I.E SIÈGE DE REIMS l
Depuis i355. le siège de saint Hémy était occupé par un prélat de grande naissance, J ^an de Craon, apparenté, coninie il aimait à le redire, à la famille royale d'Angleterre, et dont le loyalisme assez licde a pu donner prise au soupçon *. Cependant, tant que les \nglais demeu- •rèrent devant Heims, il ne semble pas que rien dans son altitude ait justifié l'espoir qu Edouard 111 avait fondé sur les sympathies du premier des pairs ecclésiastiques du royaume, de celui auquel il appartenait de sacrer le roi de France. A.ux Etats Généraux de i35G, il avait été chargé de formuler, au nom de tous, les remontrances qui avaient si vivement froissé le dauphin-. Cette opposition n'était ni systématique, ni irréductible, car, dès l'année suivante, il se rapprochait du prince -^ devenait l'un de ses principaux conseillers et gardait jusqu'à sa mort toute la confiance de Charles V '♦.
Quoiqu'il en soit, au début de sonépiscopat, et malgré les pouvoirs
I. Marlol, op. et loc. cil. — Jean Iluhjerl, Le siège de Bcims par les Anglais en 1350. Sedan, Suhaux, i8il6, in-8°. — Pergant, Le siège de Reims par les Anglais il 359 1360). — H. Mpranvillé, op. cil., p. 90-91. — Voy. Bibl. nal., Gollcclion de Cliampajçne, t. CL, p. 37 : « Hem soit proposé (par l'avocat de la ville contre l'archevêque, lors du procès de i3Ga-i3G3) que la ^Donne gent de Reins oyrentdirc aux gens de l'arcevesque qu'il estoit du lignage du Roy de Engleterre et bien avoient cause du croyre, quar l'arcevesque l'a puis cogneu et confessé, en disant qu'il voloit bien que cliascuns le sceut.
« Item, que quant le Roy manda l'arcevesque pour aier devant Bretneil et à Poitiers et seur ce li envoya ses lettres, li arcevesques monslra les dites lettres à pluseurs bonnes gens de la ville, en disant, que li Roys le pooit bien mander, mais les voiez cstoient mal rabotéez, et disoit encores qu'il avoit par deux jours fait quérir es registres de la chambre des comptes, mais on ne Irouvoit mie que onques arcevesques de Reins cusl fait service à Roy de France ».
La parenté des Craon avec la famille royale d'Angleterre remontait au xiii* siècle et résultait du mariage de Maurice V de Craon, sénéchal héréditaire d'Anjou (f 1382) avec Isabelle de Lusignan, lîlle de Hugues \ et d'Isabelle d'.Angoulcme, veuve do Jean-sans -Terre (Anselme, Vlll, 5G7-570).
3, Journal des Elals Généraux réunis à Paris au mois d'octobre 1350, p. aô.
3. Gr. Chr., VI, Go : « Et l'arcevesque de Reins, qui par avant a\oit esté un des plus grans maistres, fist tant qu'il fu principal au Conseil de Monseigneur le duc ». Ce revirement se produisit vers le mois de juillet i3*7 (Voy. t. I, p. 3iG).
'4. Dès le mois de décembre i3Go, le dauphin venait à Reims et pressait vivement les habitants de prévenir par une transaction le procès qui allait s'engager entre eux et leur archevêque. Sur leur refus, il coupait court aux pourparlers, non sans leur avoir adressé une semonce en termes assez \ifs (Varin. op. cit., 200-207, note).
Charles V avait désigné Jean de Craon comme le premier des conseillers qu'il destinait à son fils, au cas où il monterait sur le trône axant d'avoir atteint sa majorité; mais le décès de l'archevêque précéda celui du Roi (137/4).
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que Jean II lui avait donnés *, Jean de Graon fît très peu de chose pour mettre Reims en état de défense 2. Quand le Roi fut tombé aux. mains des Anglais, les bourgeois comprirent qu'ils devaient agir par euxmêmes et agir sans retard. Leur initiative les entraîna, non seulement à des empiétements sur l'autorité de l'archevêque, mais aussi à dél mesures de précaution fort blessantes, si elles n'étaient pas absolument motivées. Le prélat fut contraint de quitter son château de la Porte-Mars, par où l'on craignait qu'il n'introduisît l'ennemi dans la place, pour venir occuper son palais de la Cité ^. Ce même château fut isolé du reste de l'enceinte et commandé par de nouveaux ouvrages, de manière à rendre toute trahison impossible ^. Il n'y a pas lieu d'insister sur ces incidents, qui, après la levée du siège, fournirent la matière d'un long débat devant le parlement de Paris 2.
Dans les derniers mois de l'année iSôg, tous les travaux de défense étaient achevés, grâce à l'activité du capitaine de la ville, Gaucher de Ghâtillon, seigneur de la Ferté, institué par l'archevêque^, mais pour lequel les habitants avaient demandé au régent des lettres de provision 7. Ge prince qui, comme on l'a vu, avait, dès le 10 juillet, informé les Rémois des projets du roi d'Angleterre, leur signalait, le 22 octobre, la marche en avanl du duc de Lancastro, qui déjà avait passé la Somme 11 leur recommandait de compléter leurs approvisionnements en faisant « relraire » dans leurs murs tout ce qui pourrait y tenir, et de détruire le reste pour empêcher le ravitaillement de l'ennemi^. Le
I. Aariii, op. cil , 111, 77-78. Lettres de Jean 11, du 18 mars 1 356, dont la cote latine est inexacte : « Lilterc régie quihiis arcliiepiscopus Remensis, Retnensis civitatis capitancns instiluitnr. » En réalité, pouvoir est donne à l'archevêque de faire élever ou achever telles fortilicalions qui senmt nécessaires. « necnon capitanoum in dicta villa ordinautlict dcpulanili pro dcfensione et custodia ville ».
•2. Rien même, semble t il (Narin, 111, 7<j, n. i).
3. A lasuile de rémeule du 2(j sept «350 (Varin, 111, 79, n. i).
/i. Varin, i ly. n. 1.
5. Voir le « grand arrêt » du 8 avril i30o et les noies, ilans Varin, p. 204 et suiv.
0. Peu après son retour de Mouzon où il s'était réfuj>ié pendant le soulèvement des Jacques (Varin, iio, note).
7. Varin, 110, note, et 117-118. — « Lettres du régent portant nomination de G. de Chàtillon comme capitaine de la ville de Reims. »
8. Varin, III, p. !5i-i52, « ... Nous avons entendu que les ennemys tic Monsieur et de nous ont passé la rivière de Somme, et que ilz entendent à >cnir devant voslre \\\\c Sy aous mandons, pryons et requérons que le plus diligemment que vous pourrez, vous garde/ \oslre dite \ille, et tous les grains et aultres \yvres de tout le i»lal l'ajs laides retraire dedans, et au cas que bonnement relraire n'y
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3 décembre, au moment où Kdoiian! lli arrivait devant Reims, le dauphin répondait encore à un message des échevins, en leur adressant à la hâte ses dernières instructions ^ D'ailleurs, pendant toute la durée de l'investissement, il demeura en communication avec eux et on a conservé les noms de quelques-uns des courageux émissaires qui réussirent à forcer les lignes anglaises -.
Edouard 111 se faisait-il des illusions sur les sentiments des habitants de Reims à son endroit ? Croyait-il pouvoir les amener à lui ouvrir d'eux-mêmes leurs portes, comme à leur roi légitime? Villani parle de ménagements gardés et même de tentatives positives faites pour séduire les Rémois et les gagner à la cause anglaise-*. De telles assertions auraient besoin d'être prouvées, mais la mollesse avec laquelle furent menées tout d'abord les opérations du siège n'est pas sans donner quelque apparenceau lémoignagedu chroniqueur italien^.
Les Anglais parurent oublier pendant quelques jours le but de leur expédition ; ils ne songeaient qu'à faire bonne chère î». Celte trêve, quelle qu'en fût la cause, dura peu. A la fin du mois de décembre, le cercle d'investissement s'était resserré. Les assiégés trouvèrent moyen
pourriez, faiclcs gaster loiil ce quy sera et n'y pourrez relraire, afin que noz diz ennemis aucunement ne s'en puissent ayder... »
2. Notamment Roger de liourich et son fils Jean. Le premier apporta des lettres au régent au plus fort du siège et rapporta à ses concitoyens la réponse du prince datée du 2G décembre (Arch. comm. de Reiras, Orig. papier. Lettre close. Publ. par Varin, III, iSG-iog). Le père et le fils sont mentionnés dans des lettres de rémission du mois de mars i3Go, dont S. Luce a publié la partie essentielle : » Comme les diz père et filz aient bien et loyaument servi nostre dit seigneur, nous et la ditte ville... en venant par devers nous, de par les diz capitaine, eschevins et autres habilans de la ditte ville, en message par plusieurs fois, ou temps que les ennemis estoient à siège devant ycelle, paravanl et depuis, pour nous certefier de Testât des diz ville et ennemis... » (Arcli. nat., J.I. »jo. fol. 3^7, n" /iyô. - Froissart, V, L\, n. 7).
3. Mattco Villani, lib. 1\, cap. lvvii ; Muratori, XIV, col. 587-688 : « 11 gennajo MCCCLIX fsicj il re d'inghillerra pose campovicino alla città di Rens, usando caulela di non fare loro guasto di fuori, e per più fiate con belli modi cercù, cou impromesse di magnificare et d'cssaltarc quella villa sopra tutle (pielledi Francia, che li fosse prcstato l'assento, che in quella città potesse prendere la corona di Fraiicia, prdmettendo a tutti di tratlargli benignamente ».
li. Knighton, II, 107 : «... \enitrcx cum omnibus suis ad \illam «le Rayncs/s/Vvet recipiebant se liospitio ex omni parle villa», et quieverunt paciUce lailli malum aut molestiam inferentcs ».
5. Ibid. .• « Et l'eterunt convivia unusquisque dominus tiim alio aoi in i»roi»rio solo fuissent in An>>'lia».
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de le faire savoir au régent *, qui répondit le 26 décembre, en louant la fidélité et le courage des habitants de Reims et en leur annonçant des renforts ou tout au moins une diversion, destinée à leur procurer quelque répit en divisant les forces ennemies. C'est le connétable de France qui devait pi>endre le commandement de l'armée de secours. Une première fois déjà, il se serait mis en route, mais, arrivé à Troyes, il aurait été rappelé pour un objet pressant, qui exigeait la présence à Paris de tous les conseillers du régent 2. Il s'agit très vraisemblablement ici de la convention conclue le 1''" décembre, à Auxerre, entre Robert de Fienncset les capitaines anglais de Regennes et de la Motte de Ghamplay pour l'évacuation et la destruction de ces deux forteresses, moyennant le paiement de 26.000 florins d'or au mouton '. Quoi qu'il en soit, les Rémois purent lire entre les lignes de la lettre du régent qu'ils étaient à peu près abandonnés à leur sort et n'avaient à compter que sur eux-mêmes. Ils firent vaillamment leur devoir. Leurs murailles pouvaient défier un assaut. Les vivres étaient assez abon dants pour que la perspective d'un long blocus ne fît pas fléchir les courages *. Edouard III, de son côté, paraissait décidé à ne pas lâcher prise facilement. C'est ce que rapportèrent des prisonniers anglais, enlevés dans quelques reconnaissances heureuses, ou des espions qui étaient parvenus à se glisser dans les cantonnements ennemis 3. On voit par ces détails intéressants, tirés de la lettre du régent, que les assiégeants savaient se garder et ne pas se borner à la défensive.
I. Lettre du régenl, du aG décembre iSSg : « ... Nous avons receu voz lettres à nous asporlécs par Rogier deBourich, par les quelcsvous nous avez escript, et aussi le nous a dit le dit Rogier, que le roy d'AngleLérre et ceux de sa compaignie se sont venuz logier plus près de la dicte ville qu'il n'ont esté, et sont maintenant tout environ ycflle »'.
a. Ibid. « Et quant au secours que vous requérez, saichiez certainement que si, comme autre foiz vous avons escript, nous vous avions envoie nbslre très chicr et féal cousin le conncslable ; et a esté juques à Troyes. Mes pour aucunes gransbesoignes toucharis très grandement l'oncur et Testât Monseigneur, de nous et du royaume, il l'a convenu retourner de Troyes pour venir parler à nous ; mes nous avons ordenc à l'en reuvoicr tantost, et s'en ira incontinent tout droit vers vous, tout le plus clTorciemcnt que il pourra ».
3. P. R. O.. Diplomatie documents, FAchequer, 77. — Rymer, 111. \" p., il6i-462.
d. Ibid. : « Mes à la bonne volcnlé que vous avez, et au bon confort des bonnes gens qui sont avecques vous, vous n'avez double qu'il vous affament, ne qu'il vous puissent gaires grever par assault ».
5. «... et parmi ce que vous en povez veoir et considérer, tant par la relacion ^'aucuns do leurs archiors qui ont esté pris comme par vos espies, il se appliquent à tenir louguemenl siège devant la dicte ville ^. <
LE SIÈGE DE REIMS l5g
Y eut-il une ou plusieurs attaques de vive force contre la place ? Une seule chronique, — celle des quatre premiers Valois — parle assez longuement d'un assaut qui se serait continué un jour entier*. Il aurait été dirigé contre la porte de Vesle *, tandis qu'une démonstration était faite à l'extrémité opposée de la ville pour retenir sur ce point une partie des défenseurs''. Mais les termes dans lesquels cet épisode est relaté sont si vagues et si généraux qu'ils pourraient s'appliquer à tout autre événement du même genre. Enfin, le chroniqueur commet, au sujet de la durée du siège, une erreur telle que son récit en perd beaucoup d'autorité *. Il paraît plus vraisemblable que les Anglais se bornèrent à un simple blocus; mais, s'ils ne tentèrent rien contre Reims, parce qu'une attaque brusquée n'avait aucune chance de réussir, ils ne demeurèrent pourtant pas inactifs.
Tout les poussait à élargir le cercle de leurs opérations : les nécessités du ravitaillement, déplus en plusdilïîcile dans un pays, depuis longtemps la proie des compagnies, et aussi le goût des aventures, stimulé par l'exemple d'un chef de bande, Euslache d'Auberchicourt, qui fut pour les Anglais un précieux allié ^. Au momentoù Edouard III arrivait sous les murs de Reims, le célèbre partisan venait de s'emparer d'Attigny ^, où il avait trouvé des approvisionnements considérables, notamment 3. ooo tonneaux de vin. Le roi d'Angleterre et ses fils eurent une large part du butin 7. Cette bonne aubaine accrut beaucoup
t. C/iro/ï. des quatre premiers Valois, p. io5-ioG.
a. « ... par le costé devers Paris... ».
3. C'est (lu moins ainsi qvie je m'explique le passage suivant de la chronique : « Et fit faire le roy d'Angleterre deux chatz de fust dont il fit mener l'ung au costé de la porte de Paris, et l'autre fut de l'autre costé. Et fil crier l'assault».
II. Chron. des quatre premiers Valois, io6 : « Et par toute la saison de l'hyver maintint le roy d'Angleterre le siège devant la cité de llains ».
5. Pour tout ce qui va suivre, j'ai utilisé surtout Knighton, Ckronicon, II, 107-109, et un'krticle de M. Moranvillé : Le siège de iieims(Bibl. de l'Ecole des Charles, t. LVl, 1895, p. 90-98).