‹ Histoire de CharlesChapitre 166 sur 301 · LA QUESTION DES RENONCIATIONS · texte numérisé non relu

LA QUESTION DES RENONCIATIONS

elles se réfèrent. Il est à remarquer pourtant qu'une seule date — celle du 3o novembre — eslindi(iuée pour l échange des lettres de renonciations. On avaitsansdoute bien vilecomprisrimpossibilitédef'aireladélivrance des terresavant la Saint-Jean i36i , et, par conséquent, les renonciations au i5 août de la même année. Toutes les formalités relatives aux « cessions et transports » étant supposées accomplies, il n'y aurait plus qu'à revenir, du texte provisoirement modifié ou phitôt écourté à Calais, a'i texte originaire, complet, de Brétigny. C'est pourquoi on trouve dans le dossier du traité de Brétigny, conservé au Trésor des Chartes, une transcription, sous le sceaud*ËdouardIll,du traité tout entier, Y compris les articles ii et 12' reproduits sans suppression et sans changement, y compris aussi la date déjà connue : Louviers, i5 maii36o*. Après celle copie intégrale de l'acte ratifié et « juré» par le prince de Galles, viennent les lignes suivantes : «Et comme plusieurs articles du dit accord aient esté depuis corrigez à Calais en certaines manières, pour ce que les renunciacions, qui sont à faire d'une partie et d'autre selon le dit traitié, n'ont pas esté faites à Calais purement et simplement, nous estanz au dit lieu de Calais, savoir faisons que nous voulons, acordons et nous plaist que, après ce que les renunciacions, cessions, transpors et delaissemens seront faiz ou faites d'une partie et d'autre, et ycelles envoiées et délivrées à Bruges par la manière que contenu est en unes autres lettres sur ce faites seellées des seaulx de nous et de nostredit frère, que iceux articles par la manière qu'il furent passez et accordez au dit lieu de Bretigni, et si comme contenu est ci-dessous, soient baillez et délivrez à nostredit frère seellés denostre seel et du seel de Edward, nostre très chier et ainsné filz, et li promettons bailler et délivrer au dit lieu de Bruges à la /este de Sainl-Andrieu prochain venant en un an, ou cas que nostredit frère nous envoiera les renonciations qui sont à faire de sa partie et les délivrera à noz genz au lieu devant dit, et aussi lettres pareilles tant de la teneurdu dit traitié que autres seellées de son seel et

I Arch. liât , J. ()38, n° 8. — Au dos : « Le jurant Irailié l'ail à Breligny avec le prince de Galles approuvé senz correclion par le roy d'Angleterre à Calays l'an lx au moys d'octobre en cas que le Roy envoiera à Bru^fesles renunciacions etc. » (Ecriture française) — « Littera prornissionis de Iradendo articiilos Brugis sine correccione. » (Main anglaise). — Même texte, J. 638, n' a, mais la date de Loaviers i5 mai 1360 n'y est pas Au dos : « Liltera pronnissionis de tradcndo Brugis tractatum Carnolensem ».

de nostre neveu son fîlz, et voulons que les choses dessus dites, /ailes et acomplies par la manière que dessus est dit, les diz articles ci-dessus incorporez demeurent en leur force et vertu et aient autel effet, pour Tune partie et l'autre, come sll n eussent point esté corrigez, et promettons loiaument en bonne foy et jurons sanz mal engin, garder et acomplir sanz fraude ce que dessus est dit. En tesmoing de ce nous avons fait mettre nostre seel à ces présentes lettres. Donné à Calais le xxiiii jour d'octobre l'an de grâce mil ccc sexante ».

%■ 11. - Il était nécessaire de s'étendre longuement sur les articles (( corrigés » à Calais, parce que cette « correction» a eu, pour l'avenir, une extrême importance. Charles V et ses légistes en ont déduit, avec une subtilité toute juridique, les dernières conséquences. Les avaientils prévues dès le principe? Nous aurons à le rechercher ultérieurement, car la plupart des hommes qui négocièrent la paix de i36o faisaient encore partie du Conseil du Roi, en i368, et déterminèrent Charles V^ à recevoir les appels de Guyenne. Qu'on doiveou non leu r attribuer le mérite d'une perspicacité politique dont il y a peu d'exemples, il est certain que les plénipotentiaires français firent, en i36o, un coup de maître. Le texte qu'Edouard 111 avait ratifié à Calais ne renfermait pas l'article i a, le seul où il fût explicitement question des renonciations. Le traité de Brétigny tout entier avait bien été approuvé aussi, mais conditionnellement, c'est-à-dire pour le cas où les renonciations seraient faites, et faites dans le délai convenu. Si celte condition venait à défaillir, il n'y avait plus de traité de Brétigny, plus d'article i a, et rien qui obligeât le roi de France, ni le roi d'Angleterre, à renoncer à aucun de leurs droits. Telle estla thèse, logiquementdéduite, qu'on trouve énoncée, à la fin du règne de Charles V, dans un mémoire destiné aux ambassadeurs français envoyés aux conférences de Boulogne *. En i36o, nul ne vit si loin, ni

I. Arch. nat., J. G54, ri° i3. « Mémoire pour les messages du Roy qui iront eu Picardie pour le traitiéde la paix ». Il ne saurait être question d'entamer dès à présent l'exposé du grand procès qui fut si amplement débattu à partir de i.3C8 cl jusqu'à la mort de Charles V. Je ferai remarquer seulement que le Roi éprouvait, en quelque sorte, le besoin de justifier à ses propres yeux la politique qu'il avait suivie, et c'est pour ce motif que, dans le Songe du Verger, il a fait plaider successivement, par ic clerc et par le chevalier, les deux thèses opposées : celle des Anglais et la sienne. Or, l'auteur met dans la bouche du clerc qui se fait l'avocat d'Edouard III et du prince de Galles, des arguments très forts, tant au point de vue du droit strict que de l'équité et de la loyale interprétation des textes. (British Muséum ^ing's Man. 19 G ik- fol nfi. - Bibl. Nat. raan. fr.. ia.4^3 fol. <j6-io5).

LA QUESTION DES REN0!Nf;iAT10>S q^q

si juste. Certains arguments n'eussent même jamais été invo(|ués, si le règne de Jean II avait eu une plus longue durée. I.es renonciations qui ne se (iront ni avant la Sainl-.\ndré i;^()i, ni plus tard, parceque le roi Jean mourut prématurément, se seraient faites à un moment (|ucI(onquc, même une fois passée cette date du 3o no\embre 'i'M')i (pii, d'après la lettre et l'esprit du traité, ne pouvait pas être considérée comme un terme fatal. Il s'en fallut de très peu qu'en l'SG'i le roi de France ne donnât sur cet article pleine satisfaction à Edouard III. On verra, au cours de ce volume, comment la question se posait et comment une fois encore elle fut écartée. Pendant plusieurs années, Charles V n'eut point à arguer du caractère conditionnel que la charte des renonciations avait imprimé au traité de paix. Il laissa le roi d'Angleterre faire acte de souverain dans les provinces cédées, ce qui était contraire aux conventions additionnelles de Calais, s'abstenant de revendiquer pour lui-même la souveraineté et le ressort, qu'il n'avait pas l'occasion d'exercer utilement. Mais l'appel des seigneurs gascons ne le prit pas au dépourvu ; en le recevant, il était prêt pour la lutte juridique, comme pour celle qu'il devait poursuivre, avec un égal succès, sur terre et sur mer. A toutes les sommations d'Edouard III, il opposa que son père, en faisant la délivrance des terres attribuées aux Anglais par le traité de Brétigny. avait toujours retenu expres.sément la souveraineté et le ressort, tant que les renonciations n'auraient pas été faites. Or, elles n'avaient pas été faites, et par conséquent les réserves formulées au moment de la délivrance des terres étaient devenues définitives. De ce qui précède, il résulte bien que les Anglais ont été victimes d'une manœuvre de leurs adversaires. La remarque en a été faite depuis longtemps, notamment pardu Tillet. un compilateurplutot qu'un historien, mais qui avait vu les documents originaux *. Froissart luimême l'indique, mais à sa façon, c'est-à-dire que beaucoup d'erreurs se mêlent à une part de vérité dans les explications qu'il donne :

« Ainsi, dit-il, et sous cette forme, — il vient précisément de parler des renonciations — fut la paix devisée, accordée et con(irn)ée; mais les chartes ne furent mie si lost écrites ne grossoyées ; et quand elles furent écrites, les conseillers de France y mirent un point par manière

I. PcUl-Dutailiis et Collier, p. 12 : « Faut icy entendre la correction faite, sans que le conseil dti dit roy Edouard s'en apperceust. » Et du Tillet ajoute plus loin : « De cesle correction fui fait bouclier par le roy Charles cincpiiesme ».

de langage, que les Anglais à la lecture n'entendirent mie bien, ni n'examinèrent, mais le laissèrent légèrement paisser * ; c'est ce qui depuis leur a empêc^ié leur querelle, car le roi Jean, le duc de Normandie, son fils aîné, et les frères de ce dernier, quand ils jurèrent de tenir et parfaire la paix, sur l'état du ressort et afin que pour le temps à venir ils eussent le droit de le revendiquer et qu'ils ne s'en dénuassent mie du tout, dirent ainsi : « Selon la grosse de la charte, nous donnons et réservons toutes les choses dessus dites 2 ».

Qu'il y ait eu une supercherie dans la rédaction des lettres de renonciation, comme l'insinue Froissart, cela n'est pas soutenable et était impossible en fait. Tous les actes relatifs au traité deBréligny furent établis en multiples expéditions. Edouard III avait à Calais ses notaires, ses légistes, qui auraient éventé un piège trop grossièrement tendu. Jamais précautions plus minutieuses ne furent prises pour déjouer toute tentative de fraude, pour garantir la sincérité et la durée d'une paix conclue au prix de tant d'efforts. Quant au langage prêté par Froissart à Jean II et à ses fils, il ne fut jamais tenu. Vraisemblablement, le chroniqueur a fait ici une confusion, et ce qu'il dit s'explique par les réserves formulées dans presque toutes les lettres ayant trait à la délivrance des terres •*.

La vérité est simplement que les Anglais ne virent point que les articles « corrigés » changeaient tout l'esprit du traité. Mais, pour que le bénéfice d'une inspiration heureuse des négociateurs français ne fut point perdu, il fallait un concours de circonstances favorables, et, sur le trône de France, un prince avisé et retors tel que Charles V.

III. — L'article /iodu traitédeBrétigny, reproduit pu rement et simplement dans le texte de Calais (art. 89), annonçai t que les deux rois « ordon-

1. Les Français, d'après Froissart, auraient eu la réputation d'être très subtils, trop subtils, dans leur langage. Mais ce qu'il en dit paraît se rapporter surtout à la fin du XIV* s., et il est très probable que l'interprétation donnée au traité de Brétigny avait valu aux Français un renom plus mérité par les conseillers de Charles V que par ceux de Charles VI (Kervyn de Lettenhove, Œuvres de Froissart. Chroniques, t. I, Inlroduclion (Première partie), p. /iy6-i(j7)

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