‹ Histoire de CharlemagneChapitre 91 sur 108 · SU1TE DE L I · texte numérisé non relu

SU1TE DE L I

dont il ne falloit s'abstenir en carême que par mort ification. Plût à Dieu au moins que la religion eût continué de dérober à la guerre générale certains temps de Tannée, comme elle déroba dans la suite, aux guerres privées (0, certains jour* de la semaine, ne pouvant obtenir davantage!

Louis le Débonnaire lut lui-même à haute voix cet écrit infamant, et le remit aux évêques, qui le posèrent sur l'autel; il demanda pardon publiquement à ses fils de leur avoir fait la guerre ; puis il se prosterna devant Tau tel sur une haire : les évêques lui détachèrent sa ceinture militaire, le dépouillèrent de ses vêtemens, et le revêtirent de l'habit de pénitent.

Le peuple fut ému a cet étrange spectacle , il s'affligea de tant d'abaissement, et s'indigna de tant de violence; la pitié entra dans tous les cœurs; la nature même reprit une partie de ses droits. Pépin et Louis, honteux d'avoir laissé traiter ainsi leur père et le fils de Charlemagne, prièrent du moins Lothaire de le Thcgan. c. remettre en liberté : sur son refus, ils prirent les

, armes , et Lothaire se voyant abandonné à son tour, Vit.Lud.Pu. - ' ^ / . .

Annal. FolJ. laissa son pere libre a baint-Denis; mais Louis ne

Aimai. Tk r- voulut pas reprendre les ornemens impériaux avant d'avoir été réconcilié à l'église par les évêques: la cérémonie de sa réhabilitation se fit dans l'église de Saint-Denis avec autant de solennité qu'en avoit eu celle de sa déposition; les évêques lui ôtèrent de leurs mains ce vil vêtement d'esclave spirituel dont ils l'avoient couvert , ils lui rattachèrent sa ceinture militaire , et lui reposèrent la couronne sur la tête , avec

(») La uève du Seigneur.

Sa.

l'applaudissement de toute l'assistance : on lui rendit sa femme et son fils Charles ; tout parut réparé : mais le mal véritablement irréparable étoit la perte de toute considération, effet de tant de foiblesse; c'étoit le mépris secret qui se joignoit à la pitié pour un roi toujours prêt, à la voix d'un prêtre , à dévorer tous les outrages, et à subir toutes les humiliations.

Lothaire se vit enfin réduit à implorer la clémence de sonpèr.e, qu'il savoit qu'on n'imploroit point en vain. Louis le Débonnaire le reçut cependant en monarque et en père irrité ; il le laissa long-temps pros- 83{. terne aux pieds du trône, sur lequel il s'assit pour le recevoir ; il parut prendre plaisir à jouir de l'humiliation de ce fils superbe; il ne lui pardonna pas même sans condition, il lui imposa la loi de se renfermer dans ^Italie , et de ne jamais reparoître en France.

L'archevêque Ebon voyant le parti de Lothaire détruit, prit la fuite, sans oublier d'emporter les trésors de son église : il fut pris et amené à un parlement qui se tenoit pour lors à Metz, et où l'empereur luimême voulut se rendre son accusateur. Ebon demanda de n'être jugé que par les évêques : on peut penser qu'à ce seul mot l'empereur se rendit. Du moins les évêques déposèrent Ebon, et l'obligèrent de souscrire lui-même à sa dégradation. Ebon se retira en Italie auprès de Lothaire, à la Cour duquel tous les fugitifs et tous, les mécontens se rassembloient déjà en foule. Les reproches que le corévêque de Trêves , Thégan , adresse dans son histoire à ce perfide Ebon, ne sont pas sans éloquence , et prouvent d'ailleurs que les vrais principes sur la soumission due aux puissances , n'étoïent pas même alors entièrement inconnus au Clergé. Ce-

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Tliégan, c. pendant Ebon , après la mort de Louis le Débonnaire, M' fut rétabli dans le siège de Reims par le jugement des

évêques.

A moins d'être familiarisé par l'usage ou par l'histoire avec les intrigues de Cour, on n'imagineroit jamais par qui Lothaire fut rappelé en France. Ce fut par Judith. Elle voyoit la santé de Louis décliner sensiblement ; les chagrins et les affronts l'avoient vieilli 835. avant le temps. Judith n'attendoit que des marques de haine de la part de Pépin , qui s'étoit rétabli dans le royaume d'Aquitaine, dont elle l'avoitfait dépouiller; elle ne comptoit pas plus sur l'amitié de Louis , roi de Bavière, qui ne se séparoit guère de Pépin, et qu'elle n'avoit pas beaucoup plus ménagé. Lothaire étoit leur ennemi ; il lui auroit l'obligation de son rappel en Fiance, et de sa réconciliation avac son père, duquel elle pourroit même lui procurer de nouveaux bienfaits; elle espéra que, par reconnoissance, et surtout par intérêt, il consentiroit d'être son appui Nithard, 1. 1. et celui de son fils : elle lui manda de revenir. Après Annal. Ber- quelques délais donnés à la défiance, Lothaire revint,

tin. * 7

rentra en grâce auprès de son père. Celui-ci, en revenant sur ces partages qui avoient causé tant de troubles, lui fit de nouveaux avantages , qui achevoient de mécontenter ses frères, et qui, suivant les intentions de Judith, entretenoient la discorde entre l'aîné et les cadets.

83?. Pépin mourut avant Louis le Débonnaire, laissant deux fils; l'un nommé Pépin comme lui, l'autre Charles.

„ Charlemagne avoit prévu le cas où, après des partages faits entre des frères, comme il en avoit fait

DE CH ARLEM A. G-îf E .

entre ses fils, l'un de ces frères viendroit à mourir laissant des enfans , et il avoit décidé que les oncles alors laisseroieht jouir de la succession de leur frère prédécédé , celui de ses enfans qu'il plairoit à la nation de choisir pour lui succéder. Mais , sous Louis le Débonnaire, tous les principes étoient déjà confondus, il n'y avoit plus rien de fixe sur le droit de succéder .^Deux partis divisoient l'Aquitaine; l'un vouloit mettre sur le trône le jeune Pépin , fils aîné du mort; l'autre, à la tête duquel étoit l'évêque de Poitiers , nommé Ebroin , nom diffamé par ce maire du palais, si funeste à la France sous la première race, étoit d'avis de s'en rapporter à l'empereur , c'est-àdire à Judith , et par conséquent de donner l'Aquitaine à Charles le Chauve , en déshéritant les fils de Pépin. Ebroin vint prendre dès mesures avec la Cour, et eut pour récompense l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés. L'empereur parut en armes dans l'Aquitaine, qui se soumit et fut donnée à Charles le Chauve, à qui le jeune Pépin ne cessa de la disputer, * ayant pour partisans tous ceux qui aimoient la justice, et qui haïssoient Judith et son fils.

Ce coup d'autorité, par lequel Louis le Débonnaire sacrifipit ses petits-fils à sa femme, fut la dernière injustice que Judith lui fit commettre. Louis, roi de Nitbard. Bavière, à qui elle avoit encore fait quelque nouveau tort en faveur de ce fils, objet de toutes ses entre- vii.tud.Pii, prises, avoit repris les armes. L'empereur désolé, malade, ne voyant point de terme aux chagrins que sa fatale condescendance pour sa femme lui préparoit toujours, couroit partout après ce fils rebelle pour le réduire, irrité surtout contre Louis de ce qu'il le for- 2. 22

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çoit de voyager en carême, ce qui lui paroissoit une grande irrégularité. Une fluxion de poitrine, une oppression de cœur non moins accablante, et l'effroi que lui causèrent une éclipse de soleil , et quelques comètes qu'il crut envoyées du ciel uniquement pour prédire sa mort, terminèrent ses jours le 20 ou î3 juin 84o , à Ingelheim, lieu de la naissance de Charlemagne. De cette horreur de Louis le Débonnaire pour les comètes et les éclipses , ne semble-t-il pas résulter une raison de douter des connoissances astronomiques de Charlemagne ? Comment le fils d'un homme qui auroit fait quelques progrès en astronomie, auroit-il eu cette crainte des éclipses? Par la même raison peut-être qui faisoit que le fils d'un si grand prince étoit si petit et si foihle. La superstition et la foiblesse sont personnelles, et les lumières ne passent point des pères aux enfans. Mais on a vanté les connoissances astronomiques, même de Louis le Débonnaire. M. le président Hénault remarque à ce sujet, . gue l'esprit et le sentiment n'ont rien de commun, et qu'on peut observer les comètes et en avoir peur.

Louis le Débonnaire mourut comme dans la suite Henri II roi d'Angleterre, en maudissant un fils dénaturé qui faisoit mourir son père. Rien ne peut sans doute excuser les princes ses fils ; mais cependant Louis ne pouvoit imputer qu'à lui-même toutes leurs révoltes. Une femme ambitieuse Favoit rendu bien malheureux, bien imprudent, et bien injuste. « H Esprit des « fut, dit M. de Montesquieu, jouet de ses passions, ,is - ce et dupe de ses vertus mêmes j il ne connut jamais sa

« force ni sa foiblesse; il ne sut se concilier ni la « crainte ni l'amour ; avec peu de vices dans le cœur,

CHARLEirÀGiïï* 33g g il avoit toutes sortes de défauts dans V esprit »•

Son règne fut en tout l'oppose* du précédent. De là foiblesse partout où Charlemagne avoit mis de la force; de la petitesse où il mettoit de la grandeur; Charlemagne faisoit tout par raison , Judith tout par passion, Louis tout par prévention. Au lieu de ce zèle éclairé pour la religion, une superstition aveugle; au lieu de cette soumission où Charlemagne savoit tenir ses fils, et de la concorde qu'il entretenoit entre eux, des soulèvemens continuels des fils contre le père, et des divisions perpétuelles entre les frères; au lieu des grandes vues d'un homme d'Etat, et des grandes actions d'un héros, des intrigues de femmes et de moines. Voilà pour qui Charlemagne avoit fait tant de conquêtes, et formé un si vaste Empire. '

Les peuples qu'il avoit subjugués ou contenus , voyant la foiblesse de son fils et les divisions de se* petits-fils, inondoient cet Empire de tous côtés, et se vengeoient ou de leurs défaites ou de leur inaction forcée. Les Abodrites, amis de la France sous Charlemagne, devenoient ses ennemis; les Sorabessecouoient le joug; les Bulgares faisoient des courses sur les terres de l'Empire ; les Sarrasins infestoient les côtes de l'Italie et ses îles; les Français perdoicnt la Marche d'Espagne, et le royaume de Navarre s'élevoit sur les ruines d'une partie de l'Etat que Charlemagne avoit possédé dans cette contrée ; les Gascons se révoltaient; les Bretons s'étoient fait un roi ; les Normands cherchaient à s'établir en Flandre, en Poitou, dans toutes les provinces de France.

Pour qu'il ne manquât rien au désordre, Adélard, abbé de Corbie, frère de Vala, et qui lui succéda dans

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la confiance de Louis le Débonnaire, ajouta encore a tous ces fléaux politiques, celui de la dissipation des finances, qui les contient tous, et qui oblige de recourir, dans les désastres publics, à ces moyens violens, que Tacite n'a pas balancé à nommer des crimes (0.

Louis le Débonnaire ratifia et augmenta même, dit -on, les donations faites au saint Siège par son Coint an. père et son aïeul : mais l'acte qu'on cite pour le prou- 817 , num. yer n » est imltanent authentique, ou du moins il faut

10 et 14. ,,. . . . .

quil ait souffert après coup des întercalations; car Louis le Débonnaire y dispose, en faveur du pape, de la Sicile, qui certainement appartenoit alors et a CapiLt.i, long-temps appartenu depuis aux empereurs grecs. • p. 591 et 1. Q n p eut vo j r ce décret j ans Baluze.

Le Blanc ne le croit pas entièrement faux, mais il pense qu'on y a inséré après coup divers articles.

Louis le Débonnaire, si inférieur en toutes choses à Charlemagne, eut pourtant sur lui l'avantage en un point ; c'est dans sa conduite à l'égard des Saxons. Il jugea que son père les avoit traités avec trop de rigueur, il adoucit leur sort, il les déchargea d'une grande partie des impôts, il leur permit de vivre selon leurs lois, et ces peuples généreux, pénétrés de reconnoissance, se piquèrent envers lui d'une fidébté inviolable, que toutes les victoires et toute la puissance

(0 Si ambitione œrarium exhauserimus , per scelera supplenJum erit.

Tacit. Annal, lib. a , cap. 38.

Sénèqne en trois mots trace le modèle d'un parfait administrateur des finances : Tu quidem orbis terrarum rationes administras, tàm abstinenter quàm aliénas, tàm diligenier quàm tuas 9 tàm religiosà quàm publicas. Seneca , de breYÎUte vit», cap. 18.

DE CHÀRLEMÀG5E. 34 1

de Charlemagne n'avoient pu obtenir d eux. Il est donc vrai que les nations sont susceptibles de bienveillance et de reconnoissance aussi bien que les particuliers ; ïl est donc vrai que la bienfaisance est la meilleure politique*.

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