LIVRE 31, CHÀP. I
clé inséré, en 167$, dans le Martyrologe romain. Laissons aux miracles leur rareté, pour leur conserver le respect qui leur est dû, quand l'Etre suprême, par des raisons cachées dans le secret de sa sagesse , juge à propos de suspendre les immuables lois de Tordre qu'il a établi lui-même, et qui sera toujours le plus grand des miracles. Les assassins furent sans doute tresimprudens d'attaquer le pape, en plein jour , au milieu des rues , à la vue du peuple , dans une procession solennelle ; ils furent peut-être plus imprudens encore de laisser leur crime imparfait ; mais on auroit tort d'aimer mieux croire au merveilleux, qu'à l'imprudence humaine qui n'a rien du tout de merveilleux*
Au reste , tout prétexte même de merveilleux disparottra, si l'on suppose que les assassins, au lieu de s'arrêter à mutiler le pape, vouloient le tuer, et le laissèrent pour mort ; mais que les blessures dont il étoit couvert , ne se trouvèrent point mortelles.
Albin, camerlingue (0 du saint Siège, vint à main 799. armée enlever le pape pendant la nuit, et le duc de Spolète Vinigise étant accouru avec de plus grandes forces sur le bruit de ce qui s'étoit passé, emmena le pape à Spolète , pour l'enlever à ces complots ténébreux et mal éclaircis.
Le premier soin du pape, lorsqu'il se vit en sûreté, fut d'instruire le roi de son aventure, et de lui demander la permission de l'aller trouver, pour conférer avec lui sur leurs affaires communes. Il vint en effet trouver le roi à Paderborn. Ge Voyage donna lieu à
W Maître de la ch ambre , ou trésorier. Le cardinal camerlingue est aujourd'hui celui qui régit FElat de l'Eglise et administre la justice.
8 HISTOIRE DE CHÀRLEMÀGJîE.
beaucoup de raisonnemens et de conjectures, surtout quand on vit qu'il étoit suivi d'un autre voyage de Charlemagne à Rome. Avec quelque facilité que les princes se transportassent alors hors de leurs Etats , et entreprissent les plus longs voyages, on jugea que Charlemagne, à qui l'âge commençoit à rendre le mouvement moins agréable et plus fatigant, et que tant d'affaires obligeoient à se placer au centre de ses Etats, pour avoir l'ail sur tout et donner la main à tout, ne s'engageoit pas dans le voyage de Rome sans quelque grand intérêt ; c'en étoit un sans doute que d'aller remplir , dans cette capitale du monde chrétien , dans l'ancienne capitale de l'Empire, la fonction de juge suprême , d'exercer cette juridiction sur le pape même, et de décider de sa déposition ou de son rétablissement; car les assassins du pape, ne pouvant se cacher , avoient pris le parti de se déclarer hautement ses accusateurs : ils entreprenoient de prouver la légitimité de leur attentat et l'indignité du pape ; mais on soupçonna qu'un motif plus personnel à Charlemagne, plus important pour lui que la querelle d'un pape avec les neveux de son prédécesseur, attiroit ce conquérant en Italie, et l'événement persuada qu'on ne s'étoit pas trompé. Cependant Charlemagne parut ne s'occuper que du procès du pape; il affecta de donner le plus grand éclat à cette affaire. Pascal , 800. Campule, et leurs complices, qui étoient les principaux chefs de la noblesse romaine, avoient pris le roi pour juge entre le pape et eux ; ils avoient envoyé à ce prince un mémoire, contenant, contre Léon IH, des accusations, que la plupart des écrivains qualifient d'atroces et de calomnieuses, mais sans les spé-
LtVHÏ 2, CHÀP. r. »,
cifier. Il est difficile de concevoir quel succès les ennemis du pape avoient pu se promettre dans une pareille affaire. Quand leurs accusations auroient été fondée», quand le pape auroit été coupable, ses assassins étoientils moins criminels? Quand un pape a eu des torts, quand le dernier même des hommes a commis des crimes, faut-il l'assassiner?
Comme, suivant les lois de toutes les nations, la provision est due au titre, Charlemagne, avant même de partir pour Rome , fit rétablir solennellement le pape dans son siège par deux archevêques, quatre évêques, et trois comtes, qu'il nomma ses commissaires , non-seulement pour cette fonction , mais encore pour faire toutes les informations nécessaires, tant sur la violence commise à l'égard du pontife, que sur tous les faits allégués dans le mémoire de ses ennemis. Parmi les historiens , les uns disent que le retour du pape à Rome y causa dans le peuple une joie universelle; les autres observent que l'indifférence que le peuple avoit témoignée pour le pape le jour de 1 assassinat, et le peu d'empressement qu'il avoit eu à le défendre, malgré l'horreur du sacrilège jointe à l'horreur du crime, n'annonçoient pas que Léon fut . aimé.
Quoi qu'il en soit, Léon III avoit été reçu à Paderbom comme Etienne III l'avoit été en France du temps de Pépin , et Charlemagne fut reçu à Rome , comme il l'avoit été vingt-huit ans auparavant. Ce fut le même empressement de tous les corps à lui rendre les honneurs dus au souverain, et la même ardeur du peuple à voir, à applaudir le héros du siècle. Cher. An
« Le pape Léon LU, dit le père Ménétrier, reçut ctM.p.3o.
lO HISTOIRE DE CHÀRLEJïÀGNE.
« Charlemagne comme avoué de l'Eglise, faisant aller « au-devant de lui toutes les bannières, et cest pour ce cela qu'il est représenté l'épée nue à la main ; c'est « aussi pour cela que les empereurs sont vêtus d'une « chape aussitôt après leur élection ».
Les informations étant faites , et le résultat étant en faveur du pape et à la confusion de ses adversaires, le roi convoqua dans l'église de Saint-Pierre une assemblée solennelle , pour procéder au jugement ; Anastase le Bibliothécaire rapporte qu'au jour indiqué, le roi et même le pape, quoiquaccusé, ayant pris séance, ils firent asseoir les archevêques, les évê-
Annal. Moi*- q Ues et les abbés ; que le reste du clergé et les sei- Anastas.de g neurs kûxs, tant les Français de la suite du roi que
Vit Pomif. les Romains delà suite du pape, restèrent debout : petite circonstance de cérémonial , dont les lecteurs feront tel cas qu'ils voudront. Le roi prit les voix , elles furent toutes favorables au pape, il étoit sans contradicteurs; ses accusateurs, convaincus de calomnie et d'assassinat, n'avoient pas osé paroître devant cette assemblée; l'innocence de Léon fut reconnue d'une voix unanime, et comme par acclamation. Cependant on proposa que le pape se purgeât par serment, des accusations intentées contre lui. Parmi ceux qui firent cette proposition, les uns regardoient seulement cette cérémonie comme un complément convenable de la justification du pape ; les autres > et de ce nombre étoient principalement les évêques, avoient des vues ultérieures; ils vouloient épargner au pape la formalité humiliante, selon eux, d'un jugement, même d'absolution; ils disoient que le premier des évêques, et le juge de tous les autres, ne pouvoit
titRË a, chàp. i ê ii âvoir d'autre juge que lui-même : or , c etoit se juger soi-même, que de déclarer s'il se sent oit innocent ou coupable ; aussi les évéqucs insistoient-ils pour que le pape fît ee serment de son chef, volontairement, et sans aucun jugement qui l'ordonnât. Le pape prit le Kvrë des Evangiles, monta au jubé; là, élevant la Voix, il prit le juge éternel à témoin de son innocence : « Je rais , dît-il , ce serment sans y être obligé par au- « cune loi, et sans vouloir en faire une coutume ou « une loi pour mes successeurs , mais seulement pour « dissiper plus pleinement d'injustes soupçons ». L'église retentit à l'instant des acclamations du peuple , et des applaudissemens du clergé ; on chanta le Te Deum, pour remercier Dieu d'avoir manifesté l'innocence du pape* Ce jour fut uniquement consacré à la joie; le jugement des ennemis du pape, le jour delà vengeance fut remis à Un autre temps. Cette assemblée se tint le 1 5 décembre de l'an 600. •
Dix jours après, le même temple fut témoin d'une autre cérémonie encore plus pompeuse, qui avoit sans doute av^c la première plus de rapport qu'on ne le disoit. Le jour de Noël de Fan 800, à commencer Tannée comme aujourd'hui au premier janvier, mais de l'an 80 1 , en commençant Tannée à Noël , comme font les auteurs français de ce temps-là, Gharlemagne étant dans tout l'appareil de la souveraineté à la messe solennelle de ce jour , dans l'église de Saint- Pierre, le pape choisit un moment ou ce prince étoit à genoux au pied du grand autel; il prit une couronne, et la lui posa sur la tête; le peuple qui assistoit en foule à cette cérémonie, s'écria d'une voix unanime : Five Charles, toujours auguste, grand et
pacifique (0 Empereur des Romains ; c'est Dieu gui le couronne par les mains de son vicaire; qu il soit à jamais victorieux! Aussitôt Léon répandit l'huile sainte sur sa tête, et se prosternant devant lui, fut le premier à Y adorer; c'est le terme dont se servent tous les annalistes contemporains , et les auteurs même ecclésiastiques. Dans la suite, les papes se sont fait adorer à leur tour. C'est ainsi que Charlemagne fut proclamé empereur , et c'est ainsi que s'opéra dans sa personne le renouvellement de cet Empire d'Occident, qui avoit péri l'an 476, sous Augustule. 1 Le premier acte d'autorité que Charlemagne exerça en qualité d'empereur , fut de condamner à la mort Pascal, Campule, et leurs complices. Ils l'avoient bien méritée; mais le pape, par une générosité paternelle, digne de son caractère sacré, demanda grâce pour eux, et voulut que l'exil fût leur seul châtiment; ils moururent en France dans l'opprobre et dans les remords.
Eginard dit que Charlemagne, en se voyant couronner, montra une surprise mêlée de colère, et déclara hautement, que s'il avoit pu prévoir ce qui devoit arriver , il se seroit dispensé d'aller à la messe ce jour-là, malgré la solennité de la fête. D'autres auteurs disent aussi que quelques jours auparavant, le pape avoit proposé au roi de recevoir ce titre d'empereur, lassurant qu'il pouvoit compter sur les suffrages du clergé, delà noblesse et du peuple, et que la réponse de Charlemagne avoit été un refus formel, accom- •
(») Ce titre de Pacifique étoit de forme, et les formes expriment quelquefois ce qui devroit être. . .