre les bornes de ses Etats; les Saxons ne vouloient rien céder et prétendoient même le resserrer. Le monarque français joignit aux motifs qui le faisoient agir le zèle de la religion chrétienne, et celui de la conversion d'une nation encore livrée aux erreurs du paganisme. Cette raison qui, suivant les apparences, n'étoit qu'accessoire, fut aisément regardée par les Français comme la première; elle servit à faire disparoître tout ce que l'ambition et le droit de conquête ont d'odieux. La guerre fut donc déclarée aux Saxons en 772. Il est hors de doute que Witikind fut proclamé général des troupes saxonnes, ou duc de sa nation, dès le commencement de cette guerre. Il faut pourtant convenir qu'Eginhard ne le nomme pas d'abord; mais tous les autres auteurs lui en donnent la conduite dans tous les temps, c'est-à-dire depuis 772, jusqu'en 785, que Witikind abjura les erreurs du paganisme.
Personne n'ignore que le but d'Eginhard étoit de faire l'éloge de Charlemagne , auquel il étoit attaché et par sa naissance et par ses emplois. Le héros français ne fut en aucune autre occasion si souvent arrêté dans ses conquêtes que dans la guerre de Saxe , où il trouva un ennemi digne de lui. On peut donc
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croire qu'il en coûte quelquefois à la gloire de Witikind dans les narrations d'Eginhard, et que son silence ne forme aucune autre espèce de preuve que de Tordre de celles qu'on peut appeler négatives. Regino, le moine de Corbie, et presque tous les modernes, regardent Witikind comme l'Annibal de la Saxe , le défenseur de la liberté de sa patrie, le rival de Charlemagne. Tous parlent avec admiration de son courage, des ressources inépuisables qu il trouvoit en lui-même , et dans une constance à toute épreuve. Il eût sauvé la Saxe , si un pouvoir humain eût pu la sauver.
Les auteurs qui n'avoierit pas pour Cliarlemagne les mêmes égards qu'Eginhard, nous apprennent que le Saxon mit plus d'une fois tout à feu et à sang sur les bords du Rhin. L'un d'eux rapporte même une parole remarquable de Charlemagne , qui fait voir qu'il n'eut pas toujours l'avantage sur son ennemi. Ayant été battu dans une occasion oû il commandoit en personne, et vivement poursuivi par les Saxons, il fut obligé de traverser une rivière pour se sauver. Une biche (0, dit-on, lui indiqua l'endroit où cette rivière étoit guéable, en y passant elle-même. Charles en
(») Ces gués indiqués par une biche sont un ornement fréquent de nos légendes, et nos historiens n'en sont pas exempts. Si Ton en croit Jomandes, de Betlo Gotk t ce fut une biche qui indiqua aux Huns un passage des déserts du Caucase, dans la Scy'thie, à travers les Palu- Méotides. II est vrai que Jornandes met de la diablerie dans ceci, ce qui n'est pas l'intention des autres. Jornand. , de Bello GoUi. n.° i\. Clovis eut aussi une biche pour guide au passage de k Vienne, en 5o8 , ainsi que le comte Grégoire de Tours. On trouveroit plusieurs autres biches à joindre à celle-ci, et à celle de noire lexte, qui ne méritent guère plus de respect que la kiche de Scrtorius.
profita précipitamment; et quelqu'un de ses officiers lui disant , par une délicatesse mal entendue sur le point d'honneur, qu'il ne convenoit pas à un si grand prince de fuir devant Fennemi : Vous vous trompez + lui répondit Charles , il vaut bien mieux qu'on dise que Charles s'est tire d'affaire en fuyant, que de donner lieu de dire que Charles a été tué sur le champ de bataille. Ce trait paroîtra fort suspect si Ton en croit Eginhard. Suivant cet écrivain, Charlemagne ne livra en personne que deux combats aux Saxons , qui furent entièrement défaits dans l'un et dans Fautre; Crusius paroi t même se rendre à cette autorité. Mais ce que dit Eginhard ne doit sans doute s'entendre que de combats décisifs ou batailles rangées , et n'y a-t-il du péril que dans ces occasions ? Ne doit-on mettre au nombre des affaires que celles qui sont générales ? En un mot, est-il croyable que, pendant une guerre de trente-trois ans, Charlemagne n'ait mis que deux fois 1 epée à la main ? N'a-t-il été que simple spectateur dans vingt -huit campagnes, lui qui accouroit en Saxe au moindre mouvement? Quoi qu'il en soit de ces réflexions, tous les écrivains conviennent unanimement que Witikind fut tantôt vaincu, tantôt vainqueur, et que sa valeur fut souvent funeste à la France.
Mais passons , autant que nous le permettent les monumens historiques, à un récit plus détaillé des exploits du héros saxon.
Charlemagne ouvrit la campagne de l'an 772, pair le siège d'Eresbourg. La prise lui paroissoit décisive pour le succès de ses conquêtes, par la situation de la place sur les frontières de la Saxe et de la Hesse.