CHAPITRE XXIV
A l'avéneaient de Jacques II , il y avait eo Europe d'aulres rivalités que celle de l'Angleterre et de ]'£• cosse : l'antagonisme du principe de liberté et du principe contraire , associant désormais la politique à ta religion, décidant des guerres et ^s alliances, déplaçait tous tes points d'appui des États secondiii'cs. Ces principes, mal déBnis encore alors, et que la philosophie n'a peut-être pas encore parfaitement définis aujourd'hui, ne se combattaient pas directement parleurs extrêmes; car il existait des monar- < ciliés plus absolues que celle des Bourbons, et des démocraties plus républicaines que celle qui obéissait au Stathouder; le catholicisme gallican n'était pas non plus le papisme. Ce n'était pas dans laflollande, pays de banquiers ou de bourgeois opulents, que le calvinisme pur avait 'triomphé. Maife Louis XIV et Guillaume se trouvaient les représentants, ta double personnification de ces deux systèmes, et ils ralliaient autour d'eux toutes tes nuances d'opinions, toutes les fractions d'intérêts. De quel côté allait se placer l'Angleterre? Louis avait pour lui te nouveau prince, sa conscience dévote, ses instincts de roi jaloux de sa prérogative. U lui continua tes subsides auxquels toute
n,g,t,7i.dh,GoÔglc
DE L'ARfiLBTSBBB BT DB L'BCOSSB. 171
la cour de Charles II avait tendu ta main. II (allait encore, cependant , que la nation fermât toujours les yeux ou se laissât distraire de l'ëbranlemeat général par ses luttes- Intérieures, sinon par un calme passager. Était-ce possible , même avec beaucoup de prudence? Guillaume dut certainement tourner souvent des regards inquiets de ce cùté, avant d'entrevoir la chance de résoudre hardiment le problème, en se substituant sur le tr6ne à son beau-père.
Od eût dit, en effet, que tes souvenirs de l'anarchie républicaine, et du despotisme parlemantaire de Cromwell qui lui avait succédé, plaçaient à jamais la famille des Stuarts à l'abri d'une révolution nouvelle. Tant de sang versé, tant de réactions politiques n'avaient abouti qu'à une restauration sans condition. Les (autes et les Vices de Charles 11 avaient pu avilir le trône sans l'ébranler : le peuple s'inquiétait peu qu'on assemblât ou non un parlement, dont la servilité répondait de tous les abus comme de tous les impôts. Jacques le convoqua sans crainte, et en obtint tout «te qu'il voulut. Le nouveau roi, catholique avoué, se voyait salué d'acclamations par ce peuple qui, naguère, brûlait solennellement le pape en efBgie. Au dehoi-s , il avait pour lui l'alliance ou plutôt la protection de la France. Il s'était fait couronner sansscrupule par l'archevêque de Canlorbéry, selon les formules de l'Église anglicane ; car l'Église anglicane reconnaissait alors , elle aussi , le droit divin des rois. Rien ne manquait donc à son litre. Les historiens anglais conviennent enfin que telle était la force de Jacques à son avènement, que, s'il eût voulu se contenter de rétablir ou le papisme ou le pouvoir absolu, il y eût
n,g,t,7i.dh,G00glc
111 HISTOIRE DB L* BIVALITE
réussi. Jacques, imprudemmeiil, voulut réiablîi' Tuti et l'autre ; il échoua (i).
L'Angleterre ne fut pas seule à se réjouir de l'avénement de Jacques II. Pour l'Irlande , naturellement, la joie était celle d'un iriomplie : l'Irlande avait enfin un i-oi desa religinn. L'Ecosse presbytérienne éprouvait bien quelques défiances, mais elles se dissipèrent: l'es-poir prévalut, parce que les partisans ciue le ducd'York s'était faits pendant son séjour k Édimboui^ vantaient ce caractère sérieux et sévère, mais honnête, plus écossais qu'anglais, qui ressortait surtout par le contraste de la légèreté de Charles II. Les diverses sectes semblaient ne réclamer que son impartialité , se contentant d'un compromis qui garantirait leur sécurité. Les presbytériens redoutaient plus, en effet, un roi anglican qu'un roi catholique, qui affectait de ne demander que la tolérance pour lui pomme pour les autres. Les Ëpiscopaux, devenus plus indifférents après la victoire, se contentaient encore plus volontifirs de la déclaration solennelle faite par le nouveaumonarque , qu'il ne changerait rien à ce qu'il trouvait établi dans l'ÉgUse et l'État,
Jacques ne tarda pas à dévoiler ses secrets desseins , ou peut-être la servilité dont on l'entoura lui fît regretter d'avoir promis plus qu'on ne lui demandait. L'exemple de Louis XIV lui parut facile à imiter. Ses tentatives d'introduire les catholiques dans Im hauts emplois en Angleterre alarmèrent bientôt les Épisco-
(i) Voyez la Vie et le Temps de D. de Foe, publiés récemment par Wilson, et un article de la Aecue H' Edimbourg ie^mn^T i83o, p. 405. N. M. E.
n,g,t,7i.dh,G00glc
DE l'augletehre et de l'Ecosse. iT3
paux investis des hauts emplois eu Ecosse, surtout lorsqu'ils virent le comte de Perth, chancelier de ce royaume, se convertir à la religion du roi. lis comprirent alors ce que celui-ci voulait en proposant l'abolilion du test et des lois pénales contre les papistes au parlement d'Edimboui^. Une amnistie fut proclamée, il est vrai, en faveur des presbytériens exaltés^ mais les termes de cette amnistie laissaient une porte ouverte aux exceptions. Dicté par ta politique plutôt que par la charité chrétienne, cet acte de fausse tolérance n'empêcha pas de poursuivre les Caméroniens, sous prétexte qu'ils s'étaient eux-mêmes mis hors toute espèce de loi humaine, en ne reconnaissant d'autre roi que Jésus-Christ. Les Caméroniens appartenaient généralement à la classe des paysans et des prolétaires : cette classe fut bientôt dénoncée tout entière. Quelques seigneurs de la haute et de la basse Ecosse protestèrent contre cette persécution exceptionnelle : ils y furent compris. Les proscrits et les exilés avaient une famille, ils avaient des amis. La persécution menaça aussi de les frapper de ses rigueurs. On eût dit que le gouvernement avait intérêt à augmenter le nombre des coupables. Les dragonnades du temps de Charles II continuèrent.
Lé fils du duc'd'Argyle, exilé contumace en Hollande, crut le moment favorable pourfaire une descente à main armée sur le sol natal. Débarqué tout à coup dans son comté héréditaire, il fit courir la croix de feu dans les montagnes : cinq mille hommes marchèrent avec le clan des Campbells sous sa bannière ; mais les autres clans étaient ou catholiques et dévoués a Jacques, ou ennemis des Camphells : dans l'ouesl,
n,g,t,7i.dh,G00glc
174 HISTOIBP. DE LA DIVALITi
la déclaration du duc ne satisfit pas pleinement les fanatiques Caméponiens; d'ailleurs, le pays était occupé militairement et comprimé. Ai^le, réduit à ses propres forces, et égaré dans une marche mal calculée &urGlascow, perdit sa cavalerie avec son bagage dans un marais, et vit le désordre se mettre parmi ses partisans , qui se dispersèrent presque sans combattre. Lui-même, fugitif, d^uisé, saisi par des soldats anglais, il fut reconnu par Shaw Greenock, leur commandant, à sa longue barbe, qu'il avait laissée croître depuis qu'il s'était échappé de sa prison sous Charles II. Il se résigna à son sort avec courage. La royauté crut venger Montrose en traitant le fils de son ennemi comme le vaillant marquis l'avait été par les républicains. Argyle supporta toutes les indignités qu'on lui prodigua, et subit le dernier supplice avec un admirable courage : son père , qui passait pour timida, avait trouvé la même fermeté quand il avait ^allu mourir. L'héro'isme est de tous les partis.
La révolte avait arboré aussi son étendard en Angleterre. Monmoulh, le fils naturel de Charles, surnommé le prince whig et le duc protestant, par opposition au . roi, se crut appelé à rallier autour de lui les éléments d'une révolution. Ceux qui avaient voulu autrefois exclure en sa faveur le duc d'YortlJe la succession,, formaient toujours un parti : quelques-uns se contentaient de lutter par la polémique, en invoquant les ' doctrines d'Algernon Sidney ; mais d'autres avaient plus volontiers recours aux conÂplots, et ceux-ci promirent una victoire facile au duc de Monmouth. Il concerta son insurrection en Angleterre avec celle d'Argyle : les temps n'étaient pas encore vfenus, et i! ne fut pas
h,Googlc
DK l'AKGLBTBHBB ET t>B l'ÉCOSSB. 175
plus heureux qu'Argyle. Jacques fut inexorable envers le fils de son frère, qu'il vit froidement ramper et pleurer à ses pieds. Du reste, Monmouth avait plutôt ces qualités aimables et cette beauté de visage qui font les favoris, que l'énergie et la fermeté nécessaires à un chef populaire : son supplice excila des regrets et fit couler des larmes , mais n'inspira pas un vengeur. Jacques cependant, croyant que cette double insurrectioD justifiait une réaction complète, était résolu de prendre à la lettre les adresses de (idétité fanatique ou hypocrite qui lui arrivaient de toutes parts. L'Angleterre n'eut plus rien à envier à l'Éoosse en fait de tyrannie , lorsque le juge Jeffryes , d'odieuse mémoire , vendit la justice aux caprices de son maître. Le roi , dans ses lettres, disait : ■> Mon lord chief-justice est entré en campagne(i).... Il en a déjà condamné des centaines, dont quelques-uns sont ex.écuté8, dont le plus grand nombre le sera; les autres seront envoyés aux plantations.» Eh bien! tant que les intérêts temporels et spirituels de l'Eglise anglicajje furent respectés , l'Église continua de prêcher l'ohéissance passive; mais un certain nombre de catholiques ayant été peu à peu placés à la tête de l'administration , le c\^ggé changea de langage. Qui pouvait garantir qu'après avoir réintégré \e& papistes dans les hauts emplois et dans l'armée, le roi ne voudrait pas réintégrer
(i) My lord ekUf-justke h maiiitg hit eoinpaign.
(a) La correspondance de Barillon {archives des affaires étrangères) semble même disculper le père Petre, qus If us les historiens accusent d'avoir égaré la conscience du roi. Mais il parait certain que les principaux catholiques n'approuvaient pas Jacques, dont la précipitation les compromettaient , disaient-ils.
n,g,t,7i.dh,G00glc