I.E KUTL'R ROI
qu'il serait un jour. *^'rivolc, débauche, il auiail donné une tiislc idée de son courage, en désertant avec une précipitation, sévèrement jugée au XIV* siècle, le champ de bataille de Poitiers. Lieutenant du Hoi, puis régent du royaume, il n'aurait dominé une situation, pleine de difficultés, que par la ruse et la dissimulation. Bref, il serait arrivé au trône avec une réputation médiocre, et tout à coup il se serait révélé un autre homme. Christine de Pisan donne (jûcKpie créanct; à ce sentiment, par la façon dont elle parle du couronnement de Charles V et de l'influence que la cérémonie de Reims aurait eue sur la conduite ultérieure du prince. Lue sorte d'illumination soudaine aurait communiqué à son esprit cette rectitude de jugement, grâce à laquelle il fitde si grandes choses*.
Il est possible f|u*à partir de cette époque on ait remarqué plus de gravité dans l'attitude du jeune Koi, plus de mesure et de prudence dans ses actes, parce qu'il avait conscience des engagements solennels, contractés à son sacre, et de la responsabilité qui lui incombait. Mais le changement ne fui pas si grand, qu'il pût étonner ceux qui, ayant approché l'héritier de la couronne, étaient capables de le juger. Les traits essentiels de sa physionomie morale, dessinés de bonne heure, n'avaient pas échappé aux observateurs clairvoyants; nous en avons déjà signalé (juelques-uns au cours de ces deux volumes.
Le souvenir s'était vite efl'acé d'équipées sans conséquence, où le dauphin avait failli être entraîné, d'égarements passagers, dont les allusions de Christine de Pisan, plus énigmatiques encore que discrètes, établissent à peine la réalité. Que dire des influences fâcheuses, et si mal connues également, qui auraient pu perdre le fils du Roi, sinon qu'il les avait secouées lui-même ou en avait été affranchi par les circonstances? Sans doute, plusieurs conseillers de Jean 11, — Pierre d'Orgemont,notam[iient,oide moins dignes que lui, — devaient longtemps ou toujours conserver leur crédit, mais, à côté d'eux, des hommes s'étaient formés, — u marmousets » ou gentilshommes de vieille lignée — en qui Charles V, hiieii v inspiré.en général et plus heureux dans ses
I. Ubi supra, fol. 5 : « ...ccslui sage Charles roy, quint du nom, fu coronné, lequel, tost après, nonobstant lo l>oullon de si jeune aage, contre la commune manière des hommes chemlno'is par !<• i ours de nature.... fu enluminé de clere cogiioisccnce qui \raieniont lu^ discerna h- < !< r du trouble, le bel du lait, le bien du mal, par laquelle fu inspne/ à droitlr .n;, en déboutant les jnineces avuglées par llos d'ignorance etc. ».
choix que ne l'avait été son pète, devait trouver d'admirables serviteurs.
La dure leçon des événements n'avait pas été perdue pour le dauphin. Au cours de ces huit années (i356-i364), dont quelques-unes eurent des heures tragiques, qui toutes furent fécondes en enseignements inoubliables, il eut l'occasion d'acquérir ce qui lui manquait le plus : l'expérience du pouvoir, la connaissance personnelle des hommes et des choses. Que ne vit-il point pendant la captivité de son père? Le règne le plus long, le plus agité, ne lui aurait rien montré de plus, rien qui contribuât davantage à former son intelligence et sa volonté.
Bien rude école parfois, mais la meilleure de toutes, pour un prince appelé à régner. Charles y apprit la patience, car, dénué de ressources et de moyens suffisants, il fut souvent obligé de céder à la force, d'ajourner à des temps plus favorables les projets qu'il avait le plus à cœur. Il y apprit aussi à ne jamais précipiter ses résolutions, à compter surtout, pour le succès final, sur la ténacité et l'esprit de suite. Une prudence, qui eût paru excessive, si elle n'eût été trop justifiée, lui fit adopter de bonne heure une méthode de guerre, conforme sans doute à son tempérament et à ses goûts, mais à laquelle «l s'attacha obstinément. L'année même de sa mort, malgré le prestige redonné à ses armes par une succession de campagnes heureuses, il restera sourd aux instances de ses chevaliers, jaloux de se mesurer en rase campagne avec les Anglais. Il se montrera aussi inflexible qu'en i36o, lorsqu'enfermé dans Paris, sans finances, presque sans armée, il avait dû subir les provocations répétées de ses ennemis.
La nécessité de tenir tête, sans être brisé lui-même, à des adversaires redoutables, comme le furent le roi de Navarre et Etienne Marcel, a fortifié chez le dauphin certaines dispositions naturelles ou acquises, notamment le penchant à la dissimulation, qu'il ne niait pas, mais qu'il expliquait par les exigences de la lutte inégale où il fut longtemps engagé. Le prévôt des marchands a dénoncé avec un dépit manifeste, on sait en quels termes, le mélange de ruse et d'obstination qui avait rendu vaines les entreprises des Etats Généraux et contrarié ses propres desseins.
La réliabilitation solennelle par le régent de vingt-deux officiers du Roi, dont la disgrâce, au moins pour plusieurs d'entre eux, n'avait pas été imméritée, révèle une volonté persévérante, qui saiLattendre l'heure
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propice, mais noublie jamais le but qu'elle s est proposé. Beprocherat-on au prince d'avoir, en l'espèce, vengé une injure personnelle plutôt que fait œuvre de justice ? Il est certain que le dauphin a gardé aux fauteurs de la révolution parisienne une rancune que leur mort même n'avait pas désarmée ; mais rarement un prince fut humilié, froissé et meurtri par des ennemis politiques, comme il l'avait été pendant près de deux années.
Les négociations pour la paix de Brétigny, les conférences de Calais, jetteraient un grand jour sur le caractère du futur Hoi, sur l'orientation de sa politique, s'il était possible de combler les lacunes voulues de l'histoire officielle. Il ne paraît pas douteux que la revanche d'un traité humiliant, mais nécessaire, ait été prévue et préparée de fort loin. Serait-ce le désir de connaître cet avenir mystérieux, où il mettait son espoir, qui a fait naître chez le dauphin le goût des recherches astrologiques, dont une intelligence, en général si ferme, aurait dû mieux qu'une autre comprendre l'inanité décevante? On ne saurait le dire. En tout cas, ce goût persista, et les arguments de bon sens, accumulés plus tard, avec une force invincible, par Nicole Oresme, n'eurent aucune prise sur le Roi. Déjà, quand il n'était que l'héritier du trône, Charles avait son astrologue en titre, qu'il installa près de lui, àSaint- Pol. En même temps, il se constituait une bibliothèque spéciale, où une part égale était faite à la science astronomique ' et aux rêveries de l'astrologie judiciaire. Un indice peut-être de cette passion de scruter l'avenir nous est fourni par la lettre bien connue de Pétrarque à Pierre Bersuire. Pourquoi suffît-il d'une simple allusion à la Fortune poiir piquer si vivement la curiosité du prince, si ce n'est que la nature du Destin et la possibilité de lui arracher ses secrets sont des questions où se comptait cet esprit, par ailleurs si peu accessible aux chimères.
Christine de Pisana marqué justement que Charles V fut « vrai philosophe », c'est-à-dire qu'il s'adonnait volontiers aux plus hautes spéculations. 11 aima et étudia la théologie, voyant en Dieu, comme Aris-
I. C'est ce que l'auteur d'une traduction du Quadripnrli de Plolémée, faite pour le dauphin, pendant la captivité ou en l'absence de Jean II (<* Charles hoir de France, à presenl gouverneur du royalme "J, appelle la « vraie astrologie sans suporsticion ». Le traducteur, qui s'exprime ainsi dans son prologue, est \ raiseinblabicnient Nicole Oresme lui-même, et non pas un (luillaume Oresme à peu près inconnu. (liiM nat., Fr. i348, fol. i).
tote, la source et la perfection de la philosophie ^ C'est ce que Christine veut exprimer, quand elle dit que le Roi fut « inquisiteur de choses primieraines », c'est-à-dire qu'en tout il s'efforçait de remonter aux causes, aux premiers principes. L'étude de l'astrologie ou de l'astronomie l'attirait pour la même raison que celle de la théologie. Toujours, d'ailleurs, il a honora » ce qu'il appelait « la sapience » ou les diverses formes du savoir. On a retenu de lui un mot célèbre : « Tant que sapience sera honorée en ce royaume, il continuera en prospérité, mais quand elle y sera déboutée, il déchoira » 2.
Or, tout ce que Christine de Pisan nous dit du Roi, l'astronome du dauphin, Pèlerin de PrUsse, l'avait dit de son maître, en termes aussi explicites, quoique avec la gaucherie d'un homme insuffisamment familiarisé avec la langue française '^. Le prince, écrivait-il en i36i, (( aime noblesse cl chevalerie, comme il appartient, et ses sujets en vrai amour, et avec tout cela il aime clergie, spécialement ceux qui usent des plus hautes sciences de Dieu et de la foi, et encore ceux qui usent de vraies et subtiles sciences naturelles et juridiques, dont la nature humaine a besoin, sans lesquelles nul corps humain, ni bonne prospérité, ne peut, comme il convient, être gardée.*» Et ailleurs, après avoir offertau dauphin Un traitéquilvientde terminer, il ajoute: (( En récompensation de ce, je désire à mon dit seigneur le noble et haut don, qui est approprié à tous renouveleurs, amateurs et conservateurs de sciences, par lequel don elles sont toujours en vie. Lequel noble don cl nom touche le très révérend Ptolémée devers le commen-
1. Aristolo. Métaphysique, liv. I, ch. 11, édit. Teubner, p. 7 ; Irail. J. Barlhélcmy- Saint-Hilaire, p. 20.
2. Man. Ir. io.i53, fol. 71 : « Comme il advcnist une fois qu'il lui fuslraporlé que aucunes gens avoient murmuré de ce qu'il honnoroit tant les clers il respondi : «« Les clers où a sapience l'en ne peut trop honnourer et tant que sapience sera lionnourée en ce royaunic il continuera en prospérité et quant déboutée y sera il decherra. »
3. Bibl. du Collège de Saint Jean, à Oxford, Man. iG^, fol. 33. Prologue d'un traité des douze maisons des planètes. « ... en la langue françoise, de laquelle je ne say gueres... »
\. Ibid., fol. 33'^ « Du quel commandement de tant noble prince, qui aime noblesse et chevalerie, comme il appartient, et les subgiés en vraye amour, et avecques tout ce cli-rgie, et cspecialmcnl ccusqui usent plus hautes sciences de Dieu et de la foy, et a\ coques ce qui usent vraies et subtilles sciences nalureles et de loy. des quelles la nature humaine u mestier, sans les (]uelles nul corps humai'> ne bonne prospérité ne puet, comme il appartient, estre gardée etc. »
LE FUTUR ROI SÔg
cernent de Almageste, en disant : Celui n'est pas do tout mort, qui les sciences a vivifiées, comme cil n'est pas pauvre, qui a seigneurie de intelligence et de son entendement » *. Grandes et belles idées, quoique pauvrement exprimées! Le prince, habitué à entendre et à goûter un tel langage, était bien, même avant d'être monté sur le trône, Charles le Sage.
Un trait connu du caractère de Charles V, et qui s'est affirmé dès sa jeunesse, est l'amour du luxe. Le Roi n'a pas prodigué follement l'argent de ses sujets, mais il n'a pas été très économe de leurs deniers. Il a beaucoup dépensé dans les nombreuses résidences royales, créées ou embellies par ses soins. Il a enrichi, à grands frais, son Trésor des chefsd'œuvre de l'orfèvrerie parisienne ou étrangère. Ainsi, se constituait une réserve de numéraire pour les jours difficiles, mais, en soi, l'opération financière était médiocre, et elle a entraîné, au point de vue artistique, des pertes irréparables.
Charles V a eu, même avant d'être roi, — et c'est une des plus fortes leçons qu'il ait reçues des événements, — lesentiment très net de la puissance de l'opinion publique. 11 a compris qu'il fallait compter avec elle, et dans le présent, et dans l'avenir. 11 n'a rien négligé pour influer sur ses jugements, pour les lui dicter en quelque sorte. Charles V n'a pas été seulement « un avocat », comme le lui reprochait dédaigneusement le duc de Lancastre 2. 11 y a en lui du publiciste, presque du pamphlétaire. La dernière partie des Grandes Chroniques, où Ton est parfois tenté de voir des mémoires personnels, montre, pour ainsi dire, à chaque page la main du Roi. La lettre au comte de Savoie, le mémoire relatif à la rupture avec Charles le Mauvais ^, sont des documents très tendancieux et très suggestifs.
Les troubles du royaume pendant la captivité de Jean II avaient même habitué le dauphin à entrer en contact avec la foule. Il ne redoutait point alors les meeUmjs orageux ; il s'adressait directement au peuple et savait lui parler, car il était orateur et ne dédaignait pas cer-
i. Ihid., fol. S/t**. — Dans le préambule de l'Almagesle on trouve la sentence suivan.le, parmi plusieurs autres altribuces à Plolémée: « Non fuit mortuus, quiscienciam vivrficavil, nec fuit pauper, qui inlelleclui dominatus est. » (Bibl, nat., Latin, 7259, fol. 2.)
2. Jean de Gand, duc de Lancastre, l'un des fils d'Edouard III. Voy. le Livre 'les fais et bonnes meurs, Man. fr. io.i53, fol. 70-7</°-