ET SES RAPPORTS AVEC L'HISTOIRE VÉRITABLE
Ce ne seroit pas faire connoître entièrement Cbarlemagne, que de se borner à ce qu'en disent les chroniqueurs et les auteurs qu'on peut regarder comme historiens. La fable est une partie essentielle de l'histoire de ce monarque , et on peut dire quelle rentre dans la vérité, en peignant la supériorité de ce prince sur tous les autres, l'empire que sa gloire exerçoit sur l'imagination, l'enthousiasme qu'il inspiroit aux romanciers et aux poètes comme aux guerriers.
M. le comte de Caylus regarde le règne de Charle- Hist.del Amagne comme la source de tous les romans (0 de che- ca . d ' des L D Î"
° cript. et Bel-
valerie, et delà chevalerie même, quoique le président îcs-Lettrcs, t. Fairchet trouve les chevaliers déjà tout formés dans les P- *36 et ambactes et les solduriers des Gaulois, et quoiqu'on suiw pût retrouver les modèles de ces mêmes chevaliers dans les Hercule, les Thésée, les Pirithoiis, et tous les
(0 Nous prenons ici le nom de romans dans sa signification moderne, qui annonce des histoires feintes, et des récits fabuleux, et non dans la signification originaire, qui n'annonçoit que des livres écrits en langue romance , et qui s'appliquoit indistinctement à l'histoire véritable et à l'histoire fabuleuse.
héros du siège de Thèbes et du siège de Troie. Si le souvenir de ces héros de l'antiquité a contribue en quelque chose à la naissance de la chevalerie moderne, c'est Charlemagne , qui rappeloit ce souvenir par ses qualités brillantes et ses exploits presque incroyables. Le roi Artus ou Arthur, et les chevaliers de la Table ronde, ne. sont, selon M. le comte de Caylus, qu'une imitation de Charlemagne et de ses douze pairs. 11 observe en général que les Anglais ont été anciennement, en littérature, en histoire, «et dans les fables historiques, des copistes ardens des Français, qui, en effet, les précédoient dans les lettres et dans les arts, comme ils étoient précédés eux-mêmes par les Italiens et Jes autres peuples méridionaux. La fameuse rivalité de la France et de l'Angleterre ne contribuoit pas peu sans doute à cette émulation , qui s etendoit aussi aux objets politiques. Les Anglais avoient pris de nou$ l'usage des communes, et celui des compagnies d'ordonnance. Cet esprit d'imitation se manifeste surtout dans les origines fabuleuses, et dans les anciens romans des Anglais, qui sont visiblement calqués sur les nôtres. Si les Français ont voulu descendre de Francus , fils d'Hector; s'ils ont fait descendre Ansegise, fils de saint Arnoul, d'Anchisepère d'Enée : les Anglais, pour avoir la même origine, ont fait descendre les Bretons de Brutus, et Bru tus d'Enée. Si, dans nos fables pieuses, nous avons fait voyager de Béthanie à Marseille le Lazare ressuscité par J. C. ; les Anglais ont fait arriver en Angleterre Joseph d'Arimathie, portant dans un vaissiel ou graal le sang de J. C. recueilli sur la croix, et fondant une colonie de chrétiens dans cette nouvelle contrée.
DE CHÀRLEMÀCiWE. a35
Notre chevalerie est ne'e autant de l'abus des légendes, que de l'exagération de l'Histoire profane. La piété de Charlemagne, jointe à ses exploits guerriers, a produit chez nous, et, à notre imitation, chez nos voisins, toutes les idées romanesques, tant sacrées que profanes. Les Anglais nous envioient ce monarque , ce héros auquel ils n'en avoient point à opposer de semblable, au moins avant lui. La fable vint au secours de l'Histoire ; ils voulurent absolument avoir eu l'équivalent de Charlemagne, avant Charlemagne même; ils choisirent, dans des temps ignorés, un prince auquel ils pouvoient, à leur gré, donner toutes les belles qualités, attribuer tous les hauts faits que l'imagination pouvoit concevoir. Nulle vérité historique ne les gênoit. On ne connoissoit guère de ce prince que son nom et l'époque de son règne, et cette époque avoit un grand avantage; comme elle étoit antérieure à Charlemagne, Charlemagne devenoit en apparence la copie d'Artus. C'est ce double intérêt de pouvoir embellir leur héros de toutes les couleurs de l'imagination, et en même temps se procurer l'antériorité de date sur Charlemagne, qui a fait préférer Artus à d'autres princes qui auroient mieux soutenu le parallèle avec le conquérant français ; par exemple, à Egbert, qui eut l'honneur d'éteindre l'heptarchie, et de réunir tous les royaumes de l'Angleterre; et au grand Alfred, à qui l'Histoire n'a presque trouvé aucun reproche à faire : mais Egbert avoit un grand titre d'exclusion, c'est que l'Histoire le représente comme l'élève de Charlemagne, à la Cour duquel il avoit trouvé un asile. Formé par les leçons et les exemples de ce protecteur, aidé de ses secours, il
eût toujours rappelé sa supériorité. Alfred, son petitfils, avoit l'inconvénient d'être postérieur à Charlemagne, qui eût toujours paru avoir été son modèle.
Les rapports entre Artus et Cliarlemagne sont sensibles; les auteurs des romans d' Artus ont mal déguisé l'imitation. Cliarlemagne et Artus se ressemblent parfaitement par le nombre et la qualité des guerres qu ils ont eues à soutenir, par le grand nombre de voyages qu'ils ont faits : tous deux ont combattu les païens et les Saxons ; tous deux distribuoient avec la même générosité à leurs capitaines, à leurs soldats, le butin qu'ils avoient fait; tous deux avoient les mêmes vertus, la même sobriété, la même frugalité, la même économie dans la vie privée; la même magnificence dans les fêtes, dans les solennités, dans les cours plénières : tout ce qui est en précepte et en loi dans les capitulaires de Charlemagne, est mis en action dans la vie d'Artus. Charlemagne et Artus ont eu l'un et l'autre un neveu très-brave, qu'ils ont aimé uniquement. Roland, dans les romans de Charlemagne, Gauvain, dans les romans d'Artus, jouent le même rôle.
La bonne épée de Charlemagne, longue et large, que l'on nommoit Joyeuse (0, et que l'on montre encore à Saint - Denis , et la Durandal, cette merveilleuse et magique épée, donnée par Charlemagne
(') Un homme de beaucoup d'esprit, ei d'un grand talent, a trouve dans ce nom le mélange de la valeur et de la gaieté chez les Français dès ces temps reculés; on peut tirer la même induction de ces cris de guerre qui ont été en usage dans la suite : Montjoie Saint-Denis, Montjoie Saint- And ré, âfontjoie Notre-Dame , d'où le nom de Montjoie est resté à notre roi d'armes.
DE CHABl^MAGNE.
à Roland (0, et qui, entre les mains de ce paladin, même affoibli par la perte de son sang , coupoit un rocher en deux, sont le modèle de YEscalibor, cette épée d'Artus, à laquelle rien ne pouvoit résister, et de toutes les autres épées enchantées, dont il a plu aux poètes et aux romanciers de , décrire les effets merveilleux et les terribles coups : le premier modèle de ces armes divines est dans les armes forgées par Vulcain pour Achille et pour Enée. Roland, près de mourir, casse la lame de Durandal, et en jette bien loin les tronçons , afin qu'elle ne puisse jamais servir aux infidèles contre les chrétiens. Artus, au moment de sa mort , charge son écuy er de jeter Escalibor dans un lac , pour que personne n'eût l'honneur de la posséder après lui.
Les chevaliers de la Table ronde répondent aux pairs de Charlemagne; et ce titre de pairs , qui annonce une égalité parfaite entre ceux qui portent ce titre, a vraisemblablement fait naître l'idée de la Table ronde, dont l'établissement , s'il appartient à l'Histoire, n'étoit, selon la conjecture de l'abbé Le Gendre, «pi'un moyen d'éviter toute dispute sur les rangs. L'époque de cet établissement ne se trouve nulle part dans l'Histoire non plus que celle de l'établissement de la pairie ; mais l'Histoire dit que Tassillon , duc de Bavière, fut condamné par les pairs, sous le règne de
(') Rutlandi fuit iste (gladius) viri virtute potentis, Quern patruus magnus Karolus huic dederat.
Et Rutlandus e.o semper pugnare solebat, MiUia p a gant mu lia necans populi.
Poésies historiées de Rodulphe Tortaire, moine de Saint-Benoftsnr-Loire. Voir VHist. de V Acad. royale des Inscript et BeU. Lettres. *. 21, p, 1 4 1 1 et U a3, p. 337 e<a38.
Charlemagne. Qu est-ce que c'étoit que ces pairs? C'étaient les grands du royaume, alors réputés tous pairs entre eux.
Les romanciers anglais, non contens du choix qu'ils avoient fait d'Arthur pour avoir l'antériorité de date sur Charlemagne, ont imaginé un Perce-forêt, couronné roi de la Grande-Bretagne par Alexandre le Grand, et qui cependant, selon les mêmes romanciers, a vécu jusque sous l'empire de Claude et par-delà; car l'ignorance de ces écrivains étoit telle, qu'ils confondoient Alexandre avec César. Ils ont fait ce Perceforêt fondateur d'un ordre particulier bien antérieur à celui de la Table ronde, et qu'ils ont nommé l'ordre du Franc-Palais et du Temple du souverain Dieu; car partout la religion est jointe à la chevalerie, et l'ordre et le fondateur paroissent également chimériques. . Le roman publié sous le nom de Turpin, archevêque de Reims, et qui , comme tout le monde le sait aujourd'hui , n'est point de ce prélat , est le premier et le père de tous les romans de chevalerie. Il est vrai qu'il y avoit , du temps de Pépin le Bref et de Charlemagne, un archevêque Turpin , célèbre pour avoir gouverné l'église de Reims pendant plus de quarante ans, et pour avoir mis des Bénédictins dans l'église de Saint-Remy , au lieu des chanoines qui y étoient} mais nous n'avons de lui aucun ouvrage. C'est le nom et le titre de ce prélat qu'a jugé à propos de prendre le faussaire, qui, selon Opinion la plus commune parmi les savans, ne composa le roman de Charlemagne, connu sous le nom de Chronique de l'archevêque Turpin (0, que sur la fin du onzième siècle, un
(»*) Chronique des prouesses et faits d'armes de Charlemagne, attribuée à l'archevêque Turpin, imprimée à Paris en i5o5, i5a; et i583.
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peu moins de trois siècles après la mort de ce prince. On croit qu'un moine, nomme' Robert, est auteur de cette fabuleuse chronique, moitié légende, moitié roman, et quelle fut fabriquée pendant le concile de Clermont, tenu en 1095, et ou la première croisade fut résolue. Les uns croient que cet auteur étoit Espagnol, parce que sa chronique semble avoir pour objet d'exalter l'Espagne; d'autres conjecturent qu'il étoit moine de Saint-Denis , parce qu'il se complaît à rapporter et à exagérer les concessions faites à cette abbaye par Charlemagne. Quoi qu'il en soit, ce moine, vraisemblablement ami ou partisan de Pierre l Hermite, vouloitsans doute seconder cet instigateur urdentdes croisades. Le but principal de son ouvrage étoit évidemment d'échauffer les esprits, et de les animer à la guerre contre les infidèles, par l'exemple de Charlemagne, qui avoit eu en Espagne des succès contre les mêmes infidèles. De là jusqu'à supposer que Charlemagne avoit porté ses armes dans la Palestine, il n'y avoit plus qu'un pas, et ce pas fut bientôt franchi par les romanciers postérieurs, appuyés de l'autorité du fauxTurpin , qui indique le fait par des titres de chapitres, lesquels ne sont point remplis (0. Si cette erreur, peut-être volontaire dans les vues de ces auteurs, étoit réelle, comme leur igno- . lance et leur superstition peuvent aussi le faire croire, elle avoit sans doute pour fondement les victoires remportées par Charlemagne sur les Arabes mahométans d'Espagne, ses fréquens voyages à Rome, et l'envoi que le calife Aaron Rachid lui avoit fait des
10 Qualiter Dnminicum sepulchrum adiil , et qualiter Dontinicum %nem* secum attuierit scriberc ntquto.
clefs du Saint-Sépulcre. Dans le temps où ces romanciers écrivoient, les croisades étoient le plus sûr moyen d acquérir de la gloire ; Charlemagne en avoit beaucoup acquis, donc il falloit que Charlemagne eût été à la Terre sainte : mais Pépin son père avoit aussi été un grand prince, et il avoit fait la guerre en Italie aux ennemis du pape; il fallut aussi que Pépin eût été à la Terre sainte ; car ces auteurs, dans des temps où l'instruction étoit si rare et si bornée, ne pouvoient comprendre que ce qu'ils voyoient n'eût pas toujours été; aujourd'hui même encore, ceux qui ont plus de philosophie que de connoissances, ont de la peine à se transporter dans les siècles passés , pour en bien saisir l'esprit ; ils se persuadent trop aisément que, dans tous les temps, les, gens sensés ont dû penser comme eux ; et le siècle de Louis XV ne comprenoit déjà plus le siècle de Louis XIV.
A cet objet politique (ou 'qui du moins paroissoit tel alors) de célébrer les croisades et d'y exhorter, joignons un autre objet politique de moines et de légendaires , celui d'accréditer les reliques dont ils étoient dépositaires, en supposant que Charlemagne les avoit rapportées de la Terre sainte, et nous aurons la clef de cette grande fiction des croisades de Charlemagne, qui n'est que préparée par les fables du faux Turpin , qui a été mise dans tout son jour par les romanciers ses successeurs, et qui n'a de fondement dans l'Histoire que celui que nous avons indiqué.
Avant les siècles de bonne critique, les fables de Turpin avoient usurpé l'autorité qui n'est due quà la vérité. Il n'y avoit plus d'autre Histoire de Charlemagne. Les chroniqueurs étoient oubliés, le fauxTur-
DE CHARLEM AGITE. 2*4 1
pin étpit seul connu, seul cru, seul cite'. Ses fables étoient dans toutes les bouches; les poètes les avoient illustrées; tous les arts étoient employés à les reproduire. Lorsqu'en 1377 et 1378, l'empereur Charles IV étoit à Paris, le roi Charles V, son neveu, lui fit présent de deux flacons d'or, sur lesquels Forfèvre avoit viedeCharreprésenté saint Jacques montrant à Charlemagne la les V , par route des pays qu'il devoit conquérir au-delà des Py- p^^Y 3* rénées : c'est le sujet du premier chapitre du faux c. 46. Turpin. Robert , évêque de Senez , dans un ouvrage composé pour l'éducation de Charles VI, parle des Hist.del'Adiables qui accoururent à Aix-la-Chapelle au moment cad. roy. des de la mort de Charlemagne , et de l'apparition sou- J™^* ? * daine de saint Jacques, qui vint leur disputer et leur p . 143. enlever l'ame de ce prince.
Mais suivons par ordre l'Histoire romanesque de Charlemagne, sans égard à l'ancienneté relative des auteurs et des ouvrages qui nous en offriront les principaux traits , et que nous nous contenterons d'indiquer dans les citations. Attachons- nous surtout à découvrir le peu de vérité caché sous cet amas de fables, et qui en a fourni la matière, ou qui en a été le prétexte. Il est curieux et il est peut-être utile de voir comment les fables se forment de la vérité.
L'Histoire romanesque de Charlemagne commence même avant sa naissance, et l'imagination des romanciers ne s'est pas moins exercée sur l'histoire de sa mère, que sur la sienne.
Elle s'est même exercée sur la généalogie de ce prince. Ne faire remonter cette généalogie que jusqu'à saint Arnoul, eût été trop peu. Les romanciers avoient l'exemple des chroniqueurs, qui la plupart, 2. 16
S^a HI6ÎÔIRE ROMANESQUE
à l'envi les uns des autres, avoient fait descendre les Français des Troyens , apparemment parce que les Boyardo, Romains en descendoiertt. Boyardo, qui, sans être fa- Orlando in- VoraD i e à Charlemagne, sentoit cependant qu'il devoit
namorato. ...
lui donner une origine illustre , et qui d'autre part . • avoit à flatter la maison d'Est, laquelle se glorifioit de rapporter son origine au paladin Roger , donne à Charlemagne et à Roger une origine commune; cette origine est troyenne , et la plus illustre que a pût fournir l'histoire de Troie , car c'est d'Hector luimême que Boyardo fait descendre de mâle «n mâle Charlemagne et Roger; l'épée Durandal étoit celle d'Hector, qui s'étoit conservée dans sa famille. As* tyanax, fils d'Hector, conquit la Sicile. Il eut un fils nommé Polydore ; celui-ci en eut deux, Clodoaque et Constant De Clodoaque descendoit Roger, par une longue suite de princes et de héros; de Constant descendoit aussi, après plusieurs générations, l'empereur Constantin, sans doute à cause qu'un de ces deui noms paroît dérivé de l'autre ; et comme Constantiri avoit fait époque dans l'Histoire romaine, par la translation du siège de l'Empire à Constantinople, et par l'établissement du christianisme dans l'Empire, il fallut que Charlemagne, qui faisoit époque aussi dané l'Histoire de l'Empire, par le renouvellement de l'Empire d'Occident , descendît de Constantin.
Berthe, surnommée au grand pied , parce quelle avoit un pied plus grand que l'autre, ou Berthe Ut Débonnaire , parce qu'elle étoit distinguée entre toutes les femmes par la douceur et la bonté, mérita, par ses vertus, d'être la mère de Charlemagne, et par sa douceur d'être l'aïeule de ce Louis, qui hérita de
DE CHÂltLEMÀGflE»
son surnôm de Débonnaire. Selon les historiens, elle etoit fille de Charibert, comte de Laon, ou d'un seigneur liégeois; selon les romanciers, elle étoit fille ou d un empereur de Constantinople, ou d'un roi des Allemands ou des Huns. Nous suivrons ici Fauteur du roman en vers de Berthe au grand pied, nommé Adenés, et surnommé le Roi, soit parce qu'il étoit le premier ou le roi des ménestrels ou troubadours de son temps , soit parce qu'il étoit roi d'armes du duc de Brabant ; il le fut dans la suite , à ce qu'on croit, de Philippe le Hardi, fils de saint Louis, par le crédit de la reine Marie de Brabant, femme de Philippe^ protectrice zélée d'Àdenés , et qui eut part à ses ouvrages. Selon Adenés, la reine Berthe étoit fille d'un roi de Hongrie, nommé Flore, et de la reine Blanche-* fleur sa femme. Blanchefleur aime sa fille avec tendresse , et se sépare d'elle avec de grands regrets , lorsque Berthe vient en France épouser le roi Pépin ; mais elle choisit mal les personnes qu elle place auprès de sa fille, et qu elle charge de raccompagner en France : c'étoit" une femme nommée Margiste, qui apparemment avoit bien caché jusqu'alors l'ambition dont elle étoit dévorée, et la perfidie qui formoit son caractère; Alise sa fille , qui ressembloit extrêmement à Berthe, de taille et de visage, et à qui cette ressemblance, jointe à la conformité d'âge, pouvoit avoir procuré la confiance et l'amitié de cette princesse ; enfin un chevalier d'honneur, nommé Tibert, parènt de Margiste, amant très-peu délicat et très-ambitieux d'Alise. La pudeur timide de Berthe lui faisoit extrêmement redouter l'instant de passer entre les. bras d'un mari; elle ne pouvoit se familiariser avec cette
idée. Elle fit part de son embarras et de son trouble à Margiste, qui bâtit sur ce le'ger fondement l'espérance d'une grande fortune pour sa fille, pour elle-même, et pour Tibert; elle loua la délicatesse de Berthe, accrut son embarras en y applaudissant, et lui proposa de l'en délivrer, en lui substituant Alise dans le lit nuptial pour cette nuit si redoutée. Mais, que gagneroit-on à sauver une nuit? Que feroit-on les nuits suivantes, et quel seroit le terme prescrit à la pudeur de Berthe? Ce n'étoit pas là peut-être la plus grande difficulté. La 'pudeur a ses caprices et ses délicatesses; un moment est beaucoup pour elle ; elle cède avec moins de regret quand elle a eu l'honneur de se défendre ( ! ).
Il est plus difficile de comprendre comment Berthe, avec assez de pudeur pour craindre le moment de rendre heureux un grand roi son mari, avoit assez peu de vertu pour consentir qu'un adultère servît de prélude à son union avec ce prince. Mais il ne s'agit pas plus de raisonner contre ces romanciers, que contre les hérésiarques mystiques. Il faut cependant convenir que la moralité du roman 'est assez juste. Berthe est punie de sa faute, comme d'une faute grave, et Alise de son crime, comme d'un crime.
On pourroit s'étonner encore que Tibert, amant d'Alise , consente à prêter ainsi au roi sa maîtresse j mais le caractère donné de Tibert prévient cette objection ; c'est une ame vile, intéressée; il n'étoit pour Alise, et Alise n'étoit pour lui qu'un moyen de parvenir à la fortune; c'étoient des complices, et non pas des amans.
M JTeût-il que d'un moment reculé sa défaite; Borne eût été du moins un peu plus tard sujette.
Alise passa la nuit avec Pépin. Le lendemain matin, a la pointe du jour , Margiste conduit Berthe dans la chambre du roi, en lui disant qu'il fau£ quelle prenne la place d'Alise, ou plutôt la sienne, au moment où le roi sera prêt à se lever : en approchant du lit , elle fait avec la pointe d'un couteau, une légère égratignureà sa fille, et se retire en laissant Berthe seule au chevet du lit. Alise s'écrie qu'on l'assassine : le roi appelle; on accourt, on ne trouve que Berthe, et on aperçoit un couteau laissé sur le lit. Margiste, qui setoit peu éloignée, arrive avec les autres, paroît étonnée, indignée, avoue avec une fureur simulée qu'elle voit trop que sa fille est l'assassin ; elle ajoute qu'on peut s'en rapporter à elle du soin de la punir, et qu'une fille si coupable, et qui la déshonore, ne trouvera point en elle l'indulgence d'une mère. La fausse Berthe obtient cette grâce du roi. La véritable Berthe interdite, tremblante, ne sachant si ce qu'elle voit est un songe ou une suite mystérieuse du stratagème auquel elle avoit donné lieu, est entraînée sans avoir pu parler, et de peur qu'elle ne parle, on la fait partir un bâillon dans la bouche; Margiste et Tihert répondent d'elle, et assurent qu'on n'en entendra plus parler; Pépin prend seulement la précaution de les faire accompagner de trois sergens ou serviteurs fidèles , qu'il charge de prendre les ordres de Tibert : celui-ci avoit pris Tordre de Margiste. On mène Berthe dans la forêt d'Orléans; et là, Tibert ordonne aux sergens de la tuer. Mais les sergens avoient eu le temps de voir la patience et la douceur de Berthe ; ils en avoient été touchés, ils ne pouvoient la croire coupable; non-seulement ils résistèrent à l'ordre de
Tibert, mais ils l'empêchèrent de consommer lui-même le crime, comme il le vouloit : on laissa la malheureuse Berthe aller où elle pourroit. Cependant il falloit rapporter à Margiste une preuve de sa mort; on lui présenta un cœur de pourceau tout sanglant, en lui disant que c'étoit celui de Berthe. Le reste de la vie de Margiste, d'Alise et de Tibert, ressemble à leur conduite envers la princesse Berthe. Montés sur le trône en scélérats, ils l'occupèrent en tyrans; leur empire fut une suite de vexations et de violences; ils étoient en horreur au royaume. Pépin , toujours trompé, eut d'Alise deux fils, nommés Reinfroy et Henri, qui ressemblèrent, par les mœurs et par le caractère, à leur mère et à leur aïeule, et qui partagèrent avec elles la haine publique.
Cependant la reine de Hongrie, Blanchefleur, voulut venir en France voir sa fille, et jouir du bonheur que cette princesse devoit procurer à la nation, et de l'amour des Français pour elle. Les imposteurs frémirent à cette nouvelle ; ils cherchèrent les moyens de faire périr la reine de Hongrie aussi bien que sa fille ; ils résolurent de Xenherber en poires ou en cerises, c'est-à-dire de l'empoisonner. Blanchefleur, arrivée sur les terres de France, ne pouvoit reconnoître sa fille aux plaintes qu'elle recevoit de toutes parts sur son injustice et sa tyrannie; au lieu des applaudissemens quelle attendok, elle n'entendit que des murmures, elle ne vit que de la désolation. On lui présenta ses petits-fils prétendus ; elle fut étonnée de ne pas sentir pour eux la moindre tendresse; sa fille ne vint point à sa rencontre, une maladie lui servit d'excuse; il falloit surtout empêcher qu'elles ne se
vissent. Margiste eut goin .dç donner et de faire donlier à Blanchefleur , de momens en momens, des nouvelles toujours de pins en plus funestes de la santé' de sa fille, et c 'étoit toujours la joie qu elle avoit de son arrivée qui ftusojt ce ravage dans son ame et dans sa santé : enfin, lorsque Blanchefleur, qui ne concevoit plus rien, à tout ce qu elle voyoit et à tout ce qu elle entendoit, descend au palais et se présente à Tappartement de sa fille, Margiste vient toute éperdue lui dire que Berthe est absolument hors d'état d'être vue ; blanchefleur veut la voir, et entre malgré tous les obstacles, Alise, enveloppée dans ses couvertures, le visage caché par ses cornettes de nuit, dans une chambre où d'ailleurs on ne laissoit point entrer le jour, sous prétexte que la malade ne pouvoit le soutenir, lui dit d'une voix mourante : Reine, n'approchez pas, je suis jaune comme cire. Berthe, même malade, n'eût point fait cet accueil à sa mère. La reine de Hongrie, à qui toutes ces défaites et toutes les choses étranges et contraires à son attente, qui lavoient frappée en France, achevoient d'inspirer les plus violens soupçons, va droit au fait, c'est-à-dire à l'examen des pieds, car Alise avoit sur Berthe l'avantage d'avoir les pieds plus petits et parfaitement égaux. Blanche* fleur s'assure que ce n'est point sa fille, et le déclare au roi. Les coupables sont arrêtés; Margiste et Tibert, appliqués à la question, avouent toute l'intrigue; Margiste est brûlée vive ; Tibert est pendu ; Alise, en » considération de l'honneur qu'elle a d'être mère des fils du roi, n'est qu'enfermée à l'abbaye de Montmartre.
■ : ' Mais, qu étoit devenue la véritable Berthe? Obli-
gée de regarder comme une faveur l'abandon affreux où elle avoit été laissée dans la forêt d'Orléans, elle avoit long-temps erré à travers les bois et les champs, mendiant son pain de village en village , de province en province, exposée à tous les dangers par sa jeunesse, sa figure et sa pauvreté ; enfin dans la province du Maine un vieil et saint hermite lui donne un asile, et l'adresse à une famille pauvre, mais charitable, qui se chargea de sa misère , et qu'elle en dédommagea en se mettant promptement en état de lui être utile par ses travaux* Simon et Constance sa femme, Isabeau et Aiglantine leurs filles composoient cette famille vertueuse. Berthe, sans s'expliquer ni se déguiser davantage, se donna pour une infortunée qui fuyoit des persécutions domestiques; on lui demanda son nom, elle dit qu elle se nommoit Berthe. On remarqua que c'étoit le nom de la reine ; elle rougit, se tut, et les servit. Bientôt elle devint la fille de Simon et de Constance, la sœur d'isabeau et d'Aiglantine. Tout le monde 1 aimoit, on la proposoit pour modèle; sa douceur et sa bonté charmoient tous les cœurs ; on admiroitses vertus et ses talens ; et lorsque l'aventure de la fausse Berthe eut éclaté, Simon et Constance commencèrent a soupçonner qu'ils possédoient chez eux la véritable. Mais Berthe, attentive à écarter de telles idées, s'occupoit uniquement à filer et à broder, arts qu'elle exerçoit avec d'autant plus de plaisir et de succès, qu'elle les avoit appris d' Aiglantine et d'Isabeau ; cependant un air de noblesse et de grandeur la trahissoit, et déceloit une reine.
Au bout de plusieurs années, Pépin s'étant égaré à la chasse dans la province du Maine, rencontra une
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jeune paysanne à laquelle il demanda son chemin, en lui disant, comme Henri IV dans la Partie de Chasse, qu'il étoit un officier du roi qui avoit perdu la chasse: elle s offrit à lui servir de guide. Il accepta son offre avec plaisir; et comme elle étoit jeune et jolie, il voulut lui parler d'amour , et devint bientôt pressant : mais l'hommage adressé à la paysanne, fut repoussé parla princesse, fierthe (car c'étoit elle, et ellen'avoit point reconnu Pépin et n'en avoit point été reconnue) lui dit avec une fierté qui le déconcerta : « In- « soient, vous vous dites serviteur du roi Pépin! vous « frémiriez , si vous saviez avec qui vous osez vouloir « prendre ces impertinentes libertés » ! Aussitôt elle s'enfonça dans le bois, et elle échappa aux regards de Pépin. Celui-ci, frappé en ce^noment du souvenir de Berthe , gagna le premier la maison de Simon , qu elle lui avoit d'abord indiquée. A force de questionner ces gens sincères et véridiques, qui ne lui cachèrent point leurs soupçons, il vit les siens éclaircis ; il vit que le temps et les circonstances de l'arrivée de Berthe chez Simon, s'accordoient avec l'aventure de sa femme : il se cache pour l'entendre à son retour , et pour la surprendre. Elle arrive fort tard, encore très-émue de la rencontre qu'elle avoit faite dans le bois : on la calme, on lui fait entendre d'abord qu'on a mis cet officier dans son chemin,* et qu'elle n'a plus rien h craindre. Insensiblement on la remet sur l'histoire de ses malheurs , que par délicatesse même on n'avoit jamais bien approfondie ; on finit par lui avouer le soupçon qu'on avoit de la vérité : « Non, non, dit- « elle en pleurant de tendresse, je n'ai plus, je ne « veux plus d'autre père que Simon , d'autre mère que
« Constance, d'autres sœurs qu Aiglantine et Isabeau j « j'en suis aimé, je les aimejyWnM DUu surtout, il *< ma tout donné en me donnant à eux » <« II vous
* a donné de plus un mari, s'écrie Pépin en paroissant « tout-à-Coup et en tombant à ses pieds, un mari « dont le destin est de vous aimer en tout temps, en «c tout lieu, sous toutes les formes, lors même qu'il « vous méconnott et qu'il s'oublie; mais qui n'a jamais
* pu vous faire agréer son empressement, ni commç « mari, ni comme amant ».
La reconnoissance se fait; on regrette seulement que Blanchefleur n'en soit pas témoin ; assurément il ne tenoit qu'à l'auteur, qui pouvoit à son gré oit avancer le temps de cette reconnoissance, ou retarder celui du retour de Blinchefleur en Hongrie. Pépin mande ses courtisans, et les présente à leur reine : il voulut tenir Cour plénière pendant trois jours dans la maison mêmede Simon; il fit de cet homme bon et sage son conseiller ou ministre, Constance fut dame dlionneur de la reine Berthe, Aiglantine et IsabeUe furent ses dames du palais. La reine cultiva toujours , avec le même goût, les arts qu'elles lui avoient appris ; elle fila des habits pour les pauvres; et BeHhc la Fileuse n'est pas moins connue dans les romans que Berthe la Débonnaire et Berthe au grand pied; elle fut mère de Charlemagne ; les princes Reinfroy et Henri moururent avant leur père, et n'eurent rien à contester à leur frère.
Dans le roman de Charlemagne, composé par Girard d'Amiens (0, ces deux princes survivent à Pépin ;
M Girard ou Girardin d' Amiens , auteur du treizième «èfle, viroit
f - pE CHÀRLEM AGITE. a5l
Henri ou Hendri veut empoisonner Charlemagne, Reinfroy lui fait la guerre , tous deux ont la tête tranchée ; ce qui peut faire allusion à quelques-unes des conspirations dont le règne de Charlemagne ne fut pas exempt.
Le roman espagnol, intitulé Nochhs de Invierno > ne fait pas la reine Berthe tout-à-fait si sage : elle flime, au lieu de Pépin, un jeune seigneur de grande maison , nommé Dudon de Lys, qui a été chargé d'aller la demander en mariage pour le roi, et de l'amener à Paris ; c'est même cette inclination qui favorise le stratagème de la fausse Berthe , laquelle est nommée ici Fiamette. Berthe lui confie le chagrin quelle a d'être obligée de donner à la grandeur ce qu'elle eût voulu ne donner qu'à l'amour ; Fiamette lui offre de prendre «a place, à la faveur de la ressemblance. « Pour vous, « ajoute-t-elle , vous vous retirerez par un escalier « dérobé, au pied duquel vous trouverez Dudon prêt « à vous enlever, et à vous conduire dans un de ses « châteaux ». Au lieu de Dudon, ce sont les assassins qu elle trouve et qui l'enlèvent. Le reste de l'hUtoire est assez conforme au roman d'Adenés, Pépin re~ trouve la véritable Berthe sur* les bords du Magne ou de la Magne , qu'on croit être la Mayenne ; il y cé* lèbre de nouveau ses noces avec Berthe , et à la fin de cette fête champêtre, il se retire avec elle dans un grand chariot couvert, qui leur servit de lit nuptial, et dans lequel fut conçu Charlemagne, dont le nom,
sous gaint Louia ou sous Philippe le Hardi; c est le quatre-vingt-qua-, tonsieme des anciens poètes français dont le président Fauchet a fait mention. L'ouvrage dont il s'agit contient le* faite et gâtes de Charle-» mague , décrits en vers alexandrins.
selon cet auteur , vient de Caro (char en Espagnol) et de Magno, nom de la rivière de Mayenne, parce qu'il fut conçu dans un char au bord de la Mayenne ; étymologie bien forcée, tandis que la véritable est si naturellement et si évidemment composée de son nom propre, et d'un surnom qu'il a mérité à tant de titres. . .
D'autres romanciers, en adoptant la véritable étymologie, disent que ce nom de Grand fut donné à Charlemagne pour avoir terrassé et tué un lion dans sa jeunesse; d'autres attribuent cet exploit à Pépin et à beaucoup d'autres, qui n'en ont pas eu le titre de Grand; car tous ces héros ou paladins , avant de tuer des hommes, avoieut tué, même sans armes, des lions ou des loups enragés ; c'étaient là les jeux de leur enfance. Rien n'est si commun dans les historiens romanciers.
La reine des Amazones, Thalestris, qui, en voyant la petite taille d'Alexandre (0, fut si étonnée de sa réputation, eût mieux compris la gloire de Charlemagne. Quinte-Curce observe que les Barbares ne pensent pas qu'un homme d'une petite taille puisse faire de grandes choses. Nos vieux romanciers étoient vraisemblablement dans la même erreur. La taille haute et majestueuse que les historiens donnent à Charlemagne, ne suffisoit point encore à ces romanciers, il fallut qu'ils lui donnassent huit pieds de
(0 Interrito vullu regem Thalestris inluebatur, halUum ejus haud quaquàm rerumfama parem oculis perlustrans. Qnippê omnibus barbaris in corporum mnjestatc veneratio est y rnagnorumque operum non alios capaces putant , quàm quos tximid specie donare natura dignala est. Q. Curt.
DE CHARLËMAGNE. û53
haut, sans songer que cette taille ne feroit qu'un
lemagne six pieds quatre lignes; d'autres ont dit que sa taille étoit de huit de ses pieds ; c'est aux dessinateurs à nous dire quel est le mérite de cette proportion. D'après les évaluations les plus exactes, Charlemagneavoit cinq pieds neuf pouces; en conséquence de cette riche taille, et de la force de corps qui ne l'accompagne pas toujours, mais qui dans Chartemagne y étoit jointe, les romanciers lui ont donné «ne voracité dégoûtante et digne de Gargantua ; il mangeoit, selon eux, à un seul repas le quart d'un mouton , deux gelinotes, une grosse oie, ou toujours l'équivalent de ces mets.
Quant à sa force, avec sa fameuse épe'e Joyeuse il coupoit en deux un chevalier armé de toutes pièces , et le cheval qui le portoit; il cassoit, en se jouant, Roman de les fers des chevaux les plus épais et le plus nou- Charlem. et
* * 1 de ses douze
vellement forgés ; il ne dormoit que trois heures par nuit , preuve de force bien désirable pour qui sait si bien employer son temps.
Charlemagne, selon la Chronique de Turpin, étant, Chroniq.de selon sa coutume, à observer les astres au milieu Tur f in » c * 1 ' aune nuit -sereine, saint Jacques, l'apôtre de l'Es- Pagne, lui apparut dans la voie lactée qu'il consi-. déroit alors ; le saint lui révéla l'endroit ou ses cendres reposoient dans la Galice, abandonnées par les Chrétiens et profanées par les Musulmans ; il lui ordonna de conquérir l'Espagne, de lui ériger un tombeau et une église; et comme une étoile avoit autrefois guidé les Mages, saint Jacques, arrivé par la voie lactée,
indiqua la même route à Charlemagne pour se transporter en Espagne. C'est de là que le peuple appelle encore aujourd'hui la voie lactée le chemin de saint Jacques ; tant un grand nom consacre les faits aussi bien ou mieux encore dans la fable que dans l'histoire, et tant les contes de Turpin avoient acquis de faveur parmi le peuple ! Il est aisé de trouver l'origine de ce récit, premièrement, comme nous l'avons observé, dans l'Ecriture sainte, dont il falloit toujours que les miracles fussent reproduits dans ces fables pieuses; secondement, dans le goût connu de Charlemagne pour l'astronomie»
Chap. 2. Dans toute cette expédition nous voyons les murs des principales villes tomber devant Charlemagne, comme les murs de Jéricho devant Josué.
Par une suite de cette même tradition de l'apparition de saint Jacques à Charlemagne, ce fut ce prince qui bâtit l'église de Saint-Jacques de Compostelle en Galice, une autre église de Saint-Jacques à Toulouse, et l'hôpital de Saint- Jacques à Paris.
Le faux Turpin fait dune fameuse idole qu'on trouva, dit-il, dans l'Andalousie (où il est constant que Charlemagne ne porta point ses armes), une description qui ressemble beaucoup à celle que les Chroniq. de historiens nous ont donnée de la fameuse idole des rurpm, c. 3. Saxons, Irminsul, détruite par Charlemagne. Ibid. c. 8. Les armées des Sarrasins sont toujours de deux cent, trois cent, quatre cent mille hommes j elles renaissent à tout moment, et reparoissent partout. On voit que l'auteur avoit devant les yeux le calcul exagéré de Paul Diacre et d'Anastase le Bibliothécaire, dans la
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relation de la bataille de Poitiers contre Charles Martel, ou de celle de Montpellier contre Eudes duc d'Aquitaine.
On propose entre les Français et les Sarrasins, des combats singuliers d'un contre un, de deux contre deux , de cent contre cent , de mille contre mille. Tous ces combats ont lieu, et dans tous, les Fiançais ont l'avantage; il se livre ensuite une bataille générale, et les Français y sont battus. Cette fiction n'est pas sans ressemblance avec quelques momens de notre histoire; et en général l'esprit de chevalerie, qui ramène tout aux combats singuliers, et qui réduisoit même une affaire générale à une multitude de duels, étoit peu favorable à la discipline si nécessaire pour les batailles : la chevalerie particularise et isole, les batailles veulent du concert et de l'ensemble; ce n'est point par la force particulière qu elles se gagnent, c'est par la force générale, par l'action simultanée des grandes masses, par le commandement du chef et l'obéissance du soldat; la valeur indocile et impétueuse des chevaliers , n'est propre qu'à brouiller tout, qu'à rompre les corps, et qu'à causer des déroutes.
L'archevêque Turpin suivoit Charlemagne dans toutes ses conquêtes, il le suivit surtout à celle d'Espagne, et on montre encore à Roncevaux d'énormes pantoufles qu'on assure avoir été les siennes : car il faut que tout ait été gigantesque du temps de Char-* lemagne.
La fonction de l'archevêque à la suite du prince, étoit de baptiser tous ceux que le prince avoit sub-
jugués ; et ceux qui ne vouloient recevoir la foi catholique, ( t oient occis par glaive, ou constitués captifs (0; usage que l'auteur de la Chronique ne rapporte que pour en faire Moge ; car l'esprit d'intolérance auquel Charlemagne se livroit par principe , et contre son caractère, netoit point affoibli au temps où le faux Turpin écrivoit.
Cet esprit d'intolérance et de prosélytisme quelquefois déplacé, se retrouve partout dans ces romans de Charlemagne. Dans un combat des Français contre les Bulgares, Baudouin, frère de Roland et neveu de Charlemagne, court à Firamor, roi des Bulgares, en lui criant : Fais-loi chrétiennes ou je t'arraclw k vie. Laisse-là tes contes, répond le roi bulgare, et défends-toi. C'étoit exposer la foi à de pareilles profanations, que de parler ainsi de conversion au milieu de l'horreur des combats.
Chronîq. de Cette ardeur prosély tique est telle , que , dans un viabnan. ( j e çes romans> un ro j saFra sin des Indes ayant été
vaincu, et s'étant fait baptiser, pousse déjà le zèle jusqu'à trancher lui-même la tête à son propre frère, parce que celui-ci refusoit de se faire chrétien.
Dans le roman de Jourdain de Blaves, un roi païen d'Ecosse, nommé Sadoine, se fait chrétien, et ordonne à tous ses sujets d'embrasser sa nouvelle religion , sous peine d'avoir la tête tranchée.
Dans le combat dont nous venons de parler, entre Baudouin et Firamor, roi des Bulgares, Firamor est
(0 Chronique de Turpin, tradiintïmi Je Kobert Gaguin, général des Mathurins, bibUoihécaire d« Charles VHL
DE CHARLEMÀGWE. S 5 7
tué, Baudouin est blessé à mort; il brise son épée, car il paroît que c etoit un usage de ces paladins de briser en mourant leur épée, afin qu'elle ne pût servir à personne après eux. Quand par hasard ils la re*. mettoient à un parent, à un ami, c'étoit la plus grande marque d'estimé et de confiance (»). Baudouin se dispose à une mort chrétienne. Après avoir fait; une confession publique, il arrache trois brins d'herbe en l'honneur de la sainte Trinité, et les avale , se communiant ainsi lui-même en guise de viatique : trait curieux, et qui indique sûrement un usage d'un temps où l'on attachoit la plus grande vertu aux symboles et à la direction d'intention. C'est ainsi qu'encore au seizième siècle, le chevalier Bayard, en mourant, se confessoit par humilité, à son maître d'hôtel, à défaut de prêtre, et baisoit pieusement la croisée de son épée, à défaut de crucifix. Corbleu, dit Roland, dans le poème de Ricciardeto (Richardet), encore vaudroit - il mieux se confèsser au diable, que de mourir sans confession.
Charlemagne arrive, et voit expirer son neveu; il le venge en immolant une foule de barbares avec l'invincible Joyeuse. Diaulas, chef de ces barbares, et fils de Witikind qu'on suppose avoir été tué en duel par Charlemagne, propose à celui-ci, pour venger son père, de terminer la guerre par un combat singulier : Charlemagne accepte le défi; les deux chefs se battent en présence des deux armées. Charlemagne est vain-
(0 Et dixit moriens : Te nunc habet isla secundum.
( % ) On sait le nom d'un des confesseurs de Charlemagne; il se nommoit Valdon, et étoit abbé d'Àugy près de Constance.
queur, il renverse Diaulas, lui met 1 epée sur la gorge, v l'oblige à demander la vie et à recevoir le baptême.
Chanson Prenez Loi christiane , amendez votre vie,
desSesnesou ' Si créez à Jésus, le fils sainte Marie, Saxons , ou Cor Mahom ne vaut pas une pomme pourrie.
Roman de *
Charlemagn. jj ne s'am^oit point de Mahom ou Mahomet dans
contenant .
son expédi- * a f°* de ces peuples germaniques ; mais dans les siècles tion contre d'ignorance on confondoit toujours le paganisme et
Wilikind. « i
le mahometisme.
L'autorité que la doctrine, la piété, la puissance, la gloire de Charlemagne, lui donnoient sur le Clergé, jointe à l'esprit d'intolérance, qui avoit lieu dès-lors et qui s'accrut beaucoup dans la suite, a fait imaginer l'histoire suivante. Un archevêque de Bordeaux, accusé d'avoir prêché contre la foi , fit la folie , ce sont les termes du romancier, d'aller à Rome pour se justifier ; ce fut une folie en effet par l'évéaement , car il y fut condamné, ce qui pouvoit être juste, et emprisonné, ce qui étoit au moins rigoureux. Il fut ren* voyé au roi de France, qui, dans une assemhlée de barons et d'évêcjues, le fit condamner au feu; ce qui garoît juste au romancier, qui écrivoit dans un temps où on bruloit les hérétiques, parce qu'on croyoit qu'un homme peut et doit venger Dieu, qu'il doit le venger par le plus cruei des supplices connus, par un supplice que Dieu semble avoir indiqué lui-même, en faisant, tomber le feu du ciel sur des hommes et sur des peuples coupables, et en préparant un feu éternel aux médians. C'est ainsi que les hommes, égarés par une demi-science, deviennent fous et cruels, en croyant n'être que justes et conséquent ; c'est ain*i
DE CHÀRLEMÀGftËi
qu'ils s'opposent aux vues de miséricorde et de bonté que Dieu a toujours sur les hommes. *
Au reste, l'histoire de l'archevêque de Bordeaux ne nous paroît être que celle de Félix d'Urgel, défigurée, exagérée d'après les idées du treizième siècle. Les romans écrits par des ignorans, sont la peinture fidèle, non des mœurs qu'ils prétendent décrire, mais de celles de leur temps, qu'ils croient avoir été celles de tous les temps.
On retrouve presque toujours ainsi dans les romanciers l'histoire altérée et défigurée, et avec un peu d attention il n'est pas difficile de la reconnoître. Dans le Philomena ou Philumena (0, ouvrage précieux par son antiquité, qu'on fait remonter jusque vers Tan 1200, il est principalement question du siège de Carcassonne et de Narbonne, fait véritablement par Charlemagne sur les Sarrasins, mais qui est un des exploits les plus obscurs de ce prince, et dont on ne sait pas même précisément l'époque, les uns la fixant à l'an 791 , les autres à l'an 804. L'auteur du Philo^ mena fait de cefceux sièges, et de la fondation de l'abbaye de Notre-Dame de la Grâce, située entre Carcassonne et Narbonne (fondation qui fut, selon lui, un monument de ces deux sièges), l'un des plus mémorables événemens du règne de Charlemagne. Il parle ou-
(') Ce roman paroît avoir été composé d'abord en bas languedocien, et traduit depuis en latin par un moine de l'abbaye de la Grasse ou delà Grâce, située à cinq lieues de Carcassonne, et à six et demie de Narbonne. M. l'abbé Le Bœuf a fait, sur le Philomena, une Dissertation insérée dans le vingt-unième volume de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. 11 conjecture que le nom de Philomena est celui d'un secrétaire, historien ou chroniqueur , vrai ou supposé de Charlemagne.
u6o HISTOIRE ROMANESQUE
vertement do la trahison du duc d'Aquitaine Eudes, qui introduisit les Sarrasins dans le Languedoc; trahison dépourvue de tout fondement historique, comme dom Vaissette Fa prouve', et qui pourroit bien n être qu'une répétition de l'histoire du comte Julien, et de Tinvasion de l'Espagne par les Sarrasins. Balahac, un de leurs chefs, s'étant fait roi de Carcassonne, selon l'usage des Sarrasins de donner le titre magnifique de royaume à leurs moindres possessions, défendit cette place contré Gharlemagne, fit une sortie, fut pris. Charlemagne lui proposa le baptême. La réponse de Balahac fut, au moins pour nous, une impiété brutale, la réplique de Charlemagne, une cruauté abominable : il fit pendre Balahac , conte qui n'eut que trop de réalité dans d'autres conjonctures. On sent bien que le zèle prosélytique de Charlemagne à l'égard des Saxons, sa rigueur envers Loup, duc de Gascogne, celle de Pépin son père envers . Rémistain , grandoncle de Loup , ont fait naître l'histoire de Balahac. 11 laissoit une veuve, femme d'un gjj^id courage et d'une grande capacité, nommée CarW& ou Carcasse, nom devenu dans la suite aussi ridicule pour une femme par la signification qu'il a prise , qu il fut illustre alors par les exploits de cette héroïne. Sa représentation se voit encore sur la porte de la Cité, avec l'inscription : Carcas sum, dont la corruption a sans doute donné le nom à la ville. La veuve de Balahac entreprit de le venger, et soutint le siège. Pressée par la famine, elle employa un stratagème qui pouvoit paroître fin alors, et qui a été reproduit depuis sous une infinité de formes, pour tromper des assiégeant sur l'état d'une place affamée. Elle fit man-
DE Cil ALLEMAGNE. 26 1
ger deux boisseaux de ble' à une truie , et fit jeter cet animal par-dessus les murailles : les assiégeans , comme elle Tavoit prévu, s'en saisirent, l'ouvrirent, et lui trouvant le ventre et l'estomac pleins de blé, en. conclurent, comme elle le vouloit, qu'on ne manque-
roit pas si tôt de blé dans une place où l'on en rassasioit jusqu'aux cochons. Cependant cette précaution affectée de jeter la truie aux assiégeans, pouvoit affaiblir la preuve d'abondance qu'on s'empressoit ainsi de leur donner. Quoi qu'il en soit de l'effet que ce stratagème dut faire sur les assiégeans, comme ilfalloit que tout cédât à Charlemagne, la place fut prise ; et Charlemagne, par les honneurs qu'il rendit à la veuve, sembla vouloir expier l'indigne traitement qu'il avoit fait au mari : il est vrai qu'elle reçut mieux la proposition du baptême , elle se fit chrétienne. Charlemagne lui laissa la propriété et la seigneurie de sa ' ville, sous la condition de l'hommage; elle fut sa vas-* * sale la plus soumise et son amie la plus fidèle, à peu près comme cette célèbre Irène, qui, ayant rendu l'Empire d'Orient orthodoxe , d'iconoclaste qu'il étoit, et qui, ayant voulu épouser Charlemagne, qu'elle avoit d'abord combattu, et s'étant mise sous sa protection , pourroit bien avoir été le modèle de la dame Carcas. Celle-ci n'ayant pas, comme Irène, un Empire à offrir à Charlemagne, ne porta point son ambition jusqu'à l'épouser ; mais son comté de Carcassonne, joint à sa gloire personnelle, la fit rechercher par les chevaliers les mieux faits, les plus jeunes et les plus braves : celui à qui elle donna la préférence, fut un chevalier français, nommé Roger, tige d'une
â6a HISTOIRE ROMANESQUE
longue suite de comtes de Carcassonne, dont la plupart prirent ce nom de Roger.
Les Sarrasins, fort mécontens de la comtesse de Carcassonne, vinrent l'insulter dans sa ville, la menaçant de la traiter comme leur ennemi avoit traité son mari; se moquant d'ailleurs d'une femme guerrière, la renvoyant à sa quenouille, et l'avertissant de ménager son fruit, si elle étoit grosse : elle l'étoit, et elle profita de l'avis; elle fit faire trois boucliers, dont le plus grand lui enveloppoit le ventre et protégeoit son fruit, les deux autres lui couvroient les mamelles; elle s'arma d'une grande quenouille, qui étoit une lance redoutable, surtout dans les m lins de cette héroïne ; elle y fit attacher un gros écheveau de chanvre, laissant seulement la pointe de la lance libre et découverte. Elle mit le feu à l'écheveau , et se jeta ainsi, avec sa lance enflammée, au milieu des Sarra- f sins, qu'elle remplit de terreur, et qu'elle mit en fuite. On montre encore dans la cité de Carcassonne, ses trois boucliers et sa quenouille ou lance victorieuse.
L'archevêque Turpin, l'abbé, le prieur et les religieux ou hermites de l'abbaye de la Grâce, se signaloient dans ces expéditions, et assommoient à l'envi les infidèles. Le roman d'Ogier le Danois (0 représente l'archevêque Turpin au sortir d'une victoire à laquelle il venoit de contribuer, ôtant son casque, mais gardant sa cuirasse, tenant d'une main son épée sanglante, et de l'autre une crosse, entonnant d'une
(0 Ce roman fut d'abord imprimé à Paris sans date , puis à Lyon en i5a5.
DE CHAKLEMAGNE. 263
voix forte le Te Deum sur le champ de bataille. Il est vrai que si les évêques et les moines massacr oient les ennemis, ce n'étoit pas, comme nous lavons vu, sans leur avoir brusquement proposé le baptême dans le tumulte du combat et dans l'horreur du carnage; mais si les Sarrasins refusoient ou s'ils balançoient, ils étoient impitoyablement massacrés : le cri de guerre de ces prêtres militaires étoit : Mort ou baptême. C'est tout à la fois la peinture et des mœurs que Char* lemagne réforma, et de celles qu'il partagea, et de celles qu'on, suivoit du temps du roman de Philomena, qu'on croit, comme nous l'avons dit, avoir été écrit vers Tan 1200, dans un temps où un évêquc rangeoit une armée en bataille, et où un autre évêque assommoit les ennemis à coups de massue, ne croyant pas cette manière de tuer comprise dans la prohibition faite aux gens d'église de verser le sang. C'est aussi la peinture du zèle prosélytique de Charlemagne et de son intolérance, bien augmentée sous Philippe Auguste»
Les Sarrasins avoient empoisonné les fontaines ; Charlemagne, d'un coup de lance, en fit jaillir une très-vive et très- pure, et si abondante, qu'elle suffit aux besoins de toute l'armée. On montre cette fontaine miraculeuse entre Carcassonne et Narbonnc ; elle s'appelle encore la fontaine de Charlemagne : tant les grands noms, comme nous avons eu- plus d'une fois Heu de l'observer, consacrent jusqu'aux fables!
Les murailles de Beziers tombèrent miraculeusement devant Charlemagne, allégorie mystique, déjà employée ailleurs, pour exprimer la promptitude avec laquelle cette ville et quelques autres furent prises : il
n'enfutpasdemêmedeNarbonne;leroisarrasinMatran la défendit vaillamment contre Charlemagne ; mais la belle Oriande sa fem me, fille d' Almanzor roi de Cordoue, inclinoit pour les Français et pour le christianisme; elle sortit de Narbonne, et se réfugia dans le camp de Charlemagne, qui eut soin de la faire baptiser et catéchiser par les moines de l'abbaye de la Grâce. Matran au désespoir, proposa, comme Diaulas, un duel à Charlemagne ; comme Diaulas , il fut vaincu , et de plus il fut tué : sa veuve se remaria , comme celle de Balahac, avec un chevalier français, nommé Falcon de Montclar, auquel elle porta en dot le Rouergue et une partie du Languedoc; Aimery de Beaulande, frère aîné de Falcon de Montclar, eut le duché de Narbonne; Almanzor, roi de Cordoue, accourut trop tard pour défendre Matran, son premier gendre, mais assez tôt pour être tué de la main , non pas tout-à-fait de son second gendre, mais du frère de celui-ci, qui, par ce coup, acquit à son frère, du chef de sa femme, fille unique d' Almanzor, des droits au trône de Cordoue (0, tandis qu'il s'assuroit à lui-même la possession du duché de Narbonne.
Cette expédition finit par la consécration de l'église de Notre-Dame de la Grâce, cérémonie pompeuse et solennelle à laquelle assistèrent avec Charlemagne et toute sa Cour et toute sa chevalerie, le pape Léon (qui n'étoit point pape alors, si c'étoit en 791, mais qui Fétoit, et qui se trouvoit en France, si c'étoit en 804 ), et trois mille, tant archevêques, qu'évêques et abbés, portant mitre et crosse, sans compter tous
(») Doit-on donc hériter de ceux qu'on assassine ?
les habitans du ciel que Fauteur fait descendre sur la terre, pour assister àja consécration de Notre-Dame de la Grâce. Voilà ce que dit le dévot romancier; voici ce que dit l'Histoire.
Les moines oublièrent les bienfaits de Charlemagne ; , ils l'irritèrent par leur ingratitude et leur avidité. L'architecte qui avoit bâti l'abbaye, ayant construit pour son compte un moulin un peu plus bas , sur le même ruisseau, les moines supposèrent apparemment que le moulin provenoit des profits que l'architecte avoit faits sur l'abbaye; et à la mort de cet homme, qui laissoit une femme et des enfans, l'abbé s'empara du moulin. Les moines qui dévoient tout à Charlemagne, ne crurent pas devoir lui obéir, quand il leur ordonnoit de restituer le bien d autrui : l'abbé osa lui résister en Catel, Hist. face, et lui répondre par un refus formel; ce qui mit duLangned.
n i a • a ix »-i Besse ' H,st -
Uiarlcmagne dans une si grande colère, quil passa Ae Narl> ct
son épée au travers du corps de l'abbé; exploit indigne de Carcass. de Charlemagne. Il est naturel de s'irriter de l'injustice, mais il ne faut pas que ce sentiment porte à des violences; cet acte de justice trop rigoureux n'étoit fait ni justement ni noblement.
Le moine, auteur de la Chronique de Turpin, et qui peut-être étoit moine de Saint- Denis, quoique son attention à relever la gloire de l'Espagne ait fait croire qu'il étoit Espagnol et qu'il écrivoit en Espagne, représente avec raison Charlemagne comme un grand bienfaiteur des moines en général , et de l'abbaye de Saint-Denis en particulier; il parle avec emphase des dons que Charlemagne fit à ce riche monastère, et des privilèges qu'il lui accorda : les vassaux et les domaines de Saint-Denis e'toient exempts
de tout impôt et de tout service ; et de là vient, selon lui, la dénomination d'//e de JPrance ou de Franchise; c'est que les terres de l'abbaye de Saint-Denis s'étendoient dans toute la province nommée ainsi, et . formoient comme une île libre et franche, entourée de toutes parts de domaines assujettis à des impositions et à des redevances dont elle étoit affranchie. C'est toujours le même usage de rapporter toutes les origines à un règne illustre, et de les autoriser d'un grand nom.
Nous avons dit que le faux Turpin parle seulement des guerres de Charlemagne contre les Sarrasins d'Espagne, mais que ses successeurs, plus hardis, ont supposé, à la vérité d'après un mot du fauxTurpin, une expédition de Charlemagne dans la Terre sainte, comme ils ont attribué à Pépin son père une expédition en Grèce, fondée apparemment sur la tradition de ses deux voyages d'Italie. Que des romanciers , remplis de l'esprit des croisades, et voulant vraisemblablement animer les peuples à des croisades nouvelles, aient fait remonter jusqu'à Charlemagne le premier exemple de ces pieuses et funestes expéditions , rien de plus naturel ; les lieux saints étoient alors en la possession des Sarrasins ; Charlemagne avoit fait la guerre aux Sarrasins d'Espagne, et le calife Aaron lui avoit envoyé les clefs du Saint-Sépulcre; il n'en falloit pas tant pour autoriser une pareille fiction : mais, ce qui est plus difficile à comprendre, c'est qu'ils aient si peu tiré parti d'une idée si heureuse et si féconde; c'est que, dans les relations qu'ils ont faites de cette prétendue première croisade, ils s'en soient tenus aux préliminaires, aux préparatifs, et qu'ils se soient ensuite contentés de nous dire , avec la sécheresse des chroni-
queurs, que le résultat de cette expédition fut la conquête des lieux saints : qu'ils se soient privés de ces ornemens, de ces riches détails, de ces particularités intéressantes dont un tel sujet devoit être pour eux une source inépuisable ; voilà certainement ce qui a droit détonner, surtout de la part d auteurs à qui les exagérationsetles embellissemensfabuleuxnecoûtoient rien.
Des auteurs qui ne passent pas pour des romanciers, raais qui en sont, Helinand, Guy de Bazoche, Pierre le Mangeur, et l'auteur d'une vieille chronique latine, traduite envieux français dans les Chroniques de Saint-Denis, rapportent diverses particularités miraculeuses et fabuleuses de ce voyage de Charlemagne à la Terre sainte, mais toutes étrangères à l'expédition
! même. Pierre le Mangeur assure qu'un ange vint apporter à Charlemagne , qui étoit alors en oraison ,
I le saint Prépuce; relique que six différentes églises, à Rome, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, se glorifient de posséder. On lit, dans les Chroniques de Saint-Denis , l'histoire suivante. Charlemagne, allant à Jérusalem, s'étoit engagé, avec son escorte, dans une forêt très-sombre et très-touffue, jemplie d'ailleurs de lions , de tigres , d'ours , et d'animaux même qui n'existent pas; Charlemagne et ses compagnons s'égarèrent ; la nuit les surprit ; une pluie abondante les inondoit, et rendoit les chemins plus difficiles, la nuit plus obscure, et l'horreur des bois plus sombre ; Charlemagne entonna ce verset d'un psaume : Deduc me, Domine , in semitam mandatorum tuorum. Conduisez moi, Seigneur, dans la voie de vos commandemens. Alors un oissau miraculeux parla distinctement d'une voix humaine bien articulée, ce qui rendit quei-
que espérance à la troupe éperdue. Charlemagne poursuivit : Educ de carcere animant meam , Domine j ut confiteatur nomini tuo. Seigneur, tirez mon aine de sa prison, pour quelle rende gloire à votre nom. Alors l'oiseau parlant plus distinctement encore, remit les voyageurs égarés dans leur chemin. Les pèlerins disent que depuis ce temps ils entendent toujours dans cette forêt des oiseaux qui parlent distinctement, et qui les remettent dans leur chemin, s'ils sont égarés. Voilà tout ce que les chroniqueurs ont 6u tirer d'un voyage à la Terre sainte, attribué à Cliarlemagne : toujours l'esprit légendaire joint à l'esprit romanesque.
De même que les romanciers et les poètes avoient exagéré la figure, la taille, la valeur, les exploits, tous les avantages en un mot de Charlemagne, il fallut aussi qu'ils exagérassent ses affections. Charlemagne avoit aimé tendrement et regretté amèrement la douce Hildegarde, l'une de ses femmes; il avoit montré moins de discernemen t dans l'amour, ou plutôt dans la foiblesse qu'il avoit eue pour la vaine et altière Fastrade; l'archevêque de Reims , Turpin , l'un des plus illustres prélats de ce temps, avoit été cher à Charlemagne, et le séjour d'Aix-la-Chapelle lui avoit plu à tel point, qu'il en avoit fait le siège de son Empire. Du rapprochement et de l'exagération de ces inclinations et de ces goûts, est née l'anecdote suivante, rapportée par Pasquier, d'après les lettres familières de Pétrarque, lequel disoit la tenir des prêtres qui lui avoient fait voir le tombeau de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, et il faut avouer que ce conte ressemble assez aux fables que les prêtres d'Egypte racontoient à Hérodote. Les
DE CHÀRLEMÀGNE. 269
romanciers ont ajouté à cette histoire des particularités qui ne se trouvent point dans Pasquier.
Charlemagne étant déjà vieux, eut une maîtresse RecdesHïg qui n'étoit elle-même ni jeune ni jolie, mais qu'il *° r ' / 5™°" aimoit éperdument, et qui le gouvernoit despotique- ai6, 27a. ment. Elle mourut. Charlemagne, inconsolable, ne H,st tIe { A -
07 7 cad. des Ins-
pouvoit se lasser de contempler et d'embrasser ses crip. et Bell, tristes restes; il lui fit faire un magnifique cercueil, Leltr - L 21 > couvert par-dessus d'une glace, à travers laquelle on p * ^hroniq. pouvoit voir le déplorable objet que renfermoit le d'Albericde* monument; il passoit les journées entières à le con- trulsIoutai sidérer , et ne pouvoit se rassasier de cet horrible p asq . r cc },. spectacle. Turpin soupçonna qu'un attachement si lib.6,c.32. singulier avoit quelque cause surnaturelle ; il examina plus attentivement le cadavre , et s'aperçut qu'on lui avoit laissé au doigt un anneau sur lequel étoient gravés des caractères qu'il jugea être magiques. Il choisit un moment où l'empereur étoit éloigné du cercueil , enleva l'anneau , le mit à son doigt , et parut devant l'empereur : il en reçut un accueil auquel jusque-là toutes les bontés de ce prince ne l'avoient point accoutumé; il se vit accablé de démonstrations d'amitié qui passoient toute mesure. Il n'y avoit rien que Charlemagne ne voulût faire pour lui, et à l'instant. Tantôt il alloit conquérir l'Empire d'Orient et le lui donner , afin que Turpin fût au moins son égal; tantôt il alloit le faire pape, pour que Turpin fût son supérieur spirituel. La vivacité de ses transports , l'impétuosité de sa tendresse, confirmèrent l'archevêque dans son opinion ; mais il ne vouloit que désenchanter l'empereur. Il avoit trop de religion pour vouloir profiter d'une opération
a'JO HISTOIRE ROMANESQUE
magique, et trop de probité pour vouloir abuser de l'égarement de son maître; il commença par faire enterrer le cadavre, auquel l'empereur ne songeoit déjà plus, depuis que Faction du talisman étoit détournée sur un autre objet ; ensuite , pour empêcher que ce dangereux anneau ne passât dans des mains qui pourroient en abuser encore comme les premières, il le jeta dans un étang voisin du lieu où fut depuis Aixla-Chapelle. Alors ce fut de l'étang que Charlemague devint amoureux (0 : il fit bâtir sur ses bords un palais, un temple, une ville, dont il fit la capitale de son Empire; il préféra ce séjour au reste de l'univers W; il vouloit y vivre et mourir (3). C'est ainsi que tout s'expliquoit alors par la magie.
On n en a point mis dans l'aventure çfcEginard et d'Emma, dont nous avons parlé dans le chapitre de la famille de Charlemagne (4) ; c'est que les romanciers et les poètes ne s'en sont emparés qu'après coup, et que dans des temps modernes : ils l'ont puisée dans les historiens ; et lorsque des critiques, tels que dora Mabillon, l'adjugent à l'Histoire, nous n'osons la reléguer parmi les romans. Ceux-ci en ont seulement
(0 T. a, ut et mare sentit amorem
Festinantis heri. Hor.
(*) Ilie terrarum mihi prœtèr omnes
Angulus ri Jet. Idem.
( 3 ) Tibur Argœo positum Colono SU meœ sedes utinàm senectœ , <Sù modus lasso maris et viarum Militiœque. Idem.
(4) Voy. le 1. 1 , liv. i , chap. 6, p. 379 et 397.
DE CnARLEMAGWE. SfJ l
embelli quelques circonstances; par exemple, ils ont fait Emma fille légitime de Charlemagne et d'Hildegarde; ils ont aussi relevé la naissance d'Eginard, en le supposant fils d'un seigneur austrasien , nommé Ingilmer, tué dans les guerres de Charlemagne contre les Saxons. Eginard est présenté à l'âge de cinq ans, par Alpaïde sa mère, à Charlemagne, qui jure de lui servir de père, et qui fait Alpaïde gouvernante des enfans qu'il avoit eus de la reine Hildegarde. Alpaïde voit naître Emma , et lui tient lieu de mère après la mort d'Hildegarde. Emma parut avoir de la disposition pour les belles-lettres ; Eginard y excelloit ; il fut choisi pour être son instituteur, il avoit dix ans Je plus qu'elle : leur histoire, dès ce moment, est celle d'Héloïse et d'Abailard; ils lisent ensemble, avec fruit et avec danger, les Œuvres amoureuses d'Ovide, quelques Odes passionnées d'Horace, et surtout dans Virgile la rencontre de Didon et d'Enée dans la grotte. Le reste de leur aventure est à peu près le même dans l'histoire et dans les romans. Ce goût pour les poètes amoureux, que les romanciers donnent à l'amoureuse Emma, les a conduits à supposer que les femmes étoient admises dans l'Académie instituée par Charlemagne. Emma, selon eux, y avoit été introduite sous le nom de Sapho, qui lui convenoit à beaucoup d'égards, et Gisèle, sœur de Charlemagne, sous celui de Corinne; supposition qui a un fondement dans l'Histoire, car Alcuin fut chargé par Charlemagne d'enseigner les belles-lettres à Gisèle sa sœur, et à Rotrude sa fille, qui montroient des dispositions pour l'étude.
Les romanciers, en s'occupant sans cesse de Charlemagne, montrent pour lui plus d'estime qu'ils n'en
QL-j2 histoire romanesque
expriment , et souvent on voit que c'est malgré eux qu'ils lui rendent cet hommage ; car plusieurs d'entre eux, surtout parmi les Espagnols et les Italiens, lui sont fort contraires, et écrivent dans l'intention de le diffamer; et même en général, quoique quelquesuns de ces auteurs exagèrent quelques avantages de ce prince, ils lui supposent aussi des vices qu'il n'avoit pas, ou ils exagèrent ceux qu'il avoit, et son histoire véritable est en totalité beaucoup plus belle que son histoire romanesque. Il semble que les romanciers ne devroient avoir la permission d'altérer l'Histoire que pour l'embellir ; ceux-ci au contraire se sont plu à la contrarier, pour la défigurer. Rien n'est plus connu dans l'Histoire, que l'indulgence de Charleraagne, même pour les désordres de ses filles, et que sa bonté poussée jusqu'à la foiblesse dans sa famille. Antonio de Eslava, romancier espagnol (0, le peint comme le tyran de ses filles et de ses sœurs. Tout trembloit devant lui. Berthe, sa sœur, conçut pour Milon d'Anglante , comte d'Angers , un amour qui fut poussé jusqu'à l'oubli de tout devoir et de toute bienséance; sa honte alloit éclater, elle étoit grosse. Les lois de Charlemagne étoient très-rigoureuses contre les filles qui tomboient dans cette faute, il n'y alloit pas de moins que de la vie, et les princesses mêmes du sang royal étoient d'autant moins exceptées de la rigueur de ces lois, qu'elles dévoient l'exemple, et qu'étant plus défendues contre la séduction, elles avoient moins d'excuse ; mais le prince pouvoit toujours faire grâce. Berthe se jette aux genoux de son frère, lui
(0 Los amores de Milon de A 'niante.
DE CHÀRLEMÀGNE. . 2^3.
avoue sa faute et son malheur, et implore sa miséri-, corde; son inflexible frère la repousse et la fait mettre en prison. Son amant la délivre, s'enfuit avec elle; ils s établissent dans une caverne, au fond d'un désert, dans Tltalie alors dévastée, loin des violences de leur, persécuteur, mais aussi assez loin des secours humains. Pendant qu'ils se cachoient ainsi à tous les yeux, l'implacable Charlemagne mettoit leurs têtes à prix , il promettoit cent mille écus d'or à qui les représenteroit morts ou vifs. Un jour Milon revenant de chercher des provisions dans les cabanes les moins éloignées, et de s'assurer des secours pour les couches prochaines de sa femme, trouve à l'entrée d'une grotte placée audessous de la caverne qui leur servoit d'asile, un enfant vigoureux qui avoit roulé depuis la caverne jusqu'à l'entrée de cette grotte, et qui, par cette raison, fut nommé Roland ou Roulant; c'étoit son propre fils; Berthe venoit de le mettre au monde par les seules forces de la nature, pendant l'absence de Milon. Bientôt celui-ci aperçut la mère, qui, toute languissante et toute éperdue, se traînoit avec effort vers le lieu où son enfant étoit tombé.
Le petit Roland ne tarda pas à se distinguer par sa force, par son audace, par sa valeur; il se fit estimer et aimer des compagnons de son enfance. La ville la plus voisine du désert qu'habitoient ses parens, étoit Sienne; les enfans de cette ville, attirés par l'espèce de petite réputation que Roland commençoit à se faire, venoient partager ses jeux et ses premiers exploits. Milon et Berthe étoient si pauvres, qu'ils navoient pas de quoi le vêtir. Quatre de ses jeunes amis, fils de quatre différens marchands de drap de Sienne, af- 2. iB
a 74 HISTOIHE ROMANESQUE
fligés de le voir aller ainsi presque nu, demandèrent chacun à leur père un morceau de drap dont on fit un habit au jeune Roland : les quatre morceaux se trouvèrent de quatre couleurs différentes ; ce qui fit surnommer lenfant : Roland du Quartier; ainsi Roland, dont r histoire toute romancière est moitié héroïque, moitié burlesque , même dans l'Arioste, aura été le modèle d'Arlequin. Si Ton cherche quel peut être le mérite d'une fiction si froide et si basse , on n'en trouve point d'autre que de présenter un plus grand contraste entre des commencemens si vils , et une ré* putation qui a rempli le monde ; de sorte qu'il en aura été de la gloire de Roland, comme de la grandeur de l'Empire romain (*).
M îlon , en traversant à la nage une rivière débordée , portant son fils sur ses épaules , se noie ou paroît se noyer; un gouffre l'engloutit, il disparoît; Roland regagne le bord, et le voilà désormais la seule ressource de sa mère. Un jour Rerthe voulant sortir de sa caverne, trouve à l'entrée un serpent monstrueux, qui l'entoure de manière qu'elle ne peut échapper : mais si le serpent l'avoit effrayée par son aspect, il h rassura par ses discours ; ce serpent étoit une fée , et Cette fée étoit la fille du premier roi des Francs, qui n'est ni Clovis ni Pharamond, mais Samothée Ainsi ce serpent ou cette fée, ou cette princesse, étoit une sorte de divinité tutélaire de la France : elle avoit
W Quo nequc ab exordio ullumferè minus, ntque incremenus tôt» orbe terrar uni ample us huma n a potest mentor ia recordeuri.
Eutrope.
( a ) Nous en avons parlé dans la Dissertation sur la fondation deVAntversiW.
épousé un enchanteur, qui, pour quelque infidélité quelle lui avoit faite, l'avoit ainsi métamorphosée; mais cette punition netoijt que pour un temps, et le terme où elle devoi* finir approchoit. La fée annonça aussi à Berthe la fin de ses malheursj elle lui annonce qu 'elle reverra Milon , et qu'il va se faire un changement heureux dans sa fortune. Roland, dont chaque jour augmentait la force et Je courage, se charge d accomplir ce dernier oracle. Il n'avoit que deux moyen? de fournir à la subsistance de sa mère; l'un étoit de demander l'aumône, l'autre de se la faire donner : ce second parti étoit le plus conforme k son humeur, et après ce que nous avons déjà vu de Roland, il faut encore s'accoutunier à le voir voleur avant de le voir chevalier. Il est vrai qu'il voloit comme il combattit dans la suite, avec audace et avec une sorte de gran*deur. L'empereur étant venu tenir sa Cour à Sienne pendant quelques jours, Roland ne se contenta point de la portion que l'on donnoit aux pauvres, de la desserte de la table de CUarlemagne ; il entre dans la salle où mangeait ce prince, prend à sa vue, sur 1* table, »n plat d'argent couvert de viande, et l'emporte à la caverne de sa mère. L'empereur voulut voir où abour tiroit ce hardi badinage , il fit sigue qu'on laissât pasr ser l'enfant sans lui faire aucun mal. Berjtfce, à laquelle Roland porte ce plat , réprimande son fils de son vol et de sa hardiesse, en profite pourtant, et après avoir mangé, le renvoie reporter au moins le plat. Roland retourne au palais, retrouve l'empereur à table, remet tranquillement le plat d'argent, eu aperçoit un d'or, chargé d'un mets dont il lui parut agréable de faire goûter à sa mèrej il l'emporte avec la
Hiême sécurité qu il avoit emporté le premier ^ L'empereur lui crie, en grossissante voix pour l'intimider : Enfant, que fais-tu là? L enfant lui répond du même ton, en le contrefaisant : Crois-tu me faire peur avec ta grosse voix d'empereur? Tu as trop à manger; ma mère meurt de faim , partageons. Cette audace plut à Charlemagne, car Fauteur oublie quelquefois de l'avilir ; il crut voir quelque chose de surnaturel dans cet enfant (0 : il le fait suivre; on entre sur ses pas dans la caverne, on se met en devoir de l'arrêter et de le conduire à l'empereur. Sa mère s'élance sur les ravisseurs avec la fureur dune lionne à qui on enlève ses petits; elle est reconnue à l'instant, et elle reconïioît elle-même, dans les officiers de l'empereur chargés de cette commission , des vassaux de Milon son mari : elle en est traitée avec toute sorte de respects; mais ils sont obligés de la conduire à Charlemagne. Le serpent, redevenu fée, dispose le cœur de ce prince à oublier les torts de sa sœur , pour ne voir que sa misère. Elle rentre en grâce, et reprend son rang à la Cour : pour comble de bonheur; la fée lui rend Milon son mari, qu'elle avoit enlevé et transporté dans son palais, au moment où il se noyoit, comme les nymphes, dans la fable, enlèvent Hylas à la fontaine où il puisoit de l'eau.
Le petit Roland est reconnu pour neveu de Charlemagne; mais il ne voulut quitter l'habit de quatre couleurs, qu'il devoit à l'amitié et à la pitié de ses camarades, que quand il seroit armé chevalier : il ne tarda pas à mériter cet honneur. Le reste de son his-
'on sine dits aninwsus infans. Ilorat.
toire est connu par la foule des romanciers et des poètes, surtout par YOrlando innamorato duBoyardo, par YOrlando furioso de l'Arioste, par le Rinaldo innamorato, premier ouvrage du Tasse, dont Roland et Renaud sont les deux héros. Dans tous ces ouvrages, Roland est un paladin plus terrible qu'aimable, bizarre dans ses exploits, bizarre dans ses amours, qui tantôt exécute des faits d'armes au-dessus de toute croyance, tantôt se dérobe volontairement aux occasions de gloire qui lui sont présentées ; qui refuse par humeur à Charlemagne de se battre contre Fiérabras (0, roi sarrasin, lequel étoit venu défier toute la chevalerie française, et qui, lorsqu'Olivier, son cousin et son ami , accepte le combat à sa place, meurt presque de confusion et de jalousie; qui enfin devient fou d'amour, et dont la folie, qui pouvoit être si intéressante, est basse et crapuleuse.
Renaud de Montauban , son rival de gloire, tour à tour son ennemi et son ami , à qui les romanciers paroissent s'accorder à ne donner que le second rang , est bien plus intéressant.
Lorsque Charlemagne arma Roland chevalier, ce fut pour l'envoyer combattre contre Renaud, et voici à quelle occasion , d'après le roman des quatre fils d'Aimon.
"(0 Remarquons que clans l'histoire, Fiérabras est le surnom de Guillaume, laine des fila de Tancrède de Hautevilïe , et chef de ces illustres Aventuriers normands, qui, dans le onzième siècle, enlevèrent la Sicile aux Sarrasins : comme ce nom paroîtun nom de Capitan , ainsi que ceux de Rodomont, de Ferragus, de Sacripant, etc. les romanciers ont jugé à propos de le transporter d'un Français à un Sarrasin.
3fjS HISTOIRE ROMANESQUE
( Charlemagne tenant sa Cour plénière à Pârîs, le duc Àimony son parent ou son allie', mais avec lequel il avôit eu quelques démêlés, y vint avec m quatre fils, Renmrd, Richard ou Richardet, Allard et Gui* çhard, dont l'aîné et lé plu9 illustre étoit Renaud, dit de Montauban. Charlemagne reçut assez mal le duc Àimon, et lui parla même de prison. Aimon, se sen-» tant le plus foible, l'appaisa par des soumissions 5 et l'intelligence paroissoit rétablie entre eux, lorsque Rè* naud jouant avec Berthelot, neveu de Charlemagne, Frcret,orig. âux échecs (jeu qui vraisemblablement n'étoit point do jeu des encore connu en France, car les romanciers sont les
échecs, Hisl. . *
de i'Ac. des premiers auteurs qui en parlent, et ces romanciers iMscript. et sont bien postérieurs à Charlemagne), s'aperçut que g ^ *j Berthelot trichoit ; il l'avertit qu'il s'en apercevoit. m'iv. Berthelot s'en offensa, et la querelle échauffant, Re~
naud saisit l'échiquier, et en brisa la tête à Berthelot, qu'il laissa mort sur la place. Après ce coup funeste, il fallut prendre la fuite très - précipitamment : les quatre frères s'enfuient tous les quatre sur un même cheval; ce cheval étoit Bayard, cheval fée, comme le sont dans ces romans tous les bons chevaux, ainsi que toutes les armes de bonne trempe y sont enchantées, et que tous les héros robustes et redoutés y sont invulnérables (*)• Charlemagne et tous ses paladins, Roland à leur tête, poursuivent les fils d'Aimon, et la
0 ; Tous les bons chevaUx dont il est parlé dans ces romans , Bayari, VAlfant, Rabicant, Bndedor, Ffonrin, Braiffbrt, etc. sont des chevaux lées ; toutes les bonnes armes t, telles que les épées Joyeuse, Flantberge, Durandal, Balizarde, Conrtain , Fusherte^ èt ta lance d'Argail, etc. étoient enchantée* $ Roland et d'autres paladins , chevaliers ou géans, é tuit m invulnérables.
guerre s'allume. Nous y reviendrons dans peu; arrêtons-nous un moment à considérer ce fait de la querelle de Renaud et de Berthelot. L'Histoire ne nous apprend point quel étoit ce Berthelot tué par Renaud, ni par où il étoit neveu de Charlemagne ; elle ne nout dit rien de cette querelle élevée au jeu.
L'auteur du roman d'Ogier le Danois rapporte cette même aventure avec des circonstances différentes : cest toujours à la Cour de Charlemagne qu'elle a*v rive; mai6 au lieu d'un neveu de Charlemagne, c'est son fils, que le romancier, ainsi que plusieurs autres, nomme Chariot, et dont nous parlerons dans la suite. Ce fils, au lieu d'être tué comme Berthelot, est celui qui tue l'autre joueur. Cet autre joueur est le jeune Baudouin, fils du célèbre Ogier le Danois, dont nous parlerons aussi dans la suite. Chariot, irrité de ce que Baudouin lui avoit gagné trois parties, lui fend La tête, et le tue avec l'échiquier, qui étoit d'or massif. Ogier, averti de ce malheur, accourt, l'épée à la main, pour venger son pk. Chariot se sauve derrière Charlemagne. Ogier, toujours égaré par la douleur et la colère , veut tuer Chariot aux yeux de son père ; il brave et insulte l'empereur, et n'a ensuite que le temps de s'enfuir, lorsqu'on veut l'arrêter.
, Jusque-là ce n'étoient que des romanciers dont l'un -copiait l'autre, en déguisant maladroitement le plagiat par quelques légers ebangemens ; mais dans la *uite, des historiens assez modernes, qui «e prétendaient point être des romanciers, ou qui du moius ne se donnoient pas pour tels, ont renouvelé cette histoire, qu'Us ont mise sous les noms des enfans de Guillaume le Conquérant , premier roi d'Angleterre
2So HISTOIRE ROMANESQUE
de la race normande, et de Louis le Gros, roi de France, alors enfant. Ces historiens, qui n'ont écrit que long -temps après le prétendu événement, qui n'ont pour eux aucune autorité contemporaine, ni voisine du temps dont il s agit, qui ont contre eux la vraisemblance, et même la chronologie, laquelle ne peut s'accorder avec les circonstances de leur récit, disent que les princes normands étant venus rendre une visite au roi Philippe 1 à Conflans, entre la Seine et TOise, ou ce roi tenoit sa Cour, Henri, le plus jeune de ces princes, mais beaucoup plus âgé que Louis le Gros, prit querelle avec lui aux échecs; que Louis l'appela fils de bâtard, et que Henri, indigné, s'emporta jusqu'à lui jeter l'échiquier à la tête, mais sans lui faire de blessure au moins considérable ; que les princes s'étant sauvés à la faveur du tumulte causé par cette insolence , ils furent poursuivis jusqu'audelà des frontières ; que de cette aventure naquit , entre Louis et Henri, une inimitié personnelle qui dura jusqu'à leur mort, et qui produisit cette sanglante rivalité de la France et de l'Angleterre (0, que le temps n'a point vu cesser, et dont les lumières mêmes de ces deux nations, les plus éclairées dfr l'univers, n'ont pu encore triompher.
Revenons à la guerre de Charleraagne et de Roland, contre les fils d'Aimon; elle eut les vicissitudes de succès et de revers communes à toutes les guerres. Yon, roi de Gascogne, prit d'abord, contre Charlemagne, la défense de Renaud de Montauban son beau-frère.
V) Ludus enim genuit trepidum certamen et tram; ha truces inimiûlias et funèbre belluiru
DE CHAKLEMAGNE. 28 I
Charlémagne parvint à le détacher des intérêts de Renaud, ou plutôt Yon, toujours favorable en secret à celui-ci, parut flotter entre les deux partis, et devint suspect à tous les deux. Fatigué des plaintes de celui qu'il avoit quitté, effrayé des menaces de celui qu' il trahissoit, il crut échapper aux dangers de la guerre et aux embarras du siècle, en se faisant moine. Roland l'alla chercher jusque dans son couvent, et l'amena aux pieds de Charlémagne, qui voulut le faîre pendre au gibet de Montfaucon (ce gibet n'existoit point alors). Le roi Yon alloit être,pendu, lorsque Renaud, accourant de Montauban à Paris, à travers une foule d'ennemis, vint proposer à Roland un combat de chevalerie, d'où devoit dépendre le sort du roi Yon. Renaud fut déclaré vainqueur par les juges du camp, et le roi Yon fut délivré ; mais Roland fit prisonnier, dans une afiâire générale, Richard ou Richardet, un des frères de Renaud, que Charlémagne voulut encore faire pend/e, et qui fut encore délivré par Renaud. Celui-ci, à son tour, fit prisonnier Charlémagne luimême ; et il est à remarquer que c'est une disgrâce dans laquelle les romanciers et les poètes font assez souvent tomber Charlémagne, parce que quelquesuns de ces auteurs écrivoient vers le temps du roi Jean, et plusieurs autres du temps de François I, cet ardent, maisfoible imitateur de Charlémagne. Renaud nW pas le temps de délibérer s'il feroit pendre Charlémagne , pour le punir d'avoir voulu faire pendre son frère et son beau-frère, ou s'il se mon treroit plus généreux que lui ; car tandis qu'il se retiroit, emportant l'empereur comme un paquet passé en travers sur le col de son cheval Bayard , Roland fondant sur
28a HISTOIRE ROMANESQUE
lui comme la foudre, le força de rejâclier son prisonnier, que Roland ramena en triomphe.
Quelques romans italiens représentent Charlemagne comme tellement acharne contre Renaud, que, pour le perdre, il fait alliance avec un païen très-redoutable, nommé Gattamoglier , auquel il promet, par un traité exprès que conclut en son nom le traître Ganelon (0 son ministre, de se faire païen s'il triomphoit de Renaud ; il lui donne pour otage du traité son fils Louis , permettant formellement à Gattamoglier de faire pendre le fils si le père manquoit à sa parole.
Cette guerre, qui, selon un usage d'un temps plus moderne, c est-à-dire du temps ou les romanciers écrivoient, finit par envoyer les fils d'Aimon faire la conquête de la Terre sainte, nous paroît d'ailleurs imaginée d'après les guerres d'Aquitaine et de Gascogne, qui remplissent presque tout le règne de Pépin le Bref, et une partie du règne de Charlemagne. Yon, roi de Gascogne, qui prend le parti de son beaufrère, qui le quitte, qui y retourne, qui flotte sans cesse entre les deux partis, qui se fait moine, et que Charlemagne veut faire pendre pour ses variations; Richardet, frère de Renaud, qui tombe aussi entre les mains de Charlemagne, et qu'il veut aussi faire pendre, rappellent sensiblement, et tout à la fois le malheureux Rémistain, prince d'Aquitaine, que Pépin le Bref fit pendre réellement, pour avoir tour à tour pris, quitté, repris le parti de GaïfTre son neveu ; Hunaud, duc d'Aquitaine, frère aîné de Rémis-
( l ) Nous aurons dans la suite occasion de parler de ce personnage.
* »E Cil ALLEMAGNE. i83
tain, qui se fit moine, et retourna au siècle, ou il périt misérablement dans une guerre contre Charlemagne; enfin Loup, duc de Gascogne, fils de Gaïffre, petit- fils d'Hunaud, petit -neveu de Remis tain , que Gharlemagne fit pendre en vengeance de l'échec de Roncevaux qui fut son ouvrage.
Renaud, après avoir vaincu Robôastre, roi sarrasin de Jérusalem, lui fait trancher la tête, parce que Robôastre persiste dans le mahométisme. En général les exemples de rois pendus ou décapités, soit par haine et par vengeance, soit le plus souvent pour leur religion , ne sont pas rares chez les anciens romanciers, qui ont pour prétexte de cette abominable fiction, et l'intolérance des temps dont ils parlent, et celle des temps où ils écrivent , et l'usage des combats judiciaires, qui étoit d envoyer les vaincus au supplice.
Lorsque la guerre s'étoit allumée entre les fils d'Aimon et Charlemagne, à l'occasion du meurtre de Berthelot, le duc Aimon étoit resté comme en otage entre les mains de Gharlemagne, qui eut l'inhumanité de le mener à la guerre contre eux. Dans un combat qui se livroit entre les troupes de Charlemagne et celles de Renaud, ce paladin aperçut, au milieu du carnage , un vieillard renversé de cheval , et près d'être massacré par ses soldats ; il vole à sa rencontre, pour recevoir sa foi et le dérober à la mort : il reconnoît son père; sans se faire connoître, il lui rend à l'instant la liberté ; il le prie seulement de se charger pour Gharlemagne d'une lettre dont voici la substance.
« Vous avez trouvé le vrai moyen de me feire trem-
« bler, c'est de m'opposer mon père ; je vous lé renvoie, « puisqu'il consent à vous servir contre ses fils : Adieu. « Je renonce volontairement à cette guerre. Je me- « loigne du crime, et je vais dans des lieux où, pour « punir un tyran, on ne soit pas expose' à frapper un « père ».
Ce fut alors que Renaud partit pour la Terre sainte.
Cette histoire nous paroît imaginée d'après l'aventure réelle du prince Robert , dit Gambaron ou Courte-cuisse , fils aîné de Guillaume le Conquérant. Robert, mécontent de son père, ayant quitté la Cour, et s étant mis sous la protection de Philippe I, roi de France, pendant les guerres de ce prince contre Guillaume, rencontra ainsi son père, sans le reconnoître, dans un combat près de Gerberôy , le renversa de cheval, et étoit prêt à le faire prisonnier, lorsque l'ayant reconnu il tombe à ses pieds avec des torrens de larmes, lui demande pardon, renonce pour jamais à des guerres qui pouvoient le rendre parricide, et saisit, quelque temps après, l'occasion de la première croisade , pour passer à la Terre sainte.
En observant ces divers rapports , nous ne les garantissons pas tous, nous n'assurons pas qu'ils soient tous le produit de l'imitation, quoiquen général beaucoup d'historiens aient été plagiaires de faits, comme les mauvais auteurs en d'autres genres le sont de pensées. On ne voit que répétition de faits d'un temps et d'un personnage à un autre temps et à un autre personnage, et de l'histoire ancienne à l'histoire moderne 5 il y a sans doute des fautes qui se font tou-
DE CHÀHLEMAGKE* Îi85
[ours, et par conséquent des faits qui doivent toujours revenir ; mais nous parlons de ces faits singuliers , et, pour ainsi dire, caractéristiques, qui, suivant les règles communes de la vraisemblance, ou n'ont pas dû arriver, ou n'ont dû arriver qu'une fois; ce sont ceux-là que les mauvais historiens, surtout les chroniqueurs, aiment à répéter et à imputer aux personnages dont ils s'occupent. Or, ce plagiat de faits doit être encore plus commun chez les romanciers, et il y est plus légitime ; s'il peut avoir l'inconvénient d'annoncer un petit défaut d'invention, ce défaut peut aussi être abondamment réparé par l'intérêt, par la propos, par une application heureuse. Dans la rencontre de Renaud avec le duc Aimon son père, l'imitation est manifeste, et l'auteur nous paroît d'autant plus avoir été entraîné par le plaisir d'adapter à son récit une histoire intéressante, que la fiction, si c'en étoit entièrement une, nous paroîtroit un peu à contre-sens : en effet, les circonstances étoient bien différentes ; c'étoit malgré lui et par hasard qu Aimon se trouvoit engagé contre ses fils dans le parti de Charlemagne, c'est parce que le meurtre de Berthelot l'avoit trouvé à la Cour de ce même Charlemagne, et l'avoit rendu naturellement l'otage de ses fils., Ce qu'il devoit désirer le plus, étoit d'être fait prisonnier dans le premier combat ; et l'on ne conçoit pas pourquoi Renaud ne se fait point connoître à lui , et pourquoi il le renvoie à Charlemagne , au lieu de se féliciter avec son père de le voir enfin libre de toute contrainte, et rendu à ses fils, selon leurs vœux et les siens. Le pathétique particulier de la situation de Robert, rebelle et vainqueur, à l'égard de Guillaume son père
et son roi, ne pouvoit avoir lieu ; mais il pouvoit être remplacé par le pathétique plus doux de la situation d'un père délivré par un fils dont il étoit l'ennemi forcé. Nous trouvons donc dans l'histoire de Renaud, une imitation manifeste de celle de Robert; mais une imitation maladroite , telle qu'on devoit l'attendre du peu de goût de ces vieux auteurs.
En général , si ces rapports des romans à l'histoire ne peuvent pas toujours servir à fixer d'une manière bien précise le temps où les romans ont été composés, ils peuvent du moins fixer, avec quelque précision, le temps au-delà duquel il ne faut pas remonter.
Nous avons dit que Charlemagne avoit souvent, chez les romanciers et les poètes, la disgrâce d'être fait prisonnier; disgrâce qu'il n'a jamais eue, mais qui, étant arrivée k François ï, son imitateur , a dû être attribuée à Charlemagne par les écrivains postérieurs à la bataille de Pavie. A la vérité, l'auteur du roman des quatre fils d'Aimon , gui écrivoit long* temps avant le règne de François I, ne peut pas avoir voulu faire cette allusion; aussi ne nous montre-t-il point Charlemagne dans la captivité, mais seulement enlevé par Renaud, et repris à l'instant par Roland : ii ne veut que relever ces deux héros aux dépens de Charlemagne, comme l'auteur du roman de Do o lin de Mayence, imprimé en i5oi , met un moment Charlemagne dans les fers de Dannemond roi deDanemarck, avec l'attente d'être pendu le lendemain, pour le faire délivrer par l'adresse de Doolin , héros de ce roman. Plusieurs autres paladins ont encorela gloirede délivrer ainsi Charlemagne, 6ans que les auteurs, qui ont supposé ce prince prisonnier, ou près de l'être, aient même
DE CZI ALLEMAGNE* 287
pii , dans le temps où ils ont écrit, avoir songé à la bataille de Poitiers ou à celle de Pavie. Boyardo, mort en i494> l'année même de la naissance de François I, ne peut pas non plus avoir eu en vue la captivité de ce prince; mais Boyardo avoit laisse son ouvrage imparfait, et ses deux plus célèbres éditeurs, le Berni et le Dominichi, ne Font publié que sur la fin du règne de François I : on sait qu'ils ont pris de grandes libertés à l'égard de l'original (0, qu'ils y ont fait beaucoup de changemens et d'additions, et on peut croire qu'ils ont mis la main à l'histoire suivante qui se trouve dans le poème de Boyardo, tel qu'ils nous l'ont donné.
Gradasse, un des rois sarrasins, combat contre Charlemagne, et le renverse d'un coup de lance : les Sarrasins achèvent son ouvrage , ils se jettent en foule sur Charlemagne , qui est fait prisonnier. Le lendemain, Gradasse se le fait amener; il le place à coté de lui sur son trône ; il lui prodigue tous les respects dus à la royauté, tous les égards dus au malheur ; et traitant avec lui de sa délivrance . k Je pourrois, lui dit-il, à présent que le sort de la « guerre vous a mis en ma puissance, exiger de vous « la cession de la plus grande partie de vos Etats; * mais les miens ne sont peut-être déjà que trop « étendus ; je me contente de la gloire ou du bonheur « d'avoir vaincu ; que la paix et votre amitié soient « le fruit de ma victoire ». Il demanda seulement quelques monumens chevaleresques, tels que le cheval
(*) En général, la plupart de ces romans d'histoire et de chevalerie ont été retouchés après coup par les traducteurs et par les éditeurs, et on y a inséré des aventures et des allégories postérieures au temps où ils ont été composés.
Bajard, et l'épée Durandal , bagatelles pour des rois, objets iraportans pour des chevaliers.
Ce qu'il y a de remarquable dans cette histoire, c'est que la conduite que le poète fait tenir au vainqueur de Charlemagne, est précisément l'avis que l'évêque d'Osma, confesseur de Charles-Quint, et un de ses principaux conseillers, ouvrit dans le conseil de cet empereur pour la délivrance de François I. Le duc d'Albe rejeta cet avis comme dévot et chiraé-. rique , et entraîna tout le conseil. Dans le même temps le fameux Erasme indiquoit dans ses écrits ce parti généreux, comme le seul moyen d'assurer la paix. C'étoit , dirent dédaigneusement les ministres de Charles-Quint , l'idée d'un bel esprit , fort belle en morale et sur le papier, mais qui ne valoit rien en politique. Deux siècles de guerre, suite de la rigueur du traité de Madrid, et de l'inexécution nécessaire de ce traité si dur, ont prouvé que c'étoit l'avis du con-. fesseur et du bel esprit qu'il auroit fallu suivre.
Astolphe, paladin anglais, vainqueur de Gradasse dans un combat singulier , délivre Charlemagne et tous les prisonniers chrétiens, sans qu'il en coûte ni Bayard , ni Durandal. Charlemagne , qui , dans sa Cour , l'avoit traité autrefois avec une indifférence voisine du mépris, voulut lui faire, sur la liberté qu'il lui devoit, des remercîmens, et sur sa valeur, des complimens, qu'Astolphe reçut à son tour avec assez d'indifférence en partant pour de nouveaux exploits.
Ogier le Danois, dans le roman de son nom, imprimé en i525, délivre aussi deux fois Charlemagne, une fois dans un moment où, renversé et désarmé, il alloit tomber entre les mains des Sarrasins et des Da-
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nois; une autre fois dans la bataille que Charlemagne gagna, en 774 > contre Didier roi des Lombards. Mais pour entendre dans quelles circonstances Ogier lui rendit ce dernier service, il faut reprendre les choses de plus haut.
Ceux d'entre les romanciers qui ont été peu favorables à Charlemagne, se sont plu à lui donner un fris indigne de lui, et à lui supposer une tendresse aveugle pour ce fds. Chariot (c'est le nom ridicule par lequel ils ont désigné ce jeune prince) se désho-' nore par toute sorte de lâchetés et de bassesses cruelles. Son moindre tort est de se tenir à l'écart pendant les combats, prudence alors déshonorante, même pour les princes : nous avons vu, et nous verrons de lui, des actions bien plus condamnables encore. Observons seulement, quant à présent, 1er-' reur des romanciers, relativement à ce fils de Charlemagne; le nom qu'ils lui ont donné, semble désigner Charles, l'aîné des fds dHildegarde : ce prince, si digne de son père par sa valeur et ses vertus, ne méritait pas d'être ainsi défiguré ; les romanciers ne trouvoient, pour le peindre si désavantageusement, aucun prétexte dans l'Histoire : mais il est aisé de voir la source de leur erreur ; elle est dans la corifusion des e'vénemens et des personnes, effet ordinaire de l'ignorance. Une tradition confuse avoit appris aux romanciers que Charlemagne avoit eu un fils coupable, et celui de tous les fUs de ce monarque, qui avoit laissé le nom le plus célèbre, étoit Charles, l'aîné de ses fils réputés légitimes ; ils confondirent le fils coupable avec le fils illustre, le fils bâtard avec le fils légitime ; ils prirent, en un mot, Charles pour Pépin le Bossu, 2. 19
a g 0 UISTOIUE KOMANESQTÎE
et ils lui imputèrent des crimes trop foibles encore pour un fils dénaturé qui avoit poussé la scélératesse jusqua vouloir assassiner son père. Il est vrai qu'ils donnèrent à Charlemagne, pour ce fils, une tendresse aveugle qu'il n'eut jamais pour Pépin le Bossu ; mais s'ils se trompoient sur ce point à l'égard de Pépin le Bossu, ils ne se trompoient point à l'égard de Charles, et en général ils risquoient peu de se tromper, en faisant de Charlemagne un père tendre et facile.
Avant que la poltronnerie, le moindre vice du prince Chariot, fût si bien connue, Caraheu, roi saiv rasin de Tunis , vint dans le camp de Charlemagne défier ce jeune prince, et jeta devant lui le gage de bataille, que Chariot eût osé laisser à terre, si son père , charmé de trouver pour lui une si belle occasion de gloire, ne lui eût expressément ordonné de le relever. Le prince devoit avoir pour second le célèbre Ogier le Danois, et Caraheu avoit choisi, pour le sien, Sadon son amiral. Au jour marqué, Ogier paroît seul dans la lice du côté des Français , en présence des deux chevaliers sarrasins. On attend le prince Chariot ; on l'attend en vain, au moins pour combattre : toutà-coup une troupe nombreuse enveloppe Caraheu et Sadon, et Ogier, avec autant de confusion que d'indignation, aperçoit à la queue de cette troupe, et comme en un lieu de réserve, le lâche Chariot, qui, à l'abri de tout danger, ordonnoit qu'on s'assurât des chevaliers sarrasins , ou qu'on les tuât. Ogier ne balance pas à prendre le parti que l'honneur lui dicte 5 il se joint à Caraheu et à Sadon , met Chariot en fuite, et dissipe son escorte. Ce fut l'origine d'une haine implacable que Chariot conçut contre Ogier, et qu'il
étendit à sa famille. Pour le moment, il trompa comme il put Charlemagne, par un faux récit; il joignit le mensonge à la lâcheté, et poussa l'un et l'autre jusqu'à une impudence stupide : car, comment pouvoit-il 6e flatter de n être pas démenti à l'instant par la publicité et la notoriété des faits? Ogier désabusa Charlemagnc, et la haine de Chariot pour Ogier s'en accrut» Nous avons vu comment Chariot tua, dans une querelle née au jeu des échecs, le jeune Baudouin fds d'Ogier 5 et les romanciers font sentir que la haine et la jalousie eurent autant de part à cette violence, que le chagrin de perdre au jeu. Nous avons vu comment Ogier, dans sa douleur, s'oublia jusqu'à insulter Charlemagne, et que, pour échapper à la mort ou à la prison , il ne lui resta d'autre ressource que la fuite : il se retira, dans son désespoir, à la Cour de Didier roi des Lombards, ennemi déclaré de Charlemagne , et lui offrit ses services, qui furent acceptés avec transport, et qui furent en effet très-utiles à Didier.
On ne sait pas bien précisément d'ou. venoit à Ogier ce surnom de Danois; s'il étoit ainsi nommé parce qu'il étoit né en Danemarck, ou parce que sa valeur lui fit quelque établissement et lui acquit quelque petit Etat dans les contrées du Nord, aux dépens de ces Danois ennemis de Charlemagne, ou si c étoit un titre de gloire qui attestât ses victoires, et s'il fut nommé le Danois, comme Scipion étoit nommé VAfricain, et Metellus le Numidique. Les romanciers varient sur ce point.
Quant à la retraite d'Ogier à la Cour du roi des Lombards, elle paroît avoir quelque fondement dans l'Histoire : divers auteurs croient trouver Ogier le
Danois dans un seigneur austrasien, nommé Auchaire, qui, lorsque Charlemagne , appelé par la nation , enleva aux enfans de Carloman son frère, les Etats de leur père, suivit et joignit ces enfans déshérités, à la Cour de Didier roi de Lombardie, leur fut toujours fidèle, et finit par se faire moine à Saint- Faron de Meaux.
. C'est donc en combattant sous Didier roi des Lombards, pour les enfans de Carloman, jeunes princes dont les romanciers paroissent avoir ignoré jusqu'à l'existence, que le vaillant Ogier rencontre, sans le reconnoître, Charlemagne au milieu delà mêlée, le renverse, et l'ayant ensuite reconnu, plein de remords d'avoir traité ainsi son suzerain, l'aide à se relever et à remonter à cheval. Si le roman d'Ogier le Danois a été composé ou corrigé la même année ou il a été imprimé, c'est-à-dire en i525, époque de la bataille de Pavie, ce trait ne pourroit-il pas être regardé comme une allusion à l'histoire du connétable de Bourbon et de Pompérant, mécontens heureux qui font prisonnier le prince qui les avoit proscrits?
Dans le roman intitulé Histoire du preux Meurvin, fils d'Ogier le Danois, imprimé en i53o, et i54o, époque postérieure à la captivité et à la délivrance de François I, le jeune Meurvin, qui ne connoît point sa naissance, qui est élevé dans la religion mahométane et engagé au service des Sarrasins, fait prisonnier Charlemagne; mais ensuite s'étant connu et converti, et ayant abandonné les Sarrasins, il délivre ce prince.
L'archevêque Turpin, en faisant sa tournée dans son diocèse, rencontre Ogier qui voyageoit inconni en France, au risque de sa liberté, au risque mênj^
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de sa vie : Turpin avait été son ami particulier ; il lui fait, sur sa rébellion, à peu près les mêmes reproches que le chevalier Bayard fait au connétable de Bourbon à la retraite de Romagnano (0. Ogier ayant paru en être touché, et ayant donné des marques de repentir, comme en donna aussi le connétable de Bourbon, s'il est vrai qu'il vouloit faire la conquête du royaume de Naples pour François I , et qu'il ait écrit à ce prince : Naples vous donnera des preuves de ma repentance, Turpin conçut le projet de réconcilier Ogier avec Charlemagne, et de l'amener à ses pieds. Ogier y consentit. Turpin, en annonçant cette nouvelle à Charlemagne, lui dit : « J'ai ramené au bercail la brebis égarée : « dites, le coupable au supplice, et je vous en remercie, « répondit Charlemagne. Une telle pensée, répliqua « Turpin, eût été bien indigne et d'un évêque et d'un « chevalier. Je crois, en effet, avoir droit à votre re- « connoissance, quand je vous procure les services « d'un héros qu'un juste désespoir écartoit de son de- « voir. Soyez moins sensible à l'insulte d'un vassal , et « plus indulgent pour la douleur d'un père; et comptez « que je mourrai plutôt que de souffrir qu'il soit fait « le moindre mal à un homme, à un ami qui s'est « confié à ma foi ».
Charlemagne rougit de son emportement; il renonça au projet qu'il avoit eu d'abord de faire arrêter Ogier ; il se contenta de le laisser entre les mains de l'archevêque, qu'il chargea d'en répondre, et auquel
(OEt nonpasde Rebec , commele disent tant d'historiens modernes, qui confondent l'affaire de Rebec, où Bayard fut battn, comme il l avoit prévu, par le marquis de Pescaire, et la retraite de Romagnano , ou il fut tué.
9,g4 niSTOIKE ROtfAHESQUE
il recommanda de ne le pas laisser sortir de son palais archiépiscopal de Reims ; il exigea même que Turpin fît faire à Ogier une sorte de pénitence ; il régla ce qu'on donneroit au prisonnier pour sa nourriture : elle fut bornée à un quartier de pain, une pièce de viande, et un demi-setier de vin par jour* L'arche» vêque se donna la licence d'interpréter en ami chacun de ces articles. Il fit faire de» pains énormes, dont le quart ou quartier eût suffi pour rassasier plusieurs personnes. La pièce de viande fut une cuisse de bœuf ou une moitié de veau, de mouton ou de chevreuil; le demi-setier de vin fut un demi-tonneau d'excellent vin de Champagne, sous prétexte que le nom de seîier s'appliquoit également à de grands tonneaux et à de petites mesures. On voit que les chevaliers de ce temps étoient de grands mangeurs et netoient pas de médiocres buveur».
Cliarlemagne avoit aussi défendu qu'on laissât voir à Ogier aucun de ses parens , et en général aucun cbevalier ; mais sous un archevêque aus.si guerrier que Tuvpin , tous les chanoines étoient guerriers, et la plupart avoient d'ailleurs de jolies nièces : ainsi Ogier trou voit à s'entretenir et de guerre et d amour ; et sa pénitence* grâce aux soins de l'archevêque, étoit très-mitigée.
Elle fut, de plus, abrégée par les événemens. Les Sarrasins, conduits par Bruhier le Géant, vinrent ravager la France et défier la chevalerie française. Roland et Renaud étoient absens; Turpin proposa d'opposer Ogier à Rruhier : on lui objecta qu Ogier devoit être exténué par le jeune et la pénitence. Turpin répondit pour lui, que son bon tempérament avoit triomphé de cette épreuve, et que sa valeur triompheroit de
| Bruhier. Ogier fut donc tiré de sa prison pour combattre le Géant : il ne mit au service qu'il alloit rendre, qu'une condition; ce fut que le prince Chariot lui fît des satisfactions suffisantes pour la mort de son fils, non pas cependant qu'il se battît avec lui, car on savoit bien que le prudent Chariot tuoit quelquefois ses ennemis en traître, mais qu'il ne se commettoit point au hasard d'un combat ; et Ogier n'en demanda pas tant, il se contenta d'exiger que Chariot lui fit des excuses, et Charlemagne y consentit. Ogier combat contre Bruhier, et le tue ; cependant Chariot n'avoit point encore fait les satisfactions convenues, et Ogier, devenu plus exigeant par sa victoire, et par le besoin qu'on avoit du vainqueur de Bruhier , pour dissiper l'armée des Sarrasins, autorisé d'ailleurs par les délais de Chariot, demanda que ce prince, attendu qu'il étoit en retard, lui fût remis, et qu'il pût en faire tout ce qu'il voudroit : on y fit consentir Charlemagne avec peine, en lui alléguant d'un côté le besoin de l'Etat, qui devoit déterminer à tout, et de l'autre la générosité d'Ogier dont on pouvoit tout attendre. Le prince fut donc amené au milieu de l'assemblée des pairs et des barons, et remis entre les mains d'Ogier. A l'instant, celui-ci tirant la redoutable épée Courtain, encore teinte du sang de Bruhier, et saisissant Chariot par les cheveux, fit craindre à toute rassemblée de voir tomber la tête du fils aux yeux du père. Charlemagne, pour la première fois, connut la frayeur, et n'ayant plus le temps de tomber luimême aux pieds d'Ogier pour lui demander la grâce de son fils, il détournoi t, du spectacle de sa mort, des yeux épouvantés, en poussant un cri douloureux,
2g6 HIST01ÏIE ROMANESQUE
lorsqu'Ogier s'arrêtant de lui-même, relâchant sa victime, et déposant son épée aux pieds de Charlemagne : « O mon empereur, dit-il, pardonne-moi cette « feinte vengeance, et conçois, par ce que ton cœur « vient d'éprouver, quelle a dû être la douleur d'un « père réellement privé de son fils. Je te laisse le tien. « Celui qu'il m'a ravi valoit beaucoup mieux sans « doute. Je n'ai pas même la consolation de pouvoir c< te féliciter du bienfait que tu reçois de moi aujour- « d'hui ; je te sacrifie ma vengeance , ou plutôt je IV « bandonne au ciel ; il ne permettra pas que tes peu- « pies soient soumis à urj tyran, ni que Charlemagne « soit si mal remplacé ».
Cette prédiction fut accomplie, soit que Chariot fût véritablement le prince Charles, ou qu'il désignât seulement Pépin le Bossu ; ni l'un ni l'autre n'a survécu à son père.
Chariot continue de se rendre odieux et méprisable, de se conduire par les conseils de tous les traîtres de la Cour , de persécuter les gens de bien et les chevaliers illustres; il se met en embuscade pour attaquer les princes Girard et Huon de Bordeaux, fils de Sévin duc d'Aquitaine, et pour envahir l'Aquitaine parleur mort. Armé de toutes pièces, il attaque Girard, qui étoit sans armes, et qui d'ailleurs netoit qu'un enfant, il le perce de sa lance. Ce fut le dernier de ses crimes, ce fut du moins le dernier qu'il pût consommer : cette lâcheté cruelle, qui n'étoit pas, à beaucoup près, la seule de ce genre qu'il eût commise, fut punie à l'instant par une mort méritée. Huon arrivant sur le lieu, lui demande compte du sang de son frère, qu'il voyoit couler.. Huon est san*
De chàrlemàgne. 297 armes, aussi bien que Girard, du moins il n'a que son épée ; il reçoit dans le bras le coup de lance que Char* lot lui porte contre toutes les lois de la chevalerie., et s'élançant sur lui, il lui fend la tête de son épée, et le laisse mort sur la place (0. Charlemagne veut venger sa mort, et persécute Huon, qui, protégé par des magiciens, tire sa gloire de cette persécution même.
En général, comme nous l'avons dit, l'esprit des romans espagnols et italiens qui traitent de ces temps, n'est pas favorable à Cliarlemagne, ennemi et conquérant de l'Espagne et de l'Italie : mais d'ailleurs l'esprit des romans de chevalerie est de mettre la chevalerie au-dessus de tout, au-dessus même de la royauté : c'est dans cette vue que, d'après leurs fictions, Cliarlemagne, quoiqu'on ne lui refuse pas la valeur, quoiqu'il se batte souvent et en bataille rangée et en corn- Boyard©, bat singulier, quoique dans ses duels if ait un avantage décidé sur Marsile, roi sarrasin, père de Ferragus, sur Witikind et sur Diaulas son fils, rois ou chefs des Saxons, est encore plus souvent démonté, renversé, repoussé, et toujours délivré, vengé, rétabli par la valeur de ses paladins, surtout par celle de Roland.
La confusion des événemens, des temps et des personnes, est non-seulement ordinaire, mais continuelle chez les romanciers; cependant, comme nous l'avons dit encore^ avec de l'attention on les retrouve et on les distingue : le siège de Paris par les Normands, sous Charles le Gras, étoit un événement assez important
pour être resté dans la mémoire des hommes; mais
(») Roman de Huon de Bordeaux , imprimé à Paris, cTabord san* date, ensuite en i5i6.
29S HISTOIRÉ ROMANESQUÊ
tous les événemens étoient fort brouillés dans la mé-moire des romanciers , et surtout des romanciers étrangers. Au lieu des Normands, ils ont mis les Sarrasins; au lieu de Charles le Gros ou le Gras, cest Charles le Grand (Charlemagne). Agramant, roi sarrasin de Biserte en Afrique, assiège Paris, et le presse si vivement, que Charlemagne ne pouvoit plus le dé- Àrioste. fendre : c'est encore par la valeur des paladins, particulièrement par celle de Roland, que cette capitale de l'Empire français est délivrée, et que les Sarrasins sont repoussés jusqu'au fond de l'Espagne , et jusque
dans l'Afrique.
Léon Porphyrogénète, fils de l'empereur grec Constantin Copronyme, demande en mariage l'héroïne Bradamante, qui lui préfère Roger, simple paladin. Léon , quoiqu'il ne soit pas sans vertus, est effacé par son rival, en générosité, en valeur, en amour, en grâces, en talent de plaire. Tout cela est bien dans l'esprit des romans de chevalerie. Charlemagne , pour dédommager le prince Léon , lui donne une de ses filles en mariage. Ceci s'explique encore par la confusion des temps et des personnes -, ce prétendu mariage d'une fille de Charlemagne avec le prince de Grèce, a pour fondement dans l'Histoire : 1.° la proposition que l'empereur grec Constantin Copronyme fit, non pas à Charlemagne, mais à Pépin le Bref, de marier le prince Léon , non pas avec une fille de Charlemagne, mais avec la princesse Gisèle, sa sœur; 2. 0 les négociations , qui furent en effet poussées très - loin pour le mariage de la princesse Rotrude, fille de Charlemagne , non pas avec Léon qui n'eut jamais d'autre femme qu'Irène, mais avec Constantin Porphyroge-
DE CHARLEMAGNE. JSOG,
nètô, fils de Léon et d'Irène; 3.° les propositions qui furent faites pour la réunion de l'Empire d'Orient avec l'Empire d'Occident, par le mariage de Charlemagne lui-même avec Irène.
Bertbe, sœur de Charlemagne, femme de Milon et mère de Roland, ne fut pas aussi fidèle qu'elle le de* voit peut-être à la mémoire d'un mari pour qui elle avoit tant souffert, et qui avoit tant souffert pour elle ; après la mort de Milon , elle avoit épousé ce fameux Ganelon, de la maison de Mayence, si connu par ses perfidies, qui l'ont fait surnommer le Félon : cette ré ; utation funeste paroi t s'étendre à tous ceux de sa maison , et même au peuple de Mayence ; le nom des Majencais est toujours accompagné, chez les romanciers, de fépithète de perfides, sans qu'on puisse savoir la raison de cette tradition romancière, ni si elle a quelque fondement dans l'Histoire. Ganelon, devenu le beau -frère de Charlemagne, gouverne ce prince, et ne cesse de le tromper; il lui fait commettre toutes les fautes les plus capables de lui nuire; il le rend l'ennemi de tous les paladins les plus capables de le servir ; cetoit lui qui inspiroit à Chariot toutes ses bassesses et toutes ses violences; il étoit surtout, et il le rendoit l'éternel persécuteur de la maison du duc Aimon. Renaud et ses frères ont pour défenseur, contre lui, l'enchanteur Maugis leur cousin, qui joue, en toute occasion, à Charlemagne, des tours plus plaisans, mais moins perfides et moins funestes que ceux de Ganelon ; les tours de Maugis ont toujours pour objet de donner le change à la fureur aveugle de Charlemagne, de dérober à ses coups les fils d'Ai-
3a© HISTOIRE ROMANESQUE
mon, et de les garantir des artifices de Ganelorc. Renaud , à son départ pour la Terre sainte , avoit laissé en France deux fils : Ganelon les fait accuser d'avoir attenté à la vie de Charlemagne ; il le persuade à ce prince , qui est prêt à les faire périr , lorsque Renaud arrive, vainqueur des Sarrasins et conquérant des lieux saints : il est clair qu'ici Renaud est confondu avec Godefroy de Bouillon, et le huitième ou neuvième siècle avec le onzième ou le douzième. Le fils aîné de Renaud combat seul, aux yeux de son père, deux des accusateurs subornés et apostés contre lui par Ganelon ; il tue l'un , et oblige l'autre à confesser son imposture : mais Ganelon reste alors à couvert comme un homme qui a été trompé par une fausse accusationv
Cependant Maugis, sous une figure d'emprunt, et sous un nom supposé, rend à l'Eglise des services, pour lesquels il est fait cardinal par le pape Léon III, qui même le désigne pour son successeur au trône pontifical. Voilà Maugis pape, grâce à ses enchantemens. On conjecture, avec assez d'apparence de raison, que ce magicien, devenu pape par ses sortilèges, peut désigner le fameux Gerbert, précepteur de Robert roi de France, et successivement archevêque de Reims , archevêque de Ravenne , puis pape , sous le nom de Silvestre II , dont les promotions successives aux sièges de Reims, de Ravenne et de Rome, ont donné lieu à ce mauvais vers si connu :
Scundiiab R. Gerberlus ad R. fit Papa Regens R.
Les connoissances de ce pontife dans les mathe-
DE CH ALLEMAGNE. 3oi
ma tiques, dont on ne sa voit, de son temps, que le nom, L'ont fait passer pour sorcier; et quand on le vit parvenu de dignités en dignités jusqu'au pontificat, on ne douta plus de sa magie. A la vérité, Silvestre II, loin d'être le successeur immédiat de Léon III, et d'avoir pu être désigné par lui, étoit postérieur de près de deux siècles à Charlemagne et à Léon ; mais un tel anachronisme n'est rien pôur nos vieux romanciers. Charlemagne, mort quelques années avant Léon III, vint à Rome, selon eux, pour complimenter le successeur de Léon : il fut fort étonné de voir représentés dans des tableaux fantastiques, qu'il prit pour des peintures à fresque, tous les tours que Maugis lui avoit joués; il en témoigna sa surprise et son mécontentement au nouveau pape , qui rejeta tout sur le hasard, et qui, cherchant en apparence à l'en dédommager, lui annonça, pour le lendemain, comme un spectacle qui devoit lui être très-agréable, la cérémonie de la canonisation d'un saint; et ce saint étoit Renaud de Montauban, l'ennemi de Charlemagne, mort depuis peu en odeur de sainteté. Tous ces incidens étonnoient et désobligeoient l'empereur, mais sans lui donner le moindre soupçon sur la personne du pape. Charlemagne lui fit sa confession générale, dans laquelle il lui avoua qu'il ne pouvoit pardonner à Maugis; le pape fit à son tour, à Charlemagne, sa confession générale, dans laquelle il lui avoua qu'il étoit Maugis. Il semble que l'effet de cette double confession auroit dû être d'ouvrir les y«ux à Charlemagne sur les félonies de Ganelon ; cependant Charlemagne continue à se gouverner par les conseils de
3o2 HISTOIRE ROMANESQUE
ce traître, et le pape, redevenu Maugis, quitte Rome et le saint Siège, trouvant apparemment que la papauté ne valoit pas ce qu'il avoit quitté pour elle : il retourne à sa grotte et à ses enchantemcns, qui n'ont plus cependant la même vertu, du moins dans tous les cas, car nous allons voir qu'ils ne purent garantir d'une mort cruelle trois des fils d'Aimon , ni Maugis lui-même. Ganelon prend les habits et les armes de l'empereur, et assassine par derrière Richard ou Ri* chardet, l'aîné des trois frères, qui étoit alors désarmé. Richardet, comme le vouloit Ganelon, se croit assassiné par l'empereur, et le dit en mourant à ses deux frères Allard et Guichard, auxquels il demande vengeance : ceux-ci, guidés par leur ressentiment et par leur 5 fureur, courent à la tente de Charlemagne, le frappent, le blessent, puis, effrayés de ce qu'ils viennent de faire, ils prennent la fuite, comme avoit fait Ogier le Danois dans un cas semblable -, Charlemagne les poursuit, entoure le lieu de leur retraite, y fait mettre le feu et les y brûle impitoyablement.
Cette horrible catastrophe paroît être une allusion à la cruauté de Clotaire, lorsqu'il brûla, dans une grange, son fils, sa belle -fille, et leurs enfaus innocens. Mais du moins les frères de Renaud, quoique parens de Charlemagne , n'étoient point ses enfans, et la fiction n'a pas osé être aussi atroce que la vérité.
Maugis s'étoit enfermé avec ses cousins dans l'espèce de roche ou de forteresse qui fut leur dernier asile , et il y fut brûlé avec eux. Charlemagne voulut repaître ses yeux des cendres de ses victimes, comme
DE CHÀRLEMÀGNE. 3o$
dans la suite Charles IX, après le massacre de la Saint* Barthélémy, alla voir le cadavre de l'amiral de Coligny, attaché au gibet de Mantfaucon (0.
Tout étoit consumé, excepté une main, qu'on reconnut pour être celle de Maugis, et qui tenoit un rouleau de papier où étoit écrite la condamnation de Ganelon (*), comme celle de Balthasar l'étoit dans les trois mots mystérieux qu'une main divine traça sur la muraille pendant le festin que ce prince donnoit à toute sa Cour. Le papier de Maugis annonçoit à Ganelon qu'il lui restoit encore un crime à commettre , avant de recevoir le juste et inévitable châtiment de tous ceux qu'il avoit commis. Ce dernier crime de Ganelon est celui qui causa la mort de Roland son beau-fils, et d'Olivier : Ganelon , éternel ennemi des gens de bien et des paladins illustres, persécutoit son beau-fils comme il trahissoit son beau-frère ; il auroit voulu les perdre l'un par l'autre. Cependant ses artifices ne purent parvenir à détacher Charlemagne d'un neveu qu'il aimoit uniquement; il s'y prit d'une autre manière pour priver l'Etat d'un défenseur tel que Roland,
Alors régnoient à Saragosse deux rois sarrasins,
(*) Encore un coup, on ne doit point être étonné de trouver dans ces vieux romans des allusions modernes. Il faut se souvenir qu'à chaque édition les éditeurs ajoutoient au texte, et ornoient l'ouvrage des allégories du temps.
(») Histoire de Maugis d'Aigremont, et des quatre JUs d'Jimon.
Chronique du vaillant et redouté Mabrian,Ç\\& d'Yvôu, roi de Jérusalem, lequel étoit fils de Renaud de Montauban. On voit par ce dernier titre, que Fauteur avoit en vue Godefrov de Bouillon et sa race.
3û4 HISTOIRE ROMANESQUE
nommés l'un Marsile ou Marsite, l'autre Baligand; tous deux ennemis de Charlemagne. Gagné par leurs présens et entraîné par le penchant qui le portoit à nuire, Ganelon traita secrètement avec ces deux princes, pour leur livrer une partie de l'armée française ; ce fut à son instigation , et d'après ses avis , qu'ils Chroniq. laissèrent passer les défilés des montagnes au gros
Je Turpin, Je l'armée française commandée par Charlemagne, et qu'ils se jetèrent sur l'arrière-garde, commandée par Roland et par Olivier. Roland, après avoir fait des prodiges de valeur, tels qu'il savoit en faire, après avoir vu périr le brave Olivier, son ami et son compagnon d'armes, se voyant près de succomber sous le nombre, eut recours à sa dernière ressource. Il avoit un cor magique, qui rendoit au loin des sons tantôt gais, tantôt effrayans, et qui lui servoit également à sonner l'alarme et à célébrer ses victoires; il se mit à en donner de toute sa force. Charlemagne , qui avoit déjà passé les montagnes , et qui commençoit à s'étendre dans la plaine, averti par ce bruit, du danger de son neveu, voulut voler à son secours; mais Ganelon sut si bien lui persuader que c'étoit un son de
Ibid, c. 19. victoire, et non un signal de détresse, que Charlemagne poursuivit sa route. Après un intervalle de temps , pendant lequel Roland , presque écrasé sous un monceau de morts, avoit suppléé, par son désespoir, au secours qu'il avoit en vain attendu de son oncle, le son du cor se fit entendre une seconde fois d'une manière si épouvantable, que Charlemagne ne pouvant plus être trompé sur le danger de son neveu, mais étant alors trop éloigné pour pouvoir ramener
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assez tôt l'armée à son secours, envoya devant lui Baudouin , frère de Roland , et Théodoric son ami. Ceux-ci le trouvèrent expirant. Sa gorge s'étoit enflée, les veines de son gosier s'étoient rompues par la violence dont il avoit donné de son cor, toutes ses Chap. 20. plaies s'étoient rouvertes, il vomissoit le «ang par la bouche et par les narines, il étoit tombé dans les flots de ce sang, et ne pouvoit plus se relever; il reconnut son frère et son ami, leur demanda un peu d'eau à boire, et comme ranimé par ce secours, il leur fit sa confession , et mourut dans leurs bras et dans ceux de l'archevêque Turpin , qui lui fit une épitaphe, rapportée par le faux Turpin, de qui elle est. '
Charlemagne n'ayant pu arriver assez tôt pour sauver son neveu , chercha sa consolation dans le soin de le venger ; il battit les Sarrasins et en fit un grand Chap. 22. carnage. Leur roi Baligand fut tué dans cette seconde . affaire. En expirant , il révéla la perfidie de Ganelon. Celui-ci, près d'être livré au supplice, pour prolonger sa vie et peut-être la sauver , réclama les usages de la chevalerie, non pas qu'il fût assez brave pour Chap. a3. oser combattre lui-même; mais à Force de protester de son innocence, il parvint encore à tromper un chevalier, nommé Sinabeat, qui consentit à lui servir de champion : il paya cher sa crédulité ; Théodoric combattit contre lui, le tua, et Ganelon, convaincu par la défaite de son champion, fut tiré à quatre chevaux. * ' ' '**'•. '
Les restes d'Olivier et de Roland furent transportés à Blaye, où ils reposent dans une belle église. On 2. 20
3o6 Histoire romanesque
eut soin d'enterrer avec Roland les morceaux de ï'épée Durandal , qu'il ayoit brisée en mourant , et le fameux cor dont il avpit tant sonné en vain, et qui auroit pu le sauver, sans la perfidie de Ganelon.
Le souvenir des exploits de Roland $ est long-temps conservé dans ces chants militaires, qu'on appeloit la Chanson de Roland; c'étoit une espèce de romance qui contenait Jou te l'histoire de ce paladin, depuis sa naissance jusqu'à sa mort ; les soldats la chant oient , pour s'animer aux combats par l'exemple d'un tel héros. Cet usage a duré sous toute la seconde race, et bien avant encore sous la troisième. Npus voyons que le jour de la bataille de Poitiers, le roi Jean, qui, avant d'avoir connu le malheur et la captivité, étoit souvent un maître dur et injuste, entendant des soldats chanter cette chanson, ce qui devoit lui paroitre d'un bon augure et d'un bon exemple, leur dit avec humeur : Il y a long-temps qu'on ne voit plus de Rolands parmi les Français; et qu'un vieux soldat se sentant blessé de ce reproche, lui répondit fièrement : C est qu'ils n'ont pfa de Charlemagne pour les conduire.
Le romain de Quèrin de Monglave est, comme celui des quatre f is d'Aimon, l'histoire absolument défigurée et presque méconnoissable des ducs d'Aquitaine du temps de Charlemagne. Cette guerre d'Aquitaine, dont la sécheresse des chroniqueurs nous a làissé ignorer le vrai principe et les détails , tenoit à de grands intérêts et à de grandes passions, et doit Avoir été un des plus considérables événemens des règnes de Pépin le Bref et de Charlemagne : aujour-
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d'hui qu'il est avéré que ces ducs d'Aquitaine descendoient de Clovis de mâle en mâle, par une filiation bien claire et bien prouvée, on conçoit l'acharné* ment avec lequel Pépin et Charlemagne poursuivirent cette race illustre ; on conçoit et on déteste encore plus l'odieuse violence du traitement qu'ils firent à quelques-uns de ces princes : on voit encore dans la charte d'Alaon, des traces de cette haine héréditaire entre les princes carlovingiens et les princes d'Aquitaine; Charles le Chauve y insulte à la mémoire du duc Loup. Les romanciers, qui écrivoient dans un temps ou la filiation des ducs d'Aquitaine étoit ignorée et leur histoire oubliée, ont tout brouillé, jusqu'aux noms.
Dans le roman de Guérin de Monglave, Charlemagne joue aux échecs contre Guérin , duc d'Aquitaine, son royaume de France, le perd, et ne pousse point la probité, ou, si l'on veut, la folie, jusqu'à payer ; mais il en résulte , pour les princes d'Aquitaine, un droit qu'ils réclament dans l'occasion. Hunaud, qui dans l'Histoire est un prince légitime, détrôné et faisant des efforts pour remonter sur le trône, ne paroît, dans le roman de Guérin de Monglave, qu'à titre de bâtard et d'usurpateur, d'ailleurs lâche et traître, et justement puni de son usurpation. Il est aisé cependant de retrouver dans l'Histoire le fondement de cette erreur. Hunaud s'étoit fait moine : Gaïflfre son fils lui avoit succédé de son vivant; Pépin le Bref avoit conquis et confisqué le duché d'Aqoitaine sur Gaïffre, qui étoit mort dans le même temp9. Il sembloit que si quelqu'un avoit dû alors réclamer
3o8 HISTOIRE ROMANESQUE
ce duché , ç'auroit dû être Loup, fils de GaïfFre. Ce fut Hunaud qui sortit de son cloître pour le revendiquer; il n'est pas e'tonnant qu'il ait paru y avoir peu de droit, et qu'à travers une tradition éloignée et confuse, on ait voulu expliquer par la bâtardise ce défaut apparent de droit. Je m'explique. Les romanciers avoient quelque idée de l'Histoire , mais c étoit une idée superficielle et imparfaite; ils avoient entrevu vaguement que les historiens n étoient pas favorables aux prétentions de Hunaud, il ne leur en avoit pas fallu davantage pour le croire et le dire bâtard.
Les ducs légitimes d'Aquitaine, dans le roman de Guérin de Monglave, sont donc Guérin et ses quatre fils (car il en a quatre, comme le duc Aimon, savoir, Arnaud, Milon , Régnier , et Girard). Dans des instructions que le duc d'Aquitaine Guérin donne à deux de ses fils, en les envoyant à la Cour de Charlemagne, il leur dit : « Attachez-vous à son service, et ne le ce fâchez en rien, car ce prinùe est léger de colère ».
Girard , le plus jeune des quatre fils de Guérin, devient le favori de Charlemagne, qui veut le marier avec la duchesse douairière de Bourgogne, dont Girard est aimé; un obstacle invincible s'oppose à ce mariage; Girard aime ailleurs: mais la duchesse de Bourgogne est bien dédommagée , si la grandeur peut dédommager de l'amour ; Charlemagne lui-même devient amoureux d'elle; la duchesse l'épouse moitié par dépit, moitié par ambition, et son amour pour Girard se tourne en haine et en fureur, comme fait, dit-on , l'amour chez les femmes, quand il est dédaigné. Cette reine } que l'auteur appelle tantôt la reine,
DE CHÀRLEMÀGlfE. SOv)
tantôt l'impératrice (car aucun de ces romanciers ne sait distinguer le temps où Charlemagne n'étoit que roi, et celui où il fut empereur), cette reine, par l'humeur aigre, altière et vindicative, que Fauteur lui donne , ressemble beaucoup à Fastrade , et c'est elle vraisemblablement que Fauteur a eue en vue. Un jour Girard rendant hommage à Charlemagne, pour de grands fiefs dont ce monarque venoit de l'investir, la reine, qui étoit assise sur le trône à côté du roi, saisit le moment où Girard s'inclinoit devant son bienfaiteur, et sous prétexte de prendre sa part des soumissions du vassal, elle lui porta un peu fortement le pied au visage, comme pour le lui faire baiser. C'étoit trop peu, si c'étoit vengeance; c'étoit trop, si c'étoit faveur. Girard dissimula ce que ce mouvement avoit pu avoir d'insultant pour lui dans l'intention de la reine, et bajsa ce pied avec respect, mais sans plaisir» Plusieurs année&.après, Aimery, fils d'Arnaud et neveu de Girard, jeune homme d'une audace téméraire et sauvage , peu respectueux pour les dames et même pour les reines, et ayant eu, par cette audace même, des succès auprès d'elles, parut à la Cour de Charlemagne. La reine, moitié en riant, moitié sérieusement, se plaignit à lui de ce qu'elle appeloit les froideurs de Girard son oncle ; elle prit plaisir à lui conter la vengeance assez ridicule qu'elle en avoit prise , et voulant rendre sensible, par le geste, l'action qu'elle avoit faite alors, et dont apparemment elle se savoit bon gré, elle porta de même le pied au visage d'Aimery. Celui-ci, incapable de souffrir l'ombre d'une insulte, et saisissant l'occasion de venger son oncle, prit le
3lO HISTOIRE HOMÀIÏESQUE
pied de la reine, et 1 éleva si haut, qu'il la mit dans l'attitude la plus indécente. Aux cris q 1e poussèrent les femmes de la reine, les officiers accoururent ; Aimery n 'échappa qu'avec peine.
Nous croyons trouver dans ce récit une allusion sensible à deux traits historiques fort connus.
L'un est que l'empereur Frédéric Barberousse, étant allé se jeter aux pieds du pape Alexandre III, pour lui demander pardon d'avoir soutenu contre lui plusieurs antipapes , Alexandre eut l'insolence de mettre à l'empereur le pied sur la tête, en citant ce passage : .
Super aspidem et basiliscum ambulabis, et conçutcabis leonem et draconem.
« Vous marcherez sur Paspic et sur le basilic, et « vous foulerez aux pieds le lion et le dragon ». Frédéric répondit : Non tibi, sed Petro. « C'est à Pierre, c< non à vous que ces paroles ont été dites ». Alexandre répliqua : Et mihi et Petro. « Et à Pierre et à moi ».
Observons que Frédéric , en faisant ainsi le théologien hors de propos, au lieu de faire le prince, réfutoit fort mal le pape , et lui donnoit trop d'avantage. Le passage cité par Alexandre n'est point de l'Evangile , c'est le treizième verset du psaume 90 , et il n'a pas été dit à Pierre plus qu'à tout autre (0.
Le second trait historique est celui de ce Danois ou Normand, qui, rendant hommage à Charles le Sim-
(0 Quelques- uns en tendent autrement ces mots : Non tibi, sed Petro, et les rendent ainsi: Ce n'est point à toi, mais à Pierre que je me soumets} et le pape réplique : Et à Pierre et à moi.
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pie pour la Neustric ou Normandie, au nom du duc Rollon , et obligé de baiser le pied du roi , le lui leva si haut , qu'il le fit tomber à la renverse : insolence qu'on feignit de prendre pour de la maladresse.
Le premier trait paroît avoir servi de modèle à l'action de la reine, le second à celle d'Aimery.
Nous avons dit que ces faits singuliers et extraordinaires, qu'on peut regarder comme des phénomènes dans l'Histoire, sont précisément ceux que les chroniqueurs ignorans et les vieux romanciers aiment à répéter sous différens noms, en y joignant le plus souvent des circonstances qui les défigurent. Rien de plus singulier que l'histoire de ce chien, qui, far ordre et en présence de Charles V , se battit en duel contre l'assassin de son maître, et l'ayant vaincu, le força d'avouer son crime. Ce fait , rapporté et prouvé dans les monumens de la monarchie française de dom Montfaucon, est représenté sur une cheminée du château de Mo n ta r gis.
Dans le roman de Mités et Amys, c'est un sïrige , au lieu d'un chien, qui combat et qui est vainqueur ; ce qui est encore moins naturel : il est vrai que l'auteur du roman donne à ce singe une intelligence qui n'est guère que le partage des hommes, et surtout un attachement pour ses maîtres, qui est bien plus le partage des chiens. Une autre circonstance particulière au romàn, ét qtii n'est pas heureuse , c'est que ïe singe ne combat que contre un champion, au lieu que le chien avoit combattu contre l'assassin même. La plupart des autres rirconstancés , concernant lé choix des
3ia HISTOIRE ROMANESQUE
armes et les précautions prises pour que ni l'homme ni l'animal n'eussent l'un sur l'autre, autant qu'il se pourroit, aucun avantage, sont à peu près les mêmes dans l'histoire et dans le roman; et le romancier as-
sure, que de son temps, l'histoire de ce combat étoit représentée sur les murs de la grande salle du palais à Paris, comme celle du combat du chien Test a* château de Montargis; c'est ce qu'il est impossible de vérifier aujourd'hui , quant au combat du singe , la grande salle dont il s'agit, et qui étoit ornée de peintures et de sculptures, ayant perdu tous ces ornemens dans l'incendie du palais, du 7 mars 1618.
Presque tous les romans relatifs à l'Histoire de Charlemagne, représentent l'Angleterre comme vassale de la France , parce qu'ils étoient faits» dans un temps où les rois d'Angleterre étoient réellement vassaux de la France pour les provinces qu'ils possédoient dans le continent; cette supposition avoit d'ailleurs un fondement dans la protection que Charlemagne avoit accordée à divers rois d'Angleterre, de son temps, nommément à Egbert.
Certains traits rapportés par les romanciers, pourroient, s'ils étoient pris à la rigueur, et sans égard la simplicité des temps où ces auteurs écrivoient, paroîtrc favoriser l'opinion du docteur Henri Thana (0, qui prétendoit que ce grand prince avoit eu peu de religion. Nous avons déjà vu que dans son traité d'al-
(0 Voyez ci-dc?ant, livre 3, chap. Z, pages 98 et 99,
liance avec Gattamoglier contre Renaud de Montauban, il avoit promis de se faire païen, s'il étoit vainqueur. Tandis qu'Olivier combattait pour l'honneur de la chevalerie française contre Fiérabras, roi des Sarrasins , qui étoit venu la braver , Charlemagne priant Dieu avec ferveur de donner la victoire à Olivier, lui rappeloit les monastères qu'il avoit fondés, les églises qu'il avoit bâties, et le menaçoit de les détruire, et de se faire mahométan, si Olivier étoit vaincu. L'idée d'intéresser la divinité aux prières qu'on lui adresse , n'est pas nouvelle. L'antiquité est pleine des reproches, des promesses et des menaces que les païens foisoient à leurs dieux.
Quoiqu'en général, comme nous l'avons dit, les romanciers et les poètes espagnols et italiens ne soient pas favorables à Charlemagne, quoiqu'ils le chargent de beaucoup d'injustices et de violencés, quoiqu'ils prennent plaisir à le placer dans des situations désagréables et quelquefois ridicules, on sent que le grand nom de Charlemagne les subjugue souvent malgré eux, que la force de la vérité les entraîne, que leur plume se refuse à leur mauvaise volonté, et qu'ils sont obligés de le peindre grand, lors même qu'ils voudroient le dégrader. S'ils ternissent l'éclat de ses hauts faits, l'éclat de ses cours plénières les éblouit; si, disposant à leur gré dans leurs fictions de la gloire chevaleresque , ils n'en font à Charlemagne qu une part assez médiocre, s'ils ne font pas, à beaucoup près, de ce prince, le plus redoutable ni le plus heureux des chevaliers, ils sont obligés d'en faire le plus puis-
3l4 HISTOIRE ROMANESQUE
sant et le plus imposant des monarques ; il est toujours, même chez eux, le roi des rois, et le Phre de l'univers,; c'est toujours à sa Cour, c'est sous lui que les héros et les paladins vont chercher la gloire, dans les combats , dans les tournois ( divertisscmens militaires qui n'existoient pas de son temps ('), mais qui existoient du temps de ces romanciers, ce qui leur suffit toujours pour supposer les usages existans de toute ancienneté) : c'est à la Cour de Charlemagne qu'on voit rassemblés ces Olivier, ces Roland, ces Renaud, ces Roger, ces Ogier, l'honneur éternel de la chevalerie; c'est aussi à sa Cour, c'est dans ses camps ou à la tête des armées ennemies, qu'on trouve ces Mandricart, ces Rodomont, ces Gradasse, ces Ferragus, ces Sacripant, fiers rivaux de nos paladins, et qui sont aux chevaliers chrétiens, ce que les Hector, les Sarpedon, les Memnon étoient aux héros grecs du siège de Troie : on retrouve aussi dans, les Bradamante et les Marfise, les Penthésilée et les Camille de r antiquité. C'est toujours pour ou contre Charlemagne, qu'agissent tous ces héros et toutes ces hé-
(0 II n'est point parlé de tournois dans l'Histoire avant le règne de Charles le Chauve. Si toute imitation de combat est un tournoi , on en trouvera une description dans le cinquième livre de l'Enéide, et les tournois auront passé de Troie en Italie. Mais tous les étrangers attribuent aux Français cette invention, excepté les Allemands qui la réclament; le premier auteur français qui en parle , est Nithard, petit-fils de Charlemagne, il n'en parle que sous le règne de Charles le Chauve. Il décrit les tournois, et ne les nomme pas. Ce n'est que depuis Geoffroy de Preuillv, mort eu 1066, et qui passe pour l'inventeur des tournois, qu'on trouve dans les auteurs les mots torneamentum, tornea* menta.
»E CHARLEMAGNE. 3l5
roïnes, et c'est lui, cé sont ses exploité, c'est le grand rôle qu'il a joué dans l'Europe, c'est l'institution de i la chevalerie dont il est l'auteur, qui en ont fait naître
j Tidée.
Le grand rôle qu'Aaron Rachid, son ami et son rival de gloire, a Joué dans* l'Asie, a produit le même effet. Ce calife a, dans les contes arabes et dans les ! contes persans, comme Charlemagne dans nos vieux romans , une vie romanesque , fondée sur l'histoire tantôt embellie, tantôt défigurée. Ces contes en général représentent Aaron Rachid comme un prince fier et violent, mais appliqué, vigilant, toujours occupe des soins de son Empire, veillant la nuit, pendant que ses sujets dormoient, faisant lui-même secrètement la ronde dans sa capitale, pour voir s'il ne se commettoit pas quelques désordres secrets qui méritassent d être réprimés , voulant tout voir par lui - même , rendant justice à tous, réparant avantageusement, par son équité, les torts qu'il pouvoit avoir eus et le mal qu'il pouvoit avoir fait par précipitation; d'ailleurs compatissant pour les malheureux, bienfaisant et magnifique. C'est à peu près aussi de ces mêmes traits que l'Histoire le peint, tant en bien (Ju'en mal.
Quant à sa puissance, les contes arabes et persans le représentent comme le souverain d'une foule de rois qui ne régnent que par sa permission , qu'il détruit d'un regard, qu'il dépose sur une simple lettre, et qu'il oblige de remettre le sceptre aux successeurs qu'il a choisis.
Mais Aaron a toujours son visir Giafar Barmécide ,
3l6 HISTOIRE ROMANESQUE DE CHÀRLEMÀGNE.
v qui partage sa gloire, qui souvent le préserve de grandes fautes, et lui donne d'excellentes leçons; il seroit difficile de nommer le ministre de Charlemagne; c'est de ce prince surtout qu'on auroit dû dire :
Et qui, seul, sans ministre , à l'exemple i Bcgles tout par toi-même , et vois tout par tes yeux*