SSO BATAILLE D'EDGE-HILL
victoire du comte d'Essex était complète, l'armée du Roi en pleine déroute ; on le tenait de gens qu'on avait rencontrés, aussi sur la route d'Uxbridge, galopant en toute hâte pour annoncer à Londres ce merveilleux succès *.
Aussi peu instruit que le peuple, le Parlement fit fermer les boutiques, ordonna aux milices d'être à leurs postes, aux citoyens d'attendre ses ordres, et exigea de chacun de ses membres une déclaration personnelle de ferme adhésion au comte d'Essex et à sa cause, quoi qu'il fût arrivé et qu'il pût arriver'. Le lendemain seulement ', lord Wharton et M. Strode apportèrent de l'armée l'avis officiel de la bataille et de ses résultats.
Elle avait eu lieu le 23 octobre, près de Keynton, dans le comté de Warvi^ick, au pied de la colline dite Edgehill ; là seulement, après une marche de dix jours, pendant laquelle les deux armées, à quelques lieues l'une de l'autre, avaient complètement ignoré leurs mouvements réciproques, Essex avait enfin rejoint les troupes du Roi. Quoiqu'il eût laissé en arrière une portion de son artillerie et plusieurs régiments, entre autres celui de Hampden, il se décida à attaquer sans retard, et au même instant le Roi prenait le même parti. L'un et l'autre souhaitaient la bataille, Essex pour sauver
« Whiielocke, p. 61. — Clarendon^ Eist. of the relelL, i Vj p. 101-103.
• parham. Hist., t. II, col. 1 194.
• Le 26 octobre !>•«.
(23 ofTODRE 1642). 381
Londres, Charles pour mettre un terme aux obslaclcs qu'il rencontrait dans un comté tellement ennemi de sa cause que les maréchaux s'enfuyaient des villages, î)Our ne pas ferrer les chevaux du Roi '. Engagée vers deux heures de l'après-midi, l'action fut vive et dura jusqu'au soir : la cavalerie du Parlement, affaiblie par la désertion du régiment de sir Faithful Fortescue, qui, au moment de charger, passa tout entier à l'ennemi, fut mise en déroute par le prince Ilobert; mais dans sa bouillante imprévoyance, et emporté aussi par la soif du pillage, il la poursuivit plus de deux milles, sans s'inquiéter de ce qui se passait derrière lui. Arrêté enfin l)ar le régiment de Hampden, qui arrivait avec l'artillerie, le prince rebroussa chemin vers le champ de bataille; mais à son retour il trouva l'infanterie royale rompue et dispersée, le comte de Lindsey, général en chef, blessé à mort et prisonnier, l'étendard du Roi tombé aux mains des parlementaires; le Roi lui-même s'était vu un moment presque seul et en danger d'être pris. La réserve d'Essex demeurait seule et en bon ordre sui" le terrain. Charles et son neveu essayèrent en vain de déterminer leurs escadrons à une nouvelle charge; ils étaient revenus pêle-mêle ; les soldats cherchaient leurs officiers, les officiers leurs soldats; les chevaux tond)aient de fatigue ; on n'en put rien obtenir. Les deux armées passèrent la nuit sur le champ de balaille,
» CliirciuKn, lli-it. ofthcrcheU.,\.\, v- Î8.
l'une et l'antre inquiètes du lendemain, quoique s'atlribuant toutes deux la victoire. Le Parlement avait perdu plus de soldats, le Roi plus d'hommes de marque et d'officiers. Le jour venu, Charles parcourut son camp ; un tiers de l'infanterie et beaucoup de cavaliers manquaient ; non que tous eussent péri, mais le froiJ , le défaut de vivres, l'âpreté de ce premier choc, avaient dégoûté un grand nombre de volontaires; ils s'étaient dispersés K Pour continuer librement sa marche sur Londres, le Roi eût voulu engager une nouvelle action; mais il vit bientôt qu'il n'y pouvait songer. Dans le camp parlementaire, la même question était agitée; Ham{)den, IloUis, Stapleton, la plupart des officiers chefs des milices et membres des Communes,conjuraientEssex de reprendre sur-le-cliamp l'attaque: « Leiîoi, disaient- « ils, est hors d'état de la soutenir; trois régiments a frais nous sont arrivés; il tombera dans nos mains ou « sera forcé d'accepter nos conditions : la rapide conte chision de la guerre peut seule épargner au pays des « maux, au Parlement des chances impossibles à pré- « voir. » Mais les mihtaires de profession, les officiers formés sur le continent, le colonel Dalbier et d'autres, repoussèrent ce conseil : selon eux, c'était déjà beaucoup d'avoir livré, avec des recrues, un si glorieux combat; Londres était sauvé; ce succès avait coûté cher; les soldats, encore bien novices, étaient étonnés
» Rushworth, part. III, t. II, p. 33-^8.— May, Hist. du Long Pari. < II, p. 73 82.— Clarendoii, Uist. oftherebelL, t. Y, p. 7G-87,
APRÈS LA BATAILLE (octobre-décembre 1642). 383
et tristes; ils ne recommenceraient pas sitôt de bon cœur; le Parlement n'avait qu'une armée, il fallait l'accoutumer à la guerre, et ne pas tout risquer en un jour. Ils parlaient avec autorité; Essex adopta leur avis', et porta son quartier général à Warwick, en arrière de l'armée royale, mais en mesure de suivre ses mouvements. Quelques jours après, le Roi s'avauçaut vers Londres, quoique sans dessoin de pousser sa marche, établit le sien à Oxford, des grandes villes du royaume la plus dévouée à sa cause.
A Londres comme à Oxford, on rendit à Dieu de?, actions de grâces; car le Parlement, se disaient entre eux ses amis, avait obtenu une grande délivrance, bien qu'une petite victoire. Il s'aperçut bientôt que la délivrance même n'était point consommée*. Plus voisine que celle d'Essex, l'armée du Roi se répandait dans le pays; la plupart de ses déserteurs rejoignaient leurs corps, guéris, par l'espoir du butin, de leiu' premier effroi. Des places qu'on croyait sûres, Baubury, Abing* don, Ilenley, lui ouvraient leurs portes sans coup férir; la garnison de Reading, commandée par Henri Martyn, ami de Cromwell et cynique démagogue, s'enfuit lionteusemeni à rapproche de quelques escadrons'. Le Roi y porta son quartier général. Le prince Robert poussait justju'aux campagnes île Londres ses courses et ses piJ-
» Wlutelocku, p. Gl.
• Ihid.
» CkrenJon, HiU. ofthc rebeU., i. V. p. 121.
lafçes*. La cité s'alarmait; la Chambre haute accueillait des motions pacifiques ^ E^sex eut ordre de se rapprocher avec ses troupes, et en attendant on se décida à demander au Roi un sauf-conduit pour six député? chargés d'ouvrir quelque négociation. 11 refusa d'j comprendre l'un d'eux, sir John Evehn, que la veille même' il avait proclamé traître*. La Chambre des Communes voulut tout rompre ; Essex était arrivé ^ Le lord maire convoqua à Guidhall une assemblée générale des citoyens". Deux membres du Parlement, lord Brook et sir Henri Vane, s'y rendirent pour relever leur courage et les exhorter à sortir des murs, à s'aller ranger sous les drapeaux du général : «Il a remporté, leur dit a lord Brook, la plus grande victoire qui se soit jamais a vue; il leur a tué deux mille hommes, et nous n'avons « pas perdu cent des nôtres; non, pas cent, à moins que « vous ne vouliez compter les femmes, les enfants, les « charretiers et les chiens, car les gens du Roi ont tué « les chiens et tout; alors cela ferait deux cents. Eh c( bien, messieurs, le général veut sortir demain, il « veut faire plus qu'il n'a encore fait; et c'est pour vous « qu'il va marcher, car pour lui rien ne le gène; il
^ Whitelocke, p. 61.
i Le 29 octobre 1C42. Parliam. Hist., t. IIÎ> col. 1,
8 Le2riOvembre 1642.
* parliam. Hist., t. III, coL 2-5. — Clarendon, Ilist. oflheni^Utt t. V, p. 122.
6 Le 7 novembre 1642.
* Le 8 novembre 1642.
APRES LA BATAILLE (octobre-décembre IGdi?). 585
fi peut être un homme libre, un i^'cntilliomme, un grand a seigneur : il peut aller où il lui plaît. C'est pour vous « seuls qu'il marchera demain. Quand donc vous en- « tendrez battre le tambour, car décidément demain le « tambour battra, ne dites pas, je vous en conjure : a — Je ne suis pas de la milice, — et ceci, et cela, et « l'autre : marchez plutôt et combattez vaillamment, et « ce sera le jour de votre délivrance '. » La salle retentit d'acclamations; mais la terreur n'était point dissi[)ée; le noi,que ses partisans informaient de tout, avait pressé sa marche; il était à Colebrooke , à quinze milles de Londres. Le Parlement se résigna à faire partir cinq de ses députés, sans insister sur l'admission d'Evelyn. Charles les reçut bien -, et dit qu'en tout lieu, même aux portes de la ville, il serait prêt à traiter ^ A la lecture de sa réponse dans la Chambre haute *, Essex se leva, demandant ce qu'il avait à faire, et s'il devait poursuivre ou suspendre les hostilités. On lui ordonna de les suspendre ; sir Peter Killigrew partit pour aller traiter d'un armistice. En arrivant à Brentford, à sept milles de Londres, il trouva la guerre rengagve. Malgré ia négociation, le Roi, avançant toujours, était tombé à limprovisle sur le régiment de Hollis, en quartier à Brentford, dans l'espoir de l'écraser sans peine et dentrer tout à coup dans la cité. Mais la liravoure de ce
» Parliam. Hist., t. III, coL G-9.
* Le 11 novembre 1642.
8 Rushw'ortli, part. III, t. II, ^.ÔS.—Paiiium.llisl., t. UI,col.y,li,
' Le 12 noveuibre au matin.
T CllARLKS 1". 22
petit corps donna aux régiments de Hampden et de lord Brook, cantonnés près de là, le temps d'arriver, et ils soutinrent seuls pendant plusieurs heures le clioc de l'armée royale. On entendait de Londres la canonnade sans en comprendre la cause. Au premier rapport, Essex, qui siégeait dans la Cliambre, monta à cheval et sortit, avec ce qu'il put rassembler de forces, pour albr dégager ses régiments. A son arrivée l'action avait cessé; les soldats de Hampden et de HoUis, après un rude carnage, s'étaient retirés en grand désordre; le Roi occupait Brentford; mais il s'y était arrêté, et ne semblait pas disposé à pousser plus loin ^
La colère s'empara de Londres, d'autant plus vive qu'elle s'alliait à un redoublement d'épouvante ; il n'était bruit que de la perfidie du Roi, et aussi de sa barbarie ; car, disait-on, il avait voulu prendre la cité d'assaut, durant la nuit, et livrer ses habitants, leurs familles, leurs richesses à ses avides et licencieux Cavaliers ^ Les plus cliauds partisans de la guerre se [îlaignaient avec amertume qu'il vînt la porter ainsi jusque sous leurs murs, et exposer à de tels périls tant de milliers'de ses paisibles sujets. Le Parlement mit soudain
> May, Hist. duLong Pari., t. II, p. 102, note 1, dans ma Collection. En déterminant exactement et rapprochant soigneusement les dates , je crois avoir éclairci , dans la note à laquelle je renvoie , cette affaire de Brentford qui a été, entre les écrivains parlementaires et royalistes, le sujet d'un grand débat, et que tout récemment encore M. Lingard [Hist. of Engl., t. X, p. 201-202) me paraît avoir mal comprise.
a Whitelocke, p. 62.
APRÈS LA BATAILLE (octobre-décembre 1642). 381
à [iroflt cette disposilion. H iurKa les apprentis à s'enl'ôler, déclarant que le temps de leur service compterait lioiir leur apprentissage'; la cité olMt quatre mille hommes pris dans sa milice, et nomma SIdppon pour les commander. « Allons, mes enfants, mes braves « enfants, leur dit-il en se mettant à leur tête, prions « de bon cœur et battons-nous de bon cœur; je cour- « rai les mêmes hasards que vous tous. Souvenez-vous « que c'est ici la cause de Dieu, qu'il s'agit de défendre « vos femmes, vos enfants et vous-mêmes. Allons, mes « bons et braves enfants, priez de bon cœur et com- « battez de bon cœur, et Dieu vous bénira '. » Durant un jour et une nuit ces nouvelles levées, miliciens et volontaires, sortirent successivement de Londres pour aller prendre place dans les rangs de l'armée ; et le surlendemain du combat de Brentfort *, Essex, accompagné de la plupart des membres des deux Chambres et d'une foule de spectateurs, passa en revue vingtquatre mille liommes rangés en bataille à Turnham- Green, à moins d'un mille des avant-postes du Roi.
Là recommença le débat qui s'était élevé, après l'affaire d'Edgehill, dans le conseil du général. Ilampden et ses amis demandèrent avec instance qu'on attaquât aussitôt, a Jamais, disaient-ils, on ne retrouvera le a peuple à la fois si fermement assuré et si impérieu-
t Rushworih, part. III, t. II, p. 53.
« W^hitelocke, p. &2.—Parli^im. Hist., t. III, col. 14.
• Le 14 novembre 1C42.
388 ETAT DU PARLEÎIENT
« sèment obligé de vaincre. » Leur avis prévalut un moment, et quelques mouvements de troupes furent ordonnés en conséquence. Mais Essex ne s'y rendait qu'à contre-cœur; les vieux officiers ne cessaient de le combattre; un incident survint à Fappui de leurs objections. Un jour que l'armée était en bataille en face de celle du Roi, soit que les troupes royales parussent faire un mouvement d'attaque, soit par toute autre cause, deux ou trois cents spectateurs, venus de Londres à cheval, reprirent brusquement et au grand galop le chemin de la ville : à cette seule vue, un fâcheux ébranlement se manifesta dans les rangs parlementaires, des propos décourageants circulaient, et beaucoup de soldats semblaient disposés à quitter leurs drapeaux pour retourner aussi dans leurs maisons. L'erreur dissipée, les visages redevinrent sereins et les rangs se raffermirent; d'abondantes provisions de vivres, de vin, de tabac, de denrées de toutes sortes, envoyées par les femmes de la cité à leurs enfants et à leurs maris, ramenèrent dans le camp la confiance et la gaieté. Mais Essex refusa décidément de tout hasarder sur la foi de l'enthousiasme public; il rappela les corps qui s'étaient portés en avant, s'établit partout sur la défensive; et le Roi, qui de son côté craignait fort une attaque, car il n'avait plus ni balles ni poudre, opéra sans obstacle sa retraite d'abord à Reading, ensuite à Oxford, où il prit ses quartiers d'hiver *.
1 Whitelocke, p. 62, 63.— Mémoires de Ludlow, t. I, p. 58 dana ma Colleclion.
APRÈS LA BATAILLE (octobre-décembre 1619). 389
Tant d'hésitation et de lenteur, combattues, mais ?ans succès, par les chefs du Parlemeut, avaient des causes plus puissantes que l'attitude chancelante des soldats, ou la prudence du général. La cité même était pleine de divisions et d'incertitudes : le parti de la paix s'y manifestait hautement, recruté, surtout dans la haute bourgeoisie, de beaucoup d"hommcs qui n'avaient accepté la guerre qu'avec crainte et chagrin, et parce qu'ils n'avaient su comment s'y opposer. Déjà des pétitions, assfez vives d'ailleurs contre le papisme et le pouvoir absolu, demandaient aux Chambres d'y mettre un terme '. On les repoussait, on menaçait même leurs auteurs; mais il en venait d'autres, rédigées dans les comtés, et adressées aux Lords qu'on jugeait plus disposés à les accueillir -. Les pétitions contraires ne manquaient point : d'ime part les magistrats et le conseil commun de la cité, renouvelé par de récentes élections, de l'autre la petite bourgeoisie et le peuple, étaient dévoués aux plus hardis meneurs des Communes, et saisissaient avec ardeur toute occasion de les exciter ou de les soutenir. Un marchand, nommé Shnte, venait presque chaque jour ' à la barre de la Chambre, suivi d'un nombreux cortège et réclamant, au nom du parti pieux et actif, qu'on poussât la guerre avec vigueur. On
• Le 19 décembre 1642. Parliam. Hist., t. III, col. 43. « Le 22 décembre 1642. Ihid., col. 46.
» Les 13 et 21 novembre, le 9 décembre, etc. — Parliam. Hitt,, t. 111, col. 12, 22, 37, etc.