CHAPITRE V
Malgi-é le caractère natiirellemenl calme et apa* thique du chevalier de Saint-Georges, il était impos» sible que de temps en temps les vicissitudes de la politique européenne et les nouvelles qu'il recevait d'Angleterre ou d'Ecosse ne vinssent pas agiter par accès tout ce qu'il y avait encore de sang royal dans ce cœur chrétiennement résigné. Devenu père, pouvail-il, sans élre coupable devant Dieu-méme, pousser l'abnégation jusqu'à renoncer au\ droits de son (ils en même temps qu'aux siens? Celte soumission à la Providence, qui lui défendait les regrets, ne pouvait lui défendre l'espérance. On le voit donc, en diverses occasions, sortir tout à coup de son silence et de son repos, mais toujours trop timidement pour porter un intérêt bien vif à ces courtes péripéties de sa déchéance. Résumons en quelques pages les accidents qui nous conduisent par degrés à la dramatique époque de i'74S.
Peu de temps après la naissance de Charles-Edouard, la découverte d'un complot jacobile à Londres envoya à Jacques un de ces hommes dont les sages conseils auraient dû seuls exercer sur lui l'influence qu'il accorda trop souvent à la médiocrité intrigante. C'était Aitevbury, évêque de Rochesler, du petit nom-
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bre des prélats anglicans qui pensaienl que la révolulion de 1688 avail dépassé les limites légales et conslttutionnelles. Il faisait partie d'une espèce de junte ou comité des Cinq qui surveillait les événements, prête à avertir le roi légitime de loutes les occasions favora* blés à une restauration. Ce prélat se trouva compromis dans un complot qui' avait pour but de s'emparer de la Tour de Londres et de proclamer Jacques III ea ' l'absence de l'électeur, projetant alors un voyage dans ses États de Hanovre. Un pareil complot était trop téméraire, au milieu d'une population comme celle de Londres, pour que la junte l'eût complètement approuvé, alors que ses membres répétaient sans cesse au prétendant qu'ils ne pourraient rien tenter sans un secours d'hommes et d'armes fourni par l'Espagne ou la France; mais lesaventureux d» parti se flattaient d'un succès plus facile : « Il s'est fait, écrivait lord Lansdown, de grandes réjouissances à Londres pour l'élection du nouveau lord maire, q ui s'appelle M. Stuart. Le peuple a parcouru les rues en criant : Un Stuartl un Stuart ! C Eglise anglicane et un Stuart! Chaque jour amène quelque nouvelle manifestation de ces sentiments. » Le ministre dirigeant de cette époque était Robert Walpole, qui venait de succéder au comte de Stanhope. Il savait que toute cette agitation populaire pi'ovenait en grande partie de l'humeur qu'avait causée dans la cité la fameuse mystification financière de la compagnie des mers du sud, le pendant de b banque du Mississipi et du système de Law.
Quant aux conspirateurs, il était instruit de leurs secrets, parce que le régent avait révélé à l'ambassadeur de Geoi^es I" ce qu'on lui en avail confié pour
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le délacberderalliance anglaise: plusieurs lettres détournées de Tenr destination lui apprirent le reste, et il fit arrêter deux prêtres jésuites qui se disposaient à proclamer Jacques III. Dans les lettres saisies, il élaît souvent question d'un M. Jones et d'Arlequin : on sut que cet Arlequin était un joli petit chien mou- . cfaeté, envoyé de France à l'évéque de Rochester, et l'on (Init par découvriraussïlevrai nom de ce M.Jones son maître, qui n'était autre qu'Atterbury. Celte indication suffît pour faire arrêter le prélat. Il fui donc conduit à la Tour, au grand scandale de tout le clei^é de rÉgliseanglicane,qui prétendit qu'on devait traiter .plus respectueusement nn haut dignitaire de l'Église. Walpole ne s'effraya d'aucune clameur, et le Gt condamner au bannissement par la Chambre des Lords, malgré une belle et touchante défense, l^e navire qui transportait Atterhury en France se croisa avecceluiqui ramenait Bolingbroke, ce politique étant parvenu à faire sa paix avec la maison de Hanovre. Une fois sur la terre d'esil, l'évéque justifia sa condamnation en communiquant franchement avec Jacques lil, qui, malheureusement, nous l'avons dit, dédaigna trop souvent de le consulter.
Ce n'était pas cependant un auxiliaire sans importance pour un prétendant catholique, qu'un membre de cet épiscopat anglican, qui avait donné, avant l'aristocratie elle-même, le signal de la révolution de 1688. Personnellement, Alterbury était d'ailleurs populaire par son caractère autant que par son talent.
Quelquefois, quoique Jacques n'eût que trop appris à se défier de la bonne volonté des cabinets étrangers, il se laissait encore séduire par quelque ouverture inat-
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tendue. Quatre ans après le complot qui avait causé le bannissement d'Atterbury, le prince écrivait à l'un de ses adhérents d'Ecosse : « J'ai eu pendant quelque temps raison d'espërer que l'empereur épouserait bientôt la cause de ma restauration d'une manière toute particulière. Vous conviendrez qu'il n'est pas aisé de convaincre un monarque étranger de la facilité qu'il trouverait dans une pareille entreprise. J'ai donc proposé à l'empereur d'envoyer secrètement un agent en Angleterre, pour s'y renseigner sur les bonnes dispositions de mes sujets, et j'ai des motifs de croire qu'il «i fera bientôt partir un.» En vue de ce prochain secours promis par l'empereur, Jacques envoya lui-même en 'Ecosse un de ses plus (idèlesadhérents,AllanCamén>n, qui visita tous les clans des montagnes, et annonça ce qui se tramait en faveur du roi légitime. Âllan revint avec l'assuranceque les Écossais restaient dévoués, mais qu'ils exigeaient pour se soulever qu'un corps auxiliaire débarquât avec le prince. Celte condition sans cesse réclamée s'exjdique, quand elle n'était pas uo prétexte, par la composition de la force armée, en Angleterre, où Georges avait lui-même à sa solide des régiments hanovriens, hessois et hollandais.
Lorsque Georges I" mourut, Jacques espéra de nouveau que la chance de cette crise serait saisie par ses partisans, pour faire au moins une démoostratioD en sa faveur. Il était à Bologne: il se rendit en toute hâte à Nancy, en Lorraine , et expédia un courrier à l'évêque Atteiitury à Pai^is, un autre à lord Orrery à Londres: mais de Paris et de. Londres lui arrivèrent des réponses paiement décourageantes. «Remarquez, sire, écrivait Allerbury, quel esprit de prudence et de
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crainte possède vos amis en Angleterre, combien ils ont peur qu'aucune alarme soit donnée au gouvernemenl.... Il ne faut rien attendre d'eux sans un secours étranger, et un secours très-considérable. »
De Londres , lord StafTord avouait au prince qu'après un moment de surprise et de confusion, chacun ne semblait ptus occupé que de )a prochaine cérémonie d'un couronnement. «Le. torrent est trop foit'pour que vos amis y résistent ; il faut qu'ils rentrent dans la foule, et attendent pour se montrer que le mécontentement renaisse : ce qui ne tardera pas..... Je suis convaincu que les mesures violentes et corruptrices du père seront reprises par le fils , qui est colère, orgueilleux etquinteuv. Quoiqu'il parle de régner pr lui-même, il sera gouverné comme l'était son père.... Je trouve que vos amis se découragent déjà, se plaignant qu'ils se sont ruinés, et ne peuvent résister à ce dernier effort des whigs. «
Lord Orrery écrivit dans le même sens, ajoutant qu'il ne fallait plus compter sur la noblesse ni sur la bouiigeoisie, qui ne songeait qu'à se vendre le plus cher possible à la cour. En effet, les nouvelles élections donnèrent à sir Robert Walpole une majorité plus nombreuse que la précédente, majorité qui, vota d'abord, malgré l'opposition, une somme de aSo,ooo livres sterlings de fonds secrets, puis un supplément de II 5,000 livres à la liste civile, sous prétexte d'un déficit, qui n'existait pas.
Bientôt le duc de Lorraine, qui dépendait' de la France, invita le chevalier de Saint-Georges à quitter soD territoire. Le prince se rendit à Avignon , mais on ne lui permit pas de s'y arrêter : il lui fallut re-
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passer les Alpes. L'honnête cardinal de Fleury ne lui était pas plus propice, en France, que le cardinal Dubois.
Citons encore une dernière tentative de déception , qui vint un jour faire luire un espoir bien inattendu aux yeux du fils de Jacques II. Dans l'été de 17^9, le prince reçut la visite de Thomas Carte, historiea anglais qui n'est pas sans mérite, et jacohile qui avait figuré dans plus d'un complot. Il arrivait de Londres, et apportait un message de sir Robert Walpole luîméme. Le ministre de Georges déclarait son attachement secret à la cause des Stuarts, et il promettait de s'y dévouer, aussitôt qu'il serait assuré des intentions de Jacques relativement à l'Église anglicane et aux princes de la inaison de Hanovre. Était-ce que Walpole, poussé à bout par l'opposition, et ne se sentant pas appuyé franchement par la cour, méditait réellement une trahison contre le roi de fait? ou ne jouait- il qu'un rôle convenu avec celui-ci, pour obtenir du roi légitime quelque recommandation électorale auprès de ses partisans? Sous Jacques H et sous Guillaume, Sunderland , Halifax, Godolphin, Marlborough (1), avaient autrefois donné l'exemple d'une semblable politique, et Walpole soupçonnait, non sans raison plausible, ses ennemis de l'opposition de faire comme lui (a).
(1) On a souvent cité comme aiithenljque l'anecdote du roi Guillaume enToyant'au duc de Shrewsbitry, grand seigneur whig en correspondance avec Jacques, un colonel de sa garde, avec les sceaux d'une main et un warrant de haute trahison de l'autre, pour lui donner à choisir entre un ministère et la Tour de Londres.
(a) Il était persuadé, entre autres, de l'intelligence du duc d'Athole avec le prétendant.
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Quoi qu'il en soit, la réponse du chevalier de Saint- Georges, retrouvée dans les papiers de Walpole, prouve que le prince, quelquefois, trompé par ses illusions et celles de ses adhérents, ne se montra pas aussi crédule que l'espérait' sans doute le ministre de Georges. Après avoir exprimé sa juste défiance sur la sincérité d'une ouverture si extraordinaire, il ajoutait qu'il n'avait aucune ohjeclion à réitérer ses promesses de toléranfe et de protection relativement à l'Église d'Angleterre : «Quant aux princes de la maison de Hanovre, je remercie Dieu de n'avoir aucun ressentiment contre eux ni contre personne en ce monde. Je ne serai jamais un obstacle à ce qu'ils vivent heu- - reux dans leur propre pays, lorsque je serai rentré en possession de mes domaines, et s'ils tombaient en mon pouvoir, je ne toucherais pas un cheveu de leurs têtes.»
Cette correspondance probablement en resta là. On voit après tout que si, par son caractère, le chevalier de Saint-Georges n'était pas homme à faire naître les circonstances , la fortune ne hii offrit pas non plus ni de tiès-fréquentes ni de très-favorables occasions pour faire utilement le prince aventureux. A la longue, ses partisans les plus exaltés finirent par concentrer leurs espérances sur l'avenir de son fils. Cest désormais de lui seul que nous allons nous occuper.
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