CHAPITRE II
ÉPISODES DE L*É1IIGR\TI0N JàCOBITE. «— LES OOURTISANS ET LES HIlflSTRES DE LA COUR DE SAINT-GERMAIN. — QUELQUES NOMS CHERS A LA FRANCE. — LES OFFI- CIERS DB DUNDEE. — LE CAPITAINE tJGILYIE,
Pendant que le roi Jacques , à Saint-Germain, se détachait de plus en plus de tout intérêt terrestre, en remerciant Dieu , dans sa prière déjà citée, « de lui avoir ôté ses royaumes, si c'était pour le rendre meilleur, » les mémoires du temps nous apprennent qu'il y avait dans cette cour les mêmes intrigues, les mêmes cabales, les mêmes jalousies qu'autre^ fois à Whitehall. Middleton, le duc de Melfort, le duc de Perth son frère, le lord Waldegrave, ministres et courtisans rivaux, se disputaient les faveurs d'un roi et d'une reine sans couronne. Middieton , plus froid, plus prudent (i), Melfort, presque insensé dans ses inconséquences , étaient plus fidèles l'un et l'autre à leur ambition qu'au malheur de leur maître.
(i] Middieton était de la religion anglicane; il se convertit au catholicisme, touché, dit-on, de ce que lui dit Jacques II sur son lit de mort. C'eût été du moins une consolation pour le monarque de savoir quels fruits porteraient ses dernières paroles. Ses ministres et ses courtisans auraient eu du reste, pendant sa vie, mainte occasion de se convertir, s'ils l'eussent accompagné plus souvent dans ses dévots pèlerinages : — on lit dans le Journal de Dangeau, à la date du 18 novembre 1650 : « Le roi d'Angleterre doit aller ces jours-ci à la Trappe, où il dçmeurera trois jours. Il ne mènera avec lui d'Anglais, dans ce voyage-Jà, que mylord Dumbarton. »
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Le duc de Perth faisait généralement cause commune avec son frère, et lord Waldegrave s'appuyait du crédit de la reine. Lord Waldegrave avait épousé une fille naturelle de Jacques , sœur de ce duc de Berwick , qui paya par des victoires l'hospitalité dé Louis XIV. Malgré cette alliance avec la famille royale, son fils rentra en Angleterre, et plus tard son petit-fils, converti à Tanglicanisme , devint Fami de Georges I**" et le précepteur de son fils.
Ces quatre ministres laissaient Jacques aller en pèlerinage à l'abbaye de la Trappe , ou écrire à l'abbé de Rancé; ils ne cessaient de parler en son nom à Louis XIV, de solliciter en même temps les àutres souverains de l'Europe, et d'entretenir d'activés correspondances avec les jacobites et les mécontents d'Angleterre ou d'Écosse.
Si la cour des Stuarts exilés offrait encore , dans un moindre cadre, les mêmes intrigues, les mêmes vices et les mêmes petitesses qui dégradaient naguère la cour de Charles II, il faut bien reconnaître que , grâce à quelques plus nobles traditions, c'était aussi le sanctuaire des dernières vertus de l'âge chevaleresque. Tandis que de nouveaux Buckingham rêvaient pour la restauration un nouveau ministère de cabale, d'autres seigneurs, venus en France avec Jacques, mais écartés de sa confiance, étrangers aux intrigues des ministres, ne se rendaient à la cour de Saint- Germain que de loin en loin. Prêts à tout quitter au premier signal jJour la bonne cause, quelques^-uns -occupèrent les loisirs de l'exil en acceptant du service dans les troupes de Louis XIV ou d'autres souverains; quelques autres même, plutôt que de mendier Tau-
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mÔDê de réoiigraiion) exercèrent des professions qui leur donnaient du pain. Parmi ces noms naturalisés français y et dont l'orthographe étrangère révèle l'origine jacobite, il en est plus d'un qui ont été souvent glorieusement cités dans nos annales : tels sont les Fitz-James , les l^liy , les Walsh , les Dillon j les Bourke, etc., que cent ans plus tard une révolution faillit rendre pour jamais à l'Ângl^erre, à l'Écosse et à l'Irlande 9 comme une révolution les avait donnés à la France.
Entre tous les martyrs de la légitimité des Stuarts, les officiers qui avaient servi sous Claverhouse à Killiecrankie méritaient particulièrement les sympathies françaises. Environ cent cinquante de ces gentilshom* mes, protestant contre la capitulation des montagnards, abandonnèrent leur patrie pour suivre la fortune de Jacques, dignes des plus beaux jours d'Athènes et de Sparte , comme ne peut s'empêcher de le dire le whig sir John Dalrymple, qui ajoute à cet éloge classique qu'ils étaient tous d'une naissance honorable, attachés à leurs chefs, affectionnés les uns aux autres, et irréprochables en tout, si ce n'est sur leurs prin-cipes politiques.
L'épisode de leurs aventures forme un tableau tou- ^ chant des malheurs de Témigration.
A leur débarqu^ent en France, ces officiers écossais furent dirigés sur Lille, Arras, et d'autres villes de la Flandre, où Louis XIV leur assigna des pensions proportionnées à leurs grades. Mais quand les finances du roi de France furent presque épuisées dans ses revers, on supprin^a les pensions, et les réfugiés se trouvèrent, par ce retranchement, à la charge
de Jacques, qui, pensionnaire lui-même de son hôte, pouvait à peine suffire à l'entretien de sa maison. Ils lui demandèrent alors la permission de se former en compagnies de simples soldats, pour passer provisoirement en cette qualité au service de Louis. Depuis le règne de Charles VIII , il y avait eu une compagnie écossaise dans les troupes de la France, compagnie renouvelée du moins par la révolution de 1649, et dont Charles II et Jacques II avaient été successivement capitaines. Jacques , se rappelant combien avaient souffert ceux qu'il avait ainsi commandés pendant son premier exil , tenta de dissuader ces braves gentilshommes de leur résolution. Ils persistèrent, et il céda. Ils voulurent être passés en revue par leur roi, avant d'être incorporés dans l'armée française. S'étant rendus en conséquence à Saint- Germain, où ils nommèrent leurs officiers, ils eurent une audience de Jacques. Empruntant les uniformes d'un régiment français, ils vinrent le matin se ranger en bataille dans la cour du château, que le roi devait traverser pour aller à la chasse, exercice favori des Stuarts et des Bourbons.
Jacques, au moment de monter à cheval, aperçut ces nouveaux soldats, et demanda qui ils étaient, ne reconnaissant pas d'abord les gentilshommes écossais sous leur nouveau costume. « Frappé, dit Dalrymple, du contraste entre la frivolité du divertissement qu'il allait prendre et la misère de ceux qui' souffraient pour l'amour de lui, il contremanda la chasse et rentra tout pensif au château.»
Quelques jours après, il les passa en revue, les fit manœuvrer, et leur adressa ce discours paternel :
DE CHABLKS-JSDOUAHD.
t( Messieurs ,
tt Mes propres infortunes me touchent moins que les vôtres. Je ne saurais exprimer combien il m'est pénible de voir tant de braves et dignes gentilshommes , qui avaient jadis la perspeclive de parvenir aux premiers grades de mes armées, descendus au rang de simples soldats. Si quelque chose me fait tenir encore à la vie, c'est voire fidélité et celle de quelques-uns. de mes sujets de la Grande-Bretagne, qui, forcés d'obéir au prince d'Orange, sont prêts en toute occasion à me servir ainsi que ma famille. Telle est l'impression que je ressens de votre dévouement pour moi que, s'il plait jamais à Dieu de n^ rétablir sur mon trône, il est impossible que je puisse oublier vos services et vos souffrances. Il n'est aucun poste de mes armées auquel vous ne puissiez prétendre. Quant à mon fils, votre prince, il est de votre sang; il est susceptible de toute impression : élevé par vous, il ne saurait oublier votre mérite.
« D'après vos désirs, vous allez entreprendre une longue route. J'ai pris soin que vous soyez pourvus d'argent, de souliers, de bas, et de tout ce qui peut vous être nécessaire. Craignez Dieu, aimez-vous les uns les autres. Faites-moi connaître directement vos besoins, et soyez assurés que vous trouverez toujours en moi votre roi et votre père. »
Jacques passa ensuite le long des rangs, s'arrêta devant chaque gentilhomme, les remerciant tous en particulier, écrivit de sa main la nom de chacun sur ses tablettes , et , arrivé à la tête de la compagnie, sa-
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lua le drapeau de ces soldats fidèles , et les bénit. Il s^éloignaity lorsque , croyant ne pas leur avoir encore assez accordé d'honneurs, il revint, s'inclina de nouveau y et fondit en larmes.
Les gentilshommes écossais, vivement émus, et ne croyant pas pouvoir témoigner trop de respecta leur roi malheureux, se mirent à genoux, baissèrent la tète jusqu'à terre, dans un silence solennel; puis, se ^relevant tous à la fois, ils défilèrent en rendant à Jacques tous les honneurs de la guerre, comme dans une rcTvue ordinaire.
Ils partirent de là pour les frontières d'Espagne , précédés de la réputation de leur loyal dévouement, et accueillis partout avec cette délicatesse d'égards dont les Français seuls, peut-être, possèdent le secret. Les femmes surtout s'intéressaient à ces volontaires, et répandaient volontiers des larmes sur leurs infortunes. Quand ils eurent épuisé toutes les petites ressources de leur bourse particulière , ils mirent en loterie leurs bijoux et les ornements de leur ancien costume, qui étaient désormais des superfluités pour de simples soldats. Le maréchal de Noailies fut si content de leur tenue qu'il leur fit présent d'une mule pour transporter leurs bagages, et qui leur fut utile quand ils franchirent les Pyrénées. Dans les combats et dans les sièges , ils étonnèrent souvent l'ennemi, et méritèrent que, sur le rapport du maréchal, qui les appelait ses enfants, Louis XIY se rendit exprès de Versailles à Saint-Germain pour remercier Jacques de leurs services.
<c Us ne désobéii*ent que deux fois , dit Dalrymple : la première fois au siège de Roses, où , attaqués par
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des fièvres épidémiques, ils reçurent ordre de quitter le camp pour leur guérison. » Ils s'irritèrent de cet ordre conime d'un affront , disant qu'ils étaient venus pour combattre, et no» pour soigner leur santé ; pour mourir y s'il le fallait, dans la tranchée, mais non à l'hôpital. « Le gentilhomme est toujours gentilhomme,» renâarquèrent les officiers français au sujet de cette remontrance, « il se montre tel dans le besoin et le danger. »
Jacques demanda et obtint qu'ils serviraient sous un climat plus sain pour eux; on les envoya dans le courant de l'hiver des frontièi'es d'Espagne en Alsace. Pendant cette marche, aussi longue que la. précédente, leurs habits tombèrent en lambeaux^ et ils souffrirent les plus cruelles privations en traversant des provinces affligées de la disette. Quand ils eurent passé Lyon, le pays se trouva couvert de neige, et ils manquèrent souvenfr des choses les plus nécessaires à la vie. ce Cependant on ne les entendit jamais se plaindre, excepté des souffrances de leur souverain , qui leur semblaient telles que les leurs étaient'peu de chose en comparaison. » Us arrivèrent enfin à leur destination. Les Allemands ne les trouvèrent pas moins redoutables pendant six années que les Espagnols, et ce fut là qu'ils désobéirent pour la seconde fois.
L'ennemi, dit Dalrymple , s'était logé dans une Ile sur le Rhin ; persuadé qu'on ne pouvait passer la rivière sans bateaux, on en avait commandé; la compagnie écossaise avait été mise dans un poste opposé à l'île pour le garder jusqu'à ce que les bateaux fussent arrivés. Ces gentilshommes se rappelant comment les montagnards d'Écosse faisaient en semblable occa-
sion , et s'étant assurés que le gué n'était pas impraticable, entrèrent dans la rivière, se tenant tous par la main et formant une même ligne avec le courant, les plus vigoureux vers sa partie supériewre , pour en rompre la force. En passant ainsi le gué à la vue des deux armées, leurs armes et leurs habits attachés sur leurs épaules , ils délogèrent les Allemands, qui étaient dans nie en dix fois plus grand nombre qu'eux. » Le général français s'écria avec enthousiasme que jamais plus beau fait d'armes ne s'était vu , et l'île en a conservé le nom d'île d'Écosse.
A la paix de Ryswick, en 1697, Guillaume exigea, dit-on , que l'on licenciât d'abord les Écossais , qui avaient fait tant de mal aux alliés. Il y a peut-être quelque exagération dans cette assertion d'un historien leur compatriote, mais leurs exploits furent cités avec orgueil, même par les whigs d'Écosse. La guerre avait déjà bien réduit leur nombre; il n'en rentra que quatre dans leur pays natal , et ce fut avec l'autorisation de Jacques. Dalrymple accuse à tort les Français de n'avoir donné aucune attention à leur ^ malheur, à leurs fatigues et à leurs services (1) : ils reçurent plusieurs fois des gratifications. Dalrymple se réfute lui-même d'ailleurs, en nous disant « que les officiers auxquels ils avaient sacrifié leur indépendance , et qu'ils avaient choisis pour les commander, les fraudaient de leur solde , de leurs habillements et des présents que la générosité (française) leur faisait. » Ces vrais fils des anciens cavaliers avaient aussi leurs poètes, qui composaient leurs chants de guerre,, et mê-
(i) Mémoires de Dalrymplcy tome II, page 160.
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laient dans leurs vers les souvenirs de TÉcosse à leur culte pour le roi légitime. Le plus connu fut le capitaine Ogilvie, qui mourut sur les bords du Rhin. 11 avait combattu à la Boyne, et la ballade suivante exprime ses derniers adieux au pays de ses pères, qu'il ne devait plus revoir :
a IT WAS a'fOR OUR RIGHTFULL KING. »
a Ce fut pour notre roi légitime que nous quittâmes la terre d'Écosse. Ce fut pour notre roi légitime que nous abordâmes en Irlande, — ma belle, — que nous abordâmes en Irlande.
(c Maintenant que nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire, que tout a été fait en vain, mon âmie et ma terre natale, adieu; car il me faut traverser la mjer , — ma belle, — car il me faut traverser la mer.
a 11 se retourna du coté de Tirlande, à droite et à gauche. Il donna une secousse à sa bride, et dit: Adieu, adieu pour toujours, — ma belle, — adieu pour toujours.
a Le soldat revient de la guerre.; le marin, de la mer; mais moi, j'ai quitté mon amie poui^ne plus la revoir, — ma belle, — pour ne plus la revoir.
a Quand le jour s'éloigne, quand la nuit est venue, et que chacun se livre au sommeil , je pense à celui qui est loin; j'y pense toute la nuit, et je pleure, — ma belle , — toute la nuit, et je pleure. »
2M HiSTOtBB
11 ne serait pas difficile de trouver un peiKlant à rëpisode de ces braves émigrés d'Écosse dans les aventures des fidèles soldats de l'armée de Condé^ forcés de vouer leurs épées au service de l'étranger, pendant que le frère de Louis XVl, oublié des puissan» ces, pouvait commencer à croire qu'Hartwell serait son dernier asiie, comme Saint-Germain celui de Jacques II.
DE CHÀBLES-IÉDOUABD.