CHAPITRE XV
MARIB 8TUART.
Il est peu de noms qui réveillent autant de souvenirs que celui de Marie Stuart ; il est peu d'images aussi connues que la sienne. Ce n'est pas seulement en Ecosse que le théâtre , le roman , la poésie , les ballades populaires, nous entretiennent d'elle tous les jours, et que la peinture reproduit sans cesse ce vi* sage si beau et si doux. C'est pour nous une reine française. Son « Adieu au plaisant pays de France » nous fait encore verser des larmes, comme si d'hier dataient ces vers au pays de sa prédilection. La beauté de Marie sembla d'abord devoir être une puissance (i) ; mais cette beauté fatale lui suscita encore plus d'àmants ambitieux que de serviteurs sincères. Ce fut l'occasion de ses faiblesses , le prétexte des plus atroces calomnies. Les grâces d'une femme ne furent bientôt que des armes bien fragiles dans un pays où l'austèi'e presbytérianisme portait le coup de la mort à l'esprit galant de la chevalerie. La beauté de Marie Stuart fut un crime aux yeux de John Knox, à qui elle n'inspira que d'outrageants reproches , et qui l'appelait la nouvelle Jézabel. Enfin, le mauvais génie
( i) a Notre petite reinette écossoise, disait Catherine de Médicis, n'a qti*à sourire pour tourner toutes les têtes françoises. »
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de la jeune reine d'Écosse était assis sur le trône d'Angleterre, sous la forme d'une autre reine qui convertit presque en haine de femmes jalouses la rivalité politique des deux royaumes.
Quoique 9 par la réduction de Calais , les Anglais fussent enfin à jamais expulsés du sol français, Élisabeth n'avait pas hésité à prendre le double titre de «reine d'Angleterre et de France. » A l'instigation des Guises, et comme par représailles , Marie Stuart avait accepté celui de « reine d'Écosse et d'Angleterre : » Élisabeth en avait été d'autant plus blessée qu'elle avait cru y voir une allusion à sa naissance , dont la légitimité pouvait être contestée. Quand le traité de Leith, qui liait les auxiliaires anglais et français , eut été conclu y elle s'empressa de l'envoyer à Marie pour qu'elle l'approuvât, tenant surtout au sixième article, qui exprimait la reconnaissance pleine et entière de ses droits à la couronne de Henri YlII. Marie refusa longtemps sa signature à un traité fait sans sa parti* cipation par des sujets rebelles, et s'en référa au parlement, qu'elle devait convoquer elle-même à son retour : ce fut le premier grief d'Élisabeth Contre Marie. Digne fille de Henri VIII et d'Anne de Boulen, à la fois hautaine et dissimulée, coquette et pédante dans l'orgueil de sa science théologique, Elisabeth s'irrita toute sa vie au. seul nom de Marie : comme Anglaise, elle haïssait en elle la reine de France et d'Écosse; comme protestante, la reine catholique; comme vouée au célibat et à la stérilité, l'épouse et la mère; comme prétendant régner par sa beauté sur tous les cœurs, celle qu'on proclamait la plus belle des reines ; enfin, comme étant le diernier débris de la
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maison de Tudar, celle qui pouvait être son héritière (i).
Quand Marie songea à prendre un époux, il n'y eut point d'intrigues qu'Elisabeth n'inventât pour rompre tous les mariages que lui conseillait son cœur ou la raison d'État; quand la démocratie religieuse humilia tous les rois dans la personne de Marie, Knox fut soudoyé par Élisabeth; quand les seigneurs se révoltèrent, Élisabeth soudoya la révolte des seigneurs; quand, dans sa fuite, Marie réclama un asile chez la reine d'Angleterre , elle y trouva la captivité , les ennuis d'une longue prison, et enfin son supplice.
Les ennemis ne manquèrent pas à Marie dans sou propre royaume; Son frère lui-même, qu'elle avait fait son premier ministre, devint son persécuteur, et usurpa la royauté, moins le titre. Déjà Murray avait engagé Élisabeth à s'emparer de sa sœur lorsqu'elle partait de France. Sans doute la violence de la réforme eût suffi à briser tôt ou tard le sceptre de
(i) Jeune encore, Marie Stuart avait entrevu sous un autre jour ses rapports avec Élisabeth, lorsqu'elle disait à Tambassadeur d'Angleterre : « Il est plus de raisons de contracter amitié entre Élisabeth, ma bonne sœur, et moi, qu'entre n'importe quels deux autres princes de la chrétienté. Nous sommes toutes deux d'une même île, toutes deux parlant une même langue, toutes deux les plus proches parentes l'une de l'autre , toutes deux reines. » Lettre de sir N. Throckmorton au conseil d* Angleterre , 1 56 1 . — Brantôme, un des gentilshommes chargés d'accompagner Marie en Écosse, avait trouvé un triste augure jusque dans le brouillard qui déroba sa galère aux navires anglais ; car il dénonce ce brouillard comme un « digne emblème de son royaume, brouillé^ brouillon et mal plaisant, Brantôme, Œuvres y vol. II, p. i4^y édit. de 1740*
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Marie 9 reine catholique; mais, par une fatalité doublement cruelle, ce furent ses proches qui se rendirent les instruments de cette révolution régicide. L'intérêt qu'inspire une vie d'ailleurs bien connue nous défend de nous y arrêter ici, de peur d'être entraîné à dépasser les limites de notre plan. C'est à l'histoire générale d'Écosse de raconter les premiers dangers de Marie Stuart quittant la France pour l'Ecosse ^ l'enthousiasme causé par son débarquement, les trahisons de son frère et de Maitland, les machinations insidieuses d'Élisabeth contre elle, son mariage avec Darnley, la répression d'une première révolte, la mort de Rizzio, coupable d'amuser sa souveraine avec l'aide des beaux-arts; l'effroi causé par cette mort, effroi qui alla se communiquer jusqu'au fruit que la reine portait dans son sein; le meurtre de Darnley, procès criminel mal éclairci, sur lequel la postérité n'a pas prononcé encore; la plus belle des reines comme fascinée de terreur par le farouche Bothwell, qui la condamne à un hymen sanglant et à une odieuse complicité; sa fuite, son entrée de reine captive dans sa capitale, précédée de lugubres drapeaux; sa prison au Loch-Leven, son abdication arrachée par de nouvelles violences, son évasion, sa dernière défaite à Longside , sa prison en Angleterre , l'indifférence de son fils, son jugement après dix-huit ans de captivité, sa fermeté devant ses juges, sa condamnation, son martyre, et son regret, à la vue de la hache, de n'être point décapitée avec une épée à la française (i). 4
(i) Le caractère de Marie Stuart est resté un sujet de controverse depuis sa mort : historiens, romanciers, poëtes, ont tour à
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Avec Marie succombèrent en Écosse et l'influence de la France et la religion catholique, qui se réfugia dans quelques comtés du bas pays, et parmi les clans des montagnes.
tour rompu une lance pour ou contre la reine d'Écosse. Le recueil à peu près complet de ses lettres, publié récemment par le comte de LebanofTy va encore renouveler le combat. La meilleure histoire à consulter est sans contredit celle de M. Patrick Fraser Tytler (tomes VI, VII et VIII), Edinburgh, 1840. Nous avons analysé le règne de Marie Stuart d'après la Quarterfy Repiew [Bévue Britannique y avril 1841). Cet article seul jette déjà de nouvelles lumières sur plusieurs des points contestés, en nous faisant surtout connaître deux personnages importants de ce drame tragique : d'abord Tagent anglais Randolph , l'espion et le traître ; puis le comte Bothwell, « audacieux, actif, libertin, mais subordonnant le plaisir à l'ambition; faisant aussi peu de cas de la vie d'un homme que de la vie d'une bête fauve; entouré de sicaires prêts à dégainer leurs poignards et leurs épées au premier signal de leur maître.» Bothwell en mourant, dans un château fort de Danemark, dicta une confession testamentaire qui absolvait la reine de toute participation au meurtre de Darnley. Cette confession , adressée à Élisabeth , fut supprimée par elle. « L'histoire, qui raconte tant de crimes des rois , dit lord Brougham en parlant d'Élisabeth , offre à notre exécration peu de caractères comme celui de cetj» gr^inde , heureuse et populaire princesse. »> Lord Brougham rappelle qu'Élisabeth ne fit juger et condamner Marie qu'après avoir voulu se défaire d'elle par un assassinat secret; enfin il ajoute que Marie ellemême, comme victime d'un emprisonnement illégal, se rendit complice de toute mesure hostile contre Élisabeth, sans offenser ni les lois ni la morale. [Men qf letters and sciences ^ p. i85, éd. Paris.)
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