CHAPITRE I
LES 8TUARTS DANS l'eXIL. » FUITE DE LA REINE ÉPOUSE DE JACQUES II ET OU PRINCE DE GALLES. — LEUR ARRIVÉE EN FRANCE. — LAUZUN. — INQUIÉTUDES SUR JACQUES 11. — IL DÉBARQUE A AHBLETEUSE. -^SON ENTRETUE ATEG LOUIS XIY. .LA COUR DE SAINT-GERMAIN.
L'union du peuple anglais et du peuple écossais , ou , en d'au très termes, l'acte politique par lequel l'Angleterre absorbait l'Écosse dans l'unité britannique, ayant eu lieu sans l'assentiment du roi légitime des deux royaumes, le peuple et la dynastie, également frappés de déchéance, devaient naturellement, après la première surprise, associer leurs regrets et leurs espérances, ne faire qu'une cause de l'indépendance nationale et de la royauté héréditaire, oublier leurs anciens grief? réciproques, et se prêter dans l'occasion un mutuel secours, afin de reconquérir leurs droits.
Nous allons revenir sur nos pas dans l'histoire de ces dernières luttes des deux peuples, en nous occupant avec quelque détail des Stuarts dans l'exil, jusqu'à ce que Charles -Édouard nous ramène en Écosse sous leur bannière un moment triomphante.
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Pour mieux faire connaître celte cour de proscrits , où le dernier descendant de Bruce aura son berceau, nous laisserons volontiers parler les auteurs de mémoires contemporains, écrivant sous l'impression immédiate que leur causait le spectacle de celte grande infortune.
La reine d'Angleterre arriva la première en France.
« Le 6 décembre au soir, dit Dalrymple, la reine sortit secrètement de Wliiteball avec le jeune prince, qui n^avait que six mois^ et qui était porté dans les
bras de sa nourrice Elle passa la Tamise, qui
était grosse , dans un bateau découvert, par une nuit noire, une pluie horrible et un vent violent. Elle devait trouver à l'autre bord un carrosse de louage qui se fit attendre une heure , et elle se mit à l'abri sous les murs de la vieille église de Lambeth, tournant ses yeux baignés <le larmes, tantôt sur le prince, qui faisait un si précoce apprentissage des malheurs attachés à la royauté, tantôt sur les lumières innombrables de la ville, à la lueur desquelles elle cherchait à apercevoir le palais où elle avait laissé son époux, et tressaillant au moindre bruit qu'elle entendait de ce côté-là. »
Arriva enfin le carrosse a\tendu , qui conduisit la princesse jusqu'à Gravesend, sous la garde deLauzun. Voici comment Dangeau retrace cette fuite :
ce Aujourd'hui, jeudi ^3 décembre 1688, M. de Seignelay entra chez le roi, qui était encore dans son lit, et lui apporta des lettres de M. de Lauzun, qui arriva mardi matin à Calais, ayant emmené avec lui la reine d'Angleterre et le prince de Galles, que le roi d'Angleterre lui confia la nuit du dimanche au
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lundi. 11 y avait plus de quinze jours que ce projet-là était fait. Mylord Powits, mari de la gouvernante , avait amené secrètement le prince de Galles de Portsmouth à Londres, et l'avait caché dans une mauvaise maison d'un faubourg. Il y avait soixante personnes qui étaient du secret, et à qui Ton n'avait pu s'em» pêcher de le confier. Le roi d'A.ngleterre se coucha avec la reine le dimanche, à son ordinaire, et la fit relever une heure après pour la remettre entre les mains de M. de Lauzun, qui la vint attendre à la porte de la chambre. 11 la fit monter en carrosse avec lui, et ensuite ils allèrent prendre le prince de Galles avec sa nourrice et la remueuse ; ils avaient des relais de carrosse jusqu'au-dessus de Gravesend, où ils montèrent dans un yacht qui attendait M. de Lauzun ; le capitaine ne savait point qui il menait. M. de Lauzun 9 qui avait avec lui un Anglais pour lui expliquer les commandements que ferait le capitaine du yacht , avait ordre du roi d'Angleterre de le poignarder, en cas qu'il voulût faire quelque manœuvre contraire au dessein qu'on avait d'arriver à Calais ou à quelque autre port de France. Saint- Victor, qui avait toujours, été du secret, avait suivi le caiTosse seul à cheval ; mylord Powits et sa femme avaient pris les devants, et ils joignirent la reine dans le yacht, où la reine fut toujours cachée à fond de cale, et où elle était entrée portant le prince de Galles sous son bras comme un paquet de linge sale. L'enfant n'a point crié, ni dans le carrosse ni dans le yacht, et tout s'est conduit fort heureusement et fort habilement.
« La reine, arrivant à Calais, n'a point voulu qu'on
lui rendit aucun lionneur. M. de Lauzun matide au roi que le roi d'Angleterre lui avait donné ordre de ne remettre la reine qu'entre ses mains , et qu'il était bien malheureux de ne pouvoir exécuter cet ordre, n'ayant pas la permission de se présenter devant sa Majesté. Le roi lui a fait réponse de sa propre main , et dans une lettre très-obligeante il lui permet de revenir à la cour,
« Le roi a envoyé un de ses gentilshommes ordinaires à la reine d'Angleterre pour se réjouir de son heureuse arrivée , et sa Majesté fera partir incessamment des carrosses, des gardes et toutes sortes d'officiers pour servir la reine. On meuble Vincennes pour la recevoir. M. le premier conduit la maison , comme son père l'avait conduite en pareille occasion, allant au-devant de la feue reine d'Angleterre. »
On fut inquiet longtemps à la cour de France sur le sort de Jacques. Il avait souvent répété lui-même le mot de son père, « qu'il n'y a pas loin de la prison des princes à leur tombeau »; et il était à craindre qu'il ne fut devenu le prisonnier de Guillaume. La reine paraissait alors résolue à repasser en Angleterre <( pour souffrir le martyre avec lui ». Chaque jour apportait sa mauvaise nouvelle : le roi avait pris le parti de chercher un asile à la cour de Louis XIV, mais on l'avait arrêté à Feversham, déguisé en valet. Pouvait-on croire qu'il serait reçu à Londres avec des acclamations, et que le prince d'Orange était intéressé à favoriser son évasion? Toutes les inquié* tudes cessèrent le 6 janvier.
« Le roi, dit Dangeau, eut la nouvelle que le roi d'Angleterre était arrivé hier matin à Ambleteuse en
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bonne santé, et aussitôt il envoya un de ses écuyers porter cette nouvelle à la reine d'Angleterre, qui était arrivée à Beaumont ; elle priait Dieu quand M.* le premier vint lui annoncer celte bonne nouvelle, et elle oublia si bien tous ses malheurs qu'elle leva les mains et les yeux au ciel, en disant : « Que je suis heureuse! » Nous lui avions fait les compliments du roi et de madame la dauphine une heure auparavant , et nous retournâmes chez elle, où nous la trouvâmes transportée de joie. On ne saurait se louer plus qu'elle le fait de toutes les grâces qu'elle reçoit du roi ; elle est contente au delà de tout ce qu'on peut dire de la réception qu'on lui a faite partout où elle a passé sur la route.
« Le roi envoya ordre à M. le premier de partir sur-le-champ de Beaumont pour aller au-devant du roi d'Angleterre. Monsieur et Madame envoyèrent le même ordre à MM. de Chàtillon , qui étaient venus de leur part complimenter la reine. Mylord Henri (i) arriva à Ambleteuse le même jour que le l oi soiî père, sur deux vaisseaux de guerre anglais, qui, après l'avoir débarqué, s'en retournèrent à leur flotte.
«Jeudi 6. — Après son dîner, le roi partit d'ici avec Monseigneur et Monsieur dans son carrosse, et vint jusqu'auprès de Chatou, où il attendit la reine d'Angleterre, qui arriva un quart d'heure après. Dès qu'on vit paraître les carrosses qui l'amenaient, le roi. Monseigneur et Monsieur mirent pied à terre. Le roi fit arrêter le carrosse qui marchait devant celui de la reine, où était le prince de Galles ^ et l'em-.
(i) Fi iz -James.
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brassa. Pendant ce temps-là/ la reine d'Angleterre descendit de carrosse, et fit au roi un compliment plein de reconnaissance pour elle et pour le roi son mari. Le roi lui répondit qu'il leur rendait un triste service dans cette occa^on , mais qu'il espérait être en état de leur en rendre de plus utiles dans la suite. Le roi avait avec lui ses gardes , ses chevau-légers et ses mousquetaires, et tous les courtisans l'avaient accompagné. Le roi remonta en carrosse avec la reine ; Monseigneur et Monsieur s'y mirent . aussi : cela avait été concerté dès le jour précédent ; c'est pourquoi elle n'avait avec elle que madame de Powits et lasignoraÀnna-VittoriaMontecuculli, une Italienne qu'elle aime fort.
«Ils descendirent au château de Saint-Germain, qui était meublé fort magnifiquement, et où l'on trouva toutes les commodités imaginables pour le prince de Galles. Tourolle, tapissier du roi, donna à la reine la clef d'un petit coffre où il y avait 6,000 pistoles. M. et madame de Montclievreuil sont à Saint- Germain , pour faire à la reine les honneurs de leur gouvernement. Le roi d'Angleterre couche aujourd'hui à Breteuil. Le duc de Berwick, son fils, est venu au-devant pour apporter de ses nouvelles à la reine. Madame de Portsmouth avait voulu venir au-devant de la reine, mais M. de Lauzun lui manda qu'elle ne verrait personne qu'après être arrivée a Saint-Germain. Les bruits qu'on a fait courir de ce qu'elle a dit n'ont pas laissé de faire impression sur la reine, mais elle s'en justifie fort bien. »
Voici comment mademoiselle de la Fayette raconte l'entrevue de Jacques avec Louis XIV : « Le lendemain
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jour que le roi d'Angleterre arrivait, le roi Falla al* tendre à Saint-Germain, dans l'appartement de la reine... Les deux rois s'embrassèrent fort tendrement, avec celte différence que celui d'Angleterre, y conservant l'humilité d'une personne malheureuse, se baissa presque aux genoux du roi. Après cette première embrassade au milieu de la salle des gardes , ils se reprirent encore d'amitié, et puis en se tenant la main serrée, le roi le conduisit à la reine, qui était dans son lit. Le roi d'Angleterre n'embrassa point sa femme, apparemment par respect.
« Quand la conversation eut duré un quart d'heure, le roi mena le roi d'Angleterre à l'appartement du prince de Galles. La figure du roi d'Angleterre n'avait pas imposé aux courtisans : ses discours firent moins d'effet que sa figure. 11 conta au roi, dans la chambre du prince de Galles, où il y avait quelques courtisans, le plus gros des choses qui lui étaient arrivées , et il les conta si mal que les courtisans ne voulurent pas se souvenir qu'il était Anglais; que, par conséquent, il parlait fort mal le français, outre qu'il bégayait un peu, qu'il était fatigué, et qu'il n'est pas extraordinaire qu'un malheur aussi considérable que celui où il était diminuât une éloquence beaucoup plus parfaite que la sienne.
« Après être sortis de chez le prince de Galles, les deux rois s'en revinrent chez la reine. Sa Majesté y laissa celui d'Angleterre, et s'en revint à Versailles. Presque tous les honnêtes gens furent attendris de l'entrevue de ces deux grands princes. Le lendemain , le roi d'Angleterre eut à son lever tout ce qui lui
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était nécessaire y et dix mille ptstoles sur sa toilette , etc. , etc. »
11 s'agit ensuite de régler le cérémonial des deux cours dans l'échange de leurs visites, et ce ne fut pas une petite afTaire dans un temps où la violation de l'étiquette était presque un crime de lèse-majesté (i).
Jacques et* son épouse, «un peu glorieuse, » admirèrent les pompes de Versailles, et, «malgré les fâcheuses circonstances de son état, S. M. B. ne laissait pas d'aller courageusement à la chasse avec Monseigneur, et piquait comme un homme de vingt ans qui n'a d'autre souci que celui de se divertir. » Jacques et la reine furent invités au petit voyage de Marly : « Sa Majesté leur donna le plaisir d'un petit opéra sur le retour du dauphin, représenté à Trianon : — la princesse de Conli, madame la duchesse et madame de Blois y dansaient. » Madame de Maintenon avait commandé Esther à Racine pour être jouée par les demoiselles de Saint-Cyr. « Une comédie de couvent, dit mademoiselle de la Fayette, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres quittaient , pour y aller, leurs affaires les plus pressées. La seconde représentation fut consacrée aux personnes
(i) On lit dans le journal de Dangeau, à la date du 7 janvier 1689: « Mylord Powits est venu ce matin de la part dé la reine d'Angleterre pour savoir des nouvelles de la santé de madame la dauphine, mais il ne Ta point vue. Il prétendait devoir la saluer; mais comme il n'a que le titre de marquis et point de duc, n^dame la dauphine ne le saluera pas, et ne veut pas même en venir à l'expédient qu'il proposait, qui était de ha voir dans son lit, car elle ne veut point qu'il puisse dire qu'on a cherché un mezzo termine. »
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pieuses, telles que le père de la Chaise, et douze ou quinze jésuites, auxquels se joignirent madame de Miramion et beaucoup d'autres dévots et dévotes ; ensuite cela se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre : il l'y mena el la reine aussi. »
Ces plaisirs mêmes , goûtés en semblable compagnie, ne pouvaient distraire Jacques II de ses penchants plus sérieux : il fit un voyage à Paris, « et vit aux Grandes-Carmélites, dit Dangeau, la mère Agnès, parce que c'était la première personne qui lui avait parlé pour le faire changer de religion. » — « Il alla descendre aux Grands-Jésuites, dit mademoiselle de la Fayette, causa très-longtemps avec eux, et se les fit tous présenler. La convei-sation finit par dire qu'il était de leur société, ce qui parut d'un trèsmauvais goût. »
L'archevêque de Reims, le voyant sortir de l'église, dit avec un ton ironique : Voilà un fort bon honame; il a quitté trois royaumes pour une messe. « Belle réflexion dans la bouche d'un archevêque! » ajoute mademoiselle de la Fayette.
Ces détails ne nous semblent point être des puérilités dans l'histoire des malheureux Stuarts : ils révèlent le caractère de Jacques, qui devait plus envier à Louis XIV le père la Chaise que Louvois et Seignelay : aussi avait-il conservé auprès de lui le père Petre et son ministre le lord Melfort, également funestes à sa cause.
Cependant Louis XIV pensait à faire un effort en faveur de son hôte : l'Irlande était en armes, et le comte de Tyrconel demandait des secours à la France
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en invitant Jacques à venir se mettre lui-même à la léte de ses fidèles sujets. Une expédition fut prête en peu de mois. « On travailla à l'équipage du roi d'Angleterre... Le roi lui donna même sa cuirasse. » Èn se rendant à Versailles pour faire ses adieux, Jacques passa chez des religieuses anglaises, et « y toucha des écrouelles, en qualité de roi de France. » Ce litre devait lui être doublement cher à cause de cette superstition, et Louis le lui laissait exercer sans réflexion, ce qu'il aurait eu de la peine à passer à un souverain heureux (i). Louis XIV alla aussi lui dire adieu à Saint-Germain (a5 février 1689). « Tout ce que je puis vous souhaiter de mieux , dit-il en l'embrassant , est de ne jamais vous revoir : si la fortune vous oblige à revenir, vous me trouverez tel que vous m'avez déjà trouvé. » Lorsque de nos jours Geoi^es IV, alors prince régent , prit congé à Douvres du descendant de Louis XIV, ce fut en lui répétant littéralement les paroles de son aïeul, cet héritier de l'usurpation
(i) Toujours grave sur la question de l'étiquette, Dangeau a bien soin de dire, à propos du cérémonial réglé entre les princes du sang et leurs Majestés Britanniques : — ^On est convenu aujourdliui que les princes du sang se couvriraient quand le roi d'Angleterre se couvrira, et que la reine leur donnera des sièges pliants, et les baisera. La feue reine, notre maîtresse, ne les faisait pas asseoir; mais ils étaient toujours assis devant la reine mère. Le feu roi d'Angleterre , à Bruxelles , donna un fauteuil à feu M. le Prince. L'empereur en fit offrir à MM. les princes de Conti quand ils passèrent à Vienne; et il y a beaucoup d'autres exemples que les princes du sang de France ont reçu de plus grands honneurs que ceux qu'ils ont en cette occasion; mais le roi veut qu'on rende plus de respect encore au roi d'Angleterre malheureux que s'il était dans la prospérité. » — 12 janvier.
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de Guillaume usurpant sur la légitimité jusqu'à la tradition de son langage.
Jacques trouva à Brest une escadre de treize vaisseaux toute prête à appareiller. Retardé par le temps contraire y il débarqua enfin à Kinsale en Irlande, le 12 mars 1689, et, le ^4» il fit son entrée solennelle à Dublin. Guillaume le laissa pendant un an user luimême ses succès par Tindé^^ision de son caractère, qui le portait à éluder toutes )es questions importantes. 11 ne restait plus aux Anglais que la seule ville de Londonderry; mais déjà le roi lui*même avait dépopularisé le roi légitime par sa présence, comme les jacobites la légitimité par leurs presomptueuses prétentions et leurs projets de vengeance. Guillaume semblait n'avoir qu'à laisser faire la comparaison entre lui et Jacques. Pour frapper les derniei*s coups, il se rendit en Irlande, et y gagna (le 21 juin 1690) la bataille de la Boyne, qui ne soumit pas encore l'Irlande, mais qui força Jacques à se réfugier de nouveau eu France.
Une correspondance active continua entre les jacobites des trois royaumes et la cour de Saint-Germain. Plusieurs personnages, en apparence partisans de Guillaume, n'étaient pas éloignés de rappeler Jacques II sur le trône; mais ils demandaient des garanties pour les libertés religieuses et politiques du pays : Marlborough, qui dans sa vie politique avait été tantôt pour Jacques tantôt pour Guillaume, quelquefois pour tous les deux à la fois, était du nombre des mécontents. Jacques , toujours conséquent avec luimême, acheva de se faire connaître en préférant la question théologique à la question d'État. Plus scrupuleux
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SOUS quelques rapports que Bossuet, dont la déclaration cachait cependant assez d'arrière-pensées, le monai^ que anglais promettait des amnisties avec des exceptions, et faisait des manifestes avec des restrictions puériles, sans parler des restrictions mentales. Cependant Louis XIV lui donna encore une flotte, que la valeur de Tourville ne put sauver du fatal désastre de la Hogue. On prétend que, spectateur du combat, des hauteurs du cap, Jacques, qui avait été amiral anglais avant d'être roi, oublia ses revers pour s'écrier avec enthousiasme : ce Mes braves Anglais! » On dit aussi que les Bourbons de France, à travers les vi* cissitudes de leur vie errante, se sont quelquefois réjouis des victoires de la république et de l'empire, qui semblaient perpétuer leur exil. Cet élau de patriotisme est heureusement compris encore dans notre siècle, où pourtant nous mettons assez volontiers la pairie dans l'opinion. Sans doute on pourrait citer des vœux bien contradictoires échappés à ces augustes exilés, Stuarts ou Bourbons, suivant l'impression du moment (i) : nos intérêts et l'amourpropre national peuvent l'emporter tour à tour sans s'exclure dans le même cœur ; mais, enfants des guerres civiles, nous devons peut-être encore plus plaindre Coriolan que le maudire.
Jacques ne dut pas moins admirer le génie de Tourville et la bravoure de nos marins que celle des Anglais, et, comme s'il eût pensé qu'une puissance divine
(i) Nous avons sous les yeux une lettre d'Haftwell où Louis XVIU appelle ironiquement Masséna l'enfant pourri de la victoire. Maisil est certain que dans d'autres occasions, le comte de Lille exprima Ja plus haute admiration pour nos soldats.
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avait pu seule leur arracher la victoire, malgré l'infériorité dé leur nombre, il écrivit à Louis XIV :
« Ma mauvaise étoile a fait sentir son influence sur les armes de votre Majesté, toujours victorieuses jusqu'à ce qu'elles aient combattu pour moi; je vous prie donc de ne plus prendre intérêt à un prince aussi malheureux, mais de me permettre de me retirer avec ma famille dans quelque coin du monde, où je ne puisse plus être un obstacle au cours ordinaire des prospérités et des conquêtes de votre Majesté. »
Louis XIV n'en persista pas moins à saisir toutes les occasions qui s'offraient pour rendre la couronne aux Stuarts : ce n'était pas seulement une aveugle générosité, mais un intérêt politique, puisque Guillaume était en Europe le chef des ennemis de la France. En 1696, Jacques se rendit à Calais pour se mettre à la tête d'un nouvel armement qui semblait devoir être bien secondé par les jacobites; mais au plan d'invasion était lié un complot pour s'emparer de la personne de Guillaume, et ce complot manqué fit avorter l'expédition. Jacques revint à Saint-Germain, désespérant de reconquérir ses États tant que Guillaume vivrait. Nous croyons toutefois, malgré quelques assertions contraires, qu'il refusa constamment d'autoriser une entreprise qui tendait à faire assassiner celui qui était son neveu et son gendre. Jacques descendait volontiers jusqu'aux petites trahisons d'une politique méticuleuse, mais il n'avait point cette énergique et fatale ambition qui se familiarise avec les grands crimes : bientôt même, en se réfugiant dans la
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piété , il y goûta d'autres consolations que les puériles pratiques de la vie dévote; en renonçant peu à peu à la terre , il s'exalta jusqu'à cette généreuse abnégation de soi qui conduit aux nobles pensées et souvent aux nobles choses. Celait sans doute a en montant dans cette haute partie de lui-tnéroe, » pour nous servir de l'expression de Bossuet, qu'il trouvait les belles réponses qu'il fît à Louis XIV, lorsque celui-ci lui offrit le trône de Pologne en 1697, et plus tard lorsqu'on croyait pouvoir faire reconnaître son fils comme l'héritier de Guillaume, ce Accepter un autre IrÔhe que le sien eût été, selon lui, abdiquer ses droits légitimes et ceux de ses enfants. » Ce fut lors du traité de Ryswick que Louis XIV, forcé de reconnaîtra Guillaume, aurait voulu que celui-ci acceptât le prince de Galles pour son successeur : Guillaume n'en eût pas été éloigné, Jacques s'y refusa : « Je puis, dit^il, supporter avec la patience du chrétien l'usurpation du prince d'Orange, mais je ne supporterai jamais que mon propre fils devienne complice de Tusurpateur. 11 ne peut tenir sa couronne que de moi (i).» C'était, dira-t-on, d'après nos idées modernes, ne reconnaître que le droit dwin; mais la proposition supposait que Guillaume reconnaissait un droit à Jacques, et dès lors il était de la dignité de celui-ci de n'y point renoncer.
Jacques vécut encore un an à Saint-Germain, s'occupant de la couronne qu'il espérait au ciel beaucoup plus que des intérêts de sa couronne mortelle, quoi-
(1) Mémoires de Jacques If. Macpherson's Papers,
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qu'il continuât à écrire ses mémoires pour justifier sa vie. « Sa prière la plus fréquente était : Je vous remercie, 6 mon Dieu, de m'avoir ôlé trois royaumes, si c'était pour me rendre meilleur. » Il parut cependant satisfait de l'assurance que Louis XIV se plut à lui donner qu'il reconnaîtrait son fils pour rcfi d'Angleterre. Tout ce qu'il avait désormais à demander à Dieu, c'était de mourir un vendredi, et ce vœu fut accompli le i6 septembre 1701 (1).
Rien de plus facile que de juger avec des sarcasmes la dévotion de Jacques II. Nous nous contenterons de convenir que sa religion fut la vraie cause de sa perte. Certes, les petitesses et les fraudes pieuses de son catholicisme le privent de l'éloge d'avoir sacrifié sa couronne à sa conscience. Le vrai catholicisme est plus noble, plus franc, plus libéral, plus compatible, eh un mot, avec la dignité et les devoirs d'un roi. Ce catholicisme, il est vrai, n'est pas toujours celui qu'on a prêché à Rome, où la politique a quelquefois fait bon marché de la religion. Heureusement que pour nous autres, catholiques gallicans, le pape n'est pas infaillible. Contraste remarquable! pendant qu'un roi d'Angleterre avait sur le trône les vues si étroites de la vie dévote, la chaire de Saint-Pierre était occupée par Innocent XI, surnommé le pape protestant, qui, par haine pour la France, recevait avec froideur les ambassadeurs de Jacques , refusait au père Petre une
(i) Vendredi 16 septembre 1701. — Le roi d'Angleterre mourut à Saint-Germain sur les trois heures. Il avait toujours souhaité, par un sentiment de piélc ,* de mourir un vendredi. Le soir, on amena la reine à Chaillot. (Journal de Dangeau.)
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dispense pour être évéque, par haine des jésuites, et, exploitant mondainement les privilèges temporels de la papauté, traitait avec le prince d'Orange (i).
(i) Le nonce est arrivé à Saint-Germain depuis quelques jours, et s'en retourne à Rome , où il espère qu'on lui donnera le chapeau de cardinal. Nous n'avons pas été contents ici de la conduite qu'il a etie en Angleterre , el l'aimions mieux en Italie que dans ce pays-là. (Dangeau^ a/i janvier 1689.)
Plusieurs princes catholiques suivirent l'exemple du pape. L'ambassadeur d'Ëspagne à la Haye lit dire des messes dans la chapelle pour le succès du prince d'Orange.
DB CHABLES-^ÉDOUABD.