JACQUES IV
De même qu'en France le règne de Charles VIII était une sorte de réaction contre celui de Louis XI , rÉcosse vit succéder à Jacques III un prince chevaleresque et galant , jaloux de plaire à la fois aux nobles et au peuple par sa magnificence , son affabilité, son amour des arts et son aventureuse bravoure. Nous pourrions dire, pour mieux le peindre, qu'il y avait en lui encore plus du François I" que du Charles VIII, et par malheur la fortune lui réservait une journée plus fatale que celle de Pavie. Mais avant ce jour néfaste, le tableau de son règne offre les jeux et les plaisirs d'une cour à demi française au milieu de la ce sauvage Écosse : » c'étaient tantôt des tournois pour l'honneur des dames, tantôt des fêtes où présidaient des enchanteresses qui rappellent les Féronnière et les comtesse d'Étampes.
A tous ses sentiments chevaleresques, Jacques mêlait une dévotion qui venait par accès interrompre ses plaisirs; la part que, dans sa jeunesse, il avait eue à là révolte des seigneurs contre son père éveillait quelquefois en lui des remords qu'il allait apaiser en passant quelques heures et même des jours entiers dans un monastère, pour revenir à ses maîtresses, tout aussi amoureux. On prétend aussi qu'il
portait sous ses riches habits une espèce de cilice ou ceinturon de fer.
Malheureusement la fatalité mystérieuse qui al* lait désormais s'attacher aux Stuarts avait mis sur le trône d'Angleterre un prince prévoyant et habile, qui sut tirer parti des qualités comme des faiblesses du roi d'Écosse. Jacques eut foi volontiers au rôle qu'on fit jouer à Perkin Warbeck, prétendu fils d'Edouard IVy et il embrassa chaudement sa cause. Henri VU n'en conserva aucune rancune, et employa sa persévérante politique à distraire l'Écosse de l'alliance française. Après huit ans d'intrigues, il parvint à surmonter l'antipathie de Jacques jusqu'à lui faire accepter sa fille Marguerite pour femme : ce mariage donnait à Jacques l'espoir qu'un jour sa postérité monterait sur le trône d'Angleterre ; on voulut en faire peur à Henri : « Non , non , reprit ce prince , ce sont toujours les peiits poissons qui mangent les gros. »
L'ItAie était alors le théâtre où la France déployait sa valeur. Louis XH s'aperçut un peu tard qu'il avait trop négligé l'Écosse; mais il fut encore facile de détacher le chevaleresque Jacques IV des intérêts de l'avare et artificieux Henri VII (i). Henri VIII, qui succéda à son père, montra trop d'orgueil pour ramener son beau-frère à des intentions plus amicales; il suffit d'un désir exprimé par Anne de Bretagne et d'un appel fait à Jacques au nom de la dame de ses pensées, pour lui faire faire une incursion en Angleterre. Bientôt il suscita une expédition plus
(i) A peu près de cette même époque datent les lettres de oaluralisation accordées en France à tous les Écossais.
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sérieuse. Henri VIII guerroyait sur le continent; ses ministres répandirent For à pleines mains parmi les ministres de Jacques, pour détourner le coup qui menaçait les Anglais. Jacques méprisa les conseils de la politique ; on eut recours aux coups de théâtre de la superstition : saint André , le patron de rÉcosse, apparut en personne dans l'église de Linlithgow, pour prédire au roi que le ciel ne combattait pas avec lui; des voix surnaturelles effrayèrent aussi pendant la nuit les bons bourgeois d'Édimbourg. Jacques n'écouta que son courage , et continua de rassembler ses troupes : l'ardeur avec laquelle il vit accourir sous l'étendard royal non-seulement ses barons 9 mais encore les corporations des villes et les artisans, lui prouvaient que la guerre était populaire. La tradition a conservé la chanson de guerre des gens de métier de la ville de Selkirk, qui, au nombre de quatre-vingts, combattirent à Flodden-Field , et dont le capitaine, William Brydone, greffier ou clerc de la commune, fut armé chevalier par le roi. La vengeance des Anglais condamna Selkirk à être rasé ; mais les chartes de la ville attestent l'honorable réparation qu'elle obtint de Jacques V. Aujourd'hui, c'est encore une distinction recherchée que d'être admis dans les corporations de tisserands et des cordonniers de Selkirk (i).
Plus l'armée écossaise approchait de la frontière , plus elle entraînait dans ses rangs de ces belliqueux maraudeurs qui, en faisant baptiser leurs enfants,
(i) sir W. Scott était cordonnier de Selkirk, et n'en était pas moins fier que d'être le vice- shérif du Selkirkshire.
exceptaient du sacrement leurs mains droites ^ pour qu'elles portassent des coups plus terribles à leurs ennemis.
Jacques entra en Angleterre à la téte de cent mille hommes 9 comme s'il eût marché à un grand tournoi; le comte de Surrey n'en avait pour lui résister que vingt-six mille. Il eût fallu que Jacques profitât du dernier moment de terreur causé par son approche; par malheur^ il trouva sur les frontières les séductions du château enchanté d'Àrmide : lady Héron vint se jeter à ses pieds pour obtenir la grâce de son époux, qui, accusé d'un meurtre, était prisonnier en Angleterre. Jacques se montra clément; mais il ne s'en tint pas là, et perdit plus d'une semaine à faire l'amour
dans le château de Ford Il faut être juste envers
saint André : il avait mêlé à ses promesses des avis salutaires pour empêcher le roi de trop se fier à «certaines femmes,» ce qui avait fait croire que la reine délaissée était pour quelque chose dans toutes les apparitions en faveur de l'Angleterre. Enfin, la grande armée du roi d'Écosse commençait à manquer de vivres; la vue seule des Anglais put ranimer son ardeur :1a bataille de Flodden-Field fut livrée, bataille funeste, où l'Écosse perdit ses plus vaillants chevaliers, avec son roi, dont le corps resta longtemps ignoré sous un monceau de cadavres. Le peuple crut qu'il avait échappé à la mort par un miracle, et qu'un secret pèlerinage l'avait conduit à Jérusalem : c'est ainsi que le roi dom Sébastien de Portugal avait disparu mystérieusement dans son dernier combat avec les Maures.
DB L'ANGLETEBBE ET DE L*éCOSSB.