PREMIÈRE QUESTION
Est- il vrai que ce prince si ami des lettres , qui les protégeoit avec tant d'éclat, qui les cultivait avec tant de goût, ne sut pas écrire?
L* lecteur , quand on lui propose une question , aime qu'on la décide ; mais souvent la décider , c'est le tromper : on le serviroit bien plup utilement, on Finstnriroit mieux en se contentant de fixer Fétat de la question, et de rapporter toutes les raisons, tant pour l'affirmative que pour la négative, sans l'égarer par des décisions hasardées , et lui donner des opinions pour des connoissanees.
Charlemagne savoit-il écrire? Voici ce que rapporte sur ce point Eginard son secrétaire.
Tenlabat et scribere , tabulasque et codicillos ad hoc in lecticulo sub cervicalïbus circumferre solebat,
ut, cùm vacuum tempus esset, manum effigiandis tilleris assuefaceret; sed parum prospère successit labor prœposterus ac serb inchoatus.
Voilà un texte bien précis, et qui, dans son sens naturel , nous représente clairement Charlemagne comme étant dans l'usage de mettre sous son chevet des tablettes pour essayer la nuit, quand il ne dormoit pas, à tracer des caractères, et comme réussissant peu dans cette fonction, parce qu'il s y étoit exerce trop tard. . ,
D'un autre côté, il résulte du récit du même Eginard et de plusieurs autres historiens, qu'il existe des ouvrages écrits ou corrigés de la main de Charlemagne.
Cave, ïlist. Sur cela les savans se sont partagés, selon l'usage, huer. uns on | trouv é piquant et singulier qu'un prince
si docte ne sut pas écrire : Tarn doctum principem scribere nesciyisse , ce qu'Eginard ne dit pas.
Les autres ont cru seulement que Charlemagne n'avoit pas la facilité de former promptement une L\-»l>bé Le écriture courante, qu'il s'y exerçoit en vain, et qu'il Bœuf,Disser- ne t j ama j s y parven i r . Ceux-là nous paroissent se
talion cou- 111 ». 1
ron. en 1734. rapprocher le plus du texte d'Eginard. '
D'autres ont préféré une opinion plus savante et plus conjecturale; ils ont dit que Charlemagne ayant ressuscité l'ancienne écriture minuscule romaine, avoit Rec. des voulu aussi faire revivre les lettres capitales ou ma- ILstor.deFr. j uscu j es ^ et q ue c »étoit à cela qu'il s'exerçoit pendant
Diplom. p. la nuit; ils citent pour exemple son monogramme, qui
l6 4- étoit, disent-ils, un essai, un chef-d'œuvre même dans
Gloss.Cang. 7
ce genre.
D'autres enfin, interprétant le plus rigoureusement
PREMIÈRE QUESTION. , g 3
les termes d'Eginard, en ont tiré la conclusion exagérée et forcée, que les auteurs qui avoient tant vanté la littérature de Charlemagne, avoient eux-mêmes exagéré les faits et altéré la vérité; qu'ils avoient été orateurs et panégyristes plutôt qu'historiens; qu'Alcuin, le Colbert de ce Louis XIV, avoit été le seul auteur des établissemens littéraires de ce règne, et que Charlemagne n'avoit eu, comme Louis XIV, que le mérite d'y consentir. Il est dur de renverser ainsi le témoignage unanime de l'Histoire, le témoignage d'Eginard même, pour un passage de cet auteur, auquel on donne trop d'étendue, et dont on exagère encore les conséquences. Car, en général, pour acquérir des connoissances , il importe beaucoup plus de savoir lire que de savoir écrire. Bien des gens, qu'on ne sauroit accuser de ne pas savoir le grec, n'ont jamais pu s'accoutumer à l'écrire avec ses caractères propres, et l'écrivent toujours en caractères communs : on pourront même ne savoir ni lire ni écrire, et devenir trèssavant avec des lecteurs, des secrétaires, et de la mémoire , et on a vu des aveugles très-instruits. Mais enfin le passage d'Eginard ne nous oblige point de recourir à toutes ces explications; il ne parle que d'une difficulté à écrire, que Charlemagne essayoit de vaincre, et dont il ne put jamais entièrement triompher, difficulté qui n'empêchoit pas qu'il n'existât des ouvrages écrits ou corrigés de la main de ce prince, difficulté d'ailleurs à laquelle Eginard lui-même remédioit par son ministère , per quem confecit Karolus milita salis opéra, selon les termes de l'épitaphe d'Eginard.
Divers interprètes se sont encore plus écartés du a. i3
XQ,\ niSTOIRE DE CHÀRLÊMÀGiN E«
yrai sens d'Eginard ; les uns ont inféré du passage en question , que Charlemagne s'exerçoit non pas à écrire , mais à peindre ; les autres , qu'il composoit des livres ; d'autres enfin , qu'il faisoit des vers , et ces derniers proposent de lire : effigiandis ou effingendis metris , au lieu de litleris. Il nous semble que c'est s'égarer dans le champ des conjectures. Revenons au texte, il parle d'une difficulté à former des lettres.
On a opposé au passage d'Eginard un autre texte, par lequel on a prétendu le démentir ou le corriger, et par lequel il nous semble qu'on peut seulement l'expliquer.
Le concile de Fismes en Champagne, tenu en 88 1, donnoit à Louis (non pas Louis le Bègue, comme l'ont dit quelques auteurs, car Louis le Bègue étoit mort dès l'an 879, mais Louis III son fils, qui régna conjointement avec Carloman son frère) le conseil de suivre l'exemple de Charlemagne son trisaïeul, qui mettoit des tablettes sous le chevet de son lit, pour pouvoir, lorsqu'il ne dormoit jsas, jeter sur le papier les idées utiles à la discipline de l'Eglise et à la police de son royaume , qui pouvoient s'offrir à son esprit dans le silence de la nuit , ou qu il n'avoit pu recueillir et fixer pendant la dissipation du jour. Yoici dans quels termes est conçue cette disposition du concile , dont le rédacteur étoit le célèbre Hincmar.
Sicut quidam nostrûm ab ilîis audivit qui interfuerunt, Carolus Magnus, Imper ator, qui..... sapientid tàm in sacris Scripturis, quam in Le gibus ecclesiasti-
cis et humants, reges Francorum prœcessit , ad
capitium lecti sui tabulas cum graphis habebat, et
PREMIÈRE QUESTION» Ig5
guœ, swe in die, swe nocte de uliîitate sanctœ Ecclesiœ, et de prœfectu, et de soliditate regni meditabatur, in eisdem tabulis annotabat.
Observons que cest le concile, qui, par la plume du plus savant de ses prélats, rend ici témoignage à la science de Charlemagne , surtout à ses connaissances, tant dans l'Ecriture sainte, que dans les Lois ecclésiastiques et civiles; sapientid tam insacris Scripturis, quant in Legibus ecclesiasticis et humanis. La tradition sur ce point étoit si récente, qu'Hincmar cite un des prélats de rassemblée comme ayant été instruit par des témoins oculaires, sicut quidam noslrûm ab illis audwit qui inlerfuerunU On a cru qu Hincmar, en cet endroit, se désignoit lui-même. En effet, il ayoit beaucoup vécu avec Louis le Débonnaire, il avoit eu part à sa confiance et à son intimité, il devoit avoir été instruit par lui de ce qui concernoit Charlemagne. Or, tout ce que nous alléguons ici, unique* ment en preuve de la science de Charlemagne , on l'oppose à Eginard sur l'article de l'Ecriture ; on observe qu'Hincmar s'accorde avec cet auteur sur le fait des tablettes que Charlemagne mettoit la nuit sous le chevet de son lit : Tabulas et codicillos in lecticulo sub cervicalibus circumferre soit bat , dit Eginard : Ad capiùum lecti sui tabulas cum graphis habebat, dit Hincmar; mais ils diffèrent dans ce qu'ils disent de l'objet de cet usage et de l'emploi de ces tablettes : c étoit, selon Eginard, pour tracer des caractères et se former la main : Ut manum effigiandis litteris assuefaceret; c'étoit, selon Hincmar, pour écrire sur ses tablettes les idées qui s'offroient à son esprit sur la discipline de l'Eglise et la police du royaume, ut
t§6 HISTOIRE DE CHÀItLEMÀGNE.
quœ de utilitate sanctœ Ecclesiœ, et de prœfectu, et de soliditate regni medilabatur , in eisdem tabulis annotaret.
Obligé de choisir entre ces deux témoignages, pour lequel se déterminera-t-on? Hincmar avoit été instruit par des témoins oculaires; mais Eginard avoit été lui-même témoin oculaire. Il étoit moralement impossible qu'aucun des deux se trompât sur le fait qu'il alléguoit. Or, comment cette impossibilité qu'ils se trompassent n'a-t-elle pas averti les critiques d'examiner, avant tout, s'il y a une opposition réelle entre ces deux récits ? Quoi ! Charlemagne ne pouvoit - il pas avoir deux objets dans la précaution qu'il prenoit de mettre des tablettes sous son chevet? Ne pouvoit-il pas tout à la fois et vouloir fixer sur le papier, par de courtes notes, les idées fugitives qui se présentaient à lui sur les moyens de perfectionner l'administration de son royaume, et vouloir se donner, par l'exercice et l'usage, une facilité à écrire, que la nature lui avoit refusée, ou qu'une éducation négligée, et le défaut d'habitude contractée dans l'enfance, ne lui avoit pas permis d'acquérir ? Quelle opposition y a-t-il entre ces idées, qui oblige de rejeter l'une en adoptant l'autre?
Si cette opposition avoit été réelle, Hincmar, à qui le récit d'Eginard étoit sûrement très-connu, n'auroit pas manqué de combattre ce récit; en indiquant le véritable objet des tablettes de Charlemagne, il nous* auroit avertis qu Eginard s'étoit trompé, ou qu'il en avoit imposé sur cet objet ; il n'a point fait cette réfutation, parce qu'il n'y avoit point lieu de la faire. Eginard et Hincmar avoient tous deux raison. Eginard