‹ Histoire de Charles-Édouard, dernier prince de la maison de StuartChapitre 62 sur 78 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

MISSION OR JOHN MURRAT DE BRODGHTON. — CONClUABULE D'ÉDIMBODRe. — SON RÉSULTAT. — LE DCC DE PERTH. — ï£ CAPITAINE CAMPBELL d'iNYERBART. — LE DInER AV GBATEAU DE DROMMOND.^ COURTOISIE DU DUC DE PERTH. —SA FUITE. — CHARLES-ÉDOUARD A ÉRISKA.^BOISDALB. — CLANRANALD. — LE PRINCE RECONNU PAR UN JEUNE MONTAGNARD. — LES CHEFS SONT ENTRAÎNÉS — LES PREMIERS

^ GARDES DU CORPS DU PRI!fGE. — LA SANTÉ DU ROI. — CAMÉRON DE LOCHIEL. — IL EST GAGNÉ. — - EENDEZ-YOUS DE GLENFINNIN. — PREMIER EXPLOIT DES CLANS. — INQUIÉTUDES DU PRINCE. — LES PIBROCHS. — L'ÉTENDARD ARBORÉ. — LA PRE- MIÉRI PROCLAMATION. ^ LETTRE DE CHARLES-ÉDOUARD A LOUIS XY.

Lorsque, quelques mois avant de partir pour FÉcosse , Charles-Édouard avait prévenu les principaux Chefs de son arrivée prochaine (i), ceux-ci, toujours opposés, comme les membres du comité d'Angleten^e, à une résolution qui ressemblait à la témérité du désespoir, décidèrent , dans une réunion secrète tenue à Édimboui^, que Murray de Broughton irait atten* dre le prince sur la côte , pour lui réitérer leurs représentations , et le supplier de se rembarquer s'il venait seul comme il le leur annonçait. Murray Favait attendu en effet pendant tout le mois de juin ; mais

(i) Le bruit de la prochaine venue de Charles-Édouard s'était tellement répandu en Écosse que, six semaines enfiron avant qu'il débarquât réellement, un aventurier, que les journaux de l'époque nomment David Gillies, s'était avisé de se faire passer pour lui, et avait perçu une assez bonne recette parmi les crédules jacobites, lorsqu'il fut arrêté, mis en prison, jugé, et renvoyé comme vagabond , en compagnie de deux compères qui composaient sa prétendue cour.

380 HiSTOias

il se persuada enfin que Charles , ayant réfléchi plus mûrement à son imprudente entreprise , y renonçait jusqu'à ce qu'il pût compter sur des circonstances plus favorables. Dans cette idée^ Murray retourna chez lui ; mais il y apprit que ses démarches avaient été épiées , et il craignait d'autant plus de se voir accusé de haute trahison que le duc de Perth, un des membres du comité des sept, venait d'avoir un mandat d'arrêt décerné contre lui. Le duc de Perth, en cette occasion, avait seul, il est vrai, déclaré que si Charles-Édouard débarquait en Ecosse, il était du devoir de tout loyal Écossais de prendre les armes et d'aller partager ses périls, au lieu de blâmer sa témérité. Le duc, d'ailleurs, était naturellement suspect au gouvernement, comme petit- fils d'un ministre de la cour de Jacques II à Saint-Germain , et son père avait pris les armes en 1715.

Le duc de Perth résidait à son château de Drummond , où le capitaine Campbell d'Inverrary (i), chargé de l'arrêter, n'osa pas le faire sans avoir recours à la ruse. Le capitaine se fit invitera dîner au château. La gaieté présida au repas. Au dessert, selon l'usage, les dames se retirèrent pour laisser le duc vider les flacons de vin avec son hôte. Celui-ci alors se leva , fit ses excuses au duc, lui montra son mandat, et lui dit qu'il était son prisonnier. Le duc ne parut ni alarmé ni même surpris. On vantait ses manières polies; il ne les démentit pas, répondit au capitaine qu'il était prêt à le suivre, se dirigea vers la porte, et insista cérémonieusement pour ne passer

(i) II commandait une compagnie indépendante du btackwatch.

DE GHAHLB»-BDOUABD. 331

qu'après lui; mais à peine Campbell avait franchi le seuil que la porte se referma entre lui et le duc, qui sortit du château par une issue secrète. Des soldats étaient postés aux environs , et le capitaine au* rait eu le temps de saisir de nouveau son courtois prisonnier, si le duc n'avait rencontré un cheval sur lequel il s'élança sans selle et avec le seul licou. Parvenu en un lieu sûr, il ne tarda pas à y être informé du débarquement du prince, et se mit en mesure de le joindre.

Cependant Charles-Édouard , que nous avons laissé dans l'ile d'Ériska, apprit que le Chef de Clanranald «t Boisdale son frère étaient dans File adjacente d'Uist, tandis que Clanranald le jeune (i), dont il regardait la fidélité à sa cause comme assurée, était à Moidart. Un messager fut expédié à Boisdale, qui passait pour avoir une grande influence sur l'esprit de son frère le Ch«f, que son âge et des infirmités avaient forcé de se reposer sur lui du soin de toutes ses affaires. Boisdale se rendit à l'entrevue, et Charles-Édouard le reçut à bord de la Doutelle^ où il était remonté le matin. Le prince, étonné de sa froideur, feignit de ne pas s'en apercevoir, et le pria d'aller de sa part prévenir son neveu que le jour était venu de se déclarer. Boisdale lui avoua alors qu'il trouvait son entreprise si hasardeuse qu'il croyait plutôt de son devoir de dissuader son neveu d'y prendre part. Charles- Édouard, qui ignorait la mission dont avait été

(i) L'usage est d'appeler aiusi le fils aîné d'un Chef, lorsque le père vit, et quel que soit son âge : Young Lochiel, young Glen- ^ary, young Clanrunald. (Chambers, Hisi. ofthe Rébellion^

HISTOIBB

chargé Murray de Broughton , lui cita Macdonald de Sleat et le laird de Macleod , deux Chefs de File de Skye, qu'un simple avis devait faire accourir sous sa bannière avec douze cents hommes de leurs vassaux. « Désabusez-vous, reprit Boisdale, je suis porteur de leur réponse anticipée. Si Voire Altesse royale ne vient point avec des forces régulières, ces deux Chefs se sont promis de ne pas armer un seul homme.»

Sans insister davantage avec Boisdale , qui retourna à Uist, mais nullement découragé (i),CharIes-Édouard continua son voyage, et vint jeter l'ancre le i3 juillet dans le Loch-Nanuagh , bras de mer ou lac d'eau salée qui divise Moidart et Ârisaig. Là, un messager fut envoyé par lui à Clanranald le jeune, comme à Boisdale. Clanranald vint le lendemain à bord de la Doutelle ^ accompagné de Macdonald de Kenloch^ et de quelques-uns de ses parents, entre autres des lairds de Glehalade et de Dalily. Le neveu tint le même langage que l'oncle. Vainement le prince le conjurait de ne pas abandonner le fils de ses rois : « Je suis votre prince , répétait-il , votre compatriote et votre ami. » Clanranald restait inflexible, en répondant que son dévouement ne pouvait aller jusqu'à exposer son clan et le prince lui-même à une ruine certaine.

Cette conférence avait pour témoin un simple montagnard, armé de pied en cap, selon l'usage du pays: devinant que ce jeune homme en simple habit noir, qui en appelait avec un accent et des gestes si ani-

(i) Quelques mémoires prétendent qu'il tint conseil alors avec ses compagnons, qui tous étaient d'avis de retourner en France, excepté Sheridan.

DE CHABLES-EDOUAUD. 333

mes à la bravoure et à la fidélité de son clan , était l'héritier de la couronne d'Écosse, il pâlit et rougit tour à tour; ses yeux étincelèrent, et, dans son émotion, il porta violemment la main sur la garde de sa claymore. Charles-Edouard l'observe, et, dans l'abandon dont il se voit menacé, s'adresse à cet homme, dont il croit bien interpréter l'émotion généreuse : <f Et vousj lui dit-il, ne combattrez- vous pas pour moi?

— Oui, oui, mon prince, répond le montagnard, quand je serais le seul en Écosse qui tirerais l'épée, je suis prêt à mourir pour vous.

— Je trouve enfin un défenseur! s'écria Charles- Édouard en versant des larmes d'attendrissement. Âh! je ne demande que quelques Écossais comme celui-là pour conquérir avec eux le trône de mes pères ! »

A ces mots, les Chefs furent entraînés ; ils jurèrent aussi de mourir pour le prince (i). Il s'agit alors de se concerter pour réunir les clans fidèles. Clanranald se rendit lui-même auprès de sir Alexandre Macdonald et du laird de Macleod, qui pouvaient réunir près de trois mille montagnards ; mais ils refusèrent de se joindre à lui , ne s'élant engagés que sous la condition de la coopération d'une armée française.

Cependant Charles-Édouard quitta la Doutelle^ qu'il renvoya en France (2) , et il débarqua définitivement

(1) Le montagnard dont l'enthousiasme l'emporta sur la prudence du Chef était un Macdonald, le frère cadet de Macdonald- Kinlockmoidart.

(2) Avant de prendre congé de M. Walsh, le prince lui remit pour son père une lettre par laquelle il le priait de le créer comte d'Irlande, Ce titre a paru si élevé que lord Mahon a pensé que

334 HISTOIBB

sur la terre d'Écosse, à Borodale, ferme qui appartenait à Clanranaldy sur le bord du Ix)ch-Nanuagli. Là 9 il touchait les territoires des Macdonald, de,s Camérons et des Stuarts, qui, depuis Charles avaient bravement combattu pour leur roi à Kylsith y à Rilliecrankie et à SherifT-Muir. En attendant, cent hommes l'entouraient comme ses premiers gardes du corps , et chacun d'eux se laissait gagner au charme de son affabilité, presque familière: on l'écoutait en souriant , lorsqu'il cherchait à prononcer les mots de la langue gaélique , et Ton aimait à le voir vider joyeusement la coupe des Highiands, pour boire à la santé

Gharles-Édouard demandait seulement pour le généreux armateur de la Doutelle le titre de comte irlandais. J'ignore si les descendants du comte de Walsh se considèrent comme comtes d'Irlande ou simplement comtes irlandais. Voici la lettre du prince :

<i Sire ,

« J'ai reçu des services si importants de M. Antoine Walsh, qu'il « n'y a rien que je ne me croie obligé de faire pour lui en témoigner « mon agrément. Ainsi, je lui ai promis d'employer tout mon cré- « dit auprès de V. M. pour lui obtenir le titre de comte d'Irlande ; « il est issu d'une fort bonne famille, très-en état de soutenir la « dignité de ce nouveau titre, et n'a pas besoin d'autre chose. « C'est la première grâce que je vous demande depuis mon arrivée « dans ce pays. J'espère bien que ce ne sera pas la dernière ; « mais, en tout cas , je vous supplie de me l'accorder : je la regar- « derai comme une obligation particulière accordée à votre très- « obéissant fils.

• Charles. P.»

La famille Walsh a conservé Tépée que Charles-Édouard remit en même temps à M. Antoine Walsh , épée qui avait été achetée par Charles-Édouard à Dunkerque, et coûuit 80 louis. Ces mots : Gratitudo fidelitati furent gravés sur la lame.

DB CHABLSS-SDOUABD. 335

du roi 9 en répétant d'un air heureux : Deoch slaint an Reogh (i).

Le Chef le plus influent parmi les clans jacobites, à cette époque ^ était celui qu'on appelait Lochiel le jeune , dont le père vivait encore , exilé depuis l'insurrection de 171 5y où il avait vaillamment commandé les Camérons, une des tribus les plus nombreuses des montagnes. L'sueul de Lochiel , sir Évan Caméron , avait été le fidèle compagnon de Montrose et de Claverhouse; et le petit-fils, dévoué à la même cause, était un des membres du comité jacobite d'Écosse. Lochiel avait une telle réputation de bravoure et de talent, il

(1) • Qu'on juge combien était hasardeuse notre entreprise, seuls « comme nous restâmes, et résolus pourtant à suivre notre P. « ( prince ) pour counr avec joie les mêmes risques que lui. Nous « fîmes d'abord notre possible pour lui faire uu accueil cordial « dans notre pays ; le P. et ses compagnons furent entourés d'une « garde d'environ cent cinquante hommes, tous entretenus dans la « maison d'Angus Macdunald de Borodale, à Arisaig, avec toute «l'hospitalité possible. S. A. R., assise au lieu convenable, put « voir toute notre troupe et tout le voisinage qui se pressait, sans « distinction d'âge ou de sexe, pour voir le P. Après que nous « eûmes abondamment mangé et bu gaiement, S. A. R. but le coup a des grâces en anglais , que nous comprenions la plupart. Quand ft ce vint à mon tour, j'osai me distinguer en disant à voix haute, « en erse (ou langue desHighlands) : Deoch slaint an Reogh, S. A. R., « sachant que j'avais bu la santé du roi, me fit répéter les mots en « erse, et dit qu'il pourrait aussi boire la santé du roi en cette ft langue. La compagnie ayant parlé de ma science dans la langue « des Highlands, S. A. R. dit que je serais son maître dans cette « langue, et je fus prié de proposer les santés du prince et du duc « (duc d'York).» Journal and Memoirs of P... C..., expédition into Scotland^ by ahighland officer in his army. Lockhart papers (in-4**)» tome II, p. /♦79.

336 HISTOIBB

réunissait en lui tant de qualités brillantes et aimables , qu'un poète, flatteur de Georges, forcé de louer un ennemi aussi estimé , termine son portrait en assurant que Lochiel est du moins un whig en paradis (j), ^ wfùg in heaifen.

En apprenant que Charles-Édouard était débarqué presque seul et sans armes , bien moins comme un prince venant réclamer un trône que comme un naufragé jeté sur la côte, Lochiel avait résolu, comme les autres Chefs, de ne point approuver une telle imprudence. 11 savait d'ailleurs que Charles avait quitté la France contre l'avis d'un des plus nobles soutiens de sa cause, Georges Keith, plus connu sous le titi'e de mylord Maréchal (a). Cependant Lochiel ne voulut pas avoir l'air de fuir le prince, et se rendit auprès de lui pour lui porter lui-même le refus de son adhésion. En allant à Borodale, il s'arrêta chez son frère John Caméron de Fassefern , et lui communiqua son dessein. Son frère l'approuva, mais voulut le dissuader d'avoir une entrevue avec Charles-Édouard : « Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vousmême , lui dit-il ; si ce prince jette une fois les yeux sur vous , il fera de vous tout ce qu'il voudra. »

Lochiel , se croyant plus sûr de sa fermeté, continua sa route et arriva auprès d'Édouard , auquel il osa

{ 1 ) Quarterly-Review^ tome XIV.

(a) Lord Maréchal (cet ami franc du roi Frédéric, cet ami généreux du philosophe Jean- Jacques) s'était rendu, en 1744, à Gravelines, auprès de Charles-Édouard. Le prince , impatienté des délais de la flotte qui lui était alors promise, lui proposa de s'embarquer seul avec lui. Lord Maréchal avait traité cette proposition de folie, et s'était séparé du prince, un peu refroidi pour sa cause.

DE CHARLBS-KDOUARD. 337

dire, en effet, loiile sa pensée. Vameinet\t le prince lui représenta l'armée anglaise occupée sur le continent; Georges II lui-même, absent de son royaume; le peu de troupes qui restaient en Angleterre, humiliées et abattues par la défaite de Fontenoy; la confiance qu'il a^ait de les vaincre, et la certitude de voir la Grande-Bretagne entière se prononcer en sa faveur, s'il pouvait la décider par une seule viptoire : « — Vous résistez, ajouta-t-il; je le vois à vos regards, qui se détournent, comme pour me demander encore les secours de la France. Eh bien ! oui , je viens seul , quand vous attendiez une armée avec moi. J'ai reçu des ministres de Louis des réponses évasives,de fausses espérances peut-être, et j'en remercie le ciel : je devrai tout à la bravoure écossaise, s'il faut combattre des ennemis; mais croyez plutôt que l'Écosse et l'Angleterre me sauront gré de leur épargner la honte d'une invasion. Je viens me mettre à la tête du parti national , et je laisse l'électeur de Hanovre s'entourer de gardes étrangères : le bruit d'une première victoire hâtera peut-être la venue des Français, qui ne seront plus alors que des alliés, et non des protecteurs. — Eh bien ! dit Lochiel , accordez-moi quelques jours de retard. — Non, non, dit le prince, à qui son enthousiasme inspira le courage de poursuivre son avantage; j'ai déjà autour de moi quelques amis : encore peu de jours, et avec eux j'arbore l'étendard royal, annonçant à la Grande-Bretagne que Charles Stuart est venu réclamer la couronne de ses ancêtres, prêt à vaincre ou à périr. Lochiel, dont mon père m'avait si souvent vanté la fidèle amitié, peut rester chez lui ; il apprendra par la gazette le sort de son prince. »

338 HISTOIBB

Lochiel ue put résister à cet amer reproche; son frère Tavait prévu : il était gagné parTenthousiasme de Charles-Édouard. « Non, s'écria-t-il, je partagerai la destinée de mon prince, heureux ou malheureux; et ainsi feront tous ceux sur qui la nature ou la fortune m'ont donné quelque autorité! »

Toute l'expédition dépendait de cette entrevue; car l'exemple de Lochiel eût fourni aux timides une excuse imposante, tandis que son zèle triompha de l'hésitation des plus prudents. Si quelques Chefs, tels que sir Alexandre Mac-Donald et le laird deMac-Leod , restèrent neutres, ils ne purent empêcher plusieurs des leurs de joindre le prince.

Dès que Clanranald connut l'adhésion de Lochiel, il s'occupa activement d'armer et d'exercer son clan, pendant que Lochiel allait lui-même rassembler le sien. Une tradition prétend qu'en quittant Cliarles- Édouard, Lochiel rencontra dans une bruyère sauvage, et adossé à un rocher, un de ces vieillards de l'île de Skye qu'on dit doués de la seconde vue, et qui lui révéla tout l'avenir de la guerre; mais il était trop tard pour rétracter sa parole, et son courage imposa aisément silence à toute crainte superstitieuse (i). ,

Sur ces entrefaites arriva Murray de Broughton, qui avait tenté vainement de surprendre le duc d'Argyle à Inverrary , en représailles de l'arrestation du duc de Perth.

Le rendez- vous des montagnards était fixé à Glenfînnin, et la nouvelle d'un premier avantage y précéda

(i) Sur celle tradiiioti, M. Thomas Campbell a fondé un poème intitulé Lochiel' s Warning.

DE CHABLES-EDOUABD. 339

l'étendard que Charles-Edouard y devait arborer. Le général Wade avait construit, dans les contrées reculées de l'Ecosse, deux forts pour contenir les montagnards : c'étaient le fort Augustus et le fort William , à vingthuit milles de distance l'un de l'autre , communiquant en quelque sorte par une route tracée entre le revers d'une montagne et les lacs Lochy et Oigh , qui forment aujourd'hui une partie du canal Calédonien. Sur le bruit d'une menace d'insurrection parmi les habitants de Moidart, le gouverneur du fort Augustus crut devoir envoyer le renfort de deux compagnies de soldats au gouverneur du fort William. C'était le 16 août. Ces militaires, commandés parle capitaine Scott, avaient déjà fait une marche de vingt milles, lorsque, aux approches d'une arche jetée sur les eaux d'un torrent, ils entendirent le son d'une cornemuse, et crurent apercevoir sur le pont un corps nombreux de montagnards. Ce n'étaient cependant que dix ou douze hommes du clan de Mac-Donald de Keppoch , qui, allant et venant sans cesse, agitant leurs clay mores et leurs fusils , tenant leurs plaids déroulés, l'un à droite, l'autre à gauche , semblaient être une troupe plus considérable. Le capitaine Scott fit faire halte, et envoya un sergent avec un soldat en reconnaissance j mais ils furent saisis par deux montagnards agiles, et emmenés prisonniers. Le capitaine ordonna la retraite , ignorant le nombre des rebelles. Ceux-ci étaient commandés par Mac-Donald de Tierndriecb , qui laissa les Anglais s'engager dans la partie de la route la plus resserrée entre le lac Lochy et la montagne, où par un détour il parvint sans bruit plus tôt qu'eux; là les Highlanders, se montrant tout à coup sur les

hauteurs, mais abrités par les touffes de genêts et les angles des rochers, poussèrent de grands cris et firent feu. Les soldats hâtèrent le pas , et, au sortir du défilé, apercevant d'autres Highlanders entre la langue de terre qui , à cette époque, divisait les lacs, ils voulurent la traverser et s'emparer du château voisin d'Inverrary, pour s'y retrancher : le capitaine était blessé ; il n'était pas le seul , et deux de ses soldats étaient déjà morts. Mac-Donald de^ Tierndriech les somma de se rendre; et, au moment où ils mettaient bas. les armes , survint Lochiel à la téte d'un détachement de Camérons. Ce premier avantage prouva aux divers clans qu'ils pouvaient compter les uns sur les autres. Le gouverneur du fort Âugustus refusa un chirurgien pour visiter et panser la blessure du capitaine Scott : mais le lendemain le capitaine fut renvoyé au fort sur parole, pour y recevoir les secouf*s nécessaires à son état.

Charles-Édouard, depuis quelques jours, avait quitté Borodale pour la ferme de Glenadale, aux bords du lac Shiel. Le 19 août, il arriva à Glenfinnin. C'est une de ces vallées étroites et longues, particulières à l'Écosse; elle est arrosée par le torrent de Finnin, qui va se perdre dans le lac. Charles-Édouard avait traversé le Loch-Shiel, et il était onze heures du matin lorsqu'il entra dans le Glen, qu'il s'attendait à trouver rempli du mouvement et du bruit des clans. A sa grande surprise, la solitude était muette : il alla cacher son impatience et son inquiétude dans une sombre chaumière, dont les habitants l'accueiUirent avec respect , mais sans pouvoir le rassurer. Ce rie fut qu'à une heure après midi que l'écho de la montagne

DE GHARLES'ÉDOUABD. 341

l.ui apporta le premier son d'un pibroc, air de guerre des clans : c'était celui des Camërons^ qui bientôt parurent eux-mênies au nombre de huit cents, formant deux colonnes, et amenant au prince des prisonniei*s avant que la guerre fût commencée.

Au centre du vallon était une petite éminence destinée à recevoir l'étendard royal, qui, arboré là, pouvait être facilement aperçu de loin : l'honneur de le planter était réservé au marquis de Tullibardine. Cet étendard était un tissu de soie rouge , avec un espace blanc ay milieu, que Charles-Édouard avait apporté de France (i). Quand ses plis flottèrent au gré du vent de l'Ecosse, douze cents toques bleues furent lancées dans les airs pour le saluer : les joueurs de cornemuse firent entendre les vieux pibrocs nationaux; une acclamation générale effraya les jeunes aigles sur leurs rochers escarpés, comme dit une ballade; et Charles- Édouard vit briller aux mains des fidèles montagnards douze cents claymores, dont la plupart s'étaient jadis rougies du sang anglais aux mémorables batailles de Kilsyth , de Killiecrankie et de Sherif-Muir.

Ayant obtenu un moment de silence, le marquis de Tullibardine lut le manifeste du roi Jacques YIIl , qui nommait son fils ainé régent en son absence. Le prince lui-même prit la parole pour dire qu'il avait préféré débarquer dans cette partie de l'Écosse, parce

(i) Home dit qu'il était tricolore, bleu, blanc et rouge. OEui^res complètes de /. Home y tome III , pag;. On prétendait qu*aii lieu d'armoiries, Charles-Édouard y avait fait dessiner un cercueil et un trône : d'autres disaient y avoir lu la devise de Tandem triumphans (La bonne cause enfin ' triomphante). On a pu confondre avec le grand Étendard les guidons des clans.

342 HISTOtBE

qu'il savait y trouver les sujets les plus braves de sou père, et qu il venait vaiitcre ou mourir avec eux. Pour terminer la cérémonie, l'étendard fut tiansporté en grande pompe à la tente du prince, escorté par une garde de cinquante Camérons; et l'armée campa cette nuit dans Ta vallée.

Déjà Charles-JÉdouard avait cru pouvoir annoncer à Versailles et à Rome son heureuse arrivée. Voici sa , lettre à Louis XV :

Monsieur mon oncle,

«J'eus l'honneur, il y a quelque temps, de donner avis à Votre Majesté de mon voyage; j'ai aujourd'hui ' celui de lui faire part de mon arrivée en ce pays, où je trouve beaucoup de bonne volonté, et j'espère de me voir en peu de jours en état d'agir. Il dépend uniquement de Votre Majesté de faire réussir mon entreprise; ce qui ne lui sera pas difficile pour peu qu'elle veuille faire attention à mes besoins, et couronner par là la campagne glorieuse qu'elle vient de faire. Un secours qui ne coûterait que peu à Votre Majesté me mettrait bientôt en état d'entrer en Angleterre, et m'obligerait à une reconnaissance égale à l'attachement respectueux avec lequel je serai toujours,

Monsieur mon oncle,

de Votre Majesté le très-affectionné neveu,

Charles. P. (i). »

(i) Manuscrits des affaires étraDgères {lettre sans, date)^

DE CHABLBS-ÉDOUAHD.

Page 1