CHARLES LE CHAUVE
Louis le Débonnaire se sentant mourir, avoit envoyé' à Lothaire, son fils aîné, sa couronne, son sceptre et son épée, comme pour l'investir de la plénitude de l'Empire, et lui avoit recommandé les intérêts du jeune Charles; Lothaire chercha d'abord les moyens de le dépouiller ; c'est ainsi qu'il remplissoit les dernières volontés d'un père.
Il prétendoit que sa qualité d'aîné, surtout ce titre d'empereur, devoit lui donner sur ses frères une autorité que son père même n'avoit jamais eue sur lui, et telle que Charlemagne Favoit exercée sur ses fils; il ne parloit que de les faire obéir, de les faire rentrer dans le devoir ; il vouloit tout avoir, et ne leur laisser que de foibles partages, tels que les apanages d'aujourd'hui. Louis et Charles, désunis jusqu'alors, s'unirent contre ce tyran; mais il trouva aussi un allié dans le jeune Pépin, ennemi né de Charles, et qui lui disputoit, comme nous l'avons dit, l'Aquitaine, partage de son père.
Les armées se trouvèrent en présence à la vue du bourg de Fontenay, près d'Auxerre. Là se livra, le 25 juin 84 1) entre quatre rois français, deux contre deux, trois frères et un neveu, entourés de toute la noblesse française, et de tout ce que la nation avoit de chefs
exercés dans les guerres étrangères et civiles, la plus furieuse bataille dont le re'cit ait souillé nos annales. Cent mille Français y restèrent sur la place. Jamais, ni avant ni après cette journée, il n'y eut, dans aucun combat , une telle effusion de sang purement français; car aucun voisin, aucun ennemi, aucun allié ne partagea cette perte. C'est même à cette époque funeste qu'a cessé entièrement la distinction qui avoit subsisté jusqu'alors entre les Francs et les autres habitans de la Gaule ; ces malheureux conquérans au« roient trop perdu à laisser durer une distinction qui eût montré l'état daffoibiissement où ils s'étoient réduits. Ainsi, Gaulois, Romains, tout fut Français, parce qu'il ne restoit plus assez de Français. Bo^ in, de la Bodin attribue aussi à cet immense carnage de Fon- Repu . . 4. tenav f anc j çnne Coutume de Champagne, qui trans-
1 1 inoii, sur lit • i i~i *
Tan. i de la met l a noblesse par les femmes ; mais Pithou, ravin Couiume de et divers autres auteurs, donnent d'autres causes et T rTv? n ,Thé. d ' autres époques a cet usage.
t. d'honneur M. l'abbé de Mably ne croit pas qu'on puisse attrb et de cheva- huer de si grands effets à la seule bataille de Fontenay ? m « /\V « Cent mille hommes de plus ou de moins, dit -il,
Mabl.Onser- . r 1
vai sur mis- ft dans trois royaumes qui embrassoient la plus grande toire de Fr. « partie de l'Europe, et dont tout citoyen étoit solx. 1, p. 200. (t dat ^ ne pouyo j ent j es j eter j ans l'anéantissement
« où ils tombèrent. Un plus grand fléau avoit frappé « les Fiançais; c'est la ruine des lois ».
Observons seulement que la bataille de Fontenay avoit été précédée d'une multitude d'autres batailles, combats, sièges, etc.; que les discordes civiles n avoient pas cessé depuis le commencement du règne de Louis le Débonnaire. Quant à la ruine des lois, elle
éloit aussi l'ouvrage de la guerre et des discordes civiles. .
Le jour de cette bataille étoit, à cinq jours près, < l'anniversaire de la mort de Louis le Débonnaire ; c'est ainsi que ses fils honoroient sa mémoire et répon* doient à ses derniers vœux pour la réunion de Lothaire et de Charles.
, L'avantage, c'est-à-dire le champ de bataille et le soin d'enterrer les morts, resta aux deux jeunes frères Louis et Charles ; ils montrèrent quelque sentiment d'humanité , quelque regret en voyant ce triste fruit de leurs querelles, et ils continuèrent la guerre, lei évêques les y encourageant eux-mêmes , et leur alléguant la victoire comme une preuve de la justice de leurs armes , au lieu de fortifier , par leurs remontrances, le juste remords qui se mbloit vouloir entrer dans ces ames inhumaines. « Si quelqu'un, ajoutoient «les évêques, se sentoit coupable d'avoir agi par « quelques motifs particuliers de colère , de haine f , « ou de vaine gloire , il n'avoit qu'à s'en confesser , on « lui imposeroit une pénitence particulière, suivant « l'exigence du cas ».
- Le règlement par lequel Charlemagne avoit interdit la guerre au Clergé , n'avoit plus aucune exécution ; les prêtres et les évêques continuoient de porter les armes plus que jamais : dans un combat livré vers le même temps entre les armées françaises, on trouve parmi les morts Hugues, abbé de Saint-Quentin, fils de Charlemagne, Riboron, abbé de Centule, petit-fils de ce prince; tous deux ainsi punis d'avoir violé la loi, l'un de son père, l'autre de son aïeul : on trouve parmi les prisonniers, Ebroin, évêque de Poitiers,
344 SUITE DE l'iiISTOIRE
grand-aumônier de Charles le Chauve - 7 Raguenaire , évêque d'Amiens, et Loup, abbé de Ferrières.
841. Lothaire ayant surpris Charles dans un moment où celui-ci s'étoit séparé de son frère , le fit reculer devant lui; Charles l'ayant ensuite rencontré, après
**4 a - s'être rejoint avec Louis, fit reculer Lothaire à son tour. Les évêques du parti des deux frères, assemblés à Aix-la-Chapelle, rendirent un jugement solennel, par lequel ils bornèrent Lothaire au royaume d'Italie, et lui enlevèrent tout ce qu'il possédoit en deçà des monts ; car ils s'étoient aisément accoutumés à déposer et à dépouiller les rois. Ils firent présent delà dépouille de Lothaire à Louis et à Charles, moyennant le serment qu'ils leur firent prêter de gouverner selon les NiûWd,1.4. lois de Dieu et de l'Eglise : « Nous vous permettons ,
tinlle^*" * **** aux ( * eux ro * s évêque président, de régner à la Fuld. « place de votre frère , nous vous y exhortons, nous « vous le commandons ».
On sent qu'un pareil jugement dépendoit entièrement du sort des armes.
Enfin, après bien des courses et des expéditions qui ne décidoient rien, les trois frères songèrent sérieusement à faire leurs partages : ils auroient dû commencer par-là , et s'épargner l'horrible et inutile carnage de Fontenay ; mais on revient toujours le plus tard qu'on peut à la raison.
Cent vingt seigneurs français, quarante pour chacun des trois frères, s'étant assemblés à Thionville, firent, de ce qui restoit de l'Empire de Charlemagne, trois partages égaux, non compris les royaumes de Bavière , d'Italie et d'Aquitaine, dont le partage étoit 843. tout fait. On tira au sort les nouveaux lots. Charles
DE CFÏ ARLEMA GTVE. 3fô
le Chauve eut, sous le nom de France occidentale, une grande partie de ce qui compose aujourd'hui la France. Louis eut la Germanie , et il en eut le nom de Louis le Germanique; les historiens observent que, comme il n'auroit point eu de vin dans les terres de sa domination, parce qu'on n'avoit point encore planté de vignes en Germanie , on lui céda quelques cantons en deçà du Rhin. Lothaire, avec le titre . d'empereur , R e ginon,in l'Italie et la Provence qu'il avoit déjà , eut les terres Chnmogr.
. A Sigebcrt.
situées entre l'Escaut, la Meuse, le Rhin et la Saône. Gemblac. On appela cet Etat, en langue tudesque, Loterreich, Chr. en langue romance, Lohierregne , et par contraction Lorraine, c'est-à-dire royaume de Lothaire. Le pays qui porte aujourd'hui ce nom n'en est qu'une foible partie.
Depuis ces partages, les trois frères, à quelques intrigues et à quelques infidélités près /vécurent assez en paix, du moins entre eux, et la France eut de moins, pendant quelque temps, le fléau des guerres civiles. Il restoit à ces princes assez d'ennemis et assez d'affaires d'ailleurs.
Lothaire abandonna le jeune Pépin : mais celui-ci ne s'abandonna pas lui-même ; il gagna une bataille contre Charles le Chauve, et se maintint dans l'Aquitaine. Mais ses débauches, ses vexations , ses vices lui firent plus de tort que les armes de ses ennemis ; il devint méprisable à ses sujets, qui plusieurs fois ap- 848. pelèrent Charles le Chauve pour les gouverner ; et les liaisous de Pépin avec les Normands, qu'il attiroit au sein de la France pour les opposer et à ses sujets et à son rival, achevèrent de le rendre odieux : les Aquitains le livrèrent à Charles le Chauve, qui le fit tondre «
et l'enferma dans le monastère de Saint-Médard. Il * 5a - s'échappa : il fut repris et gardé si e'troitement dans le château de Senlis, qu'il lui fut impossible de se
sauver.
Nous avons dit qu'il avoit un frère puîné, nommé Charles. Ce prince, qui auroit pu perpétuer la querelle, étoit tombé aussi entre les mains de Charles le Chauve, qui le fit tondre aussi et l'enferma dans le monastère de Corbie; car telle est en général la différence caractéristique des mœurs des Carlovingiens à celles des Mérovingiens ; ceux - ci assassinoient , les autres se contentoient d'enfermer.
Louis le Germanique, oncle de ce jeune Charles y le fit dans la suite archevêque de Mayence.
Charles le Chauve ne gouverna pas mieux au gré des Aquitains, que Pépin n avoit fait ; il fit trancher la tête à quelques-uns des grands, violence ou justice à laquelle les grands n'étoient pas accoutumés : ses peuples trouvoient d'ailleurs qu'il les défendoit mal des incursions des Normands; plusieurs des grands eurent recours à Louis le Germanique, et lui offrirent la couronne d'Aquitaine, pour lui ou pour son fils. Louis le Germanique étoit le meilleur de tous ces princes, et il vivoit en paix depuis dix ans avec Charles le Chauve ; mais il n'y avoit alors ni concorde ni probité qui fût à l'épreuve d'une couronne offerte. Louis envoya son fils aîné examiner l'état des affaires et la disposition des esprits; il ne trouva point les choses telles qu'elles avoient été annoncées j le vœu qu'on avoit porté à Louis le Germanique, étoit celui Annal. Fald. ^ e quelques mécontens, non celui de la nation : il ctBertUùani. prit donc le parti de rester tranquille. Mais Charles
DE CHARLEMAG9ÎE. ô.\^
le Chauve sut ce qu'il avoit voulu faire, et en garda le même ressentiment que si Louis l'eût véritablement détrôné; il se lia étroitement avec l'empereur Lothaire, dans l'intention et dans l'espérance de prendre 6a revanche sur Louis le Germanique : mais d'autres événemens firent naître d'autres desseins. L'empereur Lothaire, dégoûté du monde, où, malgré tous ses grands projets, il navoit jamais pu parvenir à jouer un rôle bien brillant, même dans les idées vulgaires, quitta la pourpre impériale pour le froc, et alla faire 8.55. pénitence, dans le monastère de Prum, de tout le sang qu'il avoit fait verser inutilement à Fontenay ; sa pénitence ne fut pas longue ; sa mort suivit de près son abdication.
Il laissoit trois fils : Louis, qu'il avoit déjà depuis quelque temps associé à l'Empire, et auquel il donna le royaume • d'1 talie ; Lothaire, qu'il fit roi de Lorraine, et qui sembloit désigné pour l'être par le nom ou'il portoit, et Charles, auquel il laissa la Provence et une partie du royaume de Bourgogne.
Voilà donc déjà le grand Empire de Charlemagne divisé en cinq parts ; et ce mot seul est la condamnation des grands Empires, qui nécessitent les partages, et dont les partages sont la destruction.
Mais , dira-t-on peut-être , puisque les partages avoient lieu alors entre les princes, il falloit agrandir son Empire pour laisser à ses fils des partages plus considérables.
Je crois bien que tous ces princes belliqueux et conquérans raisonnoient ainsi ; mais je réponds que si Ton considère l'intérêt des peuples, les partages pouvoient être bornés impunément, les petits Etats
34$ SUITE DE L*H15TOIRE
étant les seuls qui puissent être bien gouvernes ; et ceci n'est pas contraire à ce que nous avons dit ailleurs, qu'il n'est pas bon aux rois d'être trop voisins les uns des autres. L'Angleterre, du temps de l'heptarchie , la France, du^temps des partages, l'Espagne, lorsque ses diverses provinces formoient autant de royaumes, e'toient déchirées et malheureuses. La Françe accrue des conquêtes de Gharlemagne , l'Espagne devenue le centre d'un grand Empire sous Charles-Quint , étoient des Etats trop vastes pour être bien gouvernés sous des princes ordinaires. La France, l'Espagne, l'Angleterre, d'autres Etats d'une étendue plus ou moins bornée, mais réunis chacun sous un seul chef, voilà la disposition la plus favorable à la paix, et au bonheur qu'un bon gouvernement peut procurer.
Si l'on considère l'intérêt des princes, ces partages n'étoient pour eux que des sources de 'haine et de guerres : aussi ne falloit-il point de partages. Un royaume d'une étendue médiocre (0, un seul roi pour le gouverner, et de- simples apanages aux cadets, avec la clause de réversion ; voilà ce qu'il falloit : mais voilà ce qui n'a été bien compris que sous la troisième race, et voilà ce que Gharlemagne auroit pu avoir la gloire d'établir, si l'esprit de conquête, qui
( l ) Ce fut sous le roi Théopompe qu'on vit commencer à Lacédémone * rétablissement des Ephores, magistrats chargés d'empêcher Faims de l'autorité royale. Théopompe ne s'opposa point à cet établissement^ sa femme lui ayant reproché qu'il laisseroit à ses enfans la royauté beaucoup moindre qu'il ne l'a voit reçue, il lui répondit : j4 m contraire, je la leur laisserai plus grande, parce qu'elle sera plus durable. Ce* qu'il disoit de l'étendue de l'autorité, nous pouvons l'appliquer à rétendue de l'Empire} plus cette étendue sera bornée, plus l'Empire jera durable.
DE CHÀILLEMÀGNE.
Fentraînoit sans cesse, lui eût laissé le loisir de réfléchir profondément sur les vrais principes de la grandeur et de la puissance, et lui eût permis de considérer que les partages avoient été une des principales causes de la chute des Mérovingiens.
Des trois fils de l'empereur Lothaire, Charles, le plus jeune, vécut vraisemblablement tranquille dans son royaume de Provence, sans prendre part aux affaires de ses frères ni de ses oncles , car on ne le voit jouer aucun rôle dans l'Histoire ; cette obscurité est un signe ordinaire de paix et de bonheur. L'Histoire n'a guère tenu registre que des désastres de l'humanité ; le tableau d'un bonheur paisible lui a toujours paru trop insipide.
Quant aux deux autres frères, Lothaire, le cadet, se ligua principalement avec Charles le Chauve son oncle, et l'empereur Louis avec son autre oncle Louis lé Germanique, mais sans épouser leurs querelles, et sans beaucoup nuire à aucun d'eux.
Nous avons dit que Charles le Chauve brûloit de se venger du dessein qu'avoit eu Louis le Germanique de lui enlever l'Aquitaine. Louis le Germanique fit ce qu'il falloit pour enflammer ce désir. A son premier tort, il en joignit un plus grave. Invité, non plus par 856. une partie des Aquitains, mais par presque tous les sujets de Charles le Chauve, Aquitains et Neustriens, de venir les défendre et les gouverner, il accepta encore cette offre. L'ingrat Wenilon ou Guenilon, que Charles le Chauve, de simple clerc de sa chapelle, avoit fait archevêque de Sens, et par les mains duquel il avoit voulu être sacré et couronné dans l'église de Sainte-Croix d'Orléans, en usa envers lui #
3JO StIÏE DE L*HlSTOInE
comme l'archevêque de Reims, Ebon, envers Louis le Débonnaire; il fut le premier à le trahir; il introduisit Louis le Germanique dans la ville de Sens,
Quelques-uns ont cru que la trahison de ce Guenilon avoit donné lieu aux fables de Ganelon le Félon, si renommé chez les romanciers pour ses perfidies ; mais il paroît que ce nom de Ganelon est significatif, et qu'il vient d'un mot qui, dans plusieurs langues, .signifie trompeur (0.
Le soulèvement contre Charles le Chauve fut presque- général, et la révolution la plus subite mit dans les mains de Louis le Germanique presque tous les litats de son frère. .
85 7 . Une révolution non moins subite les lui enleva, Annal. Ber- et pensa le faire tomber lui-même dans les mains de uid.ctMet Cuarles le Cu * u ve. Les chefs des rebelles n'étant pas plus contens de Louis le Germanique que de Charles le Chauve, ou, redoutant la vengeance de celui-ci, crurent ne pouvoir réparer leur première trahison, que par une trahison nouvelle. Louis le Germanique se fiant à eux , comme si on devoit jamais se fier à des traîtres, avoit renvoyé ses troupes en Germanie, et vivoit au milieu des Neustriens comme parmi ses sujets. La facilité de le trahir en fit naître le dessein. Ceux mêmes qui la voient appelé, complotèrent de l'arrêter , et de le livrer à Charles le Chauve ; mais Louis fut averti à temps , et s'enfuit en Germanie. Charles le Chauve, rétabli dans ses Etats, fait sommer son frère par le célèbre archevêque de Reims, Hipcmar,
(*) En latin, gannire exprime le cri du renard, animal qai passe pour le symbole de la ruse et de la fraude. En Italien , ingannare, sjgnifie tromper ; ingannatore , trompeur $ ingannatrîce, trompeuse.
DE CflARLEM VGNE. 35 t
de lui faire réparation; il l'invite ou le mande au 8%. prochain parlement général : au lieu de parlement, c'est un concile qui s'assemble à Savonières, faubourg de Toul ; Charles y porte respectueusement ses plaintes contre Guenilon. Mais depuis que Charlemagne n étoit plus , on avoit laissé les évêques usurper un tel empire, qu'il n'étoit plus possible, même à un roi , d'obtenir justice contre aucun d'eux : on fit
contre Guenilon quelques vaines procédures, mais il resta impuni, et mourut cinq ou six ans après, fort tranquillement dans son siège ; du moins Louis le Débonnaire avoit été vengé d'Ebon.
Il n'y avoit plus alors d'autre autorité réelle, que celle des évêques; leur nom servoit d'excuse à toutes les injustices, de titre à toutes les usurpations, et, qui plus est, c'étoit un titre nécessaire, même pour les droits les plus légitimes. Si Charles le Chauve demandoit raison à Louis le Germanique de la tentative que celui-ci avoit faite de lui enlever ses Etats, Louis le Germanique répondoit qu'il n'avoit rien fait que de concert avec les évêques, et qu'il vouloit, avant tout, prendre de nouveau leur avis sur cette affaire. Si Charles le Chauve demandoit justice aux évêques, auxquels il auroit seulement dû la rendre, il déclaroit humblement qu'il avoit été sacré roi par la volonté des évêques, et il en faisoit son seul titre royal; il observoit qu'il n'avoit pas du être privé, sans leur consentement, du bénéfice de cette consécration; il ajoutoit qu il n'eût pas manqué de répondre devant eux, s'il eût été mandé par eux W. Tel étoit le degré d'avi-
(0 Qud \ consécration supplantari vel projici à nu I/o debucram
35î SUITE DE L'HISTOIRE
lissement où le trône étoit tombé depuis la mort de Charlemagne ; tel étoit le degré de puissance où la superstition avoit élevé Tépiscopat.
Dans ce concile de Savonières, les évêques formèrent entre eux une ligue pour corriger les rois, les grands seigneurs du royaume français, et le peuple dont ils étoient chargés. Tels sont les termes du décret. Rois, grands et peuple, tous avoient besoin de correction sans doute ; mais le Clergé en avoit-il moins besoin qu'eux ?
Annal. Bcr- Les évêques du moins ménagèrent la paix entre les lin - deux frères, et si tel étoit l'emploi de leur puissance,
* e c ' l'effet en étoit plus heureux que le principe n'en étoit légitime.
Ce pouvoir des évêques eut alors une influence assez singulière sur les affaires de la Bretagne. Néomène, descendu des anciens rois de ce pays , s'en étoit fait roi lui-même, à la faveur des troubles dont la France étoit agitée ; il avoit battu deux fois les armées françaises , et une fois le roi Charles le Chauve en personne ; mais, quelque autorité qu'on pût avoir, soit légitime, soit usurpée , il manquoit toujours quelque chose à la royauté dans l'esprit des peuples , quand on n'avoit pas reçu la couronne des mains d'un évêque, avec le •consentement de tous les autres : or , les évêques de Bretagne ayant tous été nommés par Louis le Débonnaire, ou élus à sa recommandation, étoient tous
saltem sine audientidet Judicio episcoporum..... quorum paternis correptionibus et castigatorus judiciis me subdere fui paratus, et i*pr*senti sum subditus.
LibeUus proclamations domini Caroli régis adversùs Venilonem «rchiepticopum Senonum. Apud Duchesne , t. 2 , p. 436.
DE CnARLEMAGNE» 353
dans les intérêts de Charles le Chauve son fils, et refusoient de sacrer Néomène 5 de plus il n y avoit point de métropolitain en Bretagne, c étoit l'arche* vêque de Tours, sujet de Charles le Chauve, qui étoit le métropolitain de toute la province. Néomène essaya tour à tour les moyens , et de vaincre la résistance de ses évêques, et de se passer de leur suffrage;, il les accusa de simonie, il leur intenta un procès à Rome, où Charles le Chauve eut aisément plus de crédit que lui. Néomène prit le parti de chasser ces évêques de leurs sièges, et d y mettre des gens à sa disposition; il rétablit aussi trois autres évêchés, Dol, Tréguier et Saint-Brieu, qu'il remplit aussi de ses créatures; il voulut que Tévêque de Dol s'érigeât en métropolitain, €t il se fit sacrer par lui, en présence des autres évêques, excepté celui de Nantes, qui, avec les évêques chassés de leurs sièges par Néomène, se retira auprès de l'archevêque de Tours : celui-ci assembla les évêques de sa province et des provinces voisines ; mais il ne résulta de cette assemblée que des remontrances , qui, même appuyées des armes de Charles le Chauve, embarrassèrent peu Néomène. Comme ce prince avoit une grande puissance, comme il avoit eu des succès signalés contre les Français et même contre les Normands, alors la terreur des Français, comme, après tout, le peuple l'avoit vu sacrer par des évêques, il *nt se maintenir sur le trône pendant toute sa vie; il le laissa en mourant à son fils Herispoux : celui-ci fut assassiné par Salomon son cousin-germain, fils de Rivalon , frère aîné de Néomène.
Le concile, qui réconcilia Charles le Chauve avec Louis le Germanique son frère,, écrivit à Salomon de a. *3
354 SUITE DE LHISTOIEE
reconnoître la souveraineté de Charles le Chauve, et aux e'vêques de Bretagne , de ne reconnoître d'autre métropolitain que l'archevêque de Tours. Salomon et ses évêques eurent peu d'égard pour ces lettres.
qui, pour régner, avoit assassiné un
Ce Sal