Gr. Chron., VI, y5. — Voy. t. I, ch mii. p
ne l'étaient dans le fond. Il lui aurait fallu prendre des mesures énergiques pour faire tomber la fièvre d'aventures qui, d'un bout à l'autre de son royaume, gagnait jusqu'aux gens des « communes », poussant en France tous ceux qui n'avaient pas encore eu part à la curée. Il avait suffi de quelques exemples retentissants pour déterminer, d'Angleterre en France, un courant d'émigration irrésistible. Des jeunes gens sans naissance, de condition infime, inconnus au moment de leur départ — de simples archers parfois — .étaient arrivés en peu d'années à la fortune et à la gloire. C'était le lot du petit nombre, mais les rêves ambitieux hantaient l'imagination des plus modestes, et tous pouvaient se flatter de vivre grassement en France et de s'y enrichir *. Edouard III trouvait dans ces aventuriers de précieux auxiliaires ; il n'était pas nécessaire de les avouer ; c'était assez de les laisser faire. Un pays soumis à leurs exactions serait bientôt prêt à tous les sacrifices pour acheter la paix -.
On ne peut concevoir, en effet, de situation plus intolérable pour un peuple que celle qui résulte de l'occupation, simultanée et prolongée, de quantité de petites forteresses, dont la possession permet de le fouler sans trêve, ni merci. Siméon Luce a compté près de cinq cents lieu? forts tombés aux mains des Anglo-Navarrais 3, et la liste qu'il a dressée
1. Scalacronica, 177-178. « Meismc la sesoun lez plusours des gentz Englés qe vesqerent sure la guerre, lez trevis pris,... sez niistrent en Normcndy, emblerent chaslcaux, afforcerenl manoirs, moverent tel riole de guerre hu pays par suppuail (renfort) dez gentz de comune d'Engleter qi lez vindrent de jour en autre contre le defens leroy... Truagerent apoy tout Normendy et les costers de plusours pais envyroun, sez piirchàcerent bons forleresces en Peilou, Aungeou et en Humcin {sic : Maine), et devers toute France, à vi lieus de Paris... El si n'cstoient fors comunes de coillel, joens gentz qe devaunt le houre n'cstoient fors de poy acount, qi durement devindrent piissauntz d'avoir et sachaunlz decel guère, pur quoi les joens de plusours pays d'Engleter S'en alcrent ».
Ibid., p. 180, à propos de l'affaire de Mauconscil : « ... qi (les Anglais dont il est question) gentz csloint de coillet, jeunes, mcsconuz, de divers countrcs d'Engleter,/Wusours sours (sortis, surgis) des archlers et puiï devenus chivalcris : les uns capitayns, les journez des queux ne purront pas touz estre espccifiez ».
3. Jean le Bel, Chronique, 11, 287 : « Bien est heure de retourner à l'istoire du noble roy Edowart dont lungticmcnt me suys teu, lequel tenoit en prison le roy Jehan de France et les plus grands barons de France, et laissoit ces pilleurs, dont nous avons parlé, faire' et gaster tout le royaume, soubs espérance ou d'avoir fin de guerre, ou d'avoir paix à sa volenté ».
3. Hist. de Bertrand du Gueselin, p. 459 et suiv. Tableau des lieux forts occupés en France par les compagnies navarraises de 1356 à ÎSO^t.
exclut sysU'nialiquemcnt le midi et l'ouest de la France^ Utilisant ie premier certaines séries des archives valicanes, le P. Denifle a pu donner, région par région, les preuves de la présence des brigands et de leur activité malfaisante. Le tableau est complet el il sulTit d'y renvoyer-. Il esta remarquer cependant que les récits du savant historien abondent surtout en détails inédits sur ce qu'il appelle la « désolation » des églises et des grands établissements monastiques. Elle fut elTrayante, car les couvents avec leurs granges, leurs celliers, leurs lrou{)eaux, les sanctuaires avec les objets précieux qui les garnissaient, étaient une proie désignée d'avance à l'avidité des Compagnies. Les bulles pontificales, qui fulminent l'excommunication contre les auteurs ou les complices de ces déprédations, permettent de se faire quelque idée de l'étendue du désastre. Les papes Innocent VI et Urbain Y n'ont cessé de dénoncer el de condamner ces excès, et, s'ils ne pouvaient user que d'armes spirituelles, ces armes, même au milieu de la barbarie universelle, n'ont pas toujours été impuissantes 3.
Mais le P. Denifle n'a rien ajouté aux textes, depuis longtemps classiques, qui renseignent sur les agissements des Compagnies et sur la condition lamentable de la population rurale. C'est une triste histoire, et qui se répète avec une monotonie désolante. A peine installé dans leur repaire, les « ennemis » — car leur nationalité importe peu ^ — courent le pays, s'emparent du bétail, pillent et brûlent les habitations,