‹ Histoire de CharlemagneChapitre 61 sur 108 · LIVRE 3, CHAP. 3. l · texte numérisé non relu

LIVRE 3, CHAP. 3. l

Il veilloit attentivement sur les progrès des jeunes écoliers, et il prenoit plaisir à examiner, avec les maîtres, leurs compositions. Il trouva un jour que des enfans du peuple, qu'il faisoit instruire avec la jeune noblesse, avoient eu sur celle-ci un avantage très-marqué, soit par hasard, soit que, comptant moins sur les grâces de la Cour, ils sentissent la nécessité d'être quelque chose par eux-mêmes ; il jura que les évêchés et les abbayes ser oient pour eux ; et se tournant vers les enfans des nobles : « Pour vous, leur dit-il, vous « comptez , je le vois, sur le mérite de vos ancêtres; « mais il faut que vous sachiez qu'ils ont reçu leur «récompense, et que l'Etat ne doit rien qu'à ceux * qui se rendent capables de le servir et de lui faire « honneur par leurs talens ».

Pour remplir l'autre objet ( celui qui concerne l'instruction de l'âge mûr ) , Charlemagne établit , dans son palais même, une Académie, qui, par la nature et la variété de ses occupations , par la réunion des grands du royaume et des gens de lettres (réunion qui setrouvoit souvent dans les mêmes personnes), «paroît être le modèle des trois grandes Académies de Paris ; de l'Académie française , par l'étude approfondie de la grammaire, par le rétablissement de l'orthographe, que la barbarie des siècles antérieurs avoit horriblement défigurée , par l'étude encore de la rhétorique et de la poésie ; de l'Académie des belles-lettres, par •étude de l'histoire, et les recherches d'érudition; de 1 Académie des sciences, par l'application à l'astronomie et aux mathématiques. Charlemagne avoit voulu être un membre ordinaire de cette Académie , sans aucune distinction qui rappelât son rang ; il savoit 2. 10

l£6 HISTOIRE DE CHARLEM AGITE.

que la liberté et la vérité ne marchent qu'à la suite de l'égalité; il assistait assiduement aux assemblées, et remplissoit avec zèle tous les devoirs d académicien; chacun des membres de cette compagnie prenoit, selon un usage qui s est conservé dans quelques académies étrangères, un nom littéraire et académique, qui exprimoit ou leurs goûts ou leurs inclinations, ou le genre de leurs études, ou enfin leur caractère. Angilbert, l'homme de la Cour le plus aimable, qui le parut trop à la princesse Berthe, fille de Charlemagne, dont, comme nous lavons dit, il eut deux enfans, ou avant ou après que Charlemagne les eût, dit-on, mariés ensemble secrètement; Angilbert se nommoit Homère, soit parce qu'il faisoit ses délices de la lecture de ce prince des poètes, soit parce qu'il faisoit lui-même des vers grecs ; l'archevêque de Mayence , Riculphe , se nommoit Dm ne tas , parce qu'apparemment l'églogue avoit pour lui des charmes particuliers; un autre étoit Candidus , nom qui sans doute peignoit son ame; Alcuin se nommoit Albinus ; on ne voit pas trop la raison d'un si foible changement. Eginard prenoit le nom de Calliopius , tiré apparemment de Calliope, muse qui préside à la poésie héroïque, ou qui se distingue de ses sœurs par la douceur et la beauté de sa voix. Charlemagne, qui faisoit de l'Ecriture sainte sa principale étude, qui savoit les psaumes par cœur , et dont l'ambition étoit d'être comme David, un roi selon le cœur de Dieu, reçut des académiciens ses confrères, le nom de David ; Adélard ou Adalard , abbé de Gorbie, parent du roi, et qu'on jugeoit le plus approchant , par ses études , d'un Père de l'Eglise , fut nommé Augustin ; Théodulfe , qui apparem-

LIVÏtE 3, CHAP. 3. l47

ment faisoit des odes , et qui savoit du grec , étoit Pindare.

Dans une lettre adressée à l'archevêque de Mayence, Alcuin se plaignant de la dispersion de l'académie, occasionnée par la guerre, laquelle laissoit à ceux mêmes qui n'y alloient pas, un loisir que quelquesuns d'entre eux employoient utilement à voyager, lui dit : « Je suis demeuré seul à la. maison : vous, Da- « me tas, vous voilà en Saxe (sans doute à la suite du « roi); Homère est en Italie, Candidus en Angle-

« terre Dieu veuille nous ramener bientôt David*

« et tous ceux qui suivent te prince victorieux » !

Le même Alcuin, chargeant Angilbert, qui étoit à Rome, de lui en rapporter des reliques, cite gaie- Alcuin, Ep. ment ce vers de l'Art d'aimer, d'Ovide*

Si nihil attulerîs , ibts y Homère , foras.

L'instruction dont C h a rie magne charge Angilbert, pour le pape Léon III, est adressée à Homère Auriculaire, c'est-à-dire Confident:

Charlemagne ne perdoit pas un moment; il se faisoit lire à table, tantôt l'Ecriture sainte, tantôt les Œuvres de saint Augustin, surtout la Cité de Dieu, tantôt l'Histoire des rois ses prédécesseurs, où il apprenoit à ne les pas imiter (0. Il servit de modèle à ceux de ses successeurs, qui, comme lui, ont été assez heureux pour aimer les lettres. C'est lui qui , le

W Cœnanti Lector récitons non defuit unquam, Perque vices aliquod audiit acroama.

Res antiquorum gestas Regumque priorum Ipse legi sibimet feceral assiduè.

Aimai. Poet. Saxon. lib. 5.

l48 HISTOIRE DE CH*RLEMÀGNE.

premier, leur a véritablement donné l'exemple de les cultiver et de les protéger. François I paroît s'être étudié à le suivre dans sa vie privée; il rassembloit de même autour de lui les hommes les plus spirituels et les plus savans de son royaume ; il traitoit toujours avec eux quelque question d'histoire , de littérature ou de morale; ou lisoit quelque bon livre, qui étoit pour eux une matière de réflexions utiles.

Nos rois prirent de Charlemagne cet usage de se faire lire pendant leurs repas ; mais ils en firent une affaire d'étiquette, qui n'étoit que pour les repas de cérémonie. Le président Fauchet dit avoir lu que le comte de Tancarville fit, dans une occasion, sous Charles V , la fonction de lecteur du roi.

Charlemagne, pour animer ses soldats, et pour les instruire, fit ou fit faire un recueil de chansons militaires , qui composoient alors presque toute notre Vnce dans histoire (0, et qui célébroient les plus belles actions le Roman de guerrières de nos premiers rois. Les soldats, en mar- R °Mém de cnantau comD *t, chantoient ces chansons, auxquelles Liuérat. t. j, succédèrent les chansons de Roland , d'Olivier , et des p. 589, 590. autres paladins morts à Roncevaux.

Mém. de L'abbé Le Rœuf prétend que les premières traduc-

^"u* 17 ' t * ons en ^ an S ue vulgaire remontent au temps de Charlemagne.

Ce prince savoit les langues étrangères de son temps ; il passoit pour parler assez bien le latin et savoir même le grec. Il faut avouer pourtant que les

(») JVec non quœ veterum depromunt prœlia Regum, Barbara manda vil carmin a littcrulis. Ibid.

Eginard. Vit. Carol. Magn. Mém. de Littérat.

Page 1