CHAPITRE XIIL
JACQUES V. <— LA RÉFOBME REUGIEDSfi.
Il fut heureux pour TÉcosse que Surrey ne se crut pas assez fort pour profiter de la victoire de Flodden- Field; le désespoir semblait n'avoir laissé aux Écossais que des larmes après un tel désastre. D'ailleurs^ le temps des conquêtes était passé. Désormais la diplomatie va se charger presque seule de continuer la lutte entre les deux peuples, jusqu'à leur réunion sous un même prince. L'influence française et l'influence anglaise autour des Stuarts , n'auront recours aux armes qu'après avoir épuisé l'intrigue, luttes non moins terribles que celles des âges féodaux, luttes de croyances et d'opinions, qui déplaceront les points d'appui du pouvoir, dont l'arène sera une salle de délibération ou une église, et les champions des prédicateurs ou des tribuns, dont le terme enfin pour les rois sera plus souvent l'échafaud qu'un champ de bataille.
Le point de départ de la réformation écossaise mérite toute l'attention de l'historien , car c'est la doctrine de J. Knox qui désormais, renouvelant les anciennes invasions, portera au sein de l'Angleterre les idées républicaines, destinées à conquérir le double trône des Stuarls au profit de Cromwell. Henri VIll et Wolsey, Élisabeth etCécil, qui ne fit que suivre pas à pas les instructions de l'imprudent cardinal, ne
1 1 HISTOIBE DB LÀ RIYALITé
virent dans la réformation de l'Écosse qu'un auxiliaire de l'Angleterre contre les Stuarts et les Guises. Cependant nous sommes loin de penser que la rëformation naquit en Écosse des intrigues de l'Angleterre, pas plus qu'elle ne naquit en Angleterre des adultères de Henri VIII. Elle était sans doute dans le besoin des esprits, dans le progrès naturel de la civilisation; mais elle dut sa modification particulière dans les deux pays à ces circonstances secondaires qui, en s'associantà son mouvement, furent quelquefois assez fortes pour le diriger. La réformation étant le grand événement de ce siècle, tous les autres s'y rattachent plus ou moins. %
Jacques V devenait roi à l'âge de dix-huit mois. Le testament de son père conférait la régence à la reine Marguerite, sous la condition qu'elle resterait veuve. Elle s'associa les comtes d'Angus, Huntley, Arran et l'archevêque de Glascow; mais ayant épousé Angus, l'héritier de la puissance des Douglas, elle fut privée de sa part au gouvernement, et la discorde qui se glissa dans le conseil fit penser au duc d'Albany, premier prince du sang, né en France du duc d'Albany, exilé sous Jacques III. Henri VIII chercha vainement à soutenir le titre de sa sœur, et puis à l'attirer avec ses enfants en Angleterre; il sema ensuite l'or par ses agents pour ruiner l'autorité du nouveau régent, avant qu'il fût venu prendre les rênes de l'État. En arrivant, le duc trouva un parti anglais tout formé et redoutable : la jalousie des grands le grossissait encore tous les jours, et au bout de deux ans , quand Albany assembla une armée contre Henri, les chefs refusèrent de passer la frontière. Alors Al-
DE l'ANGLKTERBB ET DE l'ÉGOSSE. 111
foany alla en personne demander à la France des secours et de l'argent. A son retour, la reine se rallia à lui; mais l'opposition des grands resta la même, et Henri comprit dans sa haine cette sœur dont il avait prétendu jusqu'alors défendre les droits. Une seconde fois Albany se rendit à la cour de François V^j et revint avec une flotte française. L'enthousiasme du peuple fit croire que le moment était arrivé de venger l'affront de Flôdden^Field. Albany conduisit une invasion en Angleterre; mais cette fois les nobles se firent battre plutôt que de seconder les projets du régent. Dans son indignation, Albany renonça dès lors au pouvoir et à l'Écosse pour retourner en France, où il mourut.
Angus, qu'un divorce sépara bientôt des intérêts de la reine, se mit à la tête du parti anglais : appuyé par Wolsey, il s'empara du gouvernement et de la personne du jeune monarque. La faveur des Douglas passait avant toutes les lois, et Jacques, alors âgé de seize ans, commençait à comprendre que la tutelle de ces grands vassaux ressemblait beaucoup à une tyrannie : il fut obligé, pour s'en affranchir, de comploter, en quelque sorte, sa fuite. 11 s'évada pendant une partie de chasse, se retira au château de Stirling, et appelant autour de lui les ennemis des Douglas, se sentit assez soutenu pour les mettre hors la loi. Les Douglas se réfugièrent en Angleterre.
Jacques se vit bientôt forcé de s'armer de toute son autorité contre de nouveaux ennemis. Naturellement humain , il acquit le titre de roi du peuple et d'ami des pauvres, ce qui ne pouvait que le brouiller avec la noblesse opprimant ses vassaux. Il aimait les arts;
112 HISTOIBB DE LA BIYALITIS
poète lui-même, il aimait les lettres; mais la noblesse, ignorante et barbare, n estimait que la science de la guerre. Il aimait la justice, et la noblesse se croyait au-dessus des lois, il était franchement Écossais, fidèle à la France par esprit national; la noblesse prétait l'oreille aux intrigues de Henri YlII. Repoussant les propositions d'alliance de ce monarque, Jacques alla lui-même en France chercher une reine, et épousa Madeleine, fille de François 1®^. Après là mort de cette princesse, au bout de quarante jours, ce fut encore une Française qu'il voulut choisir pour compagne, et son mariage fut conclu avec Marie de Guise, veuve du duc de Longueville. Henri \Ul tenta alors de s'attacher son neveu par des liens politiques : il venait de se séparer de la religion catholique, qui avait refusé de sanctionner ses adultères; il voulut persuader à Jacques qu'il devait l'imiter, dans leur intérêt commun. Le fameux diplomate Sadler se chargea de commencer sa conversion, et insista beaucoup sur l'utilité qu'il y avait pour le trésor royal de s'emparer des revenus ecclésiastiques : .de tels motifs répugnaient à la conscience du roi d'Écosse. Les nouvelles doctrines n'avaient pas encore fait assez de progrès dans son royaume pour lui offrir un point d'appui assez fort dans sa lutte avec les nobles, dont plusieurs avaient d'ailleurs abjuré le catholicisme, grâce aux instigations de Henri, et moins par conviction que par envie et haine contre le clergé. Jacques, au contraire, trouvait dans le clergé un corps riche et puissant, un corps éclairé, et qui, à cette époque, lui offrait les seuls hommes d'État du pays : ce fut dans le clergé qu'il prit ses ministres. Son alliance
DB L*A1!IGLSTBab£ ET DE L*£COSSE. 113
ayec le clergé resserrait ses liens d'amitié avec la France, où les doctrines réformées avaient le dessous; il faut dire aussi que, de temps immémorial, le roi se trouvait en Ecosse le chef réel de l'Église, dans ce sens qu'il était le grand dispensateur des bénéfices, investi de tous les droits de patronage. Ce n'est pas qu'il n'y eût de juAes reproches à adresser, au nom de la morale et de la foi, au clergé d'Écosse : respectées jadis par un privilège spécial dans les guerres avec l'Angleterre, les abbayes avaient été trop multipliées. Oq pouvait justifier ces fondations lorsque c'était, de la part des rois, ménager une protection à leurs sujets, que de les rendre vassaux des monastères; mais cette protection allait se changer en proscription depuis l'apostasie de Henri VIH: il était donc temps de suspendre les donations territoriales faites à l'Eglise. Trop souvent les }3énéfices étaient confiés à des bâtards de grands seigneurs, qui déshonoraient leur saint ministère par leurs profanations et leurs débauches; l'orgueil des prélats, enfin, égalait quelquefois celui des nobles. Mais Jacques espérait introduire y ne réforme parmi les ecclésiastiques, sans tomber dans l'hérésie. Telle avait élé aussi, en Angleterre, la pensée du cardinal Wolsey avant sa disgrâce. Un des grands griefs des nobles contre le roi fut de le voir disposer èn faveur d'hommes sortis delà classe du peuple, ou distingués par leurs talents, des bénéfices et de ces hautes dignités cléricales qu'ils avaient jusque-là regardées comme une propriété de famille.
Henri VllI, qui tranchait du théologien, envoyait ses thèses au roi son neveu, et l'invitait à des conférences religieuses. Ses ministres continuaient cepen-
dant leurs sourdes menées : sir Ralph Sadler tentail de rendre suspect à Jacques le cardinal Beaton ou Bé* thune 9 alors son premier ministre, et promettait sous main aux novateurs Fappui de son maitre. Peutêtre en se mettant, comme Henri, à la téte du mouvement général qui entraînait les esprits à la réforme, Jacques eût comme lui prévenu, pendant quelque temps, la révolution républicaine du calvinisme par un catholicisme mitigé^ car tel est l'anglicanisme avec ses pompes, ses évéques, ses dîmes, ses bénéfices, opposé surtout aux sévères doctrines de John Knox. Il aurait pu même réformer les abus de l'Église écossaise sans rompre avec Rome, qui devait être avertie, par la scandaleuse hérésie de Henri VIII, qu'il était prudent de céder quelquefois aux exigences des temps. Jacques ne vit qu'une question d'indépendance nationale dans la répression des nouvelles doctrines ; il se crut assez fort pour ne pas faire de concessions, et espéra peut-être vaincre sur le même champ de bataille la réforme et l'Angleterre.
Plaignons ce prince si affable, si juste, si généreux, et digne d'avoir été comparé quelquefois à Henri IV; plaignons-le d'avoir cru que les semences de la réforme pouvaient être anéanties dans les bûchers de l'inquisition. Il y eut quelques martyrs sous son règne: les lois parlaient, sans doute; mais il y avait de la cruauté à les écouter, de la part d'un prince qui favorisait si franchement la civilisation.
Enfin , Henri VIII crut avoir assez bien préparé les voies pour ne plus reculer devant la guerre : les deux nations, allaient se heurter par un dernier choc sur les frontières, lorsque les nobles, les descendants
DB l'àNOLRTERBK Vt DB l'ÉCOSSE. tii
de ces barons naguère si heureux de pouvoir combattre les Anglais, désertèrent honteusement la bannière de leur roi. Jacques , trahi, délaissé, désespérant de l'honneur national, se retira dans son château de Falkland. Il expira à peiqe âgé de trente ans^ le cœur brisé et l'empli dé tristés prévisions'. Sesenfonts mâles* l'avaient précédé aii tombeau ; il apprit sur ^on lit de mort qu'il venait d'être père d'une fille : « Ah ! » s'écrîa-t-il, comme si avant de fermer les yeux il avait, ainsi que les Voyants d'Écosse, une vision incomplète de l'avenir, «la couronne nous est venue par une fille, et par une fille elle s'en ira.» Cette fille fut Marie Stuart, qui en effet devait perdre une couronne, mais en laisser deux à son fils (i).
(i) Quoique la couronne fût venue aux Stuarts par une femme, c^était la première fois que leur sceptre tombait en quenouille^ selon Texpression de la vieille loi salique. Les historiens ont souvent récapitulé les malheurs des rois de la race des Stuarts : Robert III meurt de douleur entre un de ses fils mort de faim et un autre captif des Anglais ; — * Jacques I*' est assassiné par son oncle ; — Jacques II est tué par l'éclat d'un canon ; — Jacques III est assassiné par un inconnu ; — Jacques IV meurt vaincu à Flodden Field ;
Jacques V meurt de désespoir, comme Robert III; — Henri
Stuart, lord Darnley, l'époux de Marie Stuart, mourra dans l'explosion de son palais, et Marie Stuart sur Téchafaud; — Jac< ques Vn seul finira dans son lit , mais l'on soupçonnera Buckîngham de l'avoir empoisonné; — Charles I*"" sera décapité comme Marie Stuart;— > Charles II vivra longtemps fugitif et exilé; — Jacques, son frère , sera chassé par son gendre et sa fille.
La fatalité ne commence pas de si bonne heure pour les Bourbons, auxquels on a comparé si souvent les Stuarts. Sous le rapport des infortunes personnelles, on trouve un autre parallèle dans l'histoire des descendants de Charlemagne : ainsi Louis le Débonnaire meurt de faim; — Charles le Chauve est empoisonné; —
Louis le Bègue est empoisonné; — Charles, roi d'Aquitaine, est tué par Alboin; — Louis III se casse les reins en poursuivant, à cheval , la fille d'un bourgeois de Tours ; — Carloman est frappé mortellement en chassant un sanglier; — Charles le Gros périt à la fois de faim , de chagrin, de poison ; — Charles le Simple meurt en prison ; — Louis IV, son successeur, meurt d'un accident à la chasse ; — Lothaire et Louis V, les deux derniers monarques car^ lovingiens , sont tous les deux empoisonnés par leurs femmes. — Enfin , le dernier héritier de cette race , Charles , duc de Lorraine, se voit forcé de céder la couronne à l'usurpateur Hugues Capet.
'de l'angletebbr et de l*égosse.