CHAPITRE IV
GUILLAUME LE LION ET HEKRl II.
C'est du règne de Guillaume le Lion, frère et successeur de Malcolm IV, que date la grande querelle de la suzeraineté des rois normands, prétexte des guerres continuelles des deux peuples, jusqu'à leur réunion sous une seule couronne, cinq siècles après.
Tout semblait promettre un règne glorieux à Henri- Plantagenet, lorsqu'à la mort d'Etienne de Blois il monta sur le trône d'Angleterre (19 décembre 11 34). Possédant du chef de son père l'Anjou , la Touraine , le Maine et une partie du Berri; duc de Normandie par sa mère Mathilde, il était encore , par la dot d'Éléonore sa femme, le maître de la Guyenne, de la Saintonge, du Poitou, de l'Auvergne, du Périgord, de l'Angoumois et du Limousin, réunissant ainsi le tiers du beau royaume de France à la conquête de son aïeul Guillaume. Emporté, plein d'orgueil, mais surtout ambitieux, ce prince ne dédaignait pas de descendre à la ruse quand il s'agissait de réussir dans les desseins de sa politique. Assez puissant pour se faire craindre de ses ennemis au dehors, il sut aussi faire respecter son administration intérieure en domptant ou contenant les grands; mais sa lutte avec le clergé fut moins heureuse. Prévoyant tout ce que ce corps préparerait de résistance aux innovations qui
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menaçaient ses privilèges, Henri avait cru faire un acte de profonde politique en appelant à la première dignité ecclésiastique de ses États son favori, le fameux Thomas Becket, courtisan aimable, négociateur habile, capitaine expérimenté, auquel il ne manquait donc en apparence que les vertus cléricales. Peu importait à Henri, qui pensait n'avoir besoin que de son dévouement à ses volontés; mais sous la mitre de primat d'Angleterre, Becket <( dépouilla le vieil homme a ou changea d'ambition. Traitant avec son roi de puissance à puissance, cet opiniâtre champion des droits de Rome ne céda pas même en voyant étinceler le glaive de ces assassins que suscitèrent contre lui des paroles impru* dentés arrachées par le dépit à Henri-Plantagenet. Bien plus^ sa mort acheva la victoire de l'Église: les foudres de l'excommunication frappèrent le monarque, et ses sujets prirent parti pour le prélat devenu martyr. En vain Henri s'humilia, désormais sa fortune semblait l'avoir abandonné. Sa femme et ses enfants conspirèrent avec les mécontents, et les rois ses égaux se liguèrent avec les rebelles.
Parmi ses ennemis, Guillaume, roi d'Écosse, se montra le plus ardent. Guillaume avait réclamé en vain la restitution du Northumberland. Âbusé parles promesses de Henri, il saisit avidement l'occasion de la vengeance. Il fut convenu entre les alliés que, pendant que Louis VII envahirait la Normandie , et que les partisans de Geoffroy et de Richard, fils du roi anglais , investiraient les places fortes d'Aquitaine et de Bretagne , le comte de Flandre descendrait sur les côtes méridionales d'Angleterre, et le roi d'Écosse ferait une excursion sur les frontières du nord. Bien-
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tôt les Écossais sont maîtres d'Âppleby, d'Harbottle, de Warworth ; déjà leurs ravages s'étendent au-delà de ces forteresses, et jettent l'épouvante jusque dans le comté d'York. Sur le continent , les efforts des ennemis de Henri sont si bien concertés que la couronne semble chanceler sur sa téte. Il était lui-même en Normandie, lorsque, accablé par la menace de tant de périls, il crut y voir les preuves évidentes d'une intervention surnaturelle : ses remords se réveillèrent, et il prit la résolution d'aller solennellement fléchir le ressentiment de Thomas Becket à Cantorbéry. Peut-être aussi , entendant attribuer par le peuple tous ses revers à l'assassinat commis en son nom , il jugea convenable de céder à l'opinion populaire, au lieu de révoquer en doute les miracles du martyr, attestés d'ailleurs par sa canonisation.
Henri s'embarque presque mystérieusement et arrive à Southampton ; sans prendre aucun repos, il met pied à terre et S^oyage toute la nuit jusqu'à Cantorbéry : à peine au lever du jour aperçoit-il les clochers de la ville qu'il descend de cheval, change ses. habits pour un cilice, et marche pieds nus sur les cailloux de la route, « où l'on remarqua en plusieurs endroits l'empreinte sanglante de ses pas. » Il franchit en tremblant le portail de la cathédrale, et se fait conduire dans la crypte, église souterraine, où était le tombeau de Becket : là , il se prosterne , étend les bras en croix dans l'attitude de la plus humble prière , et l'évêque de Londres déclare en son nom qu'il ne fut coupable que de quelques paroles inconsidérées; mais que puisqu'elles causèrent la mort du saint, il se soumet à la discipline de l'Église. Les moines du cou-
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vent, au nombre de quatre-vingts^ quatre évéques^ les abbés, et d'autres prêtres présents , étaient armés d'une corde garnie de nœuds. Henri découvrit ses épaules et reçut cinq coups de chaque prélat^ trois de chaque prêtre ou moine. Après cette fustigation , le monarque reprit sa posture suppliante jusqu'à ce que la cloche de minuit sonnât les matines : alors il visita tous les autels de la cathédrale, se mit en oraison devant tous les corps saints, et au point du jour, après avoir entendu la messe, il rompit son jeune en buvant de l'eau rougie avec quelques gouttes du sang de Becket. Ayant voté une somme annuelle destinée à entretenir des cierges allumés autour du tombeau, il partit pour Londres, où, épuisé par cette rude pénitence, il fut obligé de rester cinq jours au lit avec la fièvre.
Le soir du cinquième jour, un messager, porteur de nouvelles importantes, arrive et demande à être admis sans retard auprès de Henri : lè roi le reconnaît pour être au service de Ranulfe de Glanville, depuis grand-justicier d'Angleterre. « Glanville est-il sain et sauf? lui demande-t-il. — Oui, sire, répond le messager^ et il a sous sa garde votre ennemi le roi des Scots. — Répète-moi ce que lu viens de dire, s'écrie Henri, transporté de joie.» Le messager répéta que le roi d'Écosse était prisonnier, et remit ses dépêches à Henri, qui fit assembler les membres de son conseil, et, remerciant Thomas Becket de son intercession miraculeuse, leur communiqua la nouvelle de sa réconciliation avec le saint martyr; car, en comparant les*^ dates, il leur fit observer que Guillaume avait été fait prisonnier le matin du jour où il avait lui-même