LE FUTUR ROI
misme ne sera pas de saison; trop de périls subsisteront, qu'une politique de recueillement et d'attente réussira seule à écarter. L'avènement de Charles V n'a donc vraisemblablement pas eu, pour les contemporains, « des parfums de printemps et comme des lueurs d'aurore » '. Percevons-nous plus dislinclement, aujourd'hui,* ces signes avant-coureurs ? N'oublions pas, afin d'éviter toute équivoque, que les résultats généraux du règne nous sont connus et que, l'imagination aidant, il est facile d'avoir, à plusieurs siècles de distance, l'illusion d'une sorte de renouveau, succédant sans transition à une ère de calamités et de désastres.
Comment faut-il se figurer le prince, appelé avant l'heure à recueillir le lourd héritage de Jean II?. Au décès de son père, le dauphin avait atteint sa vingt-sixième année. Ce n'était déjà plus un adolescent, mais un homme, d'une intelligence très vive 2, dont la sagesse précoce et les qualités morales ont été louées pac Pétrarque, c'est-à-dire par l'un des observateurs, les moins prévenus en sa faveur, qui aient eu l'occasion de l'approcher 3. D'autre part, la maladie avait suffisamment fait son œuvre, pour que, dans le portrait, tant de fois emprunté à Christine de Pisan par les historiens de Charles V, il n'y ait rien qui ne se rapporte au jeune Roi, aussi bien qu'au monarque déjà parvenu- à la maturité de l'âge*. Le portrait paraîtra flatté, si l'on cherche des points
1. s. Luce, Hist. de Bertrand du Gaesclin, p. 455 : « Apres les rigueurs épouvantables du dernier hiver, après le règne du roi Jean, cet autre hiver, sillonne de tempêtes, après cette longue nuit d'anarchie, la journée du 16 mai, l'avènement de Charles le Sage, ont je ne sais quels parfums de printemps et comme des lueurs d'aurore ».
2. « Normantiorura ducem, ardentissimi spiritus adolescentem », écrivait Pétrarque en i3(3i (Epist. faniil.. édit, Fracassetli, vol. III, p. 109).
3. « Nosse mihî videor retjis qdolescentis canum et senilem animum ac praBcipuam quamdam urbanitatem finguieque mpdestiam magnis mihi olim in rébus expertam ». C'est en i3G8 que Pétrarque s'exprime ainsi, d'après les souvenirs de son ambassade de i36i (Pp. cit., cdit. de Bàle. p. 844. — S. Luce, Uisl. de Bertrand du (Juesclin, p. 35o, n. 4).
4. Bibl. nat., Fr. jo.i53, fol. ia"'-i3. « Cy dist et devise la fisonomie et corpulance du roy Charles. — Or me plaist deviser, et raison m'y instruit, la phizonomie et personne du susdit noble sage prince. De corsage, estoit hault et bien formé, droit et lé par les espaules, et haingre par les ilans; gros bras et beaulz membres avoil si correspondans au corps qu'il convenoit. Le visage de beau tour, un peu longuet, grant front et large avoit, sorcilz en archicz. les yeux de belle forme, bien assis, chastains en couleur et arrestez eu regart; hault nez assez, et bouche non trop petite et tenues lèvres. Assez barbu estoit et ot un peu les os des joes haulz, le poil ne biont, ne noir, la charneure clere brune, la chiere ol assez pale et croy que ce, et
36/l FIN DU RÈGNE DE JEAN II
de comparaison dans les miniatures des enlumineurs; mais il faut tenir compte de la gaucherie de l'exécution qui trop souvent enlaidit jusqu'à la caricature les personnages représentés K
« Le roi Charles, dit Christine de Pisan, avait le buste long-, bien formé, droit, avec les épaules larges et l.i taille étroite 3. Les bras étaient gros, les membres bien proportionnés. L'ovale du vîsagé était régulier, mais un peu allongé ; le front grand et large, les sourcils arqués *. Les yeux, de belle forme, bien placés, châtains de couleur, avaient le regard très assuré. Le nez était fort, la bouche moyenne, les lèvres minces. Le Roi avait la barbe fournie*^, avec les os des joues un peu saillants. Le poil n'était ni blond, ni noir. Carnation d'un brun clair, sauf la figure, très pâle^; et ceci, comme la grande maigreur, était venu au prince par accident, et n'était pas inhérent à sa constitution. 11 avait une belle allure, une voix mâle et bien timbrée » ^.
En somme, la ressemblance physique était grande avec le roi Jean, et c'est ce que l'œuvre des miniaturistes nous apprendrait, à défaut de tout autre témoignage^. Les différences tenaient surtout à l'expression du regard et à la maigreur maladive qui, fi*i plus en plus, exagéra chez Charles V certaines saillies du visage.
Quel que soit l'intérêt de cette première constatation, une question beaucoup plus importante se pose, dont, à vrai dire, on peut déjà pressentir la solution. Qu'annonçaient le caractère et les actes du fils aîné de Jean II ? Un règne réparateur, ou la continuation du « mauvais gouvernement », qui avait coûté si cher à la France ? Une opinion fort répandue est que rien, dans le passé du dauphin, ne faisait augurer ce
ce qu'il csloil iiioult maigre lui csloil venu par accident de maladie et non de condiclon propre... Ot belle aleiire, voix d'omme de beau ton etc ».
1. Gorale Piiiil Durrieu, dans V Histoire de Varl publiée sous la direction de M . \ndrt Michel, t. 111, 1* p., Pari>, A. Colin, 1908, in-A", p. ij8.
2. Le roi devait être de laillc moyenne, avec le buste long et les jambes relativement courtes.
3. « lïaingrc par les dancs» n'est pas une critique sous la plume de Christine de Pisan. Voy. le Dictionnaire de Godefroy, v° //aingre. « Combien qu'elle fust longue, si cstuit-ellc haingrc et de noble taille, qui monstroit qu'elle estoit jeune durement ».
/j. Victor ilugc' a dit, moins justement peut-être (Orientales^ XV) :
'' Qu'il ail sa belle esclave aux paupières arquées ». .j. Mais il no la portait pas (Comte P. Durrieu, op. cit., p. 127). G. C'est certainement le sens des mots assez pâle.
7. « De beau ton ». Pcut-èlre, tout simplement, un organe agréable.
8. Henri Martin, Les miniaturistes français, Paris, 11. Leclcre, 1906, in-8*, p. a; a8.