‹ Histoire de CharlemagneChapitre 105 sur 108 · VIE DE WITIKIND LE GKÀKD · texte numérisé non relu

VIE DE WITIKIND LE GKÀKD

âge et de tout sexe, coururent en foule au baptême, et donnèrent ensuite à Charlemagne autant d'otages qu il en demanda. Ce ne fut qu'après avoir pris toutes les mesures que la prudence et la politique exigeoient pour s'assurer des Saxons, que Charles repassa en France.

En 777 il y revint, et tint dans la ville de Paderborn(0 une assemblée générale à laquelle l'abbé de Prum , qui en parle , donne le nom de Plaît ( Placitum). Tout ce qu'il y avoit de Saxons de quelque considération , s'y trouvèrent , à l'exception de Witikind, qui s'étoit réfugié du côté de la Norwège, avec une troupe de braves aussi attachés que lui à la liberté. Il se trouva même un grand nombre de Sarrasins espagnols à l'assemblée de Paderborn , où furent encore baptisés quantité de Saxons.

Ces derniers se soumirent, comme ils avoientdéjà fait, à perdre leur état de liberté ( 2 ) et leurs biens, si jamais ils s'écartoient et de la religion* chrétienne, et de la fidélité qu'ils promettoient au roi, à ses enfans et à la nation, Régis , Jîliorum ejus, nec non eliam et Francorum. Les meilleurs auteurs confirment le récit de Réginon que nous avons suivi, et Sigebert

de Munster d'avec le comté de la Marck ; traverse une partie du duché de Cléves, où elle trouve le Rhin, dans lequel elle se perd au-dessus de Vezel. ^.

W Paderborn, ville d'Allemagne en Westphalie , possédée par Tévéque qui est le prince de l'empire. Le Pader, ruisseau qui a donné le nom à la ville , y prend sa source. Charlemagne en fit sa place d'armes pendant la guerre de Saxe, et les empereurs d'Allemagne en ont fait long-temps le lieu de leur résidence.

(*) Ingenuitatem,

parle en mêmes termes de la retraite de Witikind en Norwège, qu'on appeloit alors Nortmannie , c'est-àdire Contrée du Nord.

Tout sembloit tranquille en Saxe, et elle paroissoit tout-à-fait subjugée. Charlemagne, qui crut pouvoir s'éloigner sans y faire tort à ses affaires , alla en Espagne en 778, pour y appaiser quelques troubles que les Sarrasins y avoient élevés. Mais il se trompoit; Witikind n'étoit pas dompté, et la Saxe n'étoit pas exempte de révolutions. Supérieur aux revers et à sa màuvaise fortune, au fond de sa retraite, il pensoit à rendre à sa patrie la "liberté qu'elle venoit de perdre, ou à mourir lui-même affranchi d'un joug qu'il n'avoit jamais voulu reconnoître. Il respiroit, la Saxe n'étoit point sans ressources, et la France ne devoit pas être sans inquiétude. Il revint avec une nouvelle armée, attaqua les Français, les battit en plusieurs rencontres, et porta la fureur de sa vengeance jusqu'aux environs de Cologne. Charlemagne, instruit de ses progrès , envoya de nouvelles troupes pour les arrêter; le général saxon les vit arriver sans s'ébranler ; il fit tout ce qui dépendoit d'un chef intrépide et intelligent pour leur boucher les passages. Obligé d'en venir à un combat, il le livra et y fut défait ; mais son malheur ne lui ôta pas le dessein de se consacrer, tout entier aux intérêts#de sa patrie. Il rassembla, après sa défaite, ce qu'il put rallier de troupes, les pria, les conjura, au nom de leurs ancêtres, au nom de leurs dieux, de leur patrie, de faire tête à l'ennemi et à la fortune, de hasarder un nouveau combat, quelle que pût en être l'issue. « La

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« guerre, leur dit-il, ouvre mille voies pour réparer « les pertes qu'on y fait. Si nous n'y trouvons pas « des succès, au moins pouvons-nous y trouver une « mort glorieuse ». Ses remontrances produisirent Teflet qu'il en attendoit, et on se prépara de nouveau, de la part des Saxons, à e'prouver tout ce que le soit des armes décideroit.

Fatigue' de tant de combats, le monarque français pensoit à obtenir par la voie de la négociation ce que celle de la guerre n'avoit encore pu lui procurer; mais ses tentatives furent inutiles. Le génie de Witikind, sa constance, animoient toute la Saxe. Ce n'étoit plus le désir du butin, c'étoit celui de se venger et de périr libre, qui regnoit dans tous les cœurs.

Le feu de la guerre se ralluma donc avec plus de fureur que jamais. La campagne fut ouverte par une bataille qui se livra dans un lieu appelé Bucholtz. Elle fut sanglante : Witikind et les siens y firent voir toute la valeur que Ton pouvoit attendre d'un désespoir qui neconnoît point de périls, ni de plus grand mal que la servitude. On douta pendant quelque temps de quel côté se déclareroit la fortune. Elle balança, et favorisa encore les Français. Les vaincus demandèrent. la paix, et offrirent de joindre à la foi des sermens tous les autres liens que le vainqueur exigeroit.

A l'égard de Witikind, il avoit trouvé le secret d'échapper à la poursuite de l'ennemi , et de mettre à l'abri des jours qu'il croyoit encore utiles à la Saxe, On sera sans doute surpris devoir que, loin de perdre courage, Witikind pensoit à former des projets qu'une

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victoire eût à peine autorisés; mais une ame telle que la sienne ne trouve rien d'impossible. Les travaux , les malheurs , les fatigues inse'parables d'une vie errante et de tant de défaites , tout cédoit à sa patience ; une soif ardente de la gloire , un mépris constant de la mort , le rendoient inépuisable en ressources, et lui donnoient sur ses compatriotes ce pouvoir admirable que donne la vertu, même malheureuse.

Charlemagne ayant rétabli ses affaires en Saxe par cette nouvelle victoire, y fit un voyage en 778. Les Saxons orientaux accoururent au-devant lui; un grand nombre se firent baptiser. Le monarque alla ensuite à Rome avec la reine Hildegardc, son épouse, j On ne voit Witikind reparoître sur la scène que deux ans après, en 782. Il reprit les armes contre les Français ; il fut plus heureux qu'il n avoit été dans les autres occasions. Charlemagne envoya le comte Théodoric, de la maison royale. Il fut joint dans sa marche par quelques autres généraux qui avoient été détachés contre les Esclavons. Us crurent que la victoire ne pouvoit leur échapper, et se concertèrent pour en ôter l'honneur à Théodoric; toutes leurs mesures se bornèrent à le tromper, et ils attaquèrent Witikind sans en rien communiquer au général Théodoric. Witikind profita de cette mésintelligence , et de la conduite tout -à-fait coupable des officiers français. Ces derniers furent battus dans un combat qui fut livré près de Suntal sur le Veser. L'élite de leurs troupes fut taillée en pièces, et eux-mêmes payèrent de leur vie la faute qu'ils avoient commise. Cette

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journée coûta à Charles les premiers officiers de sa couronne, un connétable W, un comte du palais W et un grand chambellan On comptoit encore au nombre des morts quatre comtes, vingt autres personnes de marque, et quantité de victimes d'un moin* dre rang, mais d'une valeur éprouvée. Charlemagne n'étoit pas accoutumé à de pareils revers; celui-ci égaloit presque la perte de Q. Varus en Allemagne : mais sans se livrer comme Auguste à un désespoir inutile , le monarque français accourut aussitôt en Saxe pour empêcher ses ennemis de profiter de leur victoire, et pour venger en personne le sang répandu à Suntal. Witikind l'eût attendu s'il eût vu son courage secondé ; mais l'abattement où il vit les Saxons, au bruit de la marche de Charlemagne, lui fit prendre le parti de se réserver pour une occasion plus favorable. Il se retira dans son asile ordinaire, en Danemarck ou en Norwège , et laissa les Saxons le charger de toute la haine de cette nouvelle révolte, pour mériter leur pardon.

Charlemagne demanda qu'on lui livrât Witikind; mais sa prudence l'avoit mis à l'abri de la trahison ou de l'ingratitude. Le monarque irrité d'avoir manqué la seule victime qu'il cherchoit peut-être à immoler à sa douleur, sortit des bornes que l'humanité

(')Geilon. WVucorad. WAdalgise.

Les qualités de ces seigneurs prouvent Terreur de ceux qui, comme le savant Brussel, dans l'examen général des fiefs en France , pendant les onzième, douzième, treizième et quatorzième siècles, ont prétendu que tant qu'il y avoit eu des comtes du palais, il n'y ayoït point eu d« bouthilier, de connétable , ni de chancelier.

sembloit lui prescrire ; disons-le hardiment (0, il cessa d être héros, et devint cruel. Par ses ordres, les Saxons * furent investis et désarmés ; on tira de leurs rangs quatre mille cinq cents hommes de ceux qui avoient battu les Français à la journée de Suntal, et ces malheureux ayant été conduits auprès de Verden, eurent tous la tête tranchée. La sincérité dé l'histoire n'a point de couleurs pour pallier une pareille action ; la nécessité, les lois de la guerre, un zèle mal entendu ne sont que de foibles excuses. Cette affreuse boucherie ne procura pas aux Français la paix qu'ils cherchoicnt ; Witikind respiroit encore.

De toutes les passions des grandes ames, l'amour de la liberté est la plus naturelle, elle est aussi la plus vive et la plus constante.

Witikind parut encore l'an 783. A sa voix les Saxons se rassemblèrent. Il leur représenta que jusque-là ils avoient combattu par nécessité pour leur patrie, pour leurs dieux, pour leur liberté; qu'un motif plus pressant encore , si les hommes pouvoienjt en avoir de plus vifs, devoit leur mettre les armes à la main ; qu'il s'agissoit de se venger , de laver dans le sang des Français l'opprobre que la nation venoit de

(0 II cessa d'être feéros : ce fait est attesté par Réginoo , suivi par le jésuite Bussiéres j ii Test aussi par un ancien poète dont voici les vers :

Tradita sunt sanè reUquorum bis duo lœtho MiUia, quingentique viri t qui tant grave bellttm Ulius (Witikindi) contrà. francos gessere suasu. Hosque die cunctos rex decollaverat unà Jusctà alarum Jluvium, locus idem ferdi vocatur. . ,

Voyez Eginhard , sous Tannée 78a.

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recevoit; que de livrer un peuple libre et guerrier •"•aux mains d'un bourreau, étoit le comble de l'infamie , une action inouie dans les siècles passés. « Charles, ajouta Witikind, nous reproche la vio- « lation des traités : Eh ! de quel droit nous a-t-il « imposé des lois ? Est-ce un crime que nous ne puîs- « sions expier que par une mort infâme, de vouloir « conserver nos dieux , de nous refuser à «ne religion « inconnue à nos pères, de résister à la cupidité inx< satiable d'un prince qui prétend traiter tous ses « voisins comme de vils esclaves »? Ces discours produisirent l'effet qu'en attendoit Witikind, et il se trouva à la tête d'une nouvelle armée.

Charlemagne ne s'en rapporta pas à ses généraux pour cette expédition ; instruit de la marche de Witikind, il se mit en personne à la tête de l'élite de ses troupes , et alla à sa rencontre ; Witikind l'attendit de pied ferme à Thietmell, place élevée sur une montagne, qu'on appeloit autrefois le mont Asneggi. Il s'y livra un combat sanglant entre les Français et les Saxons, et la victoire fut tellement disputée, que Charlemagne , qui la remporta, l'attribua à une assistance particulière du ciel, et, pour en marquer sa reconnoissance à Dieu, fit bâtir une chapelle à laquelle on donna le nom de Saint-Secours, en allemand ou tudesque Sant Huîffe. Ce sentiment de piété dans le vainqueur, prouve le péril où il se trouva ; l'homme n'est jamais plus religieux que dans le danger. Le nombre des Saxons tués à cette bataille fut prodigieux. Witikind fut encore assez prudent ou assez heureux pour éviter de tomber entre les mains de

son ennemi ; il trouva le moyen de rallier les débris de son armée, et se vit assez fort pour donner une seconde bataille. Charlemagne, qui étoit aile' à Paderborn , remit ses troupes sur pied , alla chercher son ennemi, Fattaqua sur la rivière d'Asa (»), et eut un succès aussi favorable que le premier. Le nombre des morts du côté des Saxons ne fut pas moins considérable , et le général survécut à sa défaite î il arracha une victoire complète à Charlemagne, ou plutôt il rendit inutile celle qu'il avoit remportée*

Il est inconcevable qu'un général presque toujours malheureux , ait toujours pu soutenir son crédit. Après deux défaites signaléds, précédées de beaucoup d autres, Witikind, aussi redoutable que jamais, obligea Charlemagne de retourner en Saxe la campagne suivante. Ce prince ayant repassé le Veser avoit côtoyé l'Elbe, et étoit retourné en France. Il y apprit que Witikind avoit trouvé le moyen d associer la Frise à ses desseins, et qu'une partie de cette province s etant déclarée en faveur du saxon , avoit occasionné un nouveau soulèvement en Saxe. Charles mit deux armées sur pied, se mit à la tête de Tune, avec laquelle il prit la route de la Saxe méridionale, et donna le commandement de l'autre à Louis son fds, connu depuis sous le nom du Débonnaire, qui eut ordre de marcher en Westphalie. Il paroît que Charlemagne ne trouva de résistance nulle part. 11 ravagea tout sur son passage, traversa la Turinge, et après

(') Super Saxones irruit qui se sociaverunt super fiuvium cujus voca* lulum est Azu. Rçgino Abba« Prum. sous Fan 783.

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un grand détour, revint à Worms. Il n'en fut pas de même du coté de la Westphalie ; Louis fut obligé de donner bataille sur les bords de la Lippe, dans un endroit appelé Dragis; suivant Réginon, il y fit voir beaucoup de valeur > défit les Saxons , et alla rejoindre son pèrer

La constance de Witikind se soutenoit toujours : mais celle de la nation entière ne put résister à aVs pertes si fréquentes et si générales ; la guerre parut aux yeux des malheureux Saxons avec toutes ses horreurs, et Witikind, qui seul en soutenoit le poids depuis si long-temps, ne fut plus regardé comme un appui inébranlable, mais comme un désespéré, et le fléau de sa patrie. Ils demandèrent la paix à Charlemagne , prêts à se soumettre à toutes les conditions qu'il lui plairoit de kur imposer, rejetant sur Witikind tous les maux qu'ils avoient faits à la France, et lui imputant tous ceux que la France leur avoit faits. S'ils eussent pu le livrer au vainqueur, il eût été chargé de fers et remis entre ses mains ; mais la fuite l'avoit mis à l'abri , suivant sa maxime ordinaire, de ne dépendre ni de la fierté des vainqueurs, ni de l'abattement et du caprice des vaincus.

Charlemagne, réduit à l'admirer, pensa à triompher de lui , non par la voie des armes, mais par la douceur, et à force d'offres généreuses et de bienfaits. Son conseil et tous les grands appuyèrent cette résolution. On chercha les moyens de négocier avec Witikind.

. Il étoit aux environs de Bardonwick (0 ou Bcr-

\') Bardcwick, ou Bardonwick , Bardot um viens, qui est peut-être

dewick , dans l'Allemagne septentrionale. Charles de'puta vers lui quelques -uns de ses premiers officiers, et entre autres Amalwin, pour l'assurer de ses dispositions pour la paix, et lui déclarer, de la part du monarque, que, s'il vouloit renoncer au paganisme et venir à sa Cour, il y recevroit tous les honneurs qui lui étoient dus, et un traitement aussi avantageux qu'il pouvoit l'espérer. Cette espèce d'hommage rendu à la valeur et aux autres grandes qualités de Witikind, par le plus grand prince de l'Europe , toucha le Saxon. Il écouta les .propositions qu'on lui fit, prit même des engagemens avec les députés de Charlemagne, et, pour leur ôter toute méfiance , voulut bien leur donner les otages qu'ils demandèrent. Quelques auteurs ont prétendu que Witikind et un autre seigneur saxon, nommé Abbon ou Albion, se firent baptiser à Bardonwick; si l'on en croit Yernerus, ce fut à Onasbrug; suivant Fabricius ce fut à Worms , et selon d'autres à Mittelback ou à Minden. J'ai suivi l'opinion la plus commune, et je pense avec Réginon , l'auteur des Annales de Fulde> l'abbé d'Usperg, Vossius et une partie Ses modernes, que la cérémonie du baptême de Witikind se fit à Attigny en Champagne, où Charlemagne avoit un palais, dont nos historiens parlent souvent depuis le règne de Clovis IL

l'étymologie de Bervrick en Ecosse, est la plus ancienne ville de F Allemagne. Buting , dans sa chronique de Brunswick, la croit plus ancienne , de cent deux ans, que Rome. Elle est située dans la basse Saxe, à trois lieues de Lauvembourg, et à sept de Hambourg, sur la rivière d'Ilmeuau. Elle fut rasée par Frédéric 1, en 1189.

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