CHAPITRE IX
PROGRÈS DES OPIIflOMS BT ÉTAT DES PARTIS EN ANGLETERRE DEPmS 1688 JUSQU'ER 1745. — L'ARKTOGRATIB et le haut clergé. — LE PEUPLE. — INFLUENCE DU GOUYERNEMEMT représentatif et DE la CmUSATlON SUR LES ESPRITS. — LA POÉSIE, LES ROMANS. RAPPROCHEMENT DES PARTIS. — LE GOUVERNEMENT DE DROIT ET LE GOUYERNEMENT DE FAIT. — GUILLAUME ET L'uSURPATION. — LA REINE ANNE ET LES JAGOBITES. — GEORGES l*' ET JACQUES UI. — ROBERT WAL- POLE. » TACTIQUE PARLEMENTAIRE. — LES TORTS ET LES WHIGS DANS L'0PP06I« TION. — IMPOPULARITÉ DES DEUX GEORGES. — LES TROUPES ÉTRANGÈRES.
Le comité jacobite ne s'était pas dissous en Angleterre depuis la condamnation de l'évéque de Rochester en 1717; reconstitué du moins en 1 740 , il continuait de correspondre avec les princes exilés et leurs partisans à l'étranger. Parmi ses' affiliés j on comptait le duc de Beaufort et son frère lord Noél Somerset , chefs jacobitesdes comtés de l'Ouest ; sir Watkin-Wynn, du pays de Galles; le docteur William Ring, de l'université d'Oxford ; le général lord Barrymore, de la chambre des lords ; le colonel Brett, le colonel Cécil, M. Shippen et sir John Hinde-Cotton, de la chambre des communes. En 1740, le colonel Brett et lord Barrymore vinrent successivement à Paris, et obtinrent une audience des ministres de Louis XV. Pour vérifier leurs rapports, le cabinet de Versailles envoya à son tour en Angleterre le marquis de Clermont, qui, au retour de sa mission secrète , confirma qu'il existait une véritable conspiration en faveur des Stuarts : ce fut ce qui décida l'armement de l'expédition que devait commander le maréchal de Saxe. La nombreuse liste des
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jacobites influents dont le comité garantissait le concours se trouve encore aux archives du ministère des affaires étrangères. I^s mêmes assurances de la part des jacobites d'Angleterre furent renouvelées en i745. Nous citerons entre autres ce qu'écrivait à M. d'Argenson lord Sempill • quelques mois avant le départ de Charles-Edouard :
« Le duc de Beaufort^ les comtes de Barrymore et d'Orrery, les chevaliers baronnetsWiliiaros et Smith ( i ), les MM. Brampton et Barry , et tous ces seigneurs qui ont le secret du roi mon maitre, nous ont mandé au commencement de février que le chevalier Cotton était toujours de concert avec eux y et qu^Us avaient lieu de compter autant que jamais sur tous les torys qui avaient nouvellement accepté des emplois. Us m'ont chaîné en conséquènoe de renouveler leurs instances auprès, du roi très-chrétien pour obtenir le secours qu'ils ont tant de fois demandé : ils assurent que les dispositions générales, soit pour la réception des troupes françaises dans Londres , soit pour le ' soulèvement des provinces, sont les mêmes que l'année passée; mais que les arrangements particuliers sont mieux concertés et plus surs, parce qu'ona étendu le secret à plus de personnes : de sorte qu^ils osent répondre, disent-ils avec assurance, de l'anéantissement du gouvernement présent, peu de jours après que le prince de Galles aura débait)ué avec dix mille hommes».
(i) Je cîce les noms tdï que les traAik lord S'enipiFF krî- mcrnc , caj* bi pkipart dts. lieltrc^ et mtves pi^ros des agen^ j;fcobrtes étaioDi écrite» an froivçais.
a Cçs mêmes amis me mandeut du du mois de février ^ que le chevalier Cottoa était vc»u les trouver de la part de tous les torys qui sont ea place, pour les assurer que ces messieurs resteront toujours irré* vocahlemeut attachés à leurs anciens principes et à leurs anciens amis, et qu'ils se prêteront avec autant de zèle que jamais à tout ce qui pourra contribuer au rétablissement de leur roi légitime^ Le chevalier Coilon pria le chevalier Williams et le sieur Barry » qui sont chargés de la correspondance, d'envoyer un ej^près pour nous porter cette parole, sur laquelle U afBrme que nous devons absolument compter ^ mais il nous conjure de ne point difTérer le secours d'un moment : dans quelquelieuquele^ troupes de France abordent en Angleterre pour le service du roi Jacques m, il assure qu'elles n'y trouveront point de résistance«
c!c Tous nos amis de confiance pensent à cet égard comme le chevalier Coiton, et. l'on sait que ce ne sont pas çens à risquer légèrement les gros biens dont ik jouissent» Le fils de mylord Barrymore est eucore en France , où U reste par ordre de son père , pour avoir rbonneur de s'embarquer avec les troupes françaises^ et se rendre à la suite du prince de Galles en Angle-* terre. >?
Comme on le voit par cette pièce , ce ne sont plu& seulement les j^acobitasy mais ce sont les tcny^ eux** mêmes qui se prêteront au rétabUssement de. leur roi. légitime. Tout est prêt pour la contre^révolutiou,,.., et cependant le cabinet français hésite encore ; la roi de France élude de recevoir le prétendant* Serait-ce uniquement pour céder , conitme le veut un historien
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déjà cité, aux remontrances de ses alliés proteslauts d'Allemagne? Hélas, ce motif peut bien avoir eu son poids j mais, d'après deux ou trois notes confidentielles annexées à certains noms d'une liste de jacobites fournie au cabinet français , l'hésitation des ministres de Louis XV s'explique aussi parla défiance qu'inspiraient quelques-uns des chefs mêmes de cette conspiration si vaste et si bien ourdie. Tel est dénoncé comme timide, malgré ses protestations ardentes; tel est sûr de lui-même , mais doute des autres ; tel est amre ce qui signifie probablement qu'il est vénal, car il a pactisé une fois au moins avec Walpole, qui savait si bien marchander les consciences jacobites, comme celles de son propre parti.
Le fait est que les pièces diplomatiques, les correspondances privées et les mémoires posthumes trahissent bien des secrets, mais ils en laissent quelques-uns aussi dans l'ombre. Parfois même leurs dépositions incomplètes n'embarrassent que davantage l'historien en décomposant ces êtres abstraits qu'on appelle un peuple , un parti , une secte , et qu'il était si commode de faire penser et agir dans leur unité idéale comme l'Israël de l'Écriture comparé à un seul homme. Quand, par ces aveux , par ces dénonciations , vous voyez de quels éléments hétérogènes furent formées ces agrégations factices, ce que valurent les votes de tel orateur et la plume de tel publiciste , combien il y eut d'égoïsme et d'hypocrisie chez les chefs et les habiles^ combien d'ignorance dans la foule des dupes, vous vous étonnez un peu moins des avortements de tant d'entreprises si bien combinées en apparence.
Nous l'avons déjà dit à propos des intrigues qui as-
DR CHABLES-^DOUARD. gOl
siégeaienl le lit de mort de la reine Anne, et il faut bien le répéter ici, la révolution de 1688 avait démoralisé l'Angleterre politique. Les nouvelles mœurs s'accordaient mal avec le principe chevaleresque sur lequel s'appuyait une restauration ; et, pour nous faire comprendre y nous ne saurions nous empêcher d'analyser ici quelques-unes des conséquences morales de ce grand événement.
Pour apprécier une révoldtion, on doit aller un peu au delà de la première effervescence des esprits , — au delà du champ de bataille où la partie s'engage, prévue ou imprévue, — au delà des acclamations delà victoire. Un des grands prétextes de \zglorieuse révolution de 1688 fut la défense de la religion anglicane, mais les évéqu^s enfermés à la Tour par Jacques II, pas plus que le reste du clergé, ne prétendaient rien défendre au delà des intérêts matériels du culte établi; plus de fanatisme, plus de martyrs, tout était calcul ; leur résistance n'allait pas jusqu'à demander une révolution ; ils ne voulaient que des garanties pour le présent, et peu leur importait au fond de les obtenir de Jacques ou de Guillaume; plusieurs prélats se reprochèrent même, après l'événement, d'avoir compromis la légitimité , naguère associée à tous les principes de l'anglicanisme : dans la convention des États de Londres, il fallut introduire l'usurpation par une subtilité légale. Aucun, dans ce débat, ne se montra réellement passionné : l'anglicanisme avec sa hiérarchie , ses honneurs , ses dimes et tous les avantages temporels que lui avait rendus la restauration , était désormais une affaire ^ un intérêt de ce monde, un
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établissement (i); il ne restait dVxâtltetiôû dâtià là foi réformée que parmi les dissidents, seetes dont les membres, appartenant générsilement aut clâsses moyennes , étaient sans influence par leurs nombreux ses subdivisions»
Il y eut encore moins d'enthousiasme dans les sentiments politiques de la haute aristocratie , qui , inspirée par cet égoïsme qu'on a depuis décoré, quelque* fois, du nom d'esprit conservateur, était prête à une opposition systématique , mais non à aucun sacrifice ^héroïque en faveur des lois de l'État; elle déserta Jacques sans amour pour Guillaume. Ce que les tvhigs firent avec une sorte d'indifTérence > les torys le lais* sèrent faire de même. Des cris de colère ou de joie de la part des premiers auraient pu pwaitre aux parti-^ sans du souverain déchu une provocation qui eût éveillé en eux quelques étincelles du vîeui esprit des cavaliers, que, du reste, l'indécision presque lâche de Jacques n'était guère propre à exciter. L'espèce de calme et de tiédeur de cette révolution se communi*» qua aux regrets comme aux espérances; le royalisme n'était plus désormais un dévouement, mais une opb* nion. L'ingratitude et l'égoïste libertinage de Charles II avaient déconsidéré la royauté avant le despotisme imbécile de Jacques ; le royalisme chevaleresque était mort en même temps que le fanatisme puritain. Le peuple, appelé à prodamer plutôt qu'à combattre , fut bientôt mis hors de cause. Quelques acclamations , pour et contre, de la populace de Londres, fuirent apaisées par la simple action de la police , qui eut
(i) The Established Church.
m chamls»>édouàrd. $08 aussi à réprimer , il est vrai , quelques tentatives de pillage contre les papistes.
Mais rien n'annonçait cette fermentation populaire qui fait trembler le sol soifs une*nation agitée par une grande passion. Tout se fit en dehoi*s des masses; et parmi les classes qui dirigèrent ou désapprouvèrent le changement, on cherche en vain le généreux enthousiasme des Blake , des Harrisson, des Hampden, des Hutchinson, ou la fidélité chevaleresque des Stratford et des Falkland. Le positif remplaçait les illusions; même pour la noblesse, Tère des mœurs constitutionnelles commençait. C'est le propre des gouvernements représentatifs de matérialiser tous les intérêts : l'utile et le rationnel sont les dieux du nouvel état social ; tout se réduit désormais à la discussion verbale ou écrite : on pense bien , on pense mal, on vote pour, on vote contre , mais , sauf quelques courts moments de fièvre ou d'excitation inaccoutumée , on ne paye plus guère de sa personne sans y être forcé, Hàtons-nous de dii*e que ce système de gouvernement, qui fixe la part du roi et de tous les pouvoirs, peut seul sauver les rois, qu'il entoure d'un rempart de fictions légales, pour suppléer aux prestiges des anciennes monarchies. C'est à eux de rentrer aussi dans les réalités de la vie, et de bien peser ce qu'ils peuvent, avant d'oser ce qu'ils veulent.
Le résultat de ces nouvelles idées ne fut complet que sous les derniers rois de la maison de Hanovre y dont les habitudes et les sympathies allemandes ne contribuèrent pas peu à désenchanter les imaginations anglaises ; mais déjà on peut suivre sous Guillaume et sous la reine Anne la tendance des mœurs natio-
U4 «nom
nain à devaoir fias prooaiqiies. La littérature «prime cette phynoDomie : à la fanlaiaâe se sofastitiie partout le bon sens ; à la Tenre^ le goût. Naguère la polémique des partis empruntait dans les grands pamphlets de Milton ses plus belles pages à rinvocation des vertus antiques, ou aux idées rdigieuses ;e!le accepte un modèle plus simple dans la prose bourgeoise de Fianiel deFoe, et puis dans Fironie tour à tour insolente et fine de Swift. En poésie , le vers satirique de Dryden perd peu à peu sa rude franchise dans cette école de Pope , qui initie la muse aux allusions indirectes et aux réticences malicieuses. La Reine des fées de Spencer ne charmera plus les esprits par ses allégories chevaleresques; Milton, avec ses anges de lumières et de ténèbres; Bunyan, ce Milton du peuple, avec ses personnifications des vertus chrétiennes, causent le même ennui aux hommes de salon et aux critiques. Le théâtre abandonne les héros emphatiques de Dryden pour ceux des drames de Lillo et d'Édouard Moore; enfin, dans le roman, la Calprenède, Scudéry etD'Urfé, avec leurs chevaliers imaginaires encore admirés des châtelaines et des pages sous Charles II, se voient détrônés par Fielding et Richardson , ces héritiers directs de Daniel de Foe, qui affectent de ne peindre que la vie réelle et les passions du cercle domestique.
Ce sont là de ces révolutions d'idées dont un peuple ne se rend pas compte, mais qui modifient pro- « gressivement le sens des mots dans la classification des partis. Il ne faut pas les perdre de vue pour expliquer comment les Stuarts , après leur chute , recueillirent tant de protestations de dévouement Qt si
peu de secours réels de leurs partisans d'Angleterre. Contre eux alors, il s'était créé un parti conseivaleMr^ c'est-à-dire* tout un passé de mœurs, d'intérêts, de lois et de privilèges à œnserver^ï).
Voyons maintenant ce que les successeurs Ab Guillaume, les « rois parlementaires, » avaient fait pour l'opinion de 1688, et jusqu'à quel point ils pouvaient compter eux aussi sur la nation dans la lutle pro* chaine entre le gouvernement de droit et le gouvei*nement de fait. Ce sera comme le dénombrement des forces morales des deux dynasties.
On est tellement accoutumé à voir dans une usurpation le triomphe d'une conquête étrangère qui soumet un peuple à un autre, comme sous Guillaume de Normandie; ou le dernier résultat d'une révolution républicaine qui, après avoir nivelé toutes les sommités sociales, se voit dépossédée à son tour par un chef militaire, comme sous Cromveell, que le mot à^usurpation ne semble d'abord pas applicable à Guillaume, prenant paisiblement la couronne sans bataille d'Hastings et sans guerres civiles. Le prince d'Orange fut cependant un usurpateur; mais, quoique doublement odieux, à ne consulter que la morale, puisqu'il dépouillait un roi son parent, il eut au dehors pour complices tous les rois de l'Europe , jaloux de Louis XIV, et au dedans les classes privilégiées , en qui résidait la puissance législative; les lois se mirent sous sa protection et lui donnèrent en retour une sorte de légalité.
(i) «O mes amis les conservateurs, s'écrie Thomas Carlyle , vous qui vous nommez, avec un si grand contentement de vousmêmes, conservateurs! cvoyez-mo\^ s'il esl un axiome vieux comme le monde et sûr comme le destin, c'est qu'il n'y a que la vérité et la justice qui méritent d'être conservées. (Pastand Présent, 1848, etc.) I. 20
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Les publicistes ont donc continué jusqu'à nos jours à légitimer l'usurpation de 1688 ( i). Moins confiants d'abord dans leurs droits, Guillaume et son épouse Marie n'avaient pas peut-être porté leurs vues jusqu'au trône; le gendre de Jacques proclamait ne s'être embarqué que pour forcer son beau-père à convoquer un parlement libre et à régner selon les lois, mais non pour le chasser du trône : aussi la présence de Jacques fut bientôt ce qui le gênait le plus sur le sol anglais. Quant au peuple, devenu un moment souverain, il se croyait si peu engagé avec Guillaume que Jacques fugitif ayant été ramené de Rocbester à Londres, on lui témoigna par des acclamations et un intérêt sincère qu'il était encore le roi, s'il le voulait être.
(i) Beujamin Constant, de l'Esprit de conquête et d'usurpation.
Je ne modiRerai pas ce jugement en iS^i. Personne ne niera que c'est un malheur, pour tout prince dans la position de Guillaume, d*étre placé entre ses devoirs comme homme politique et ses devoirs de famille. Quand il serait vrai que Guillaume n'c^t co/îi/^/r^ qu'indirectement par son opposition aux principes de gouvernement du roi Jacques II , son usurpation n'en fut pas moins une usurpation selon la morale, sinon selon la légalité politique. Intervenu d'abord dans la lutte comme médiateur, il accepta la déchéance du roi son oncle et son beau-père à son profit, sans égard pour les droits du prince de Galles, et même sans égard pour ceux de la princesse Anne, qui était l'aînée de sa femme. Mais il est prouvé que Guillaume, sans viser précisément à la couronne, avait conspiré contre Jacques , en le trompant par son ambassa-deur, par sa propre correspondance, et en se gardant bien de lui révéler qu'il avait été invité à venir délivrer l'Angleterre, par les sept membres les plus influents de l'opposition dans les deux cham* bres. II est juste que l'historien aille ici au-devant de toute allusion, en déclarant qu'à ses yeux, Guillaume^ en i83o, n'avait point conspiré comme Guillaume en 1688. [Note de l'édition de i832.)
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Guillaume servit sans doute mieux que Jacques les intérêts réels de l'Angleterre, en la délivrant du joug de Louis XIV. L'honneur d'une nation est sacré; cet honneur consiste surtout dans l'indépendance. Les chevaliers Stuarts avaient bien abaissé la majesté de leur nom en acceptant l'argent français. Quant à l'administration intérieure de Guillaume, nous avons vu qu'elle fut loin d'être constamment libérale et ne resta pas longtemps populaire , d'autant plus que dès son avènement l'impôt prit un accroissement sans exemple (t). En Ecosse, le gouvernement de Guillaume alla jusqu'à la tyrannie dans deux circonstances im* portantes 9 et, en Irlande, il sanctionna le système
(i) De nos jours, M, D'Israeli (ils, qui, dans ses romans politiques, fait une guerre rétrospective à la révolution de 1688, ne manque pas de rappeler que le roi Guillaume introduisit en Angleterre le système du fisc hollandais, dont le principe est d'hypothéquer V industrie pour protéger la propriétés Ce qu'il y a de certain , c'est que les Hollandais naturalisèrent en Angleterre leur talent en matière fiscale : « On vit paraître à la fo^ des taxes nouvelles sur les terres, sur les maisons, sur les fenêtres et sur le verre, sur la drèche et le houblon , sur le papier, le savon , le cuir, le suif, etc. Les taxes existantes n'en furent pas moins doublées, triplées, quadruplées On engagea le revenu public pour trois ans, moyennant une somme de 5oo,ooo liv. st. ; c'est de cette époque que date l'origine de la dette publique. Douze ans après la révolution, les impôts et les emprunts levés ou contractés par le roi Guillaume s'élevaient à la somme de 66,000,000 liv. st. ; et à la mort de la reine A.nne, c'est-à-dire après un intervalle de vingt-six ans, leur total était de 160,000,000 liv. st. Le reste est connu : on sait que, dans le cours du dernier siècle, l'impôt s'est élevé de a,ooo,ooo à 5o,ooo,ooo liv. st. ; et cependant la dette publique a atteint le chiffre énorme de 800,000,000 liv. st. (vingt milliards de francs)!» Voir l'article sur V impôt en Angleterre, {Revue Bn'tanjanvier 1834)
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d'intolérance et de persécution qui j jusqu'au dernier siècle y a fait la honte delà Grande-Bretagne.
La reine Anne, qu'elle fût sincère ou de mauvaise foi, abusa pendant quatorze ans les jacobites de l'espoir de laisser la couronne à son frère, et cet espoir suspendit plus d'une conspiration : les jacobites, étant à peu près ralliés aux torys , l'emportaient de beaucoup par le nombre sur les whigs; ils croyaient n'avoir plus qu'à attendre. Leur confiance passive fut mise à profit les six derniers mois de ce règne par l'opposition, qui, tandis que les torys négociaient vainement avec Jacques 111 pour lui faire changer de religion , conclut son traité avec l'électeur de Hanovre. La reine n'avait jamais consenti à ce que celui-ci vînt se fixer en Angleterre de son vivant. Lè champ semblait rester libre : Bolingbroke et Shrewsbury se croyaient également sûrs de faire couronner, l'un le prétendant légal, l'autre le prétendant légitime. Les whigs l'emportèrent en quelque sorte par surprise: Georges fut prévenu avant Jacques, et prit possession du droit de premier occupant.
Georges T*", devant la couronne aux whigs, ne pouvait gouverner que par eux, quoiqu'il acceptât volontiers toutes les extensions de sa prérogative. Aussi étranger à la constitution qu'à la langue du pays, regrettant son éleclorat d'Allemagne, renonçant à toute popularité, résigné à une opposition systématique, il n'hésita jamais non plus à signer les mesures arbi* traires et inconstitutionnelles qui paraissaient réclamées par les circonstances.
Quand Robert Walpole eut triomphé des intrigues des deux maîtresses allemandes qui dominaient
DE CHABLBS-BDOUÂRD. 309
Georges I«%ce miuistre dirigea en quelque sorte toute son administration contre le retour des Stuarts* Sous Georges il, les mêmes prétextes firent continuer le même système. Regardant comme son premier de* voir de conserver avant tout la succession protestante , Robert Walpoie s'appliqua sans cesse à prévenir ou à déjouer toutes les menées des torys et des jacobites, en corrompant les uns par des places, les autres par de l'argent; et ce ne fut pas seulement dans Tarène du parlement qu'il parvint à avoir, comme on sait, le tarif de toutes les consciences. Au dehors, il n'était aucun sacrifice qu'il ne fut prêt i\ faire dans le même but , pour empêcher la France de soutenir la dynastie déchue; on l'accusa même plus d'une fois de sacrifier à la paix la dignité de l'Angleterre; mai$ son but était rempli, et quand il fut ren* versé, il avait, à travers tous les changements politiques de l'Europe, maintenu depuis vingt ans, sauf quelques légères interruptions, cette pnix qui faisait la sécurité de la dynastie nouvelle.
Du reste, Walpoie était le ministre des whigs, et sut les rendre complices de tout ce qu'il fit d'illégal ou d'inconstitutionnel, en leur persuadant que la conservation de la constitution elle-même, des libertés nationales et de l'anglicanisme, dépendait de leur accord avec le pouvoir de fait. Les whigs savaient qu'ils étaient en minorité dans le pays, et pour contrebalancer l'influence locale des propriétaires de province, presque tous torys ou jacobites, ils pratiquèrent et encouragèrent la corruption dans le parlement et hors du parlement; au moindre tumulte, ils s'empressaient d'armer les autorités administratives de pou*
voîrs extraordinaires et jusqu'alors inconnus; enfin, pour prévenir les entreprises des souverains étrangers qui pouvaient prêter force et appui aux ennemis intérieurs du gouvernement, ils maintinrent en temps de paix une armée permanente, composée en grande partie de mercenaires étrangers (i).
D'un autre côté, si les whigs faisaient de conti* nuelles concessions au pouvoir, les torys et les jacobites eux-mêmes, au grand avantage des mœurs constitutionnelles , se virent souvent forcés de combattre les mesures de la maison de Hanovre avec les armes des anciens whigs. Dans la lutte d'une longue opposition, les prétendus champions du pouvoir absolu invoquèrent au besoin l'ordre légal et la liberté ; à force d'en adopter le langage , plusieurs en adoptèrent les principes; aussi, lorsqu'il y eut scission entre les ministres et les whigs, les mécontents de ce
(i) Malheureusement pour Thonneiir des lettres, rhomme qui a prodigué le plus d'invectives à rimmoralilé des partis fut luimême un, type complet de Tégoïsme politique. Le satirique Swift avait débuté comme whig sous Guillaume. Doté de bénéfices ecclésiastiques lucratifs, mais toujours mécontent, parce qu'il aurait voulu être évéque , il déserta le dernier ministère whig de la reine Anne , flatta M/' Howard , la maîtresse de Georges 1®', tant qu'il crut pouvoir obtenir une mitre de celte Pompadour allemande, et finit par flatter à la fois le roi, la reine, la favorite, les whigs et les torys, en s'associant à l'opposition de Bolingbroke, au risque de faire triompher les jacobites. Lorsqu'il s'avisa d'être le champion de l'Irlande » il ne vit encore dans la défense des intérêts irlandais qu'un moyen de se venger de ceux qui avaient marchandé un si redoutable auxiliaire. Ce qu'il y a de cruel dans ses satires, c'est qu'il eut souvent raison contre tous, et put mépriser ses amis et ses ennemis, sans être trop injuste envers eux.
DE CHABUBft-^DOUABD. 911
parti se trouvèrent rapprochés naturellement des torys et des jacobitesy qui eux-mêmes ne se firent aucun scrupule de former avec eux la ligue qui renversa enfin Walpole en 174^4.
Ce triomphe de l'opposition ne fut pas complet ; ceux des chefs qui entrèrent au ministère perdirent d'ailleurs la confiance des leurs, dont ils ne pouvaient contenter les exigences; cependant, telles furent les clameurs de la nation tout entière contre les troupes allemandes qu'on était sur le point de les licencier, lorsque, dans le conseil et dans le parlement, une voix qui semblait s'éti^ à jamais condamnée au silence, celle de Robert Walpole, s'éleva de nouveau, et représenta ce licenciement comme une trahison qui livrait la Grande-Bretagne aux Stuarts et à la France .prête à les soutenir. Walpole était bien instruit, et avait raison; mais les whigs eux-mêmes oubliaient un peu leur haine contre les Stuarts, dans le mécontentement général qu'excitait alors Georges il, à qui on ne cessait de reprocher sa prédilection pour les troupes de son électorat, comme jadis on avait fait un crime à Guillaume de son attachement pour ses troupes hollandaises (1). Cette partialité du roi régnant s'étendait sur tous les intérêts de l'Allemagne, au préjudice des vrais intérêts de l'Angleterre : aussi l'opinion s'aigrit tellement que Coxe, le panégyriste
(i) A la bataille de Dettingen^ Georges II avait porté l'unifonne aUcmand.
Dans une médaille satirique, ou avait représente l'Angleterre comme une Minerve assise , dont les entrailles étaient rongées par ces gros rats qu'on prétendait avoir été apportés du Hanovre par le bâtiment sur lequel était venu Georges 1*'.
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de WaL|>oie, convient que l'épilhète « d'Hanovrien n était devenue un opprobre. Un écrivain qui, dans ses romans^ a été riiistorien fidèle des mœurs de son époque y et qui place les événeuienls de son Tom Jones en 1745, Fielding, whig lui-même, n'a pas manqué de donner à son squire Western, type des gentilshommes de province d'alors, une véritable horreur pour tout ce qui est « Hanovrien. » Enfin , dans les clubs, dans les dîners de corporation , on ne craignait pas de porter le toast de « Point de roi de Hanovre ( i ). »
Le retentissement des débals parlementaires eût peut-être suffi pour persuader à FEurope que le trône s ébranlait sous la maison de Hanovre; carTEurope n'avait alors aucune expérience de ces combats d'orateurs, de ces défis à mort entre un gouvernement et une assemblée dont les menaces, en apparence séditieuses, sont apaisées par un changement de ministère. Le mécontentement des diverses classes du l>euple avait encore hors de la tribune ce langage de haine qui devait sembler concluant contre la dynastie i*égnante , dans un pays où une restauration et deux révolutions prouvaient qu'on substituait sans scrupule une dynastie à une autre, le neveu à l'oncle, la
(i) Uo historien moderne compare cependant, aujourd'hui, l*ère (les Georges d'Angleterre à Tère des Antonins de Rome. Dans cette ère, il trouve la combinaison du bonheur et de la gloire, des mai- 1res bienveillants et une nation prospère; mais il est forcé d'avouer presque aussitôt que, sous les Georges, cette prospérité croissante dépendit plutôt des institutions que du caractère des princes, et d'accideuls heureux que d'une politique habile. (/f/V^or^o/* Englaml from the pcace of Utreckt. — Avant-propos.)
DE GHARLSS-ÉDOUARD. 313
iiile au père; mais, d'ailleut^, à Tappui des déclama* lions des chambres et des cris de la désaffection publique, les Stuarts recevaient continuellement des lettres de leurs adhérents, qui croyaient pouvoir se permettre à l'égard de la famille exilée l'exagération naturelle à la plainte. Ces jacohites interprétant toute opposition selon leurs regrets et leurs vœux personnels , ils répétaient sans cesse aux Stuarts qu'on n'attendait plus que leur bannière pour se mettre en campagne. Il y avait même encore assez de traditions féodales dans certaines provinces, dans le pays de Galles, par exemple, pour qu'un descendant des anciens seigneurs pût promettre à ses anciens rois un bataillon de ses vassaux. Ceux-ci formaient leur opinion d'après un libelle, ceux-là d'après une chanson jacobite, comme Y Antienne du roi,, dont l'air et une partie des paroles ont reçu depuis une autre applica ion :
THE KING's AWTHEM.
— « Que Dieu bénisse notre seigneur le roi, que Dieu conserve notre seigneur le roi, que Dieu conserve le roi! qu'il le rende victorieux, heureux et glorieux pour régner longtemps sur nous! Dieu couserve le roi !
— Que Dieu lui envoie un héritier royal ! que Dieu bénisse le roi et la reine , afin que nous puissions voir sortir d'eux une race royale pour régnei^ sur notre postérité, pour régner à jamais!
314 HISTOIBB
— Que Dieu bénisse le prince, que Dieu bénisse
le prince! C'est Jacques que je veux dire, afin
que nous puissions voir la Grande-Bi^tagne délivrée des v^higs, de Georges et de son Fekie(i). Ainsi soit-iL
— Que Dieu hâte l'heureux moment, que le Dieu tout-puissant nous soit en aide, afin que toute la famille qui est en Italie revienne bientôt et tout à coup à Whitehall!
— Que Dieu bénisse l'Église, que Dieu bénisse l'Église et la préserve pure de toute whiguerie et de l'hypocrisie des whigs,qui cherchent méchamment à la souiller!
— Bon courage à tous les sujets fidèles, grands et petits, qui rappelleront le roi, le seul roi qui ait le droit de régner! son retour peut seul sauver la Grande-Bretagne. »
L'influence de toute cette poésie était puissante, sans doute, sur les sentiments des gentilshommes de province, sur ceux qui boudaient, de père en fils, dans leurs manoirs depuis 1688; mais, encore une fois, elle ne produisait que des vœux , des regrets, des espérances, se transformant tout au plus en opposition électorale au profit d'un tory qui allait se perdre dans
(1) Fekie était le surnom familier donné au jeune Frédéric, prince de Galles, le fils de Georges II, et qui mourut sans régner, laissant un enfant mineur (Georges III). Quand Frédéric fut d'âge d*homme , il passa lui-même à l'opposition , ce qui lui donna une sorte de popularité, quoique ce fût un prince peu regretté d'ail-
DE CHABLES-^DOUÀRD. 315
les grandes intrigues parlementaires de Londres. De conspiration sérieuse, il n'y en eut jamais peut-être que sur le papier. Les chefs ne se trompaient pas et ne trompaient personne , en disant que les Stuarts seraient rétablis avec les mêmes acclamations qui saluèrent Charles 11 après le protectorat ; mais les Monk de 1745 n'avaient pas de troupes : pour renverser Georges, défendu par ses gardes hanovriennes, il leur fallait dix mille Français. Ce secours étranger, nous l'avons dit, était le sine qua non de la restauration. Les plus hardis jacobites tremblaient donc, en 174^9 de l'imprudence de Charles-Édouard.
leurs, comme le prouve Tépitaphe suivante :
Frédéric gù sous cette pierre :
Il fut vivant y puis il est mort!
Mieux vaudrait que ce fût son père.
Son frère bien mieux encor, Eût-ce été sa sœur, pauvre fille, Nul ne s'en serait aperçu !
Pour le peuple mieux eût valu Que ce fût toute la famille !
Enfin à Dieu, puisqu'il a plu Que Frédéric tout seul trépasse , Il est mort y il avait vécu :
Disons : Requiescat in pace.