Chronogr., II, 281. — Froissarl, V, iif
« tout le corps du royaume » ' : à ce momeat-là sans doute, Philippe de Navarre élait enfin arrivé, et, si Charles le Mauvais eut montré plus de décision, Paris aurait pu être enlevé par une attaque brusquée. Le chroniqueur des quatre premiers Valois, toujours si favorable aux Navarrais, reconnaît que la ville courut les plus grands dangers et ne fut sauvée que par miracle ^. Le dauphin lui-môme, dans sa lettre au comte de Savoie, avoue qu'il n'était pas en état de soutenir la lutte contre le roi^de Navarre, parce qu'il venait de licencier la plus grande partie de son armée. Néanmoins, Charles le Mauvais se laissa intimider par les fortifications de Paris et par la résolution qu'il crut remarquer chez se^ adversaires 3. II évacua la ville de Saint-Denis, après l'avoir préalablement mise à sac * ; mais il engagea aussitôt les hostilités, sur plusieurs points à la fois, avec une vigueur et un ensemble qui dénotent un plan préconçu. Ce plan, qui réussit de tout point, n'avait rien d'original. Charles le Mauvais reprenait, pour son propre compte, le blocus de Paris par les grandes voies fluviales, que le régent, ayant à compter avec plusieurs ennemis à la fois, n'avait pu effectuer que très incomplètement^.
Le premier coup fut porté dès le lendemain de la déclaration de guerre (A août), et, grâce à la complicité de la reine Blanche, les Navarrais obtinrent sans combat un avantage considérable. Parmi les terres, qui constituaient le domaine delà veuve de Philippe V'I, figuraient Melun et sa châtellenie. Melun, vieille cité gauloise, avait,, comme
I. Froissart, V, 119 : « Si envoia tantost deffianccs au duch de Normcndic et as Parisiiens et à tout le corps dou royaume de France .. » — Ur. Clir., VI, i36 : « Le venredy tiers jour' du dit mois d'aoust fut le ait régent deffic de par le roy de Navarre. ■
a. Chron. des quatre premiers Valois, 8G.
3. Lettre au comte de Savoie : « ... combien que nous ne fussiens pas assez fors pour combalre ans diz roy et Anglois, quant nous cntrasmes en nostre dicte ville, pour ce que en bonne foy nous en avions envoyé, après la paiz faicte, comme dit est, la plus granl partie de noz gen' toiitcvoies, Dieu merci, les diz roy et Anglois en avons fait vuider de Saint-Denis et n'ont peu malfaire à noz subgiez elc. »
H. Froissart, V, 119 : « ... et coururent ses gens, au département, la dittc ville de Saint Denis, et le pillièrent et robèrcnt toute. » — Chronogr., Il, a8i : « Ilis audilis, rex Navarre, dcpredala abhalia et \illa Sancti l^ionisii in phiribus locis ab hominibus suis, recessit inde et cepit renovare guerram contra regniim Francicelc. »
r>. Gr. Chr., VI, i4i : « Et ainsi orent (au mois d'octobre) toutes les rivières qui venoicnl à Paris, c'est assavoir la ri\ icrc de Saine à Meleuii, colle de Marne à la Ferlé sou bzj lierre, et an dessoubz de Paris, Mante, Moulent et Poissy ; la rivière ^'Oyse à Crccil. »
SUUPRISE DF, MKLUN PAU I,ES NAVARHVIS ()
Liilôce, pris naissance dans nnc ilo de la Seiwie, où s'élevaient nolammenl l'églisede Nolro-Damccl le château construit non loin de la pointe occidentale. Des faubourgs couvraient les deux rives ; à droite, du coté de la hrie, le (piarticr de Sainl-Aspais ; à gauche, du coté du Gâtinais, ou plutôt do la Bierre, petit pays dont Fontainebleau était la localité principale, la paroisse de Saint-Ambroise. Ces faubourgs étaient reliés àrile par des ponls, dont les portes, fermées la nuit ou en cas d'alerte, permettaient de couper les communications entre la vieille ville et le paysavoisinant *. Le samedi ^ août, trois cents Navarrais environ, remontant la Seine, abordèrent dans l'île et vinrent au château, où la reine Blanche les lit entrer. Elle ne s'en tint pas là. Voyant les bourgeois fort elfrayés, elle les réunit et leur dit de ne rien craindre, que les nouveaux venus étaient de bonnes gens, qui se contenteraient de prendre leur repas à Melun et s'en iraient aussitôt. Ce langage rassura tout le monde -. Mais le lendemain les Navarrais n'étaient pas partis ; loin de
1. G. Leroy, llisl. de Melun, Melun, 1887, iii-S", p. i75-i85.
2. Lollre au comlc de Savoie : « ... excepté que, par Iraïson, il ont pris Graeil et le cliaslel do Melcun, ou quel la royne Blanciie les list venir, et lîst entendant ans bonnes gens de la dicte ville de Meleun que s'esloient bons Franroys. »
Gr. Chr., VI, i37-i38 : « Celuy sanieJy, pluseurs \nglois et Navarrois aicrent à Meleun ; et. les reçut la royne Blanche, qui esloit ou chastel, dedenz le dit cliastcl. Si occupèrent l'isle de Melcun et toute la partie qui est devers Bicre. Kt Taulrc partic qui est devers la Brie se tint contre eulz, tant que le dit regenl y envoia des gens d'armes et des brygaus ; et ainsi fu celle partie Iranroise ; cl le chastel ettout le demouranl de la dicte ville furent auglois et navarrois, qui esloienl lou: un... »
Arch. nat., JJ. 80, fol, 72, n* anj (20 août i3J8) : « ... comme, le (fuart jour de ccst 'moys d'aoust, entrassent trois cens hommes d'armes ou environ, par la rivière de Saine, ou chastel de .Meuleun.el ianlost la royne Blanche manda des bourgoysdc la ville et pour les mettre hors d'edroy leur dist que il ne doublassent rien et que ce csloienl bonnes gens qui ne feroicnt que prendre leur repast et eulx en alcr, et cuidcrent les diz bourgoys que ce fust vérité... »
De bonne heure, on surj)rend un essai ilc justilicalion de la conduite de la reine Blan<:heet de ceuv ([ui s'étaient comiiromis ax^c elle. « Kt il soit ainsi (|ue tantosl après ce ([ue le roy de Navarre nous ot dcflié, et iioanl que la dicle royne lilanc'ie. ne ses fjenc, esjH'cialmeiU les die sufqdinns, sceussenl 1rs dites dejiences, le dit roy de iNavarrc cusl envoyé gcnz d'arnuîs ou cha^lcl et en la \ille (h; .Mciileun. les f| uel les gen/., o/m que mol ou villenie ne fussent fuites n (dusetirs daines et dnuioiselles qui estaient venues à refiujeen la dicte cille et qu'il n'y boutassent le feu ou doininajassent les hahitan: d'icclle, soiifrirenl] entrer en son chasU;!, parmi ce ([ue les ca|iilaines des dictes gens proniislrcnt par la f(>> de leurs corps que (antosl a[»res ce cpi'il arruenl ilisné ils se parliroient du dit thaslelet ^illesan/; y melVaire. Et nienlmoins, tanlosl apre> disncr, les di les genz d'armos mislrcnt leur pannoncieaulv es rtjrlere>ses du dit chastel, j)rindrent les clefs de la porte, et [allèrent cl robercnl la dicte royne et ses ijciic et leur rcjD'uscrcnt à yssir liors du dit chastel et ville... » (Arch. tiat., JJ. <)<', fol -m, m' '12 (décembre i3J8).
lO LA Gt'ERRE CONTRE LE ROI DE NATARBE
là, deux cents d'entre eux, conduits par l'aumônier de la reine, — Guillaume Casse, chancelier de l'église de Noyon *, — se présentèrent à la porte du pont qui s'ouvrait du côté de la Bierre, c'est-à-dire sur le Câlinais. La porte était gardée par vingt homnies de la paroisse de Saint- Ambroise. A eux aussi, on répéta qu'ils avaient affaire à de a bonnes gens », qui voulaient seulement se procurer des vivres. Gomment ne pas le croire et comment surtout résister à vingt contre deux cents ^ ? Les clefs furent donc livrées aux Navarrais 3, qui se précipitèrent sur la rive gauche, au cri de : Navarre ! Navarre ! * Ils se considéraient bien, en effet, comme en pays conquis ; on ne le vit que trop à la façon dont furent pillés et rançonnés, pendant un an, les malheureux villages du Gâlinais ^. Aucune tentative du même genre ne fut dirigée contre le faubourg ou quartier ds la rive droite, ou, si elle se produisit, elle
I. Michel Casse, aumônier et conseiller de la reine Blanche, joua un grand rôle, peut-être le rôle capital, dans ces événements. Voy. à son sujet un intéressant article de M. Léon Le Grand : Episodes de l'occupation de Melun par Varmée du roi de Navarre (1358), dans Annuaire de la Soc. hislor. et archéol. du Gâlinais, t. VII, 1889, 385-392.
11 figure au nombre des 3oo partisans du roi de Navarre qui, après le traité de Bréligny, obtinrent de Jean H des lettres de rémission (Secousse, Recueil, 179, 181). Dans celles qui lui furent délivrées à la date du 9 avril i36[, il cstappelc:« Michiel Casse, chancellier de Noyon, clerc, conseiller de noslrc Ires chicre dame la royne Blanche. . . » (Arch. nat , JJ. 90, fol. aSi-aSi", n' 5o5).
a. Arch. nat., JJ. 80, fol. 73, n'aig (ao août i358).
3. Ibid. « ... et lors les dites genz entrèrent ens et leur osterent les clés par force et par violence... » D'après une autre version, c'est .un habitant de Melun, « Jehan de Troys Molins » qui aurait porté aux ennemis « la clef de la porte de Bière ». (Arch. nat , JJ. 86, fol. 86'°, n° 357 ; 19 août i358).
4. Arch. nat., JJ. 86, fol. 7a, n' 319 : a ... et firent leurs cris de par la dite royne et de par le dit roy de Navarre. Si furent tou? esbaiz les dessus diz vint hommes et congnurent que les autres estoient ennemis. »
On ne saurait dire par qui fut dirigé le coup de main sur Melun. Ce qui est certain, c'est qu'à un moment donné la garnison navarraisc se trouva sous les ordres de l'Espagnol Martin Enriquez (« Martinus Henriquiz se gerens pro capilaneo régis Navarre in castro et villa Meloduni ») et du Bascon de Mareuil (Arch. nat., JJ. 80, fol. 180, n» 5o5 ; déc. i358).
5. Gr. Chr., VI, i38 : « ... et firent moult de maulx et de domagcs ou pays par devers le Gaslinois ; et ardirent toutes les maisons de l'abbaye du Liz, environ la feste de Noslre-Dame mi aoust. »
Voici les noms de quelques villages de la région qui avaient dû, de force. « se rançonner » aux Navarrais de Melun, c'est-à-dire racheter leurs vies et leurs biens en payant une rançon aux ennemis et en les approvisionnant. — Seine et-Oise : LaBrosse- Montceaux. Bunau-Bonnevaux, Le Coudray, la Ferté-Alais, Nainville, Soisy. etc.
Seine et Marne : Cély, Orgenois, Perlhes en-Gàtinais, Pri«gy. etc. (Arch. nat., JJ. ^<6. passim.)