LIVRE 3, CHAP. 5. 1-8 J
nous supposons qu'il n'eût pas fait de conquêtes ) en eût été le fruit, et les nations étrangères, témoins du bien que de bonnes lois peuvent faire , y eussent été doucement attirées par ce penchant naturel qui porte à rechercher la félicité. Charlemagne ne pouvoit pas être l'empereur de l'univers, il pouvoit en devenir le législateur; il eût aussi approfondi en tout genre les principes du gouvernement, qu'il n'a fait que deviner et qu'entrevoir par la force de son génie : et quant aux sciences, croit-on qu'en s'y appliquant sans distraction avec cette activité pénétrante, avec cette ardeur persévérante qui lui étoient propres, il les eût laissées au berceau ? Croit-on qu'il n'eût pas marché de vérités en vérités, comme il marcha de conquêtes en conquêtes , et qu'il n'eût pas reculé les bornes des connoissances humaines , comme il recula celles de son Empire? Voilà de quelle gloire la guerre, par les occupations qu'elle entraîne, ne lui a laissé goûter qu'une foihle partie , tandis que par les principes sanguinaires qu'elle établit et qu'elle rend peutêtre nécessaires , elle a souillé la gloire même de ses armes d'une tache de cruauté qui n'étoit pas faite pour lui.
Mais s'il n'eût pas fait la guerre, qu'il a faite sans doute avec plus d'éclat et moins de barbarie que les autres, s'il n'eût pas été un conquérant , il n'eût point vu le pape et le peuple romain à ses pieds, il n'eût point été le restaurateur de l'Empire d'Occident, sa gloire n'eût pas volé jusqu'en Asie et en Afrique , Aaron Rachid ne lui eût point envoyé d^s hommages et des piésens !
lS6 HISTOIRE DE CBÀlULEMÀGÏfE.
Il est vrai qu'il n'eût été que la bienfaiteur du monde. Cette gloire est peut-être assez rare , pour frapper les esprits et pour attirer des hommages. Saint Louis ne fit point de conquêtes, il rendit même celles de ses pères; il refusa l'Empire pour un de ses frères, il n'eût peut-être pas mal fait de refuser aussi le royaume de Sicile pour un autre de ces mêmes frères. S'il alla perdre en Afrique la liberté, puis la vie , au lieu de rester dans ses Etats pour les gouverner , c'est la seule faute que l'Histoire lui reproche, et d'ailleurs il étoit poussé à ces guerres lointaines par une dévotion du temps, et non par un esprit de conquête; il fut célèbre dans le monde par l'amour de la paix, par l'équité , par la bienfaisance , et il reçut , comme Charlemagne , les hommages des nations ; les cœurs des peuples voisins voloient au-devant de ses lois , et leurs souverains avoient bien de la peine à les retenir; ses rivaux mêmes le prenoient pour arbitre, et n'appeloient jamais de ses décisions. Il faut l'avouer, saint Louis eut beaucoup moins d'éclat que Charlemagne , mais puisqu'il fut plus juste et plus pacifique, il fut plus estimable.
L'inquiétude des Saxons n'auroit encore fourni à Charlemagne que trop d'occasions de signaler contre eux ses talens dans une guerre purement défensive. Ces peuples avoient sur la France les mêmes vues de conquête que Charlemagne avoit sur la Saxe, ils vouloient renverser nos églises, comme Charlemagne renversa les temples de leurs faux dieux. Il falloit repousser et réprime! leurs incursions continuelles, pe même saint Louis , malgré toute sa modération , ne
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put pas d'abord éviter toute guerre ; Isabelle cFAngoulëme, en soulevant contre lui Hugues de Lu signa 11 son mari, et le roi d'Angleterre Henri III son fils, le força de les vaincre à k célèbre bataille de Taillebourg, où il se comporta en héros. La défense de l'Etat contre les Saxons pouvoit être moins sanglante. Des murailles, des forts, et la paix, voilà tout ce qu'il falloit opposer à de tels ennemis.
Charlemagne fit donc des fautes, de grandes fautes; mais ce qui le caractérise véritablement, c'est ce qui lai a fait donner ce nom de Charlemagne, c'est qu'en effet il fut grand en tout. Si on l'envisage du côté de* qualités extérieures, nul ne lui fut comparable pour la figure, pour la taille, pour la force, pour l'adresse, pour l'agilité. Si on considère de plus nobles avantages , il y a en lui seul de quoi composer une foule de bons ou de grands rois, qui seroient tous vaincus par lui, chacun dans sa qualité dominante. Aucun autre, ni avant lui, ni après lui, ne la égalé comme guerrier, comme législateur, comme réformateur de son pays, comme prince instruit et éclairé : si quelques rois partagent avec lui la gloire d'avoir protégé les lettres; ils ont pu mettre, dans cette protection, une grandeur et une munificence qui étoient plus de leur siècle; aucun n'a pu y mettre tant de zèle, de goût et de connoissances. Louis XHI, ou plutôt Richelieu, et Louis XIV, ont fondé des académies; Charlemagne, premier inventeur de ces nobles établissemens, est le seul roi qui en ait placé une à la Cour , et qui en ait été', un des membres les plus utiles. Enfin nous le trouvons encore supérieur à tous les rois , à tous les
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hommes, par une qualité qu'on regardera peut-être comme la vertu d'un particulier; mais pour la rendre digne d'un grand empereur, il ne faut qu'en changer le nom , et que l'appeler munificence; c'est qu'il fut le plus aumônier et le plus charitable dés hommes. Il se jugeoit, il se sentoit charge de soulager toute misère, non-seulement dans l'étendue de ses vastes Etats, mais au-delà des mers, et dans les autres parties du monde ; il envoyoit d'abondantes aumônes aux chrétiens de Syrie, de Jérusalem, d'Alexandrie, <je Cartilage, de l'Egypte. Il leur procuroit la protection et presque la faveur du mahométan Àaron son ami. Cetoit le génie tutélaire du christianisme, il veilloit sans cesse au salut des chrétiens et à la propagation de la foi; mais il ne bornoit pas aux chrétiens ses secours charitables, il croyoit que tout homme y avoit droit à proportion de ses besoins, et les païens mêmes lappeloient le Père de l'univers. Ce titre caractérise Charlemagne , et le distingue de tous les grands, hommes et de tous les bons rois. Rome, libre par les soins de Cicéron, le nomma Père de la patrie (0. Le même titre a été donné par l'amour, ou prostitué par la flatterie à beaucoup d'empereurs. Parmi nous, le bon, le tendre Louis XII a été proclamé Père du peuple; Charlemagne étoit le Père de l'univers.
Enfin Charlemagne, avec des défauts qui étoient de son siècle, des talens, des lumières et des vertus qui n'étoient que de lui, fut certainement le plus extraordinaire des hommes, le plus étonnant des mo-
(0 Roma Palrem patriœ Çîceronem liberq dixitu