LA TRÊVE DE BORDEAUX
être un grand bienfait pour le royaume. Par une déplorable fatalité, les ravages causés par les compagnies dépassèrent les horreurs de la guerre proprement dite, et, au lieu d'être localisés dans une région déterminée, ainsi qu'il arrivait d'ordinaire, ils s'étendirent à tout le royaume. Pliilippe de Navarre était compris dans la trêve ; mais la question navarraise, telle qu'elle se posait depuis près d'un an, n'avait pas reçu et ne pouvait recevoir de solution, tant que durerait la captivité du roi de Navarre. Elle demeurait comme une menace redoutable, cl la délivrance de Charles le Mauvais allait bientôt justifier les prévisions les moins optimistes.
Les « procureurs » des deux rois avaient pu se mettre d'accord sur d'autres points encore, que ceux qui sont touchés dans le protocole du 23 mars. La paix étant le véritable objet de la mission des légats, les conditions en furent débattues et arrêtées, au moins en principe, à Bordeaux même. Toutefois elles firent tenues secrètes, et cette partie des négociations n'eut aucun caractère officiel, Edouard 111 n'ayant pu consentir à ce qaune décision ferme fût prise hors de sa présence*.
de la trcvc. il n'y a nulle diflicullé à admettre qu'elle a été arrêtée, en principe, le 18 mars, et sisfnee le 23.
I. Rymcr, loc. cit. « Dos quelles {sic. Les quclcs. 7/ s'agit des plénipotentiaires) ayenl esté en nosirc présence assemblez par plusors jours, en la ville de Burdeaux, cl cycnt eu ensemble plusours parlcmenz et traitez sur certainz poinz touchantz la pees et acord des ditz Poys, finalment, sur bone et ferme espérance de bone pees et de bon acord finales faire, mètre et acomplir entre iceux... ount pris cl acordé bonnes et loyaus abstinences et trêves en la manere'qui s'ensuyt etc. »
Rymer, III, i" p., p. 356. Lettre du pape à Edouard III (29 mai 1857) : « ... accepimus fpar les deux légats) quod antc discessum dilecti niii,nobilis viri, Edwardi primogenili lui, principis Walliae, de Vasconiœ parlibus, pacis inter te et carissimum in Cliristo Jilium nostrum , Johannem regem Franco r uni illuslrem,actore Domino, reformande, puncla, tacta jam antea. inter dictos regem et principein, prcesentibus eisdem nunciis, quasi concordata fuerant, luo super eis beneplacilo reservalo. »
Knighton (Chronicon, II, 98) dit simplement : « Tune /pendant le séjour de Jean II* à Bordeaux/ cjnpil papa Iraclare dn concordia in 1er roges cuni efleclu. •>
Los Grandes Chroniques sont plus explicites : « Le samedy iviii jours du dit mois de mars fu Iraictcc paix à Bourdcaux etc.. La manière de laquelle fu lenuc secrète pour ce que en ycclle cslf»il rcscrxce la volenlé du roy d'Angleterre. Mais pour aucunes choses qui à ce les murent, ilz pri^lrcnl Iricvcs frfncraulx de Pasques ensuyvant jusques à deux ans »> (VI, 50).
Joignez-y le passage suivant, d'une lellre du comte d'Armagnac aux consuls de Nîmes (3o mars :357) : « Cars amix, los rardenals qui son à Bordels an escripg al papa que los ponlis de la pas son cntrcslos Iracfados fs/cydel rey et del princepcoraa acordalz, reteugut en lot la volunlal dcl reys de France etd'Anglaterra, et a saber la
II. — Peu de temps après la conclusion de la trêve, le prince de Galles quitta Bordeaux pour repasser en Angleterre, avec les principaux prisonniers de Poitiers, et notamment le roi de France ^ 11 prit la mer le II avril 2. Le 5 mai, il débarquait à Plymouth 3, et le 24 du même mois, Jean II faisait son entrée à Londres, accueilli avec respect, mais avec plus de curiosité encore, par la foule énorme qui se pressait sur son passage. La marche du cortège en fut relardée à ce point, qu'il fallut plusieurs heu.es pour traverser la ville et arriver au palais de Westminster *.
voluntat de /sic) rey d'Anglaterra deus fsic) esser à la Saint Jehan-Baptista los dichz
cardonals à Londres. et que, ce al rey d'Anglaterra non plas lo dicht tracte-
ment, es tôt nulh... »(Arch. commun, de Nîmes, LL. 2, fol. 2. Copie contemporaine. — Ménard, Hist. de Nîmes, II, r84-i85).
I. Cette circonstance avait fait hésiter le dauphin et son conseil à ratifier la trêve : « Car no saben, écrit le comte d'Armagnac aux consuls de Nîmes, si moss. lo duc et son conseilh voulrran que las dichas trevas ce tenho, considérât que lo rey moss. en menon en Anglaterra... » {3o mars).
a. Gr. Çkr., VI, 58 : «« ... le mardi après Pasques, qui fu le xi* jour d'avril... ■
3. Knighton. II, 98 : « Anno gratiae MCCCLVII Edw^ardus princeps Walliae vcnit in Angliam ducens secum Johannem regom Franciaî;etapplicuit apud Plymmouthe in vigilia sancti Johannis ante portam Latinam (le o mai, la fêle tombant le 6). »
Walsingham, 1, 283 : « ... dominus princeps Edvvardus, cum rege Johanne rege Francorum et filio ejus Philippoaliisque magnatibus, rcdiit in Angliam de VVasconia, et quinto die mensis maii applicuit in portu de Plimmuthecum praeda nobili captivorum. »
La daCe du 5 mai me paraît, en conséquence, devoir être préférée à celle du 4 donnée par les Gr. Chron., VI, 58. Je n'hésite pas non plus, pour le lieu de débarquement, entre Plymouth et Sandwich, cette dernière localité n'ayant pour elle que l'autorité insuffisante de Froissart {Chron., V, 83).
4- Knighton, II, 98 va Et cxinde ductus est Londonias permediamcivitatem. Et tanlus apparatus arcuum et sagiltarum, et de omni génère armorum,monstratusest in qualibet strata Londoniensi ubi rex Franciae adventare deberet, quod mirum est dictu, nec ah antique taie quid visum aut auditum. Civesquc obviaverunt ci ultra mille équestres suo mcliori modo, quodiibet arlificium simul vestHi in una secta. »
Walsingham, I, aSS : « In vicesimo autem quarto die mensis cjusdem, ducens secum dictum regero Francise captivosque praîdicabiles pcr pontcm cteivitatem Londouiarum, et ingrcssus /sic : est ingressus ?) circa horam diei terliam lendendo versus Wcslmoriasterium ; ubi ruit circa cos tanta populi multitudo inaudilum vidcre mirabile, quod vix, impediente populo, post meridiem potuerunt ad Palatium pervenire.
A Chronicle of London from ii83 lo Ïli83, ediled by Nicholas Harris-Nicoias,' esq.. London, Longman and G*, 1827, in-4°, p. 63 (anno xxxu*''' ; i357) : « In this yere prynce Edward, with Kyng John of Frauncc and with ail hise presoners, comen irrto England ; thc xxuii day of may, aboughle \\\ of the t>ellc at aflernoon he rod over London brigge toward the Kynges paleys al Westminster. »
ÉDOUAHD m ET LES LÉGATS OU PAPE 55
Edouard III s'était porté au-devant de Jean II, qu'il rencontra « aux champs », c'est-à-dire avant qu'il n'eût pénétré dans la Cité. Il lui témoigna beaucoup de courtoisie, mais prit bientôt congé de lui, le laissant continuer sa roule en compagnie du prince de Galles*.
La venue du roi de France ne donnait pas seulement satisfaction à l'amour-propre d'Edouard 111 et de son peuple. Elle permettait aux deux rois de reprendre les négociations ébauchées à Bordeaux et de les faire aboutir. Tel était le plus vif désir du Pape qui, tout en se réjouissant de la trêve 2, avait hâte de compléter ce premier succès. Périgord et Capocci furent accrédités auprès du roi d'Angleterre, comme ils l'avaient été auprès de son fils ^. Innocent VI leur adjoignit un troisième cardinal, de promotion récente, Pierre de la Forêt, l'ancien chancelier de Jean II ^. C'est à la fin de juin ou au commencement de juillet, que les légats pontificaux furent reçus en audience solennelle par Edouard 111, à Westminster^. Le monarque anglais semble avoir voulu les intimider ou les éblouir par quelque mise, en scène, afin de