‹ Histoire de CharlemagneChapitre 74 sur 108 · LIVRE 3, CIIÀP · texte numérisé non relu

LIVRE 3, CIIÀP

l'autre, pour qu'ils ne pussent pas se nuire, pour que leurs talens pussent briller de tout leur éclat y et se développer dans toute leur étendue, sans concurrence et sans rivalité.

La seule renommée, comme nous l'avons observé, avoit établi entre ces deux princes une amitié plus tendre et plus constante que celle qu'un commerce assidu fait naître, et que l'habitude entretient entre des particuliers ; elle ne fut point troublée par la politique, qui éloigne et divise ceux que la situation rapproche ; ils ne se touchoient, pour ainsi dire, que dans un seul point politique, et ce point étoit un intérêt commun ; ils avoient l'un et l'autre l'Empire grec pour ennemi ; Charlemagne, après avoir fait trembler cet Empire, pensa le réunir au sien par un mariage; Aaron Rachid le rendit tributaire du temps de l'impératrice Irène; et Nicéphore, successeur d'Irène, lui ayant écrit, à son avènement, une lettre très-fière pour

| lui demander la restitution du tribut payé par Irène f Aaron ne lui répondit qu'en s'avançant jusqu'aux portes de Constantinople , et en soumettant Nicéphore à un tribut plus considérable; Nicéphore, pour lappaiser, joignit au tribut de riches présens. Parmi ces présens, il y avoit des épées; le calife en fit l'essai en présence des ambassadeurs grecs, et les ayant toutes coupées avec son cimeterre , « Vous voyez , « leur dit-il, si les armes de votre maître peuvent ré- « sister aux miennes; mais eût- il mon cimeterre ^ il «lui faudroit encore mon bras pour s'en servir ». C'est avec cette hauteur qu' Aaron traitoit tout ce qui

| n'étoit point Charlemagne. • m .

I "jS HISTOIRE DE CHÀRLEMAGNE.

Mais le plus intime lien de leur amitié fut la parfaite conformité de talens, de lumières, de vertus (0, qui se trouvoit entre ces deux grands princes ; tous deux furent plus célèbres encore par les arts de la paix que par les talens de la guerre, et par la science utile du gouvernement, que pat la gloire funeste des conquêtes -ç tous deux protégèrent le commerce autant qu'il pouvoit être connu alors : nous avons dit ce que Charletnagne avoit tenté dans ce genre ; oe fut sous le règne d' Aaron que les Arabes commencèrent à aller comiaercer à la Chine ; tous deux cultivèrent les lettres et s'entourèrent de savans, qu'ils instruisoient eux-mêmes ; tous deux eurent sur tous leurs sujets cette supériorité de mérite qui devroit distinguer tous les souverains, et qui semble être le véritable droit de régner , antérieur à toute loi , «t indépendant de toute convention. Charleinagne, monté sur le trône, dixhuit ans avant Aaron , paroît avoir servi de modèle à «e prince, et c'est sa plus grande gloire.

Aaron aimoit, comme Charlemagne, à répandre l'instruction, même parmi le peuple; il étoit persuadé que la connoissance des devoirs en facilite la pratique; il avoit été frappé du discours d'un sage , avec lequel il s'enfermoit un jour pour lire et expliquer un passage important d'un auteur arabe, concernant les devoirs de l'homme; Aaron ordonna de fermer la porte de sa chambre pour n'être pas interrompu dans sa lecture, ce Faites plutôt ouvrir toutes les portes, lui

(0 Non aliam ob causant, nisi qubdvirtus in utroquv SummafuiL Hora*.

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« dit Je savant qui l'accorapagnoit, une lecture utile « es* un bienfait dont un prince ne doit point priver <c ses sujets ».

Aaron avoit surtout en recommandation , comme Charlemagne, la justice et la vérité; mais un con* quérant peut- il toujours êtae juste? Une femme vint lui porter des plaintes sur quelques vexations que des soldats avoient commises en passant sur ses terres ; Aaron., trop indulgent pour des soldats qui lui étoient trop nécessaires, dit à cette femme : « N'avez-vous pas « lu dans l'AJcoran que les princes désolent tous les « ïieux par ou passent leurs années ? Oui , mais j y ai « lu aussi, répondit cette femme, que les maisons des « princes seronjt détruites à cause de leurs injustices ». Le dommage fut réparé.

On a dans l'Orient iune vénération particulière pour les fous; le proverbe, que les fous et les en/ans prophétisent, y est très - accrédité ; les Musulmans croient que Dieu parle dans ceux que la raison ne foit point parler ; et que par conséquent ils ne peuvent rien dire que de vrai ; Aaron voulait bien que les fous conservassent leurs privilèges, mais il ne vauloit pas que ces privilèges fussent usurpés par «les imposteurs. Il parut sous son règne un fou qui se disait Dieu ; le calife voulut l'éprouver, et se le fit amener. « Il a paru depuis peu, lui dit -il, u*a homme qui se « disoit envoyé de Dieu ; je k fis interroger, lampo&- « ture fut avérée, et je 1 envoyai au supplice, qu'il * eût pu éviter par un prompt aveu ». Aaron espéV roit que la crainte d'un pareil sont engagerait celuir ci à tout a v puer pendant qu'il le pouvait encore im pu-

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nément; mais sans s'émouvoir, il répondit au calife : <c Tu fis bien, je n'avois point accordé le don de « prophétie à ce misérable, et il n'avoit aucune mis- « sion de ma part ». Cette réponse, dit-on, fit voir qu'il étoit fou, mais elle auroit pu être faite par un imposteur homme d'esprit.

» Charlemagne et Aaron aimoient les arts, et avoient des talens qu'ils exerçoient. Tous deux faisoient des vers. Aaron surtout étoit très-sensible aux charmes de la poésie, et en entendant de beaux vers, il s'attendrissoit jusqu'aux larmes ; c'est ce qui doit arriver souvent à un homme de goût; mais ce qui mérite d'être remarqué dans un prince, et dans un prince du huitième siècle. Non moins sensible à la musique, il avoit composé plusieurs airs qu'on chante encore dans l'Orient. Les auteurs arabes disent de leurs musiciens de ce temps-là, comme les anciens l'ont dit des musiciens grecs, qu'ils excitoient et calmoient à leur gré toutes les passions.

Aaron Rachid faisoit, comme Charlemagne, d'abondantes aumônes; il étoit Musulman zélé, et fidèle aux observances de la loi. On a remarqué qu'il faisoit par jour jusqua cent génuflexions : c'est beaucoup pour un prince éclairé.

Il mourut cinq ans avant Charlemagne, l'an 809, après vingt-trois ans de règne; le règne de Charlemagne fut de quarante-sept ans.

L'Histoire ne nous a point assez conservé les dits mémorables de Charlemagne, et c'est un tort qu'elle a eu, puisqu'elle nous le représente comme aussi supérieur aux autres hommes par son éloquence dans

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les occasions d'éclat, et par le charme de la conversation dans le commerce privé, que par ses qualités héroïques et royales. Les anciens recueilloiènt avec soin les maximes et les dits mémorables des personnages dont ils écrivoient l'histoire; ces traits montrent l'ame; l'auteur disparoît, et c'est le personnage qui se peint. Pour bien connoître un homme, il faut savoir ce qu'il a dit et ce qu'il a pensé, comme ce qu'il a fait; ' si les principes sont quelquefois peu d'accord avec 1» conduite, cette contradiction même peut servir à donner la mesure du caractère. Plutarque ne néglige jamais cette manière de peindre, et la plus agréable et la plus fidèle; mais jamais il ne cite pour citer; les citations ont toujours un motif, et sont toujours placées dans leur cadre. . -

Les historiens de Charlemagne, qui n'étoient pas ' des Plutarque, ont trop peu employé cette manière de faire valoir leur héros, de mettre, pour ainsi dire, son mérite à la portée de tout le monde, et de lever la barrière que les victoires et les grandes actions mettent entre un héros et ses lecteurs.

Les légendaires, dont le genre admet plus communément les petits faits, ont suppléé, à leur manière, au silence des historiens profanes sur les mots mémorables de Charlemagne.

Les légendaires se sont plu à nous raconter qu'un clerc de sa chapelle, qu'il venoit de nommer à un évêché, ayant donné, en réjouissance de sa nomination, un grand repas qui l'empêcha de se trouver le lendemain à matinos assez tôt pour chanter à son tour un répons, Charlemagne lui ùta l'évêché, et le donna sur-

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le-champ à un clerc fort pauvre qui avoît chanté le répons à la place de 1 autre.

, Charlemagne apprenant la mort d'un évêque , demanda combien il avait légué aux pauvres en mourant ; on répondit : Deux livres d'argent. Un jeune clerc s'écria : C'est un bien petit viatique pour un si grand voyage. Charlemagne, très-côntent de cette réflexion , dit au clerc : Soyez son successeur, mais n'oubliez jamais ce mot.

Il paroît, pour l'observer en passant, par ces deux exemples et par beaucoup d'autres, que Charlemagne nommoit aux évêchés ; mais il paroît aussi par plusieurs exemples du même temps, que l'élection avoit lieu. La contradiction n'est peut-être qu'apparente. L'influence d'un prince tel que Charlemagne sur les élections, devoit être si forte, qu'on a pu la regarder comme une nomination directe.

On retrouve d'ailleurs, dans ces deux petits faits, le même esprit de justice qui distingua toujours Charlemagne, quand l'esprit de guerre n'y mit point d'obstacle.

L'homme juste est mort, dit un historien de Louis le Débonnaire , en annonçant la mort de Charlemagne. Ce prince avoit été juste au moins envers ses sujets, s'il ne Tavoit pas toujours été envers ses ennemis. Aussi aimable qu'illustre, il étoit aussi aimé que respecté. Ces présages mêmes dont nous avons vu les Français si agités, étoient un hommage que la douleur publique rendoit à un bon roi qu'on craignoit de perdre-, cette superstition venoit moins de l'esprit que du cœur, qui s'alarmoit et s'affligeoit d'avance. La

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gloire et la grandeur seules, prêtes à tomber, n'inspirent guère un tel sentiment, leur chute étonne et n'afflige pas. Les Français regrettèrent long-temps, Charlemagne , et ce sera toujours le plus grand nom dont s'honorera la France. Sa postérité n $ point joui du fruit de ses conquêtes; le fardeau du gouvernement d'un si vaste Empire accabla la foiblesse de Louis le Débonnaire son fils; les révolutions politiques et les dissentions intestines enlevèrent à sa race d'abord l'Empire, ensuite la couronne même de France. Ses, lois subsistent, et l'Europe leur doit encore une partie de sa police. Le vainqueur des Sarrasins pourroit ne paroître que redoutable ; le Convertisseur sanguinaire des Saxons, le destructeur du royaume des Lombards, l'oppresseur de la race de Didier son beau-père, de la race de Carloman son frère, de la race du duc Eudes d'Aquitaine, eût été odieux, si Charlemagne avoit pu l'être ; c'est l'auteur des capitulaires qui est grand, c'est le fondateur de l'Université, des Académies ou d'établissemens correspondans, et qui en ont donné l'idée, c'est le créateur du peu de bien qui est resté. Si Charlemagne, au lieu de se laisser emporter par les préjugés, par la coutume, par la force de l'exemple, dans la route vulgaire des guerriers et des conquérans , s etoit livré tout entier à son goftt dominant pour les lois, pour les sciences, pour tout ce qui contribue au bonheur public et à la perfection de la raison humaine ; si la guerre , indépendamment du mal qu'elle lui a fait faire, ne l'avoit pas continuellement détourné du bien qu'il projetoit ; si les courses, les voyages, les fatigues, les dangers, les

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longs séjours dans le pays ennemi n'avoient pas sans cesse interrompu et retardé le cours de ses travaux utiles, il n'est rien qu'on n'eût dû attendre d'un génie tel que le sien. Ce n est point une conjecture faite au hasard; par ce qu'il a fait, quoiqu'en courant et sans pouvoir s'arrêter, on peut juger de ce qu'il eut fait avec du loisir et une application suivie; il nous eût laissé une législation complète. Ses capitulaires n'en sont pas une. Le savant Ansegise, auteur contemporain , en les recueillant , a sans doute fait une chose utile au monde; il a donné des idées nouvelles d'ordre et de justice; mais ces lois isolées, faites une à une, à mesure que le besoin de réformer tel ou tel abus s'est fait sentir, ne sont pas le corps de droit que nous demandons ; c'étoit beaucoup alors de s'apercevoir de ces abus, et beaucoup de vouloir les réformer; mais si Charlemagne eût pu se livrer de suite et sans interruption à ce grand ouvrage , il lui eût donné Fen- Opïtul.Ca- semble dont il avoit besoin. Il paroît avoir eu l'idée toi. wagn. £ e r . dSSem \ y ] er quelques-unes de ces lois, lorsqu'il or-

Auu. 801. ' . ^ . . .

Baluzr, t. donne qu'elles soient ajoutées à la Loi Salique, pour a, p. 356, et n'en être jamais distinguées ; il falloit quelque chose de 8*3* 2 ' ann ' plus. Au lieu de se borner à faire rédiger les lois particulières de chacun des peuples dont la nation française fut originairement composée , il eût donné un code unique à la nation entière; il eût choisi parmi toutes les diverses institutions , celles qui étoient les plus voisines de la nature, les plus amies de l'humanité, les plus favorables à légalité et à la liberté, telles que la monarchie peut les admettre. Le bonheur de vingt millions d'hommes (car

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