LOUIS LE DÉBONNAIRE
8i4- Louis le Débonnaire, surnom qui, selon l'exprès- RecWh. sion de Pasquier, implique sous soi je ne sais quoi
i s^chap 0 ^ ^ u so£j P ar un P ere pl e ^ n de force et de gran-
it. 5, c. 3. ' deur, n'avoit point paru indigne de ses frères; quand il régna par lui-même, il parut ne porter sur le trône que les vertus du cloître. G'étoit une ame douce, une conscience timorée, un coeur tendre et dévot, un esprit foible.
Il aimoit singulièrement les moines, et avoit voulu l'être. Charlemagne avoit cru devoir réprimer ce zèle inconsidéré; mais on remarqua que Louis nommoit toujours son grand-oncle Carloman avec vénération, et en témoignant toujours quelque regret de ce qu'on l'avoit empêché de suivre son exemple.
Devenu empereur et roi de Fiance, mais toujours moine, il voulut d'abord purger la Cour de quelques désordres que l'indulgence de son père y avoit laissé subsister. Ses sœurs, la plupart abbesses, avoient des amans. Louis voulut faire arrêter ceux-ci ; ils se dé-
, DE CHARLEMAGNE. 3l9
fendirent; il y en eut un de tué, un autre eut les Egin.inVit. yeux crevés ; les princesses furent renvoyées dans les C ^|' ^udor abbayes que Charlemagne leur avoit données, mais ou il étoit bien éloigné d'exiger quelles vécussent, car ce bon père n'aimoit rien tant que de se voir toujours entouré de toute sa famille. Cet acte de rigueur, qui étoit plus dans les principes de Louis que dans son caractère, disposa d abord la Cour peu favorablement pour Jui.
Le Clergé ne lui sut pas meilleur gré de quelques réformes, à la vérité nécessaires, qu'il voulut faire mœurs de ce corps, à l'exemple de Charlemagne. Sous un prince aussi éclairé que Charlemagne, le Clergé sentoit sa foiblesse ; il sentoit sa force sous un prince superstitieux, tel que Louis le Débonnaire.
Louis succédoit à tous les Etats de Charlemagne, excepté au, royaume d'Italie, qui avoit été donné au jeune Bernard, fils de Pépin, frère aîné de Louis : il est difficile et assez inutile de savoir si Bernard n 'étoit que fils naturel de Pépin, ou s'il étoit né d'un ma- . riage authentique et solennel. Les auteurs, comme nous l'avons observé, sont divisés sur ce point; les uns représentent Bernard comme fils d'une concubine, les autres le croient né d'une épouse légitime. Quoi • qu'il en soit, nous avons dit que sous la première race, et apparemment encore au commencement de la seconde, les fils des concubines étoient réputés légitimes, et pouvoient succéder du consentement de leur père ; il est vrai que l'usage contraire a semblé prévaloir sous la seconde race, et que les bâtards ont en général été censés exclus de la succession au trône ; mais ce nouvel usage ne s'est établi que peu à peu ,
3'2t> SUIÏE DE LUISTOÎRE
par les exemples, surtout par celui de Charlemagne, dont aucun des bâtards ne fut admis au partage; encore voyons-nous cet usage démenti dans la suite par plusieurs exemples célèbres. Au reste, ou Bernard étoit fils d'une concubine, et en ce cas Charlemagne voulut qu'il succédât à son père, conformément à l'ancien usage qui subsistoit encore ; ou il étoit légitime, et en ce cas il auroit pu, surtout étant fils de l'aîné, être, par le choix de Charlemagne, son principal successeur au préjudice de Louis. Charlemagne l'avoit borné au royaume d'Italie ; et de même que Pépin son père navoit possédé ce royaume que sous Charlemagne, qui s'y étoit réservé l'autorité, et qui surtout, à titre d'empereur, étoit le vrai souverain de Rome, il paroît que Bernard n'étoit aussi en Italie que le lieutenant de l'empereur Louis le Débonnaire Chron.Mois- son oncle* Mandé à la Cour de l'empereur, il y vint, siac * et se reconnut formellement son vassal , soit que
Charlemagne l'eût ainsi ordonné, soit que Bernard ne fît que céder à la force.
Charlemagne, qui, comme tous les grands princes, se connoissoit en hommes, avoit mis auprès de Bernard , pour diriger sa jeunesse , l'homme de sa Cour qui avoit le plus de mérite. C'étoit Vala, réputé prince du sang, fils du comte Bernard, lequel étoit fils naturel de Charles Martel : Vala fut suspect à l'empereur, parce que ses envieux voulurent qu'il le fût ; on le manda : l'empereur fut content de ses soumissions, et ce fut dans la suite un des hommes qui eurent le plus d'ascendant sur son esprit.
Louis le Débonnaire avoit toujours à Rome cette plénitude de pouvoir qu'avoit eue son père, et qu'on
DE CHÀRLEMÀGÎfE. 321
regardoit comme attachée au titre d'empereur d'Occident. Mais on s'aperçut bientôt à Rome que ce pouvoir n'étoit plus dans les mains de Charlemagne ; et les papes, attentifs à tout, songèrent en conséquence à se rendre indépendans de leurs bienfaiteurs.
Il y eut une nouvelle conspiration contre le pape Léon III. Dans le temps de la conspiration de Pascal
magne, comme à son seigneur, et lui demander justice et vengeance ; on l'avoit vu aussi demander grâce, au moins de la vie , pour ses ennemis convaincus et condamnés. Cette fois ci, le même pape se fît justice à 8i5. lui-même , et une justice rigoureuse ; il fit mourir plusieurs des coupables : cette rigueur blessa doublement l'empereur, et comme contraire à sa souveraineté impériale, et comme contraire à la clémence pontificale, et à. l'horreur que l'Eglise a pour le sang;. il en fit faire de vifs reproches à Léon III, qui se crut obligé de lui faire des excuses. L'empereur envoya Bernard, roi d'Italie, comme son lieutenant, prendre connoissance de cette affaire sur les lieux; et les Romains, plus irrités que l'empereur, de la cruauté de Léon, s'étant révoltés contre ce pape, Bernard eut ordre encore de pacifier les troubles au nom de l'empereur, comme modérateur suprême de l'Italie.
Léon mourut le ^3 mai 816. Nous avons vu que lorsqu'il avoit été nommé pape à la place d'Adrien, son premier soin avoit été d'envoyer demander l'agrément de Charlemagne. Etienne V, élu à la place de Thégan.de Léon, n'attendit point, pour s'installer dans le pontifî- g est ^ Lut hv. cat, la confirmation de ^Louis ; cependant, sur les plaintes de ce prince, il lui fit prêter serment par les 2. ai
3 2 % SUITE DE LHISTOII^E
Romains, et vint le trouver à Reims, apportant avec lui, pour l'empereur et pour l'impératrice, deux couronnes d'or, qu'il leur mit solennellement sur la tête, dans la catliédrale de Reims; car la politique des papes étoit, d'un côte', d'acquérir au saint Siège, par cette cérémonie, des droits sur l'installation des empereurs, tandis que, d'un autre côté, les mêmes papes tâchoient d'enlever insensiblement aux empereurs le droit de confirmer leur élection. t
Lorsque Léon III avoit couronné Charlemagne à Rome, ç'avoit été une surprise réelle ou supposée; lorsque Pépin le Bref s'étoit fait couronner en France avec ses enfans par le pape Etienne III , il avoit eu , pour en user ainsi, des raisons politiques qui ne subsistoient plus du temps de Louis le Débonnaire : Charlemagne, en ordonnant à celui-ci de se couronner de sa propre main, avoit voulu faire entendre qu'il ne tenoit que de Dieu la couronne impériale ; et c'étoit remettre la chose en question, que de consentir à tenir cette couronne du pape. Etienne V, par cette cérémonie, sembloit dire à Louis : « Vous n'étiez pas encore empe- « reur , et voilà pourquoi je ne vous avois pas demandé « votre confirmation (0 ». Ajoutons que, dans cette entrevue, Louis fut imprudemment prodigue (envers un pape qui lui avoit manqué) de toutes ces démonstrations de respect qui ne se rendent qu'au caractère pontifical, mais dont les papes ont si bien su tirer parti pour leur autorité temporelle.
Etienne V, à peine retourné en Italie, y mourut
(0 Avemin dit qu'il Iavoit demandée , et Le Blanc dit la même chose en le citant.
(le 2 5 janvier 817). Pascliall son successeur, eut grand soin de ne pas demander l'agrément de l'empereur pour son installation , et de lui en envoyer ensuite faire de froides excuses , qui furent froidement accueillies en France. L^empereur envoya cependant son acte de confirmation, de peur qu on ne s'en passât, et n'osant s'en prendre au pape de ces attentats contre sa souveraineté, il s'en prit aux Romains, auxquels il fit de fortes réprimandes d'avoir installé le pape sans son agrément, et de grandes défenses d'en user ainsi à l'avenir. Ainsi c'est sans fondement que quelques auteurs ont dit qu'il avoit eu la faiblesse <le renoncer au droit de confirmer l'élection des papes.
Des instigations parties de la Cour même de l'empereur, engagèrent le jeune Bernard, roi d'Italie, à réclamer l'Empire et la succession de Charlemagne; mais quand on vit l'empereur, averti à temps de ce complot, s'avancer en force vers les Alpes, ceux mêmes çui avoient appelé Bernard, se hâtèrent de Fabandonner : il crut n'avoir plus de ressources que dans la clémence de son oncle, et vint à ses pieds demander pardon. Louis, qui avoit tant condamné la sévérité de 817. Léon III , parce qu'il parloit d'après son cœur, l'imita en cette occasion , parce qu'il agit d'après des conseils : on lui persuada que le feu de la révolte ne pouvoit Thégan, c. être éteint que dans le sang; il fit mourir plusieurs 2I des conjurés, il fit crever les yeux à un beaucoup plus ^Lu^Pii. grand nombre, nommément à son neveu Bernard, qui en mourut trois jours après, âgé de dix-huit à dix-neuf ans.
Il est remarquable que Charlemagne, dans son pré-» mier testament, fait en 806, partageant ses Etats
324 SUITE DE l'hISTOIIIE
entre ses trois fils, et portant ses vues sur ses petitsfils nés et à naître, ait expressément défendu à ses fils de les faire mourir ou de leur faire crever les yeux, sous quelque prétexte que ce pût être, comme s'il eût prévu cette violence de Louis lé Débonnaire (0. Celui-ci, suivant toujours le plan de sévérité qui Annal. Ber- lui étoit tracé, chassa de la Cour Vala et son frère
tm ' Àdélard, abbé de Corbie, qui avoient peut-être à se
reprocher de n'avoir pas assez fortement détourné Bernard de son entreprise ; et craignant de pareilles conjurations de la part des nombreux bâtards de
Niihard, 1. 1. Charlemagne, il les fit tous raser et enfermer dans des cloîtres.
Son cœur ne tarda pas à se reprocher sa cruauté'; les remords s'emparèrent de lui pour toujours, et il n'eut plus un moment de paix; il croyoit sans cesse entendre Charlemagne son père, et Pépin son frère, lui redemander le sang du malheureux Bernard. Les Français ne lui pardonnèrent jamais cette violence, et la pénitence publique, à laquelle il voulut se soumettre pour expier son crime, ne fit que l'avilir à leurs yeux sans les appaiser. Il permit à tous ses frères et à tous ses autres parens qu'il avoit fait raser, de sortir de leurs cloîtres; il rappela Vala et Adélard, et se gouverna par leurs conseils , car toutes ses idées étoient flottantes, et sa foiblesse le jetoit tour à tour dans tous les sentimens les plus opposés. S'il publioit des lois sages, il n'avoit pas la fermeté nécessaire pour les faire exécuter ; si ses juges con-
W Placuit nobis prœcipere ut nullus (jftliorum nostrorum ) qutm-
libtt ex Jiliis prœdictorum fîliorum nostrorum aut occidere , aut
membris mancare, aut cxcœcarc , aut invilum tondere facial. Art. i3.
damnoient un criminel, il lui faisoit toujours grâce, ne pouvant pas se résoudre à laisser exercer un acte de sévérité, parce qu'il en avoit eu un à se reprocher.
Ses propres fils se chargèrent de venger son neveu ; il s'étoit pressé de partager entre eux ses Etats, croyant en cela imiter Charlemagne ; mais Charleniagne n'avoit fait de ses fils que ses lieutenans et ses vice-rois dans les différens royaumes qu'il leur avoit donnés à gouverner en son nom; il s'étoit réservé toute l'autorité : Louis n'en conserva aucune sur ses enfans. Il ne tarda pas à éprouver que si, selon Tacite (0, il ne faut pas se hâter d'élever les jeunes gens aux honneurs, il faut encore moins se hâter de leur communiquer et surtout de leur abandonner la puissance. •
A cette faute de les avoir mis, dès son vivant , en possession de ses Etats, il joignit celle d'épouser une 819. femme belle, galante, spirituelle, ambitieuse, qui le Annal. Bergouverna, et qui inquiéta les fils du premier lit sur ¥Mr leurs partages, qui, sans cesse occupée de J'agrandis- Thégao, c. sèment du seul fils qu'elle eut de Louis, et ne pouvant * 6 leiamir quaux dépens de ceux du premier ht, causa g \ tous leurs soulèvemens contre leur père; cette femme fut la fameuse Judith, et ce fils dont elle travailla tant à élever la fortune, et qui devint en effet très-puissant, est connu sous le nom de Charles le Chauve. <
Les trois fils que Louis avoit eus d Hermengarde sa première femme, étoient Lothaire, Pépin, et Louis : U associa Lothaire à l'Empire, et lui donna le royaume
(0 Ne quis nubiles adolescenUum animas prœmaturù
3a6 stjite de l'histoiHje
d'Italie ; il donna l'Aquitaine à Pépin, et la Bavière à Louis, Tune et Fantre à titre de royaume. Lorsque €es partages eurent été confirmes dans une assemblée des grands, Lotliaire n'eut rien de plus pressé que daller à Rome recevoir la couronne impériale des mains du pape. C'étoit précisément ce qu'il ne falloit point faire, car c'étoit ce que le pape désiroit; une telle démarche étoit un aveu tacite, qu'on n'étoit véritablement empereur que par cette cérémonie ; c'é^ toit abandonner entièrement les principes de Charlemagne sur l'indépendance de la couronne impériale* Le pape, pour prix de cette imprudente déférence, n étoit occupé qu a dégrader et à ruiner l'autorité des Empereurs français en Italie.
Cbarlemagne avoit été le maître dans Rome; Louis et Lotliaire y avoient à peine un parti, et leurs partisans étoient bien loin d'avoir la faveur populaire; Annal. Fuld. deux des plus zélés d'entre eux furent décapités dans
Eginard * e P a ' a * s m ^ ïlle d u pape, et presque sous ses yeux, sans qu'on leur reprochât autre chose que leur attachement à la France. Cbarlemagne et Louis XIV eussent fait ériger dans Rome une pyramide pour monument de la vengeance qu'ils auroient prise d'un pareil attentat; Louis et Lotliaire» obtinrent à peine de légères excuses, et un vain serment du pape de n'avoir eu aucune part à la mort de ces deux hommes, mais avec un refus persévérant de livrer les meur- 823. triers, parce qu'ils étoient ses domestiques, ce qui s'appeloit être de la famille de saint Pierre (0, et ce qui rendbit la personne des meurtriers sacrée.
1 0 Ou peut-être passoient-ils véritablement pour en être. Etoil-ce un privilège pour commettre impunément des crimes?
-I>E CHÀHLEMÀGNt. 3s&7
Paschal ï mourut peu de temps après cette aventure, Eugène II, son successeur, donna quelque satisfaction aux Français ; on convint d'établir à« Rome des juges particuliers, pour connoître des affaires où la France seroit intéressée.
Comme ce pape avoît un concurrent dans la personne d'un antipape, nomme Zrzime, il ne manqua pas de demander la confirmation de l'empereur (0; ' mais Valentin, son successeur, ne l'attendit point, et fut d'abord installé. Les empereurs Louis et Lotliaire ayant témoigné leur ressentiment de cette précipitation , Grégoire IV , successeur de Valentin , attendit leur confirmation. SergiusII, qui succéda au pape Grégoire IV, quatre ans après la mort de Louis le Débonnaire, n'attendit point la confirmation de l'empereur Lothaire, qui en marqua encore son mécontentement. Léon IV l'attendit : on a de lui une lettre, dans laquelle il promet d'ailleurs de suivre inviolablement les lois de Gharlemagne et de ses successeurs. Benoît III attendit aussi la confirmation des empereurs Lothaire et Louis son fils,- ut prisca consuetndo poscebat, dit Vit. Bcncd. Luitprand. C'est ainsi que la prérogative impériale I1L étoit tantôt respectée, tantôt violée, selon les conjonctures.
Le prince Charles, fils de Judith, étoit à peine né, qu'il fallut, pour satisfaire l'impatience de sa mère, lui donner aussi un partage; mais Louis le Débonnaire n'eii avoit plus à donner, au moins selon l'opinion de ses fils du premier lit; car Louis, son troisième fils, prétendoit que son royaume de Bavière compre-
(») Le Blanc et d'autres auteurs duent qu'il ne la demanda point.
^8 SUITE DE LHIST0I1E
noit la Germanie entière^ Pépin avoit l'Aquitaine, et devoit avoir la Marche d'Espagne; et Lothaire, empereur et roi d'Italie, jugeoit que son droit d'aînesse devoit le mettre en possession de toute la France, à la mort de son père. Louis le Débonnaire leur parut donc revenir sur les partages qu'il avoit donnés à ses Egînard. fils du premier lit, lorsqu'il en détacha quelques par-
Aimai. Ber- *• r * ^-.i , * * r
tin. tles P our formcr a Charles un petit Etat, sous le titre
Annal. FuR de royaume de Rhétie. Le démembrement, quoiqu'on Jâa et Acia eût prétendu le déguiser par ce nom nouveau , n'en
$a 9 . etoit pas moins réel à leurs veux > e t fut senti par eux avec amertume; leur mécontentement éclata : aussitôt . ils se virent entourés des restes mal étouffés de la faction de Bernard, des païens et des amis de ceux qui avoient péri ou souffert pour cette cause j enfin de tous les mécontens, qui n etoient ni peu nombreux ni sans puissance; il s'éleva un cri général d'indignation contre l'impératrice Judith ; elle avoit ensorcelé l'empereur : on ne pouvoit expliquer que par4à l'empire qu'elle exerçoit sur ce prince débonnaire, et qu'elle poussoit jusqu'à faire publiquement de son amant le
Batb rt CbaSe faV ° ri dC S ° n epoux * cet amant étoit Bernard, comte WtVàLi" d f Barcelone > d( >nt l'insolence, pourrie par ses suc- W cès et auprès de l'empereur et auprès de l'impératrice, ne contribuoit pas peu à la jalousie des grands et à la haine du peuple, et qui finit par le conduire dans sa vieillesse à l'échafaud, par l'ordre de Charles le Chauve , qui auroit dû respecter en lui ou l'âge avancé, ou le souvenir de rattachement qu'il avoit inspiré à sa mère.
Lothaire étant en Italie, les chefs de la nation s adressèrentà Pépin , le second des ttois ù ères, et lexhor-
"DE CHAALEMAGHE. 3a9
tèrent à s armer contre une femme qui le dépouillent, et qui trompoit et déshonoroit son père. Le prince ne put se refuser à des propositions qu'il alloit faire, si on ne l'eût prévenu. L'impératrice tomba entre les 83o. mains des rebelles. Pour obtenir sa liberté, elle leur promit d'engager Louis à se faire moine, et ils la méprisèrent assez pour la croire capable de sacrifier ainsi son mari et son empereur.
Elle eut en effet avec lui , à ce sujet , une conférence, dont le résultat fut qu'ils convinrent ensemble qu'elle prendroit le voile pour un temps, et que Louis demanderoit un délai pour se résoudre à embrasser l'état monastique.
Lothaire, à son retour de Rome, approuva fort que pendant son absence on l'eût fait seul empereur, de simple associé qu'il étoit à l'Empire ; il confirma tout ce qu'on avoit fait contre Louis et Judith, il se mit à la tê;e de la conspiration, il enferma son père dans un monastère , séjour en effet aussi convenable pour Louis le Débonnaire, qu'il étoit peu convenable à son fils de le lui donner; ce monastère étoit celui de Saint-Médard de Soissons. L'impératrice fut de même enfermée dans le couvent de Sainte-Radegonde de Poitiers. Lothaire mit auprès de son père des moines qui Vit ci Acu furent chargés spécialement de l'instruire des devoirs ^' J 1 ^ { de la vie monastique, qu'il connoissoit , qu'il remplis- l3< soit aussi bien qu'eux , et mieux que ceux de la royauté ; ils étoient surtout chargés de l'engager à prendre leur habit : mais ce furent précisément ces moines qui ne voulurent pas que leur roi fût moine, parce qu'ils voulurent tenter d'être rois eux-mêmes sous son nom. Ils intriguèrent tant en sa faveur, qu'ils parvinrent à
3'3o STTITF DE I.'lîTSTOTRE
semer la discorde entre les princes, et à soulever les deux Cadets contre l'aîné, qui, se trouvant le plus foible , fut obligé de livrer les principaux chefs de la conspiration; ils furent tous condamnés à mort, du 83 1. consentement même des trois princes : mais Louis le Débonnaire , instruit par le remords qu'il aVoit senti de ses cruautés passées, usa envers tous les coupables, dune indulgence, que, suivant son caractère, il poussa jusqu'à la faiblesse. Cependant ses fils une fois sortis du devoir, n'y rentrèrent jamais véritablement; il eut toujours à les combattre , ou séparément, ou tous à la fois; Judith fomentoit, dit-on, ces divisions, dont elle se promettoit la dépouille des princes pour son fils : en effet, elle obtint celle de Pépin, qui étoit celui qu'elle avoit le plus poussé à bout, ou par ressentiment de ce qu'il avoit été 4e premier à s'élever contre elle, ou parce que son royaume d'Aquitaine étoit le plus à la bienséance du jeune Charles, ou parce que les moines, irrités de ce que Pépin les empêehoit de gouverner son père, étoient plus dis- 83a. posés à s'unir avec elle pour le perdre.
Mais un tel coup d'autorité menaçoit trop les autres princes, pour qu'ils laissassent ainsi dépouiller un d'entre eux ; ils reprirent les armes : Lothaire se mit à la tête du parti ; et, pour le fortifier, il amena avec lui le pape Grégoire IV, qui avoit succédé à Eugène II, après le court pontificat de Valentin, dont la durée n'avoit été que de quarante jours. Louis, toujours disposé à prendre les voies de conciliation, envoya des ambassadeurs à son fils et au pape, pour traiter de la paix : ces ministres trouvèrent dans le pape, au lieu d'un médiateur, un partisan déclaré de
DE CHARLEMAGNE. 33 l
Lothaire, qui leur parla d'excommunication : ce mot, qui ne pouvoit être plus mal placé, les choqua ; ils répondirent fièrement : L'excommunication est pour ceux qui violent les saints canons (ils auroicnt pu ajouter : Et les saintes lois de la nature), en défendant des fils rebelles contre leur père.
Louis le Débonnaire, effrayé d avoir été défendu 833. avec cette vigueur contre un pape , désavoua ses ambassadeurs, au moins par la mollesse de ses démarches ; il s empressa d'appaiser Grégoire par des négociations respectueuses , lui refusant cependant certains honneurs, moins par un ressentiment qui! n'osoit se permettre contre le pape, que pour obéir à l'étiquette et suivre le vœu de ses sujets. Les armées étoient presque en présence entre Bâle et Strasbourg : pendant que Louis négocioit avec le pape, les princes négocioient avec les troupes de Louis, pour les attirer à leur parti. Louis, toujours incapable de soupçonner vit.Lud.i ii. la fraude, ne s'aperçut de celle-ci que quand il se vit ^ Tbcgan.c, abandonné de son armée, qui, passant toute entière * y. fc \ a \ x du côté des princes, et irritant encore leur fureur Ahbat dénaturée, osoit leur demander la mort de leur père, aJ avec des ens séditieux, que l'empereur entendoit de Annal. FuM. sa tente. Une telle rage contre un prince si doux, et Annal, ikrde telles mœurs après le règne de Charlemagne, et si limsau peu de temps après, se conçoivent à peine.
Le lieu ou Louis avoit été si indignement trahi, en Conserva le nom de Champ du Mensonge.
L'empereur crut n'avoir d'autre ressource que de se rendre lui-même aux princes, avec l'impératrice Judith sa femme, et son fils Charles. Il fit, avec ses enfans , un traité qui prouve encore combien les
mœurs avoient rétrogradé depuis Charkraagne , et combien elles s'étoient rapprochées de la férocité mérovingienne ; il stipula expressément que Judith et Charles ne perdraient ni la vie ni les membres. C'étaient des fils qui vouloient bien promettre à leur père de ne point outrager sa femme, et de ne point égorger leur frère. Il est vrai que les rois mérovingiens, à Findignité de faire un tel traité, auroient joint celle de le violer ; les fils de Louis le Débonnaire exécutèrent celui-ci , mais à la rigueur et sans aucune grâce : ils enfermèrent Charles dans le monastère de Prum y reléguèrent Judith à Tortone en Italie, et travaillèrent à faire casser son mariage, sous le prétexte de parenté; prétexte qui ne manquoit jamais alors, parce que peu de personnes sachant lire, et l'usage des actes étant très-peu commun , la preuve de la parenté se faisoit par témoins, lesquels déposoient d'avoir entendu dire à leurs pères ou à leurs aïeux , qu'il y avoit de la parenté entre telle et telle famille. Les papes donnoient la plus grande authenticité à de pareilles preuves, et la plus grande étendue aux prohibitions résultantes d'une parenté ainsi prouvée. A la vérité, Judith avoit aliéné les esprits par des intrigues dignes de Brunehaut, et même par des crimes dignes de Frédégonde. Frédéric, évêque d'UtrecUt, prélat d'une vertu rigide, plus touché peut-être qu'il n'auroit du l'être de ce prétexte de parenté , reprocha publiquement à Louis le Débonnaire, à sa table, son mariage avec Judith , par un emportement de zèle qu'on appeloit alors liberté apostolique, et qu'on auroit pu appeler un manque de respect et une témérité, puisque c'étoit insulter l'empereur chez lui, à sa table, et
d ailleurs l'avilir aux yeux de ses sujets. Judith, qui aurait pu faire exiler Frédéric, le fit assassiner. •
On renferma de nouveau Louis le Débonnaire dans l'abbaye de Saint-Médard de Soissons; mais on ne l'invita plus à se faire moine, on prit des mesures plus violentes pour assurer sa déposition. Ebon, arche- Thégan,c. vêque de Reims , fds d'un serf de la glèbe, Ebon, élevé y^ uljaA pi| aux plus hautes dignités de l'Eglise par l'empereur Louis le Débonnaire, mais quis'étoit vendu à l'empereur Lothaire, parce que celui-ci étoit le plus fort, proposa, dans une assemblée des évêques et des grands qui se tenoit à Compiègne, de dégrader Louis, de le condamner à la pénitence publique, de lui interdire pour toujours l'usage des armes , et de le revêtir d'un habit de pénitent, qu'il ne pourroit jamais quitter, parce qu'on jugeroit qu'il lui étoit donné pour des crimes ou pour des fautes qu'il falloit expier par une pénitence qui durât toute la vie. Ce projet fut exécuté. Les évêques dressèrent un écrit que l'empereur signa, et par lequel il se reconnut coupable, i.° de sacrilège, parce qu'il avoit violé le serment qu'il avoitfait de bien gouverner (accusation un peu vague); 2. 0 d'ho- Anna!. Bermicide commis dansla personne de Bernard son neveu; li ° nna| g c'étoit en effet le crime qui pesoit le plus sur son cœur; ten3 . 3.o enfin d'êtré l'auteur de tous les maux que son peu- Bertio.FuU. pie souffroit par les dissentions domestiques. Ce point étoit vrai encore; la foiblesse du roi produit tous les maux.
Parmi les crimes dont on le chargeoit, et dont il se laissoit charger, étoit celui d'avoir fait la guerre en carême; car en tout autre temps , la guerre, aux yeux du Clergé même, étoit une action louable et glorieuse,