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Tome II, ch. vi, p. 3G

5. A peine sorti de captivité, Jean II avait mandé que « tous nobles, de quelque estât que il soient, soient par devers le dit seigneur à Gompiegne, en armes et en chevaux, et au meilleur arroi et plus grant que il pourront, pour aler avec li encontre tes gens de la grant compaigne, qui sans cause et contre raison ont guerrié et guerrient li, son roialme et ses loiauls subgetz, le derrain jour de cest mois de novembre ». Mention dudil ordre dans des lettres de Philippe do Maigneviile, lieutenant du bailli de Rouen, données le 22 novembre i36o (Bristish Muséum, Addilional Charter», 6719).

6. Voy. les noms caractéristiques que lui donnent les chroniqueurs anglais : Gens sine capHe, (Jens acephalica.

3j6 fin du règne de jean ii

solidarité n'en existait pas moins entre les différentes bandes dont elle se composait *, et la rapidité de leurs mouvements leur permettait de se concentrer facilement pour une opération déterminée. Plusieurs des capitaines à qui ces bandes obéissaient portent des noms fameux i Séguin de Badefol,le Petit Meschin, Garciotdu Castel, Bérard d'Albrel. Bernard de la Salle, etc. De moins célèbres ont été mentionnés par Froissart, qui a pu recueillir leurs récits et les a insérés avec une évidente satisfaction dans ses Chroniques ^.

Quoique l'unité de commandement n'existât pas pour eux, les routiers eurent de bonne heure un plan bien arrêté : descendre jusqu'à Avignon pour mettre à rançon le Pape et les cardinaux. Venus les derniers, — ils s'appelaient eux-mêmes les Tard-Venus, — ils trouvaient à peine à glaner dans les provinces déjà exploitées par les premières compagnies. Après avoir ta té tout d'abord la Lorraine, ils se dirigèrent vers la Bourgogne, d'où ils passèrent dans la vallée du Rhône. Rien ne les ayant arrêtés, ni retardés dans leur marche, ils arrivaient dès la fin de décembre presque aux portes d'Avignon. Dans la nuit du 27 au 38 décembre, ils enlevèrent par surprise la forteresse du Pont-Saint- Esprit, dont la possession leur permettait de tenir les deux rives du Rhône ^. Cette conquête était pour eux d'un prix infini. Pouvant librement passer des terres du royaume sur les terres d'Empire, les routiers menaçaient Avignon par la rive gauche du tleuve, et Villeneuve par la rive droite. Mais le coup de main sur le Pont-Saint-Esprit avait eu un autre objet qui ne fut pas atteint.

I. On peut appliquer ici ce que M. Marcellin Boudet a dit très justement des opérations concertées par les compagnies anglo-gasconnes d'une même région, en apparence absolument indépendantes les unes des autres (Les Registres municipaux de Saint- Fhur, p. 3i3).

a. Notamment ceux du Bascon de Mauléon {Chroniques, édit. Buchon, H, Aii-6i3.

— Cf. S. Luce, VI, XXXV, n. a). C'est peut-être celte source d'information qui explique les erreurs de chronologie commises par froissart dans le récit des événements qui vont suivre. Il avance la bataille de Brignais d'une année (la plaçant en i36i au lieu de i362); il fait prendre Anse par Seguin de Badefol peu de temps après, alors que celte forteresse n'a été occupée par les Tard- Venus qu'en i364. Toute l'histoire de la Grande Compagnie en est faussée et devient incompréhensible. Les meilleurs guides à suivre sont, avec le sommaire de S. Luce sur Froissart, VEtude sur la vie d'Arnoul d'Audrehem, d'Emile Molinier, YArchiprêtre d'A. Chérest et les Tard-Venus en Lyonnais, Forez et Bcnu'olais, de G. Guigue.

3. Le Pont-S'-Espril ; Gard, arr' d'Uzès, ch.-l. de c",k 3o kil. en amont d'Avignon.

— Thalamus p'arvus, p. 867 : « ...aquel an meteys an LX, la nuog dels Innoccns. fo près lo luoc de Sant Espcrit sus lo Roze per una companha d'Anglezes et de fais Franceses ».

LA GRANDE COMPAONIE 817

Les chefs de la « Compagnie » avaient espéré faire main-basse sur un <( grand trésor », déposé dans la forteresse *. 11 s'agissait en l'espèce d'une somme considérable que les commissaires des sénéchaussées de Toulouse, de Carcassonne et de Nîmes devaient verser, au Pont- Saint-Esprit, entre les mains du sénéchal de Beaucaire, Jean Sou vain. Ces fonds étaient destinés à l'acquittement du premier terme de la rançon du roi Jean, et le sénécha! était chargé de les porter lui-même à Paris, sous bonne escorte. Les brigands l'avaient su par leurs espions. Mais, par suite de circonstances qu'on ne pouvait prévoir, les commissaires des sénéchaussées se trouvèrent en retard d'un jour. Arrivés à Avignon, le 26 décembre seulement, ils connurent la prise du Pont- Saint-Esprit au moment où ils allaient s'y rendre, et apprirent en même temps que Jean Souvain avait fait une chute mortelle, en s'efîorçant de repousser l'assaut des compagnies 2. Le a trésor » fut sauvé, mais la situation d'Avignon devint très critique. Le Pape fît des efforts désespérés pour se débarrasser des brigands. Il s'adressa sans succès à tous les princes de la Chrétienté ^. Il prêcha la croisade contre la Grande Compagnie, mais les croisés, mal payés, se débandèrent ou passèrent à l'ennemi *. Enfin, Innocent VI fit pousser activement la construction de l'enceinte fortifiée d'Avignon, terminée seulement sous le pontificat d'Urbain V. et qui longtemps s'est conservée intacte ^.

Aucun des expédients, successivemen! imaginés, ne pouvant conjurer le péril, et un péril imminent, il fallut tenter la voie des négociations. Elles furent entamées, dès le mois de février 1 36 1,- mais n'aboutirent au résultat désiré que vers le milieu de la même année. Une partie des routiers consentit à s'enrôler sous la bannière du marquis de Montferrat, qui les conduisit en Italie ; mais, pour les y décider, on fut obligé de les payer grassement. La peste, qui sévissait dans la vallée du Rhône,

1. Froissart, VI, 71 : « Si entendirent ces compagnes que au Pont Saint Esperil, à sept liewcs priés d'Avignon, il y avoit grant avoir et grant trésor dou pays d'environ, qui là estoit recueillies et rassamblés et mis sus la fiance de le forterècc ».

2. Voy. tous les textes cités et les références indiquées par S. Luce (Froissart, VI, XXXI, n. i). Je ferai remarquer seulement que cette somme dont il ne faut pas s'exagérer rimportancc, — de 11 à 12.000 moutons d'or, — ne constituait pas le premier versement fait par les sénéchaussées du midi pour la rançon du Roi, mais un nouvel acompte sur ce qu'elles devaient pour le paiement des 600.000 écus du premier terme.

3. S. Luce (Froissart, VI, xxxii, n. i). 6. Froissart, Chron., VI, 73-74.

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